ACTE V, SCÈNE Y
A qui je dois peut-être et l'honneur et la vie. Maudit soit de Milan le funeste séjour! Là mon malheureux père a vu son dernier jour. Ah! pourquoi m'avez-vous si jeune abandonnée? Mon père, auprès de vous , tranquille, fortunée, J'avais si doucement coulé mes premiers ans! C'est dans ces mêmes lieux que vos soins vigilans Pour un sort plus heureux élevaient mon enfance. Pourquoi les quittions- nous? Fatale imprévoyance! Depuis que votre mort commença mes malheurs, J'ai vécu dans l'ennui , dans le trouble et les pleurs. Un espoir mensonger quelquefois m'a séduite ; Mais toute illusion maintenant est détruite.
Bourbon, ce même instant décide notre sort.
Non, non, plus d'espérance, hélas ! que dans la mort!
Ah ! si la mort du moins réunissait nos âmes !
Ah! si dans le tombeau l'amour gardait ses flammes !
A ta haine il faudrait plutôt me préparer.
Tous ces vastes projets qui devaient t'illustrer,
Ces rêves de grandeur dont ton orgueil se berce,
Déjà presque accomplis, c'est moi qui les renverse!
J'enlève l'Italie à ton sceptre inhumain.
Et peut-être qu'unis par ta puissante main,
Tous ses membres épars, déchirés, sans puissance ,
Retrouveraient leur force et leur indépendance.
Peut-être ton trépas est un malheur pour nous.
Mais le ciel peut encor te sauver de nos coups. Espérons ; sous les yeux de tout un camp fidèle , Dans un instant si court , une main criminelle Jusqu'à toi , cher amant, n'aura pu parvenir. Ah! le bonheur est lent; mais, prêt à nous punir, Un ange des enfers toujours d'une aile agile Vient hâter le malheur et le rendre facile ; Et tandis que je parle, ô Bourbon! cher Bourbon ! Dans tes veines déjà coule un affreux poison. Je te vois agité d'une horrible agonie, Rendre dans les tourmens ta malheureuse vie. S'il en est encor temps, courons te secourir, T'arracher au trépas, ou près de toi mourir.
( Elle va pour sortir.)