‹ La mort du roiChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE III VERS L^ÉCHAFAUD · texte numérisé non relu

CHAPITRE III VERS L^ÉCHAFAUD

« Nam et si ambulavero in medio umbrae mortis, non timebo mala, quoniam tu mecum es ».

(Psaume 22, verset 4. ^lu Btéciaire romain. Office des morts.)

Le Roi sortant de la tour du Temple, disent la plupart des témoins, « traversa à pied la première cour », Quelle était cette « première cour » ? Très vraisemblablement, l'ancien jardin, qui s'étendait auparavant entre la Tour et le palais du Grand-Prieur, et dont, comme nous l'avons vu, on avait rasé les arbres, Edgeworth dit à ce sujet, expressément : «... la première cour, — autrefois le jardin — » '.

Le même Edgeworth rapporte qu'à cet ins-

^ Relation d' Edgeworth. (Beaucourl, t. I, p. 33o.)

tant, « le Roi se retourna, une ou deux fois, vers la Tour, comme pour dire adieu à tout ce qu'il avait de plus cher en ce bas monde, et que, au mouveuient qu'il fît, on voyait qu'il rappelait sa force et son courage » \ Et en un autre récit il est noté de même que, « traversant d'un pas ferme la première cour, le Hoi tourna à diverses reprises les yeux où était renfermée sa famille, et qu'on lui vit faire un mouvement convulsif comme pour rappeler sa fermeté » ". Par les appartements de l'hôtel du Grand- Prieur, le Roi gagna alors « la seconde cour », c'est-à-dire la cour d'honneur de cet hôtel, qui donnait sur la rue du Temple. C'est là, « à l'entrée de la seconde cour » % devant le perron du pavillon de droite de l'hôtel probablement, qu'il trouva la voiture qui devait le mener à l'échafaud. Un récit veut que, résigné d'avance à toutes les humiliations, il ait

^ Relation d Edgetvorth. (Beaucourt, t. I, p. 33o.) ^ Semaines parisiennes. (Beaucourt, t. I, p. 371.) * Relation d'Edgeworth. (Beaucourt, t. I, p. 33o.)

VUE CAVALIÈRE DE LA TOUR ET d'uNE PAUTIE DE l'eNCLOS DU TEMIM.K

D'apr6s le Plan de Paris, dit Plan de Turgot.

VERS L ECHAl VUD 55

marqué quelque étonnement u que ce ne fût pas un tombereau » ', un de ces a tombereaux » dans lesquels, sous l'ancien régime, on menait d'ordinaire les condamnés au supplice. 11 a été longuement discuté sur cette « voiture de Louis XVI », non pas tant sur sa forme et sa couleur (ce paraît avoir été un carrosse à quatre roues et à quatre places, de nuance vert bouteille) que sur son propriétaire. Etaitce la voiture du maire de Paris, qui avait précédemment mené le Roi à la Convention, pendant son procès ? Il le semblerait, d'après la plupart des textes, des textes officiels euxmêmes. Et pourtant, il dut y avoir au dernier moment substitution, car il est à peu près prouvé aujourd'hui que la voiture de Clavière, ministre des contributions publiques, est celle c|ui servit au transport du Roi'^

^ Mémoires du marquia de Ferrières, coll. Barrière, 1821, t. III, p. 367-368.

- C'est ce qu'a toujours affirmé M. Courol, secrétaire particulier de Clavière, mort conseiller à la Cour des Comptes. (Beaucourl, t. I, p. 364 ! Intermédiaire des chercheurs et des curieux, t. III, 186O, p. 320, 470.)

5G LA Moirr du hoi

Un lieutenant et un maréchal des logis de gendarmerie tenaient la portière. ATapproche du Uoi, le premier, un nommé Jean-Maurice- François Lebrasse, entra dans la voiture et (( se plaça sur le devant y) \ au rebours. Le Roi monta ensuite, s'établit au fond et fit asseoir l'abbé Edgeworth à sa gauche " ; le maréchal des logis, un certain Muret', — on ignorait jusqu'à ce jour son nom que j'ai retrouvé, sans avoir pu en apprendre davantage sur lui, — sauta le dernier dans le carrosse, dont il tira la portière'. Les glaces de la voiture étaient fermées ^

« Depuis la porte de sortie [de Tliùtel du Grand-Prieur] dans la [seconde] cour, jusqu'à la grande porte qui donne sur la rue, il y avait

^ Relation d Edgcn'urih. (Beaucourt, t. I, p. 3jO.) ^ Le Magicien républicain, de Rouy l'aîné. [Ihid., p. 378.) ■^ Lettre de M. Chauiiiine à M. Préval. Paris. 21 janvier 1793. (Grille, op. cit., l. III, p. 349-) '• Relation d' Edgeworth. (Beaucourt, t. I, p. 33o.) ^ Lettre d'Andn; Girard, commandant du bataillon des Fédérés de Marseille, du 21 janvier. (Portai, Le Bataillon marseillais du 21 janvier, Marseille, 1900, in-S", p. i5o.)

VERS l'échafaud 5^

une double haie de volontaires » ', entre lesquels passa la voiture. Puis, à peine rue du Temple, elle fut comme enserrée dans l'escorte qui l'attendait et qui prit aussitôt son ordre de marche : à la tète du cortège loo gendarmes à cheval qui faisaient l'avant-garde; derrière eux, 12 tambours aux ordres du tambour-major de la 2'' légion de la garde nationale ; puis entourant la voiture 1.200 hommes des Sections armées, choisis avec soin à raison de 25 par section et commandés par six commandants de la garde nationale; enfin, comme arrière-garde, 100 gardes nationaux à cheval de l'Ecole militaire".

i Procès des Buiirhons... (Beaucourt. t. I, p. 386.) — Les Tuileries, le Temple, le tribunal rés'olulionnaire et la Conciergerie, sous la tyrannie de la Convention... Paris, 1814, in-8", p. 145.

- Dulouiplo, Ordres du jour inédits de Santerre, Paris, 1875, in-8'*, p. 12 el i3. — Je ne sais comment Dutemple est arrivé à conclure de l'ordre du jour de Santerre du 20 janvier qu'il y avait 60 tambours. « Chacune des si.v légions, est-il dit dans cet ordre du jour, fournira un commandant pour l'escorte. — qui partira, au plus tard, à 7 heures, du chef-lieu de chaque légion, — avec deux tambours, lesquels réunis seront aux ordres du tambour-major de la deu.xième légion » [Ibid.]. En É'ail, Edgeworth ne parle que de « quinze à vingt tambours,

TiH LA Moin" i»r uoi

Ainsi composé, le cortège s'avança dans la rue du Temple, se dirigeant vers les boulevards qu'il devait suivre jusqu'à la rue de la Révolution (rue Royale).

Le temps était à peu près le même que la veille. Un témoin dit qu' « il pleuvait »'; un autre, qu' « il faisait un brouillard horrible » - ; un troisième, que « le ciel était sombre et nébuleux » \ Ces observations ne sont pas inconciliables, ayant été faites forcément à des heures et à des endroits différents. Il ne plut certainement pas, ce matin-là, d'une façon régulière et continue, car cela aurait été noté par presque tous les témoins ; mais du ciel brumeux et couvert, il put tomber, par inter-

placcs vis-à-vis de l'ôchalaud. » (Beaucourl, t. I, p. 335.) Il ne ressort pas de même de l'ordre du jour de Santcrre que des canons fussent joints aux troupes de l'escorte, bien que beaucoup de récits l'aient aflirmé.

^ Beaulieu, Les Sou\-enirs de l'histoire. (Beaucourl, t. I, p. 397.)

^ Récit de Pierre-Joseph Joly, publié jiar Tausseral-Radel, dans la Revue de Champagne et de Brie, iSgS, ■2'^ série, t. VIT, p. ^37-240.

3 Rouy l'aîné, Le Magicien républicain. (Beaucourt, t. I, P- 379)

VEHS L ÉCH.Vr.VLD 5()

valles, ce brouillard épais et condensé particulier aux jours de dégel à Paris.

Aucun récit ne rapporte qu'il fît froid; mais beaucoup notent qu'il régnait une humidité pénétrante.

Qu'il fît sombre, la chose est assez prouvée par le fait que les réverbères étaient allumés, sur le passage du Roi au moins. Bien qu'aucune relation contemporaine ne nous donne ce détail, il n'est pas probable que cette décision prise, comme nous l'avons vu, par le Conseil général de la Commune dans la soirée du 20 janvier', n'ait pas été exécutée, puisqu'elle fut confirmée le 21 janvier, à huit heures du matin, par le même Conseil, qui déclara alors « s'en tenir à son arrêté de la nuit.

1 0 Tous les réverbères seront allumés, sauf à donner une indemnité à l'entrepreneur. » (Tourneux, Procès-verbaux des séances de la Commune de Paris, Paris, 1894, in-8° ; procèsverbal de la séance du 20 janvier 1793, p. 121.) — « Le soleil était enveloppé d'un brouillard si épais quon ne se voyait pas à une très faible distance. » (Guénard de Méré, Les augustes victimes du Temple, Paris, 1818, in-8o, t. III, p. 164) L'auteur déclare tenir ce détail d'un témoin oculaire.

6n LA MOHT DU ROI

sur la manière dont les rues seront éclairées » ' .

Nous savons positivement, en revanche, que les autres prescriptions de la Commune avaient été strictement observées. Les boutiques étaient closes", fermées les portes et les fenêtres des maisons,^ fermées de force, du reste, car «vers toute fenêtre qui s'entrouvrait des gens armés dirigeaient les canons de leurs fusils, déclarant avec d'horribles menaces qu'ils allaient faire feu » ^ ; « pas une voiture dans les rues » % et — bien qu'il y ait eu, commetoujours, desgens qui surentenfreindre la consigne, — peu ou pas de monde en dehors des hommes armés, les réserves des Sections

^ Tourneux, Procès-verbaux des séances de la Commune de Paris, Paris, 1894, m-S» ; procès-verbal du ui janvier, huit heures du matiu (p. 122-123).

- Bcaulieu, les Souvenirs de l'histoire. (Beaucourt, t. I, p. 397.)

3 Ange Pitou. V Urne des Stuarts et des Bourbons, p. 172. — Durdent, Histoire de Louis XVI, 1817, in-8°, p. 270.

•' Ibid.

•> Procès des Bourbons. (Beaucourt, t. I, p. 386.)

VERS L ECHAFAUD 6l

demeurées dans chaque quartier ayant reçu Tordre exprès d'arrêter tous les citoyens sans armes ^; de loin en loin, seulement, des « ouvriers afficheurs » achevant de poser sur les portes de « tous les établissements publics, des ministères, des Sections, des Comités, de la Commune, de la Mairie, des théâtres, dans toutes les cours des Tuileries, les avenues de la Convention , sur la place Louis XV, sur la place Vendôme, dans le faubourg Saint-Antoine », de larges affiches de o,30 sur o,3^ centimètres, portant le décret de condamnation du ci-devant Roi par la Convention -.

Mais ce qui apparaissait formidable, c'était le nombre des citoyens armés de fusils et de piques qui faisaient la haie sur le passage du cortège. (3n Ta estimé à 80.000 hommes, et je

^ Dutemplo, Ordres du jour inédits de Sanlerre, ordre du

20 janvier, p. i6.

- Lettre d'Etienne-Alexandre-Jacques Anisson-Duperron, directeur de rimprimerie nationale, aux ministres, du lundi

21 janvier, dix heures du matin ; note de lui intitulée : «< Endroits où il faut afficher », et exemplaire de 1 atiîchc. (Arch. nat., AF II, 3, doss. i/i,n°^ 38, 39 et 4o.)

6l LA MOUT DU ROI

ne crois pas ce chiffre exagéré. Du Temple à la place de la Révolution, il y avait plus d'une lieue, et sur cette distance s'allongeaient de chaque côté, sur « trois » ou « quatre » rangs de profondeur, deux files ininterrompues de orardes nationaux : la 5^ lésrion, barrant la rue du Temple à la hauteur de la rue Phélipeaux (Réaumur) et bordant les deux côtés de la rue et du boulevard du Temple jusqu'à la porte Saint-Martin; la G^ légion, de la porte Saint- Martin à la porte Montmartre; la i'"^, de la porte Montmartre à la rue Mirabeau (chaussée d'Antin) ; la 2% de la rue Mirabeau à la porte Saint-Honoré ; la 4% de la porte Saint-Honoré jusqu'à et sur la place de la Révolution ; toutes ces troupes appuyées et soutenues par de petites batteries d'artillerie : de deux canons, rue Phélipeaux ; de trois, boulevard du Temple ; de c[uatre, à la porte Saint-Martin; de quatre, à la porte Saint-Denis ; de deux, boulevard Montmartre ; de deux, rue Grange-Batelière ; d'un, au bout de la rue de Richelieu ; de deux.

rue Mirabeau ; de quatre, rue et faubourg Saint-Honoré \

Mais tous ces détails, que nous donnent les textes officiels, restent vains et froids, si, à l'aide des plans, des gravures et des documents du temps, Ton n'imagine et Ton n'évoque point le cadre où ils prennent place. Ce cadre a tellement changé depuis un siècle ! En 1793, « les boulevards », que suivait le cortège, ne ressemblaient en rien à ce qu'ils sont aujourd'hui, et je ne saurais mieux les comparer qu'à un de ces vastes « cours », comme on en voit encore en province. D'une largeur moyenne de trente mètres environ, plantés de quatre et à certains endroits de six rangées d'ormes, bordés alternativement dhôtels, de maisons, de murs ou de clôtures de jardins maraîchers ou d'agrément; ne comportant qu'une chaussée centrale assez étroite, dont les accotements étaient restés en terrain naturel,

1 Dutetuple, Ordres du jour inrdiis de Santerre. Paris, 1875, iu-8'^, p. i5-i6.

avec, de chaque côté, des contre-allées dont à la croisée des rues l'entrée était fermée aux voitures par des barrières contre lesquelles les passants venaient se heurter la nuit'; pleins d'aspérités, de pentes, d'irrégularités de niveau, de perrons, de marches', ils se prêtaient en somme assez mal, par les mille accidents de terrain qui les semaient, au développement de rénorme masse d'hommes qui les encombrait le 21 janvier. Et ce n'est point dans une voie bien tracée, aux bâtiments bien alignés, qu'il faut voir s'avancer la voiture qui portait « le tyran », mais dans la perspective variée, heurtée, imprévue d'une sorte de <( boulevard extérieur », où sur le ciel d'hiver se découpaient les silhouettes des arbres noirs et effeuillés, entre lesquels le cortège poursuivait son chemin.

Tout le long de ce chemin, régnèrent « le

^ S. Dupain, Notice historique sur le pavé de Paris, 1881, in-8û, p. -283.

^ Lenotre, Les quartiers de Paris pendant la Révolution, Paris, 1896, in-fol., pi. 77.

VERS l'ÉCHAFAL'D 65

silence le plus profond », « le calme le plus grand », rapportent presque tous les récits; « spectacle imposant et majestueux » % disent certains, qui paraphrasent visiblement le mot célèbre : « le silence des peuples est la leçon des rois » ; marque assurée de « consternation et d'épouvante », suivant d'autres, qui assurent qu' « on vit couler bien des larmes, mais que ce fut la seule marque d'intérêt que reçut, sur sa route et dans une infortune sans exemple, le vertueux monarque »^

En dépit dételles affirmations, nous savons cependant positivement que ce silence et ce calme turent plusieurs fois rompus : à la sortie du Temple, d'abord, où « plusieurs voix, crièrent Grâce / »^; — « sur le boulevard de la Porte-Saint-Martin, où une jeune fdle, se trouvant près d'une boutique, au moment du passage du cortège, est si vive-

* Rouy l'aîné, Le Magicien républicain. (Beaucourt, t. I, P- 379)

^ Semaines parisiennes. (Beaucourt, t. I, p. 369.) ^ Journal de Pcrlet, 11° du 22 janvier 1793,

ment frappée deTidée terrible delà tête d'un roi tombant sous la hache du bourreau, qu'elle s'évanouit en poussaient des cris perçants », première occasion de tumulte, car déjà « ceux, aux yeux desquels tout mouvement de sensibilité est un crime, veulent se jeter sur elle, en sorte qu'on ne la soustrait qu'à grand'peine à leur férocité* »; — enfin et surtout, nul ne l'ignore, sur le terre-plein qui dominait le boulevard Saint-Martin d'un côté, le boulevard Bonne-Nouvelle de l'autre, à l'intersection de la rue de Gléry et du faubourg Saint-Denis, à l'endroit, bien connu, où eut lieu la célèbre tentative du baron de Batz pour « délivrer le Roi ».

Un auteur, auquel on ne peut accorder, je lésais, qu'une confiance limitée, — et qui déclare pourtant avoir, le 21 janvier, comme garde national de la section des Piques, fait la haie le long des boulevards , entre la porte Saint-

' Les Tuileries, le Temple, le Tribunal i-évolutionnaire... Paris, 1814, in-80. p. 147-148.

VERS l'ÉCHAFAUD 67

Denis et le faubourg Poissonnière, — affirme que, « le cortège parvenu à cet endroit, il y eut un instant d'hésitation, une sorte de halte dans la marche de ce cortège, provenant de Tavis que Ton avait reçu que, si un mouvement devait éclater, il éclaterait là ))\

Là, en effet, Batz attendait bien le passage de la voiture royale.

« Au 21 janvier, écrivait-il plus tard, au jour à jamais le plus déplorable de la monarchie, 200.000 hommes au moins et sous les armes bordaient le passage de Louis XVI à sa dernière heure, et dans cette multitude on

i Georges Duval, Souvenirs de la Terreur, Paris, 1841, in-8°, t. I, p. 73-74. — Ce Duval, auteur dramatique de profession et qui composa à la fin de sa vie ses Souvenirs de la Terreur et ses Souvenirs thermidoriens, 1844, in-8°, avait été en relations avec Charles Vatel, l'auteur de Charlotte Corday, 3 vol. in-8°, 1864-72. Ce dernier dit à M. Emile Campardon, le savant historien du Tribunal Révolutionnaire (Paris, 1866, 2 vol. in-8°), — dont le nom ne doit jamais être cité qu'avec respect, reconnaissance et admiration par tous ceux qui s'occupent de la Révolution, — qui me l'a répété, que Duval et ses Souvenirs lui avaient toujours inspiré peu de confiance. Pourtant, parmi nombre d'inexactitudes et d'épisodes dramatisés et « arrangés », beaucoup de détails n'ont pu être imaginés par Duval et doivent être, il me semble, tenus pour véridiques.

Page 1