‹ La mort enchainéeChapitre 3 sur 30 · PAN, PUIS LA DÉESSE ARGÉ · texte numérisé non relu

PAN, PUIS LA DÉESSE ARGÉ

(Au lever du rideau, Pan sort de derrière les lauriers et les cyprès qui sont autour de la fontaine. C'est un dieu chèvre-pied. Il est velu, il a des cornes sur le front, il est petit et boiteux. Il danse et sautille en jouant sur ses pipeaux un air triste et doux.)

PAN

J'habite là, près de la fontaine.

La colombe d'Aphrodite y vient le soir,

Et quelquefois, lorsque tout est noir,

La chouette d'Athena me dit ses peines.

Mais de son bonheur que peut-on savoir ?...

Le fruit du cyprès sur le sable égrène La vieille douleur et le jeune espoir.

(Il va disparaître dans les roseaux de la fontaine. On entend un bruit d'ailes. Légère, portant toutes les couleurs de Varc-en-ciel dans ses vêtements et dans ses cheveux, avec un bandeau multicolore et des ailes brillantes, paraît Argé, messagère d'Ouranos.)

ARGÉ

Une grande cité ceinte de murs rougeâtres, M'a-t-il dit, surgissant d'un sol où quelques pâtres Errent seuls, des toits plats par le soleil roussis Et pas de temple, assurément, c'est bien ici.

PAN

Cette robe couleur d'arc-en-ciel et ces ailes Brillantes, c'est la déesse Argé, messagère

(Il fait quelques pas. Argé se retourne et l'aperçoit.) Des dieux.

ARGÉ

C'est le dieu Pan. Il me renseignera Sans douie.

(L'interpellant.)

O dieu boiteux! dis-moi...

PAN

Parle plus bas...

ARGÉ

Et pourquoi donc ? Dieu des roseaux, des marécages Cette ville, est-ce Euphyre ?

PAN

O fille des nuages Petite abeille au corselet fait de clartés, Oui, c'est Euphyre où règne un homme redouté, Sisyphe. Aussi parle plus bas.

Eh! que m'importe I Ouranos m'a prescrit de franchir cette porte D'aller trouver Sisyphe.

PAN

Imprudente I II vaut mieux Reprendre ton vol clair parmi l'azur des deux...

ARGÉ Messagère des dieux, devant moi tout s'incline.

PAN

Mais tu dois voir qu'ici nul temple ne domine Les toits.

ARGÉ

C'est pour cela justement que je viens. Ce Sisyphe, oubliant les usages anciens, A détruit les autels, fait cesser les offrandes. Les dieux n'ont ni gâteaux, ni vins rares, ni viandes. Aucun feu parfumé ne tord plus vers le ciel Sa spirale pieuse et douce aux immortels. Ils sont très courroucés et moi, leur messagère, Je m'en vais dire de leur part...

PAN

Non! La lumière Quand tu voles est agréable à ton corps pur. Tu te baignes dans l'air et t'enivres d'azur. Ne va pas renoncer à ces biens. Je suis sage, Crois un vieillard qui vit au bord des marécages... Ouvre tes ailes d'or et repars.

Mais je viens De la part d'Ouranos. Je ne redoute rien.

(Geste de Pan.)

ARGÉ Peut-être porte-t-il une massue énorme ?

PAN Qu'est cela...

ARGÉ Il est grand, formidable, difforme ?

PAN Si ce n'était que ça...

ARGÉ

De ses flèches d'airain Il perce les lions ? Moi, d'un élan divin, Plus vite encor, je peux trouer l'espace immense.

PAN Non, tout ceci n'est rien. C'est un homme qui pense.

ARGÉ Quoi?

PAN

Qui pense, compare, examine. Vraiment, C'est quelque chose de nouveau, de surprenant, Les dieux, là-haut, dans les nuages qui les cachent, Rêvent en paix. Un grand danger, sans qu'ils le sachent, Les menace. Penser, comme c'est merveilleux! Je te le dis, va-t-en.

Mais toi-même, en ce lieu, Tu vis bien.

PAN

Les roseaux m'abritent L'on m'ignore.

Quand de belles enfants qui portent des amphores Puisent de l'eau, je les regarde et suis content. Je ne fais pas de bruit et je danse en chantant Si le soleil se couche ou si la lune monte. Je suis discret. J'entends les choses qu'on raconte Et ne les redis pas. Je donne un bon conseil Parfois. Petite Argé, à travers le soleil, Envole-toi.

ARGÉ Je dois apporter mon message.

PAN

Petite Argé, esprit qui court dans les nuages, Si dans un grand filet, ainsi qu'un papillon Sisyphe te prenait avec tous les rayons Que tu dégages...

ARGÉ

Mais...

PAN

Si dans cette fontaine, Pour jouer, il trempait ta forme mi-humaine, Mi-oiseau...

ARGÉ

Je frissonne toute en y pensant.

PAN

Si pour toujours ton corps délicat et dansant Etait captif dans une cage...

ARGÉ

Est-ce possible ?

Ouranos m'envoie!...

PAN Soit!

ARGÉ

Et l'ordre est inflexible!

PAN J'entends des pas. C'est lui.

ARGÉ

Les dieux ont tout pouvoir Sur les hommes, c'est bien certain?

PAN

Argê reste immobile.

Tu vas bien voir.

PAN Eh bien ?

Je réfléchis... Ouranos eût peut-être Mieux fait en envoyant Ares.

Imprudent...

PAN

C'est un maître

ARGÉ Je crains l'eau, la cage et les filets.

PAN, écoutant.

L'homme vient.

ARGÉ

Qu'Ouranos fasse comme il lui plaît Le plaisir de voler a pour moi trop de charme. Adieu.

PAN Oui, qu'il envoie Ares avec ses armes

Ou bien l'autre, tu sais, qui ressemble à la nuit, Qu'on ne voit pas venir et ne fait pas de bruit.

(Argé a disparu. Pan se cache dans les roseaux de la fontaine. Des hommes et des femmes sortent des portes de la ville. Ils ont l'air craintifs et ils regardent de droite et de gauche. Ils viennent préparer un sacrifice aux dieux. Ils dressent rapidement un trépied de bois. Une femme est restée debout sur la porte. Elle guette l'intérieur de la ville et les autres l'interrogent des yeux. Une autre femme tient des oiseaux; une autre porte de la cendre et des braises. Parmi elles est la jeune esclave Tyro.)

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