JOURNAL DE BERNARD
La Savinière, septembre 187.,
Je suis à la campagae chez mon oncle. La conversation de mon oncle est charmante et nourrie. Néanmoins, elle s'arrête quelquefois et me laisse des loisirs. L'idée m'est venue de les occuper par quelque travail littéraire. On écrit généralement si mal aujourd'hui que je crois pouvoir manier une plume à peu près comme tout le monde, quoique je n'aie guère écrit jusqu'ici que des télégrammes. Il y a
dans un château du voisinage, chez des amis de mon oncle, une bibliothèque assez riche et dont je puis disposer : comme elle contient un grand nombre de documents relatifs au XYii* siècle, ma première pensée a été de les utiliser pour récrire l'histoire de Louis XIV, qui a été manquée par Voltaire. Mais, toutes réflexions faites, je préfère écrire la mienne, laquelle m'intéresse davantage. Le lecteur, — si j'en ai jamais un, — conviendra qu'il a plus de plaisir à se regarder dans sa glace qu'à y voir les traits de tout autre individu. C'est mon cas.
J'ai trente ans. Je suis grand, flexible, élégant, d'un blond tirant sur le roux. Je valse bien et je monte bien à cheval. Relativement à ma personne physique, la postérité n'en saura pas davantage. Sous le rapport intellectuel, j'ai quelque lecture; sous le rapport moral, je ne suis pas d'un mauvais naturel. Je ne me connais même, à proprement parler, qu'un défaut, c'est de ne rien prendre au
sérieux, — ni sur la terre ni dans les cieux. — Il y a quelques années, quand je vis disparaître à Thorizon cette belle tête de vieillard que j'avais coutume d'appeler le bon Dieu, je me souviens que je pleurai. Une gaieté sereine et imperturbable a, depuis ce moment, fait le fond de mon heureux caractère. On se figure, dans les classes subalternes de la société, que l'aristocratie française est un conservatoire de superstitions surannées. L'erreur, du moins en ce qui me concerne, est complète. Je fais sans doute aux convenances les sacrifices nécessaires; mais, du reste, je déclare que le positiviste le plus radical, le franc-maçon le plus endurci, le plus farouche affilié de la Marianne, ne sont que des vieilles femmes pétries de préjugés auprès du gentilhomme qui écrit ces lignes.
Mon oncle, cependant, a entrepris de me faire épouser une jeune fille, qui non seulement est elle-même d'une piété exceptionnelle, mais dont toute la famille paraît être plongée
dans la plus basse dévotion. C'est ce piquant épisode de ma vie qui me semble véritablement mériter d'être étudié et buriné au jour le jour par un observateur bien informé. C'est ce point unique de ma modeste biographie que je me propose de traiter dans ces pages, ne rapportant du passé que ce qui est nécessaire pour l'intelligence du présent, et laissant l'avenir aux dieux immortels.
Je me nomme Bernard-Maurice Hugon de Montauret, vicomte de Vaudricourt. Nous avons dans nos armes les besants des croisades, ce qui est toujours agréable. Mon oncle est le comte de Montauret de Vaudricourt, aîné et chef de notre famille. Il a perdu il y a quelques années son fils unique, et je suis devenu le seul héritier du nom. Nous désirons également l'un et l'autre que ce nom ne s'éteigne pas; mais nous avons longtemps différé de sentiment sur la manière de le perpétuer. Mon oncle prétendait m'en donner le soin, et je prétendais lui en laisser le privi-
lège. Il était veuf, et je l'engageai vivement à se remarier : je lui faisais observer qu'il paraissait encore vert et qu'il avait la mine d'un homme à qui toute pensée d'avenir n'est pas interdite ; mais, à cet égard, je n'ai jamais pu vaincre sa résistance, fondée apparemment sur des raisons dont il était le nieilleur juge.
Mon oncle fut touché, — bien à tort, — du désintéressement dont je semblais faire preuve en le poussant à se remarier. La vérité est qu'entre deux maux je choisissais le moindre, et que j'aimais mieux encore sacrifier sa succession que de hasarder ma personne, ma liberté et mon honneur dans l'aventure redoutable du mariage. Toutefois, quoique je ne sois pas, comme je l'ai laissé entendre, surchargé de croyances, je ne méconnais pas un certain nombre de devoirs. Un des miens est incontestablement de sauver du néant notre vieux nom de famille, ainsi que nos besants d'or sur fond de gueules,
et, comme il n'existe malheureusement pas d'autre moyen, pour arriver à cette fin, que de légitimes noces, il a été convenu en principe, depuis bientôt quatre ans, que je prendrais femme et que j'aurais beaucoup d'enfants.
Cette convention arrêtée, mon oncle, animé d'une impatience sénile, me pressa de passer immédiatement à l'exécution. Ce fut alors que je me mis à étudier avec un intérêt tout nouveau une variété de jeunes mondaines qui m'avait laissé jusque-là assez indifférent, — j'entends parler des jeunes filles. — Je croyais connaître assez pertinemment les femmes, m'en étant toujours occupé avec le plus grand plaisir. Quant aux jeunes filles, je les ignorais, ou du moins je croyais les ignorer. A ma vive surprise, et, je dois ajouter à mon vif regret, je reconnus qu'il y avait, — à Paris du moins, — une très faible différence d'une variété à l'autre, et que, même à l'heure qu'il est, beaucoup de femmes pourraient prendre
avec avantage des leçons des jeunes filles sur toutes les matières.
aO me souviens qu'un jour ma vieille et excellente amie, la duchesse de Gastel-Moret, donna, dans son hôtel de la rue Saint-Dominique, un bal blanc, compose presque exclusivement de jeunes personnes 'de quinze à vingt-deux ans. Cette petite fête m'était secrètement consacrée. J'avais fait confidence à la duchesse de mes dispositions matrimoniales, et elle avait bien voulu réunir sous mes yeux une élite de jeunes filles à marier, m'assurant que je n'aurais qu'à étendre la main au hasard pour tomber sur une perle. Effectivement, toutes ces gracieuses filles, blanches et roses, dansant entre elles avec candeur, offraient un spectacle qui respirait l'innocence- à un tel degré, que mon seul embarras, dans cette circonstance, paraissait devoir être l'embarras du choix.
C'était par une belle journée de juin. Après les sauteries, ces demoiselles se répandirent
dans le jardin de l'hôtel, où le thé était servi sur une pelouse. Je m'étais assis solitairement derrière un bouquet de rhododendrons et j'essayais de mettre un peu d'ordre dans mon pauvre cœur, quand un de ces groupes charmants vint à passer de l'autre côté du massif. Elles étaient trois, toutes trois causant à demi-voix avec des rires frais comme FaUrore et de grands yeux naïvement ouverts comme des fleurs. Je prêtai l'oreille. Je ne relaterai pas les propos que j'eus la stupeur d'entendre sortir de ces lèvres virginales, je dirai simplement qu'ils auraient fait rougir un singe.
La bonne vieille duchesse, qui est d'un temps meilleur, m'assura, quand je lui rapportai ces propos, que de sa vie ni de ses jours elle n'avait entendu choses pareilles, et que même elle ne savait pas au juste ce que ces demoiselles avaient voulu dire. Mais on dit couramment aujourd'hui dans le monde nombre de ch:)ses dont nos mères, et à plus
forte raison nos grand'mères, n'avaient jamais ouï parler.
Je ne pense pas que la précocité des jeunes filles du monde en ce temps-ci doive être attribuée à l'insouciance morale des mères. Je rends volontiers cette justice aux mères que toutes, sans exception, quelle que soit leur moralité personnelle, désirent faire de leurs filles d'honnêtes femmes. Ce qui leur manque pour atteindre un but si louable, c'est la plus faible dose du plus vulgaire bon sens. Il n'y a, en effet, que l'aveuglement des maris à l'égard de leurs femmes qui soit comparable à l'aveuglement des mères à l'égard de leurs filles. Elles semblent persuadées que tout, dans la nature, est susceptible de corruption, excepté leurs filles. Leurs filles peuvent braver les plus dangereux contacts, les plus troublants spectacles, les entretiens les plus équivoques : peu importe ! Tout ce qui passe par les yeux, par les oreilles et par l'intelligence de leurs filles se purifie instan-
lanément. Leurs filles sont des salamandres qui peuvent impunément traverser le feu, fiit-ce le feu de l'enfer. Pénétrée de cette agréable conviction, une mère n'hésite pas à livrer sa fille à toutes les excitations dépravantes de ce qu'on appelle le mouvement .parisien, lequel n'est autre chose, en réalité, que la mise en train des sept péchés capitaux.
Au surplus, ces pauvres mères, comme ces pauvres filles, méritent toute l'indulgence du penseur. Elles sont simplement entraînées par le flot qui nous entraîne tous, le flot d'une civilisation de décadence. Un peuple en déca-\ dence est, si je ne me trompe, un peuple qui n'a plus que des appétits, et il me semble clair que du haut en bas nous en sommes tous là. Du haut en bas, la jouissance est aujour-^ d'hui la loi unique et l'unique foi. Toute autre religion n'est plus qu'une bienséance. Il faut en prendre son parti, et le mien, du reste, est. parfaitement pris.
J'avoue que je m'étais senti un peu ébranlé
dans mes projets de mariage par rincident du bal blanc de la duchess3. Quelques réflexions d'une saine philosophie me rendirent mon calme et me raffermirent dans mes desseins.
— En vertu de quoi, me dis-je, aurais-je la prétention d'épouser une femme qui vaudrait mieux que moi? Il est évident, d'après ce que le hasard m'a fait entendre de la conversation de ces jeunes filles, que l'idéal tient v^ peu de place dans leur pensée : mais en tient-il davantage dans la mienne? — Il est évident qu'elles ne sont chrétiennes que de nom, et qu'elles nagent d'ailleurs corps et âme en plein matérialisme païen... mais je "^ leur en offre autant; — un homme, en définitive, doit se contenter de la femme qu'il mérite et réciproquement. Il est même bon qu'il en soit ainsi. Autrement il n'y aurait ni harmonie ni équilibre dans le ménage. Est-ce que je me m^rie d'ailleurs avec des vues chimériques? Est-ce que j'espère trouver un
roman dans le mariage? Ne l'y apportant pa&^ je ne vois pas pourquoi je l'y trouverais. Non î ce que je demande au mariage, bienséance, confortable de la vie, respectabilité, descendance légitime, bonne cuisine bourgeoise, il n'y a pas une de ces aimables filles qui ne soit fort capable de m'en favoriser. Cela suffit. Ma femme me gênerait infiniment si elle m'emmenait dans les bois au clair de la lune pour me parler de l'immortalité de Pâme.
Par suite de cette délibération intime, je résolus d'épouser, comme tout le monde, la première venue, pourvu qu'elle réunît quelques convenances élémentaires. — Toutefois, un peu refroidi malgré tout, je résolus de ne pas me presser.
Mon oncle, précisément à cette époque, c'est-à-dire il y a deux ans, quitta Paris pour aller habiter la campagne, et, par conséquent, me laissa un peu respirer. Il quittait Paris pour des motifs mystérieux. Il avait adoré le
boulevard et il l'adorait toujours. Il adorait encore beaucoup d'autres choses essentiellement parisiennes; mais elles ne lui procuraient plus autant d'agrément qu'autrefois, et cela l'ennuyait. Bref il abdiqua, partit pour son château de La Savinière sis entre Normandie et Bretagne, et s'y occupa d'élevage. Depuis ce temps, je suis venu en neveu fidèle et attentif le voir à peu près une fois tous les trois mois, passant une nuit en wagon pour aller, une autre nuit pour revenir, et jamais plus d'un jour au château. Je ne suis pas étranger aux sentiments de famille, je connais les devoirs qu'ils imposent; mais ces devoirs ont une limite, et je l'aurais dépassée si j'étais resté plus de douze heures à la campagne, dont l'odeur seule m'incommode.
Mon oncle, qui a la faiblesse d'aimer ma compagnie (comme, du reste, j'aime la sienne), a cependant trouvé, moyen de me retenir depuis plusieurs semaines en son château de La Savinière, au sein de cette campagne détestée.
Je reçus de lui il y a environ quatre mois la lettre que voici :
« J'ai découvert sur ma propriété, mon cher Bernard, un terrain admirablement disposé pour y courir un steeple-chase : vaste hippodrome, prairies et bruyère, barrières, banquettes, douves, amphithéâtre de collines pour les spectateurs, tout y est à souhait; c'est à moitié route entre le château et la ville de S..., chef-lieu du département, à trois kilomètres de distance de l'un et de l'autre. La ville pourrait donc fournir quelques-uns des éléments d'une solennité de ce genre : — musique, autorités, public. — J'en ai parlé au préfet, au trésorier général, au maire; ces trois dignitaires (tous trois d'un républicanisme discret, le trésorier général surtout), ont chaudement applaudi à mon idée. Le préfet promet de faire voter les fonds par son conseil général, le maire promet la fanfare et les pompiers, le trésorier général le feu
d'artifice. A moi, Bernard, et à toi de faire le reste. Je sais, mon ami, combien tu aimes ce genre de sport et combien tu regrettes que les occasions en soient si rares en France. Tu n'auras, je pense, qu'à dire un mot à Soulaville, à Verviers, et à Cadières pour nous assurer leur concours enthousiaste. J'écris moi-même au duc, à Dawson, à Gardiner, et à Gouranveaux. J'offre, bien entendu, à tes amis comme aux miens, la plus large hospitalité dans mon manoir. Pour leur commodité et pour la tienne, nous fixerons la date à la semaine qui suivra les courses de Gaen. De cette façon, le déplacement sera peu de chose, et nous pourrons bénéficier en partie du brillant public de Gaen et de Deauville. — Ne dis pas non, Bernard : cette fête, que j'espère rendre annuelle, est la dernière joie que ton vieil oncle puisse goûter en ce monde, et tu. ne voudrais pas la lui refuser. *
J'ai l'innocence d'un enfant, et je tombai en
plein dans le piège que mon oncle m'avait habilement tendu en faisant appel à une de mes plus nobles passions, la passion du steeple-chase. Sans soupçonner la pensée machiavélique qui se cachait sous son apparente bonhomie, je me mis à sa disposition. Je lui recrutai quelques adhérents parmi mes amis; il en recruta parmi les siens. Bref, le 8 août dernier, nous tombions en bande chez mon oncle, Verviers, Gardiner, Dawson, Cadièreset moi; quelques autres revenants de Deauville et de Gaen se logèrent dans la ville voisine ety répandirent une douce animation. Mon oncle, très expert en ces matières, avait si bien tracé la piste et combiné les obstacles que nous n'eûmes rien à y changer. La course eut lieu le surlendemain 10 août, qui était un dimanche.
Ce fut un beau spectacle. Tout le pays était soulevé. Le rappel battait dans les rues dès Taurore. Les gentlemen des environs avaient tiré des armoires leurs bottes molles et leurs
pantalons collants, et leur donnaient de l'air avec fierté. L'aristocratie locale s'étageait sous une vaste tente de coutil pavoisée de drapeaux et offerte par mon oncle. Le reste de la population en habits de fête garnissait rhémicycle des collines et s'y livrait à de modestes agapes. La musique jouait la Marseillaise,., (il n'y a pas de plaisir pur !) et les pompiers contenaient la foule.
Nous étions huit à courir. Je montais le cheval du duc, — Talhot IL Gardiner et Verviers restèrent dans la douve; Gouranveaux se démit l'épaule à la banquette. Je filais pendant ce temps-là comme un dard, et j'arrivais excellent premier, battant Garillon de sept à huit longueurs. La course avait été dramatique : elle avait excité au plus haut degré les passions des spectateurs, et je fus accueilli par une bruyante ovation. Comme je promenais mon triomphant Talbot et ma casaque violette devant la tribune, je ne pus m'empêcher de remarquer sur un des gradins, au milieu des
mouchoirs qui s'agitaient, une petite personne aux cheveux blond cendré qui n'agitait rien du tout, mais dont le joli visage fixé sur le mien, témoignait d'un intérêt et d'une curiosité extraordinaires. Elle n'était pas la seule, au reste, dont la physionomie eût pris en me regardant cette expression qui ne semblait pas être simplement celle de l'admiration banale que peut inspirer le vainqueur d'une course... Non, il était clair que j'étais pour ces dames, et en particulier pour cette enfant blond cendré, quelque chose de plus : — sans doute un être annoncé, attendu, précédé par une certaine renommée de boulevard, de club et de sport, par une certaine réputation à demi scandaleuse, par un vague parfum de galanterie, d'élégance et d'aventure. Je regretterais de manquer ici de modestie; mais comment ne pas reconnaître que l'apparition d'une pareille fleur des pois devait amener de graves désordres dans ces imaginations de province ? Pour couronner la fête, mon oncle donnait le
soir un bal où la ville et les environs étaient conviés, et dont la femme et les filles du trésorier général voulurent bien faire les honneurs. Je valsais avec une de ces dames, quand mes yeux rencontrèrent soudain le regard de la jeune fille blonde que j'avais remarquée dans la tribune : ce regard me suivait dans le tourbillon avec cette curiosité un peu craintive, mais incessante et appliquée qui m'avait tant frappé. Ma manière impétueuse de valser, qui ressemble à un enlèvement, paraissait l'étonner et la ravir. J'allai trouver mon oncle :
— Mon oncle, lui dis-je, voici là-bas une jeune personne qui meurt d'envie de valser avec moi : je prétends lui faire ce plaisir; veuillez me présenter.
Un fin sourire, qui me donna à penser, illumina les traits fatigués de mon oncle, et il s'empressa de me conduire devant le groupe de famille qui encadrait sévèrement ma jeune admiratrice :
— Mademoiselle, dit-il, permettez-moi, avec
rautorisation de madame votre mère, de vous présenter un valseur... mon neveu, le vicomte de Vaudricourt... Mon neveu, mademoiselle Ailette de Courteheuse !
Mademoiselle Aliette rougit sensiblement :
— Très reconnaissante !... murmura-t-elle ; mais je ne valse pas.
Elle refusait !... elle refusait!...— Je restai muet pendant quelques secondes dans la pénible situation d'un homme qui voit repousser ses bienfaits de la manière la plus inattendue, et même la plus inepte. — Enfin, me remettant :
— Pas de mazourke non plus, Mademoiselle?
.-;- Pas davantage !
— \ûserai-je me rabattre sur un quadrille? Elle sourit faiblement, presque ironiquement, par Jupiter ! en me répondant :
— Si vous voulez !
Sur cette heureuse conclusion d'une négociation laborieuse, le groupe de famille, com-
posé d'une mère, d'une tante, d'un oncle et d'un frère, s'épanouit simultanément avec un soupir de soulagement et de satisfaction.
Le quadrille se formait au même instant et y^ j'y pris place avec mademoiselle Aliette. Ses cheveux, — de cette étrange couleur de cendre fine, — étaient un peu brouillés sur sa tête et entremêlés de quelques feuilles des bois. Elle était charmante. — Elle n'est pas grande. Les pieds menus d'une fée qui danse sur la bruyère. Bien faite dans sa petite taille, naturellement élégante, parfaitement distinguée. Je ne sais quoi de transparent dans toute sa personne. Sur le visage et dans les yeux une expression singulière mêlée de timidité et de vaillance, de candeur et d'ardeur. Ces mêmes traits se retrouvent dans son langage, avec une pointe de gaieté malicieuse par échappées. Par-dessus \ tout un air de pureté et d'honnêteté inattaquables. Voilà l'air qu'elle a. D'ailleurs je me rappelle trop bien mes surprises du bal blanc de la duchesse pour me prononcer sur le fond
des choses. Quoi qu'il en soit, c'est une jeune personne intéressante.
Elle fut naturellement pendant le quadrille fort intimidée et peu prolixe. Je la rassurai de mon mieux, et j'essayai avec mansuétude de la mettre à son aise. A propos de la solennité du jour, nous parlâmes chevaux : elle monte elle-même à cheval . habituellement avec son vieil oncle l'amiral et quelquefois avec son frère, qui est enseigne de vaisseau.
— Ils montent tous deux comme des marins, me dit-elle en riant... C'est moi qui leur donne des leçons. Moi, ajouta-t-elle d'un ton grave, c'était mon père qui m'avait appris.
En la reconduisant à sa place, j'adressai quelques bonnes paroles à la mère, à la tante, à l'amiral et au jeune enseigne, puis laissant cette respectable famille la bouche ouverte sous l'impression de ma condescendance, je me perdis dans la foule.
Telle fut ma première rencontre avec ma-
demoiselle Alielte de Coiirteheiise, dont je soupçonnai dès ce moment que mon oncle rêvait de faire ma fiancée. — La seconde eut lieu deux jours plus tard au château de Vararille, résidence des Gourteheuse, où mon oncle /n'avait entraîné sous prétexte d'une politesse de voisinage. C'est un grand manoir à toits pointus et surbaissés dont les aménagements intérieurs sentent la province. Les meubles, beaux et massifs, y sont rangés dans un ordre sévère et sec, avec ce goût de Tinconfortable qui caractérisait si éminemment nos pères. Ce n'est pas le nid qu'on imaginerait pour un oiseau bleu comme mademoiselle Aliette. Nous l'y trouvâmes cependant fort vivante et prospère, et visiblement émerillonnée par notre visite. Quoique mon oncle s'en défendît, il était évident qu'il avait laissé entrevoir aux grands parents ses secrètes espérances, et que mademoigelle Aliette en avait saisi quelque chose au vol. Tous ces braves gens, en effet, m'examinaient, m'étudiaient et me scrutaient
avec une intensité hypnotique qui devait les fatiguer extraordinairement.
Ce même jour, comme nous retournions à La Savinière au pas de nos chevaux, mon oncle enfin m'ouvrit son cœur.
— C'était, me dit-il, une de ces occasions qui ne se rencontrent pas deux fois dans la vie d'un homme... Une fille d'élite, un physique délicieux, une éducation supérieure, un beau nom, une fortune déjà grande dans le présent, magnifique dans Ta venir... Une tante vieille fille, un oncle amiral et garçon, un autre oncle évêque et garçon aussi... naturellement... bref la perfection I
Mon oncle ajouta quelques chiffres et quelques autres détails. D après ce qu'il me dit, et d'après ce que j'ai pu observer moi-même, ces Gourteheuse, qui sont très anciens, composent effectivement une collection assez originale. Sauf par le goût des chevaux qu'ils tiennent de race, ils n'appartiennent guère à notre monde moderne. Ce sont des croyants
et des pratiquants d'un autre âge que le vent du siècle n'a pas même effleurés. Une de leurs branches passa en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, et elle figure encore aujourd'hui dans la plus pure aristocratie du Royaume-Uni. Les relations des Gourteheuse de France avec leurs parents d'Angleterre sont fréquentes, et elles ont pu contribuer à leur imprimer le pli particulier qui les distingue. Quoique catholiques, leurs habitudes ont, en effet, une teinte de formalisme puritain. Ils paraissent avoir emprunté, par exemple, à leur famille d'outre-mer la vieille coutume anglaise de faire la prière du soir en commun avec leurs domestiques. Ce trait suffit à les définir. Feule baron de Gourteheuse, frère de l'amiral et de Tévêque, et père d'Aliette, était, dit-on, un esprit grave et cultivé : il ne voulut pour sa fille ni institutrice, ni cours en ville, ni pension, ni couvent : avec l'aide de quelques professeurs sévèrement choisis et surveillés, il avait fait lui-même l'éducation
d'Aliette pour la partie intellectuelle/ laissant à la mère la partie morale et religieuse.
Eh! mon Dieu, certainement! au premier abord, ce n'est pas dans une famille de ce modèle qu'un homme de mœurs frivoles et de foi nulle comme je suis, semblerait appelé à choisir sa femme. Il y a là une sorte de dissonance choquante. Mais raisonnons un peu : — Sije m'étais résigné,comme je l'ai dit,à épouser au hasard une des jeunes païennes de la génération nouvelle, je n'y tenais pas autrement. J'avoue même que je ne craindrais pas un peu de christianisme chez ma femme : non pas bien entendu que je m'exagère les garanties morales que peut offrir la piété féminine et que j'en fasse le synonyme de vertu. Mais encore est-il certain que pour les femmes ridée de devoir ne se sépare guère de l'idée religieuse ; de ce que la religion ne les préserve pas toutes, c'est un tort de conclure qu'elle Q'en préserve aucune, et il est toujours bon de mettre cette chance de son côté. Il est vrai
que cette famille de Coiirteheuse et mademoiselle de Courteheuse elle-même semblaient pousser jusqu'au fanatisme leurs croyances et leurs habitudes religieuses : mais quant à la famille, je ne comptais pas m'y incruster, et quant à mademoiselle de Courteheuse, je me dis qu'elle ne traverserait pas une saison de Paris, sans y laisser ce qu'il pouvait y avoir d'excessif et d'anguleux dans sa dévotion. A tout autre égard, les avantages de cette alliance étaient indiscutables. A première vue, elle me convenait, et je le dis à mon oncle sans marchander.
Une chose toutefois m'étonnait un peu : qu'un sceptique comme moi épouse une dévote, rien déplus naturel; j'en ai dit les raisons. Mais qu'une famille d'une orthodoxie aussi rigide n'eût pas repoussé d'emblée l'alliance d'un homme dont la réputation, honorable sans doute, n'est nullement celle d'un saint, j'en étais un peu surpris.
Dès ce jour, par une convention tacite et
avec toutes les réserves obligées, il fut clair que j'étais reçu chez les Courteheuse sur le pied d'un prétendant non pas encore agréé, mais admissible. Je m'étais offert à donner quelques leçons d'équitation au jeune marin Gérard, frère de mademoiselle Aliette. Le moment vint où mademoiselle Aliette ellemême, sous le patronage de Tamiral, daigna prendre part à nos cavalcades. Elle me pria gaiement de ne pas lui épargner mes conseils sur sa manière de monter. Mais elle n'en avait pas besoin. Cette petite dévote blonde est une centauresse; comme ce genre d'exercice esta peu près le seul plaisir qui lui soit permis, elle y a jeté tout son feu. Elle a été très bien montrée par son père, elle a une main étonnante. J'aime assez, soit dit en passant, qu'une femme ait le goût passionné du cheval. Les écuyères sont généralement chastes.
Au retour de nos promenades matinales, il arriva plus d'une fois qu'on me retint à déjeuner à Yaravilie. Dans cette intimité croissante,
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tous ces Courteheiise continuaient d'étudier avec la même application ma personne physique, intellectuelle et morale, et s'en montraient manifestement de plus en plus satisfaits. De mon côté, avec moins de satisfaction peut-être, mais avec un égal intérêt, je pénétrais chaque jour plus avant dans l'étude de ce groupe préhistorique. J'entrevoyais que le baron de Gourteheuse, aujourd'hui disparu, avait dû être, sinon une intelligence supérieure, du moins un caractère d'une originalité forte qui avait mis et laissé son empreinte sur tous les siens. Le régime qu'il a établi dans sa famille lui a survécu, et c'est toujours son esprit qui règne dans sa maison sous la forme gracieuse de sa fille Aliette. Ce fut du reste mademoiselle de Gourteheuse elle-même qui me confirma dans cette pensée, en me révélant l'espèce de manie dont son père était atteint et dont elle a hérité dans une large mesure.
Elle me faisait voir un jour la bibliothèque
du château, laquelle, ainsi que je l'ai dit au début de ce journal, est fort riche en ouvrages du XYii* siècle et en mémoires relatifs à cette époque. J'y remarquai aussi une curieuse collection de gravures du même temps.
— Monsieur votre père. Mademoiselle, lui dis-je, avait une grande prédilection pour le siècle de Louis XIV?
— Mon père, me répondit-elle gravement, y vivait !
Et comme je la regardais avec une surprise un peu inquiète, elle ajouta :
— Et il m'y faisait vivre avec lui.
En même temps les yeux de cette étrange fille se remplirent de larmes.
Elle se détourna et fit quelques pas pour réprimer son émotion : puis revenant, elle me montra un siège, s'assit elle-même sur le marchepied de la bibliothèque, et me dit :
— Il faut que je vous explique mon père I Elle se recueillit pendant une demi-minute;
puis parlant avec une expansion qui ne lui est
pas habituelle, hésitant et rougissant sensiblement toutes les fois qu'elle allait prononcer un mot qui pouvait paraître un peu trop sérieux pour une bouche si jeune :
— Mon père, poursuivit-elle, est mort des suites d'une blessure qu'il avait reçue à Patay. C'est vous dire qu'il aimait son pays, mais il n'aimait pas son temps. Il avait au plus haut degré l'amour de l'ordre, et il ne voyait plus d'ordre nulle part. Il avait l'horreur du désordre, et il le voyait partout; dans ces dernières années notamment, toutes ses croyances, tous ses respects, tous ses goûts étaient froissés jusqu'à la souffrance par tout ce qui se faisait, par tout ce qui se disait, par tout ce qui s'écrivait autour de lui. Profondément attristé des choses du présent, il s'habitua à se réfugier dans le passé; le xvii* siècle lui offrait plus particulièrement l'espèce de société où il aurait voulu vivre, une société bien ordonnée, polie, croyante et lettrée. Il aima de plus en plus à s'y enfermer. Il aima aussi de plus en
plus à faire régner dans sa maison la discipline morale et les goûts littéraires de son siècle favori... Vous avez même pu remarquer qu'il poussait cette prédilection jusqu'à la curiosité du cadre et du décor... Vous pouvez voir par cette fenêtre les allées rectilignes, les broderies de buis, les ifs et les charmilles taillés de notre jardin... Vous pouvez voir que nous n'avons dans nos plates-bandes que des fleurs du temps... des lis... des pentecôtes... des roses trémières. . . des jalousies. . . des œillets. . . enfm ce qu'on appelle des fleurs de curé... Nos vieilles tapisseries en verdure sont également de l'époque... Vous voyez aussi que tout notre mobilier, depuis les armoires et les buffets jusqu'aux consoles et aux fauteuils, est du style Louis XIV le plus sévère... Mon père n'appréciait pas les recherches raffinées du luxe moderne... Il prétendait que ce confortable excessif amollissait les âmes comme les corps... C'est pour cela, Monsieur, ajouta la jeune fille en riant, que vous êtes si mal assis
chez nous... Oui... naturellement... Vous allez me dire qu'il y a des compensations... C'est très bien !
Puis reprenant sa gravité :
— C'est ainsi que mon père essayait de se donner même, par l'aspect et l'arrangement matériel l'illusion de l'époque où sa pensée se complaisait. .. Pour moi, Monsieur, ai-je besoin de vous dire que j'étais la confidente de ce père bien-aimé... la confidente attendrie de ses tristesses, la confidente indignée de ses dégoûts, la confidente charmée de ses consolations?... C'est ici même... au milieu de ces livres que nous lisions ensemble, et qu'il m'apprenait à aimer... c'est ici que j'ai passé les heures les plus douces de ma jeunesse... Nous nous exaltions tous deux en commun sur ces temps de foi et de vie paisible, sur les loisirs heureux et sûrs, le pur et beau langage français, le goût délicat, l'urbanité noble qui étaient alors la marque et l'honneur de notre pays... et qui ont cessé de l'être...
Elle se tut, comme un peu confuse de la chaleur qu'elle avait mise à ses dernières paroles.
Je lui dis alors, uniquement pour dire quelque chose :
— Vous "me rendez compte, Mademoiselle, d'une impression que j'ai souvent ressentie chez vous, et qui prenait, par moments, l'intensité d'une véritable hallucination, fort agréable, du reste. L'aspect de votre intérieur, le style, le ton et la tenue de la maison me transportaient si bien à deux cents ans en arrière, que je n'aurais pas été très surpris d'entendre annoncer à la porte de votre salon : — Monsieur le Prince... madame de la Fayette... ou madame de Sévigné elle-même.
— Plût au Ciel ! dit mademoiselle de Courteheuse... Mon Dieu! Monsieur, que j'aime ces gens-là ! Quelle bonne compagnie ! Gomme ils se plaisaient aux choses élevées! Gomme ils valaient mieux que notre monde d'à présent !
Je voulus essayer de calmer un peu cet
enthousiasme rétrospectif, si préjudiciable à mes contemporains et à moi-même :
— Mon Dieu ! Mademoiselle, lui dis-je, le temps que vous regrettez avait assurément des mérites rares et que j'apprécie comme vous... Mais encore faut-il se dire que cette société si régulière, si bien équilibrée, si choisie en apparence, avait en dessous, tout comme la nôtre, ses tristesses et ses désordres... Je vois ici beaucoup de mémoires de cette époque, je ne peux pas savoir au juste ceux que vous avez lus... et ceux que vous n'avez pas lus... et j'éprouve par conséquent un certain embarras...
Elle m'interrompit :
— Oh ! Monsieur, me dit-elle simplement, je vous comprends très bien... Je n'ai pas lu tout ce qui est ici... mais j'en ai lu assez pour ne pas ignorer que mes amis de ce temps-là avaient, comme les gens d'à présent, leurs passions... leurs faiblesses... leurs égarements... Mais, comme le disait mon père, tout
cela se passait sur un fond sérieux et solide qui se retrouvait toujours... Il y avait de grandes fautes, mais de grands repentirs... Il y avait une région supérieure où tout ramenait, même le mal...
Elle avait beaucoup rougi : elle se leva un peu brusquement de son marchepied.
— En voilà bien long ! dit-elle. Pardon, je ne suis pourtant pas très bavarde... C'est qu'il s'agissait de mon père, dont je voudrais que la mémoire fût chère et vénérable à tout le monde comme à moi I
C'était la première fois que mademoiselle Aliette me tenait un langage qui semblait s'adresser à un ami plutôt qu'à un passant. Je me ferais plus dur que je ne suis si je n'avouais pas que j'en fus touché, quoiqu'on même emps un peu effrayé : car il y avait incontestablement dans les idées et dans les sentiments que cette jeune fille m'exprimait, comme une nuance de douce folie héréditaire.
Quelques jours plus tard, c'était hier, je
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devais être mis, et mon oncle avec moi, à ime épreuve plus difficile. — Nous avions dîné à Yaraville, nous nous étions proposé, mon oncle et moi, de nous retirer presque immédiatement après le dîner, afin de respecter les habitudes patriarcales de la maison. Mais la beauté de la soirée nous ayant retenus assez longtemps dans le jardin, il était dix heures et demie quand nous rentrâmes au château pour prendre congé de l'amiral, lequel n'avait pu nous suivre, ayant un peu de goutte. Au même instant, une cloche sonna avec éclat, et presque aussitôt les domestiques du château et de la ferme entrèrent silencieusement et processionnellement dans le salon. Gomme mon oncle me regardait d'un œil atterré, madame de Gourteheuse s'avança:
— Vous voudrez bien, n'est-ce pas. Messieurs, nous dit-elle, prendre part à notre prière du soir?
Mon oncle s'inclina et je m'inclinai. Nous prîmes chacun une des lourdes chaises
Louis XIV, et nous nous agenouillâmes à demi, pendant que l'amiral mettait ses lunettes et commençait à lire gravement, comme s'il eût officié à son bord, quelques pages d'un gros paroissien à fermoir. J'en avais pris mon parti galamment. Il eût été du dernier mauvais goût de choisir cette occasion pour faire profession d'athéisme. J'ai coutume, d'ailleurs, de me conformer aux mœurs des nations et des individus chez qui je reçois l'hospitalité. De même que je n'hésite pas à ôter mes chaussures pour pénétrer dans une mosquée et que je garde mon chapeau sur ma tête dans une synagogue, de même j'eus soin, en cette circonstance délicate, de régler scrupuleusement mon attitude sur celle de mes hôtes. Toutefois je le fis simplement et sans ombre d'exagération. Quant à mon oncle, il crut devoir montrer du zèle, et je faillis perdre moii sérieux en voyant sa figure de vieux pécheur affecter des airs confits et repentants, avec accompagnement de soupirs en bémol.
Ceci se passait donc hier soir. Admis à une cérémonie de famille si inLime,jerne crois, par ce fait même, autorisé et même invité à déclarer ouvertement mes prétentions. Je suis au surplus tout à fait décidé : la jeune fille est un peu bizarre, mais une fois hors de son absurde intérieur LouisXïV, je me flatte qu'elle ne gardera que la substance morale de son éducation et qu'elle en répudiera vite les excentricités : elle restera simplement une jeune femme un peu plus honnête et un peu plus jolie qu'une autre. Je n'en demande pas davantage... Elle est vraiment fort agréable à voir, surtout quand elle marche; elle a un pas relevé et glissant qui lui est propre. On dirait toujours qu'elle va s'envoler. — C'est peut-être un ange.
J'ai, en conséquence, résolu de faire ma demande aujourd'hui même. Je sais justement que ces dames doivent aller à la ville dans la journée et que l'amiral sera seul ; c'est à lui que je compte m'adresser d'abord en sollicitant son intercession.
Mais qu'est-ce qui peut bien se passer dans la cervelle vénérable de mon oncle? Quand je lui ai annoncé ce matin ma détermination, laquelle aurait dû le faire bondir de joie, il a paru comme suffoqué... Trop d'émotion sans doute ! Ce n'estpas d'aujourd'hui, du reste, que ses façons et son langage m'intriguent passablement. Au lieu de se montrer franchement heureux de la bonne tournure que prenaient mes affaires, qui sont également les siennes, puisqu'il s'agit de l'accomplissement de son rêve, il paraissait constamment inquiet et préoccupé. Quand il m'accompagnait chez les Courteheuse, son agitation et son malaise étaient remarquables. Quand j'y allais seul, il m'interrogeait à mon retour avec une anxiété visible : — c Que s'était-il passé? Quel avait été le sujet de la conversation, etc. ?» — Je me figure que la violence de son désir et la crainte d'un mécompte l'entretiennent dans cet état d'angoisse permanente. — Car je ne veux pas m'arrêter à la plaisante supposition
que mon oncle soit devenu secrètement mon rival et que le serpent de la jalousie lui dévore le cœur.
24 septembre au soir.
Je connais maintenant le secret de mon oncle.
Je suis monté à cheval après déjeuner pour me rendre à Varaville. Mon oncle m'a accompagné jusqu'à la grille de sa cour; après m'avoir souhaité bonne chance, il m'a rappelé :
— Ah çà, mon garçon, tu n'as pas besoin de leur dire que tu ne crois ni à Dieu, ni à diable, hé ?
Je lui ai répondu par un léger mouvement de la tête et des épaules qui signifiait : Quelle bêtise ! — et je suis parti.
Madame de Gourteheuse et la tante étaient absentes en effet; mais j'ai eu la contrariété de trouver l'amiral en compagnie du curé de Yaraville : ils faisaient une partie de trictrac :
— Ah ! ah ! mon jeune ami, s'est écrié Tamiral, toujours ravi de vous voir !... mais vous tombez mal... Ces dames sont à la ville.
— Je le savais, amiral... C'est vous que je désirais rencontrer.
— Ah!
Il m'a regardé fixement, puis il a regardé le curé par-dessus le trictrac. Dès ce moment j'ai vu que la partie se jouait hâtivement en ' négligeant les règles et pour en finir :
— Et, dites-moi, mon cher voisin, a repris l'amiral en agitant les dés dans son cornet, il paraît que votre goût pour la campagne ne fait que croître et embellir de jour en jour? Bravo ! mais cependant votre intention, n'estil pas vrai ? ne serait pas de rompre tout à fait avec Paris, du moins immédiatement?.. Je ne vous le conseillerais pas... Je l'ai dit à votre oncle... Moi, à votre place, je garderais un petit pied-à-terre à Paris... Quand on fait de grands changements dans sa vie, dans ses habitudes, il est sage de procéder
doucement... par degrés... Je n'ai pas besoin de vous dire d'ailleurs combien j'approuve pour mon compte un goût que je partage si complètement... Mais vous n'êtes qu'un néophyte, et un néophyte ne doit pas brusquer ses vœux, n'est-ce pas, mon cher curé?
Dans toute autre bouche ces allusions à mon goût pour la campagne m'auraient paru une simple plaisanterie sous forme de contrevérité, mais dans la bouche sincère et convaincue de l'amiral, elles me frappaient de stupeur. — Je n'était pas au bout de mes étonnements.
— Sans doute, amiral, sans doute, ai-je répondu vaguement comme en rêve.
— Il est rare, a repris l'amiral, que le dégoût de la vie en l'air et le besoin de joies plus vraies et plus saines se manifestent chez un homme aussi jeune que vous. Cela ous fait beaucoup d'honneur, mon cher vicomte, certainement... mais ce qui vous en fait encore davantage, — je le dis avec plaisir
devant le curé, — c'est votre heureux et franc retour en pleine jeunesse à ces croyances un moment altérées chez vous comme chez beaucoup d'autres par les passions de la vingtième année...
Je n*ai pu rstenir une légère exclamation : — Non! non! a poursuivi l'amiral en me coupant la parole d'un geste, ne vous en défendez pas, mon cher voisin... j*ai été moimême dans mon temps un gaillard fort dissipé... et si je suis revenu comme vous aux idées, aux principes dont je n'aurais jamais dû m'écarter, à la foi religieuse enfin, je n'y suis pas revenu aussi vite que vous... Il a fallu que l'âge me fît sentir ses premières atteintes, ses premières amertumes : enfin j'ai eu moins de mérite que vous, voilà la vérité !
En ce moment, la partie de trictrac a paru terminée. Le curé s'est levé, a murmuré quelques mots d'excuse et s'est retiré discrètement. Je m'étaii levé moi-même pour le saluer. Dès qu'il a été dehors, l'amiral m'a
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fait signe de me rasseoir, son visage souriant et confidentiel m'engageant clairement à lui exposer l'objet de ma demande. — Mais à sa profonde surprise je lui ai tendu la main assez gauchement, je l'ai chargé de mes compliments pour ces dames, et je m'en suis allé.
J'ai renvoyé mon cheval par mon domestique et j'ai repris à pied le chemin de La Savinière. J'avais besoin de recueillir mes esprits à loisir, et j'avais besoin surtout de ne pas revoir mon oncle prématurément, attendu que j'aurais pu lui manquer de respect.
D'après les discours extravagants que
m'avait tenus l'amiral, je ne pouvais pas
douter en effet que mon oncle, afin d'assurer
un mariage qu'il s'était mis en tête, n'eût
compromis gravement sa loyauté et la mienne
en me présentant à la famille de Courteheuse
sous les plus fausses couleurs. Je ne pouvais
pas douter que depuis mon arrivée, et proba-
blement même auparavant, il ne m'eût dépeint à ces bonnes gens comme une espèce de don Juan converti qui avait résolu de renoncer à Satan et à ses pompes et de quitter le théâtre de ses désordres pour s'ensevelir dans la paix des champs. Mon oncle avait achevé ce portrait véridique en me décorant d'une orthodoxie et d'une ferveur religieuses que les orages de la jeunesse avaient pu voiler un instant, mais qui étaient sorties triomphantes de ce nuage passager ! C'est ainsi qu'il avait cru devoir prévenir ou apaiser les susceptibilités et les ombrages que ma réputation de libre viveur et de libre penseur auraient pu faire naître dans l'esprit des Gourteheuse.
Qu'il ne m'eût pas pris pour confident de son manège, rien n'était plus naturel, car il savait que je ne m'y serais pas prêté. Qu'il eût pu se flatter de pousser jusqu'à la conclusion du mariage le malentendu qu'il établissait sourdement entre les Gourteheuse et moi, cela
se concevait encore : car, d'une part, les Goiirleheuse étaient gens trop bien élevés et trop réservés pour me poser avant le temps des questions directes au sujet de mes principes et de mes projets d'avenir; d'autre part, j'étais trop bien élevé moi-même pour heurter leurs idées et pour faire auprès d'eux, ou auprès de qui que ce soit, le fanfaron d'impiété. Malgré tout, il eût toujours suffi du moindre hasard pour mettre à néant la déplorable diplomatie de mon oncle et je m'expliquais alors les anxiétés auxquelles je l'avais vu en proie.
J'ai grondé mon oncle, mais je l'ai grondé doucement. 11 est le frère de mon père. D'ailleurs, il y a toujours quelque chose de pénible ' pour un jeune homme à prendre un vieillard en faute et à voir sa confusion. Mon oncle s'est excusé comme il a pu sur sa violente passion pour ce mariage. Il a même essayé de me persuader que je pouvais honnêtement profi- ' ter de ses finesses, puisque je n'en étais pas complice... Enfin, il m'a offert d'aller lui-
morne faire sa confession aux Courteheuse.,. J'ai refusé, me croyant fondé à craindre au'il n'apportât pas dans cette confession toute h francliise nécessaire.
Je me suis déterminé à écrire moi-même à l'amiral. Voici ma lettre, que j'ai soumise à mon oncle :
a Mon cher amiral,
» Je vous ai quitté tantôt d'une façon si brusque et si peu correcte que vous avez pu douter de ma raison : j'ai cru moi-même un moment qu'elle m'échappait. Je vous dois d'abord des excuses, et je m'empresse de vous les envoyer respectueusement; je vous dois aussi une exphcation, et je vais vous la donner avec une entière franchise.
» Je ne vous apprendrai rien, je crois, mon cher amiral, en vous disant quel était le motif de ma démarche auprès de vous. A mesure que j'ai mieux connu mademoiselle de Courte-
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heiise, j'ai compris de plus en plus qu'elle disposerait à sa volonté du bonheur ou du malheur de ma vie. C'est le secret que je voulais vous confier en vous suppliant d'être auprès de madame votre belle-sœur et de mademoiselle votre nièce l'interprète de mes sentiments et de mes vœux.
D Mais cette confidence a dû s'arrêter sur mes lèvres, amiral, quand votre langage m'a révélé tout à coup l'extraordinaire malentendu qui s'était, à mon insu, glissé entre nous. J'ai reconnu avec un extrême étonnement que mon excellent oncle, dans sa partialité pour moi et dans sa juste ambition d'une alliance si honorable, m'avait paré à vos yeux comme involontairement, de goûts qui ne sont pas les miens et de vertus que je n'ai pas. Si l'on était le maître d avoir les mérites que l'on souhaite, je me donnerais assurément tous ceux qui pourraient me rendre plus digne de mademoiselle de Gourteheuse. Mais il n'en est malheureusement pas ainsi. La foi, par
exemple, n'est pas un acte de notre volonté. Sur ce point capital comme en des questions plus accessoires, mon oncle a pris ses désirs pour des réalités. Je dois vous dire sans équivoque, amiral, qu'en matière de croyances, le vent du siècle et de la science a soufflé sur moi comme sur mes contemporains et qu'il y a fait table rase. Quant à mon goût pour la campagne et à mon projet de quitter Paris, il n'en a jamais été question jusqu'ici que dans l'imagination et l'affection de mon oncle.
» J'ai l'amertume de penser, mon cher amiral, que ces aveux vont peut-être anéantir des espérances auxquelles je m'étais si passionnément attaché. Mais jamais je ne devrai mon bonheur à un mensonge. Si j'ai de grands défauts, l'hypocrisie du moins n'en fait pas partie.
1 II est à peine utile de vous dire, amiral, que si je dois m'éloigner, vous fixerez le moment de mon départ. Ce sera dès demain, si vous le désirez. J'attends vos ordres, non sans
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une prolbnde anxiété, mais avec la plus respectueuse soumission.