EN COURS DE PUBLICATION
Le même Ouvrage publié en 54 livraisons, paraissant tons les jeudis depuis le I'''' mai 1884 Prix de la Livraison : UIV franc
S'il nous fallait avouer notre secrète préférence , peut-être n'hésiterionsnous pas à placer en tète des deux ou trois plus beaux volumes de cette année le magnifique ouvrage que vient de mettre en vente la librairie Masson. Les Mammifères, de Cari Vogt, sont assurément l'un des ouvrages les plus remarquables de la science moderne. Ce livre, conçu d'après un plan absolument nouveau et exécuté avec une précision et une sûreté vraiment extraordinaires, donne au public des aperçus tout à fait inconnus. Après avoir décrit avec un grand charme de style l'animal dont il s'occupe, l'auteur fait suivre son article d'un travail sur la distribution géographique et la descendance de chaque espèce : travail entièrement nouveau et d'un intérêt indéniable. Désireux seulement de donner des renseignements précis, Cai'I Vogt rejette impitoyablement tous les récits des voyageurs ou chasseurs dont le témoignage peut paraître suspect. Aussi n'en coùte-t-il pas à l'auteur de faire des aveux comme celui-ci (il s'agit du gorille) : « Malgré la grande abondance de matériaux recueillis dans ces dernières années, il est assez difficile de dire quelque chose de positif sur la vie, les mœurs et la répartition géographique de ces singes remarquables dont l'organisation approche le plus de celle de l'homme. Les chasseurs nègres brodent dans leurs récits, plus encore que ne le font leurs confrères de la race blanclie. Des observateurs sérieux n'ont vu que de jeunes individus vivant en captivité ; aucun des anthropomorphes apportés en Europe n'a atteint au delà de l'âge de huit ans. Un seul blanc s'est vanté d'avoir tué un gorille, sans qu'on puisse attacher trop de crovance à son dire. » Cela est clair et suffit à montrer que l'auteur a tenu à ne mettre en œuvre que des matériaux absolument irréprochables. Les singes, qui servent
de thème à la première partie du volume, sont étudiés avec une conscience et une sûreté de main incomparables. Il faut lire ces descriptions vivantes du gorille, du chimpanzé, de l'orang, du macaque, du cynocéphale nègre, du magot, du babouin, du mandril.
Si de ces habitants hideux de l'ancien monde nous passons aux singes du nouveau monde, nous trouvons des spécimens non moins horribles de ces quasi-hommes : le satan, un nom qui promet; le miriki, le makari, le sassnassou, le saïmiri, le douroucouli, l'ouistiti, ce petit vieillard laid mais adoré des dames. Un chapitre qui ne le cède pas en intérêt à celui des singes est l'étude que Cari Vogt a consacrée à ces espèces de monstres, moitié oiseaux, moitié mammifères, mais mammifères en réalité : les chauves-souris, l'oreillard, la barbastelle, le murin, la noctule, la pipistrelle, le rhinopome à petite feuille, le vampire, le grand fer-à-cheval, ont tour à tour leur description exacte, judicieuse et savante. Puis viennent les hérissons, les loups, les chacals, le dingo, les renards, les hyènes. La grande tribu des félins y trouve aussi sa place, depuis le lion jusqu'au chat domestique , du tigre au chat ganté, de la panthère au serval, du jaguar et du couguar à l'eyra et au lynx. Avons-nous besoin de mentionner les civettes, la genette, le rausang, le mampalon, l'ichneumon rat de Pharaon, l'ichneumon Mungoz ? Qu'il nous suffise de dire que tous les mammifères sont là étudiés avec un soin et une science irréprochables. Toutes les variétés d'ours : l'ours grizzli, l'ours brun, l'ours noir, l'ours malais, l'ours jongleur ; les blaireaux, les martres, zibehne, fouine, les putois, l'hermine, le furet, la belette, lès loutres, les otaries, les phoques, les morses hideux, les dauphins, depuis celui qui porta jadis Arion jusqu'au redoutable épaulard, le rorqual, la baleine, le lamantin, les éléphants, les tapirs, les rhinocéros, les zèbres, les sangliers, les cerfs, les antilopes, les chèvres, les moutons, les bisons, les girafes, les chameaux, les lamas, les écureuils, les rats, les porcs-épics, les lièvres, les paresseux, etc. Tout cela vient à sa place.
Il nous faudrait nommer tour à tour chaque espèce, chaque variété. Disons donc une fois pour toutes que cette histoire naturelle des Mammifères, édition française originale, est absolument irréprocliable, et qu'elle fait le plus grand honneur au talent de son auteur. — J'ai remis jusqu'ici à parler de l'illustration de cet ouvrage, illustration composée de 40 planches hors texte et de 265 figures dessinées par Frédéric Specht et gravées sur bois sous sa direction. Ce que j'ai à en dire sera court, et le voici : Jamais, à mon sens, ni en France ni ailleurs, il n'a été donné de voir une illustration semblable. C'est, sans aucune flatterie et sans aucune intention de réclame, ce que nous avons vu de plus parfait en ce genre. Il serait impossible de se figurer la tournure, la façon d'être de chaque animal, mieux rendues qu'elles ne le sont dans cet ouvrage. J'ai voulu revoir et comparer les belles illustrations de la première édition de Buffon avec celle-ci, et j'avoue en toute sincérité que tout l'avantage est du côté de l'illustrateur moderne. Je n'insisterai pas sur ces admirables planches, dont chacune mériterait une description, car elle contient un tableau complet, sans que la vérité scientifique en soit le moins du monde altérée. Je cUrai seulement, pour tout résumer d'un mot, que c'est là, à notre avis, le chef-d'œuvre de l'illustration.....
{Le Livre, n" du 15 décembre 1883. Extrait.)