LÀ FERVEUR
Si nous nous admirons vraiment les uns les autres , Du fond même de notre ardeur et notre foi, Vous les penseurs, vous les savants, vous les apôtres, Pour les temps qui viendront, vous extrairez la loi.
Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. Les Dieux sont loin et leur louang-e et leur blasphème ; Notre force est en nous et nous avons souffert.
Nous admirons nos mains, nos yeux et nos pensées. Même notre douleur qui devient notre orgTieil ; Toute recherche est fermement organisée Pour fouiller l'inconnu dont nous cassons le seuil.
l58 LA MULTIPLE Sl'LENDEUK
S'il est encor là-bas des caves de mystère Où tout flambeau s'éteint ou recule effaré, Plutôt que d'en peupler les coins par des chimères Nous préférons ne point savoir que nous leuiTer.
Un infini plus sain nous cerne et nous pénètre ; Notre raison monte plus haut; notre cœur bout; Et nous nous exaltons si bellement des êtres Que nous chang-eons le sens que nous avons de tout .
Cerveau, tu règnes seul sur nos actes lucides ; Aimer, c'est s'asservir; admirer, se grandir; 0 tel profond vitrail, dans l'ombre des absides, Qui reflète la vie et la fait resplendir!
Aubes, matins, midis et soirs, toute lumière
Est aussitôt muée en or et en beauté.
Il exalte l'espace et le ciel et la terre
Et transforme le monde à travers sa clarté.
Sur les villes d'orgueil vers leurs destins dardées, Kèg-nent, sans qu'on les voie, Plus haut que la douleur et plus haut que la joie, Vivifiantes, les idées.
Aux premiers temps de force et de ferveur sereines,
Dès que l'esprit fut devenu flambeau.
Elles se sont dcmôlées
Et envolées
Du beau dédale d'or des cervelles humaines,
Pour s'en venir briller et s'éployer, là-haut;
Et depuis lors, elles s'imposent
A nos craintes, à nos espoirs et à nos g-Ioses,
l62 LA MULTIPLE SPLENDEUR
Hantant nos cœurs et nos esprits Et regardant les êtres et les choses, Comme si, sous leurs paupières décloses, S'ouvraient les yeux de l'infini.
Elles vibrent ainsi dans l'immense matière Formant autour du monde, une ronde de feux ; Sans qu'aucune ne soit une clarté première.
Pourtant, à voir leur or perdurer dans les cieux, L'homme qui les ci*éa de sa propre lumière, Ivre de leur splendeur, en fit un jour: les Dieux.
Même aujourd'hui leur flamme apparaît éternelle, Mais ne se nourrit plus de force et de beauté Que grâce au sang- de la réalité
Toujours mobile et sans cesse nouvelle, Que nous jetons vers elles.
Plus les penseurs d'un temps seront exacts et clairs,
Plus leur front sera fier et leur âme ravie
D'être les ouvriers exaltés de la vie,
Plus ils dirigeront^vers eux-mêmes l'éclair
Qui rallume, soudain, d'un feu nouveau, les têtes,
Plus leurs pas sonneront, au chemin des conquêtes,
Plus ils s'admireront entre eux, étant vraiment
Ce qui vit de plus haut, sous le vieux firmament.
Plus s'épanouiront, larges et fécondées
Aux horizons, là-haut, les suprêmes idées.