CARREFOUR
Carrefour de TObservatoire, Un danseur de corde, devant Les badauds* exerce en plein vent Sa verve funambulatoire.
Son maillot rose est pailleté Df sequins et d'astérioles ; On croit voir, dans ses cabrioles.
Un lapin sans trêve sauté.
11 saute, danse, pirouette.
Touche la corde et rebondit, Culbute, exulte, resplendit.
Vertigineuse silhouette.
Aussi \€& passants, les flâneurs.
Marchands de coco, culs-de- jatte, Tous s'arrêtent, bouche béate ; Et, les yeux grisés de lueurs,
Nourrice, voyou, militaire, S^entredisent : quel caoutchouc !
C'est plus fort que la soupe au chou !
Chacun selon son caractc;'e.
Tout son corps vibre comme un luth.
Hystérique amoureux du vide Il verse sur la foule avide L'effluve de ses nerfs en rut.
C'est un triomphe où rien ne manque; Et Bullier, par-dessus le mur De son jardin, voit dans l'azur Bondir le léger saltimbanque.
Le marchand de gaufres, tenté Par cot enchanteur élastique, Accourt, laissant là sa boutique.
Les fiacres ont Fair hébété.
De l'autre côté de la place, Le maréchal Ney, pur airain, Se hausse, risque un tour de rein Pour suivre des yeux dans Tespace
Le fier et brillant tourbillon D'or, de soie et de fantaisie.
Qu'un souffle ardent de poésie Emporte comme un papillon.
E( dans le cercle où l'on s'écrase, Un croque-mort, ^ntré pour voir.
Immobile, muet et noir.
Semble une araignée en extase.