JEAN GRAIN-D ORGE
Et l'Eté de sa chaude haleine,
Le fit encore plus rétu,
De dards acérés revêtu,
Et se tenant droit sur la plaine.
Las ! l'Automne vint à son tour.
Et sous le vent qui le soufflette, Jean Grain-d'Orge, courbant la lêle, Semblait défaillir chaque jour.
Peu à peu, sous le faix de l'âge.
Il perdit sa belle couleur, Tandis que ces rois de malheur S'acharnaient sur lui davantage.
Ils le rompirent au genou, Le mirent sur une charrette, Comme un assassin qu'on arrête, Les bras liés, la corde au cou.
Plus tard de coups ils l'accablèrent, Et le firent tourner au vent; Et comme il demeurait vivant Nos trois fripouilles le jetèrent
Dans une fosse pleine d'eau.
(Qu'il y enfonce ou qu'il surnage) Vous croyez qu'il y fit naufrage?...
Jamais de la vie. A nouveau,
Ses ennemis s'ingénièrent, L'étendirent sur un plancher, Et — l'on eût dit pour le sécher En tous les sens le secouèrent.
Malgré tous ces divers assauts, Comme il n'avait pas rendu l'âme, Ils firent alors sur la flamme " Fondre la moelle de ses os.
Et, digne de nos trois compères, Mais plus lâche encore, un meunier, En fait de supplice dernier, Broya sa tête entre deux pierres.
Et puis, ils poussèrent en chœur, Tous les quatre, un cri de victoire, Et burent, à leur grande gloire, Le sang généreux de son cœur!
Et voilà, qu'au fur à mesure, Ils buvaient le sang de son cœur, Que la joie, ainsi qu'une fleur, Epanouissait leur figure.
COLLIGNONNE
A Adolphe Willette.
Ces jours-ci je hélai dans la rue un cocher.
Elle était fort jolie, à ne vous rien cacher.
— Rassurez-vous, lecteur, et vous de même, chère
Lectrice, ce cocher était une cochère.
« Où nous allons, patron? » demanda- t-elle. Et moi,
J'eus envie; un instant, de répondre : « Chez toi ».
Et puis, je me retins. « Où vous voudrez, » lui dis-je.
<( Ail right! » Je montai donc près de ma callipyge,
Sur le siège, avec son consentement muet.
Cocotte s'activa sous un bon coup de fouet;
Et nous voilà partis. Alors, nous devisâmes,
L'Automédone et moi, tout comme deux sœurs âmes,
Ou mieux je la laissai parler, me tenant coi.
Elle me raconta, tout d'abord, comme quoi
Elle fut, tout enfant, au barreau destinée
Par son père, dont elle était la fille aînée.
Elle avait donc pris trois ou quatre inscriptions, Pour lui faire plaisir. Mais sa vocation L'appelait à conduire un char dans la carrière, C'avait toujours été son désir de derrière La tête. Et maintenant, que son père gisait Cimetière Montmartre, elle réalisait Son rêve. Et comme il n'est ni carrière ni char, De nos jours, elle avait pris un fiacre... à l'instar... Elle me dit encor son pauvre cœur de femme, Déçu depuis longtemps par l'homme atroce, infâme. Maintenant, elle était bien décidée aussi A faire abstraction de nous, a Ah! bien merci! » Elle en avait soupe des hommes... zut et crotte! Elle n'en voulait plus rien savoir. « Hue, cocotte ! » Et Cocotte trottait d'un trot bien peu normal, Ma cochère, d'ailleurs, conduisant assez mal. Et cela nous valut mille et une aventures. Nous causâmes plus d'un embarras de voitures. Parfois même on nous vit « rouler » sur le trottoir, Et ce. qu'on nous cueillait alors, il fallait voir! Quant à moi, maint propos blessant à mon adresse Ne m'épouvantait pas, étant « à la redresse ». C'est pour elle surtout que cela m'embêtait. La foule, connaissant que mon cocher était Une femme, allait s'acharnant sur la mignonne. Et, comme vous pensez, l'appelait Collignonne. J'avais bien tort de me frapper, car peu à peu, Je la vis mieux conduire et se piquer au jeu ; La fonction créant l'organe. A cette foule Elle sut démontrer qu'elle était « à la coule ».
COLLIGNONNE. l83
Et nous roulions toujours. Tout à coup, elle dit : « Je m'en vais relayer, patron. Il est midi. J'ai faim, Cocotte aussi. — Bon. Cu'à cela ne tienne. Nous allons déjeuner ensemble... eh! oui, pardienne! Je n'ai pas terminé mes courses, tant s'en faut, Je connais un endroit superbe et sans défaut ; En plein Paris on se croirait à la campagne. Et Cocotte aura sa bouteille de Champagne... ila va-t-il? ■ — Oui ça va ».
Le repas fut charmant. Je lui fis redresser son premier jugement Sur les hommes, entre la poire et le fromage. Elle consentit même à leur rendre un hommage, Au café... Nous voici repartis. Tour à tour, On nous vit à Montmartre ainsi qu'au Point-du-Jour, Aux boulevards, au Bois, que sais-je? A la Villette. Ma Collignonne était, à cette -heure, drôlette, Et Cocotte un peu soûle. On le serait à moins. Ah! nous nous moquions bien maintenant des pévouins ! Un moment, nous trouvant par hasard dans la rue De la Paix... en dépit de la foule accourue, J'offris à la petite un collier de trois rangs De perles, et du prix de trois cent mille francs. Mais, elle n'accepta que quelques bagatelles : Soit un chapeau d'été, pour Cocotte — en dentelles, Plus un fouet en bois d'amourette, à pomme d'or. Et je ne sais trop quoi de plus modeste encor. Bientôt ce fut la nuit, implacable, subite. Dieu! que ton taximètre, ô Temps, galope vite!
Or, l'enfant, derechef, parla de relayer. « Tout à l'heure », lui-dis je, allons d'abord dîner. Après quoi, nous irons, si tu veux, au théâtre? Aimes-tu le théâtre? — Oh oui! je l'idolâtre. » Tôt après, dans un cabinet particulier, Nous étions face à face avec le sommelier... Nous dînâmes, et puis nous fûmes au spectacle. Enfin, vers les minuit, n'y voyant plus d'obstacle. Nous allâmes tous deux — chez elle — relayer. Non sans avoir soupe — vous avez beau railler ! . . . Ce n'est qu'au lendemain de ce jour, veuillez croire, Que mon automédone eut son "petit pourboire.