‹ La muse au cabaretChapitre 90 sur 139 · L'ABSINTHE DU MORT · texte numérisé non relu

L'ABSINTHE DU MORT

« A Georges Hugo.

A Madagascar, il est d'usage de continuer à nourrir les défunts au delà du trépas.

A celui qui a été ivrogne, sa veuve considère comme un devoir de lui apporter sa boisson favorite.

[Lectures de la femme.)

Dieu ! que la France est vaine

Auprès de ces pays !

Et je comprends sans peine

Qu'on les ait envahis.

Les mœurs et les usages

Y sont cent fois plus sages

Que chez nous, Blancs -Visages,

Qu'ils nomment les Oui-ouis.

Là-bas, le mariage Me paraît, dès l'abord, Offrir un avantage, Et que je prise fort :

L ABSINTHE DU MORT. 2û5

La loi s'y trouvant telle, Que ma femme fidèle Si je meurs avant elle Doit me nourrir encor !

Bien mieux, si la « biture »

Est mon léger défaut, Ma seconde nature, Elle doit -— il le faut — Bien loin qu'elle sévisse, Mettre tout son office A respecter mon vice Par delà le tombeau.

Chez nous, c'est un calvaire Pour un verre de trop, La femme vocifère, Glapit comme un blaireau; Elle peste, elle rogne, Vous traite de carogne, D'enfant de la Pologne, Et de fleur de bistro.

Tandis, là-bas — macache Que si je suis nanti D'une épouse malgache, Elle ne m'abrutit.

Je puis boire — sans phrase, Et sans qu'elle me rase, Et voyez cette occase !

Même une fois parti !

Je suis donc mort. Ma veuve Inconsolable, au lieu De pleurer comme un fleuve, M'apporte, grâce à Dieu !

De son pas le plus vite, Ma boisson favorite, Qui bien plus me profite Que ses pleurs... Croyez-le!

Ainsi, quand le jour tombe, Je la vois, jeune Hébé, Déposer dans ma tombe Un vieux « Pernod » frappé ; Et je me crois encore, Assis — humble pécore, Que le Néant décore, — A l'ombre d'un café.

Celui qui ne sait pas tirer profit du premier objet qui lui tombe 60US les yeux, n'a pas un atome d'intelligence.

Edison.

En lisant les ci-dessus lignes, Je pensai : voilà du « chiqué » ; D'autre part, Edison les signe, Qui ne passe pas pour toqué.

Je ne le crois pas davantage Un farceur, un mauvais plaisant, Un vieillard fou de radotage...

Quoi qu'il en soit, essayons-en.

Étant donné son axiome, Je dis en mon for : « Voyons voir »

Si je jouis du moindre atome D'intelligence. Il faut savoir.

3o8 LA MUSE AU CABARET.

Or, je puis le dire sans feinte, Au même instant, j'étais campé Par hasard, devant une absinthe, D'aventure — dans un café,

A l'heure où le soleil décline.

Ainsi donc, le premier objet Etait cette absinthe opaline, Que mon regard interrogeait ;

Dans l'espoir qu'il me viendrait d'elle, Une idée, un éclair subit Qui m'activerait la cervelle Et dont je tirerais profit.

Je l'avais encor ménagée, Mais tel n'était point mon projet ; Et je la bus d'une gorgée, Pour être plein de mon sujet.

Sans doute elle était trop légère, Car je restai comme devant, Après avoir vidé mon verre, En dépit de notre savant.

Alors, j'en pris une seconde

— Vous eussiez dit des pois cassés ;

Elle ne fut pas plus féconde

En solutions, vous pensez ! . . .

AU CABARET. aOt)

Je devios un peu plus loquace, Et plus agité, voilà tout ; Je bavardai comme une agace, Et pour ne rien dire, surtout...

N'importe, ô bourreau de science, Rare et merveilleux Edison !

Cette dernière expérience Te donne absolument raison :

On doit, pour peu qu'on y médite, Tirer profit de tout, c'est sûr :

Ainsi, cette absinthe maudite, J'aurai toujours a profité sur »...

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