‹ La muse gauloiseChapitre 53 sur 60 · ADRIEN DECOURCELLE · texte numérisé non relu

ADRIEN DECOURCELLE

Lamentation d'un morpian

Dans les poils grisonnants d'un sergent invalide, Un morpion vivait, entouré de ses fils. Sa vie ainsi coulait, comme un ruisseau limpide... Mais un joair le sergent se frotta d'onguent gris...

Quand le jour éclaira cette scène fimeste,

Le morpion couché sur ses fils expirants :

« De vous, mes chers enfants, voilà donc ce qui reste! j>

Dit-il, en sanglotant, et sortit à pas lents.

Le vieux sergent pourtant d'un œil troublé contemple Son pantalon qu'il croit enco^r être habité; Passe un marchand d'habits, qui vous emporte au Culotte et morpion tout désoinenté. [Temple

Le pauvre morpion fit donc cette remarque ; « C'est au Temple, qu'avant de marcher à la mort. Ainsi que moi fut mis un malheureux monarque... Dieux ! pouvais-je prévoir un aussi triste sort !

« Moi qui suivis partout les c.lïes du grand homme, Moi qui vis Austerlitz, Wagram et Marengo, Quand l'Univers pour nous fut un vaste hippodrome. Faut-il qu'au Temple aussi je trouve un Waterloo ? »

Mais non ! Un groom anglais, ami du confortable, Achète la culotte et s'embarque à Calais ; Le pâle morpion, que le besoin accable, Dût mendier sa vie aux c.lles d'un Anglais !

c( Un Anglais, disait-il, sentant sa vieille haine Se ranimer encor en son cœur ulcéré, Pour ronger tes couillons, geôlier de Sainte-Hélène, Grands Dieux ! de tous les miens que ne suis-je eu-

[touré !

Mais non, je pars. Adieu ! bannissons l'espérance. A tous ceux que j'aimais, j'adresse mes adieux ; Jamais, vieux morpion, tu ne verras la France, Jamais la main d'un fils ne fermera tes yeux ! »

Page 1