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SAINT-EVREMOND, — LES OPEIIAS

souffrir que les Italiens chantassent ses airs après les avf)ir ouï chanter à M. Nyert, à Hilaire, à la petite La Varenne. A son retour en Italie, il se rendit tons les musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avait dit à Paris; ([ue, pour rendre une musique agréable, il fallait des airs italiens dans la bouche des Français. Il faisait peu de cas de nos chansons, excepté de celles de Boisset, qui attirèrent son. admiration. Il admira le concert de nos violons, il admira nos luths, nos clavecins, nos orgues ; et quel charme n'eût-il pas trouvé à nos flûtes, si elles avaient été en usage en ce temps-là ! Ce qui est certain, c'est qu'il demeura fort rebuté de la rudesse et de la dureté des plus grî^nds maîtres d'Italie, quand il eut goûté la tendi'esse du toucher et la propreté de la manière de nos Français.

Je serais trop partial, si je ne parlais que de nos avantages. Il n'y a guère de gens qui aient la compréhension plus lente, et pour le sens des paroles, et pour entrer dans l'esprit du compositeur, que les Français ; il y en a peu qui entendent moins la quantité, et qui trouvent avec tant de peine la prononciation ; mais après qu'une longue étude leur a fait surmonter toutes ces difficultés, et qu'ils viennent à posséder bien ce qu'ils chantent, rien n'approche de leur agrément. H nous arrive la même chose sur les instruments, et particuUèrement dans les concerts, où rien n'est bien sûr, ni bien juste," qu'après une infinité de répétitions ; mais rien de si propre et de si poli, quand les répétitions sont achevées. Les Italiens, profonds en musique, nous ])ortent leur science aux oreilles sans douceur aucune : les Français ne se contentent pas d'ôter à la science la première rudesse qui sent le travail de la composition ; ils trouvent, dans le secret de l'exécution, comme un charme pour notre âme et je ne sais quoi de touchant qu'ils savent porter jus- (ju'au cœur.

J'oubUais à vous parler des machines, tant il est facile d'oublier les choses qu'on voudrait qui fussent retranchées. Les machines pourront satisfaire la curiosité des gens ingénieux pour des inventions de mathématiques, mais elles ne plairont guère au théâtre à des personnes de bon goût. Plus elles surprennent, plus elles divertissent l'esprit de son attention au discours ; et plus eUes sont admirables, et moins l'impression de ce merveilleux laisse à l'âme de tendresse et du sentiment exquis dont elle a besoin pour être touchée du charme de la nuisique. Les anciens ne se servaient de machines que dans la

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nticossité de faire venir quelque dieu ; encore les poètes étaient-ils trouvés ridicules, presque toujours, de s'être laissé réduire à cette nécessité-là. Si l'on veut faire de la dépense, qu'on la fassf pour les belles décorations, dont l'usage est plus naturel et plus agréable que n'est celui des machines. L'antiquité qui exposait des dieux à ses portes et jusqu'à ses foyers, cette antiquité, dis-je, toute vaine et crédule qu'elle était, n'en exposa néanmoins que fort rarement sur le théâtre. Après que la créance en a été perdue, les Italiens ont rétabli en leurs opéra des dieux éteints dans le monde et n'ont pas craint d'occuper les hommes de ces vanités ridicules, pourvu qu'ils donnassent à leurs pièces un plus grand éclat par l'introduction de cet éblouissant .et faux merveilleux. Cas divinités de théâtre ont abusé assez longtemps l'Italie. Détrompée heureusement à la fin, on la voit renoncer à ces mêmes dieux qu'elle avait rappelés, et revenir à des choses qui n'ont pas véritablement la dernière justesse, mais qui sont moins fabuleuses et que le bon sens avec un peu d'indulgence ne rejette pas.

Il nous est arrivé au sujet des dieux et des machines ce qui arrive presque toujours aux Allemands sur nos modes. Nous venons de prendre ce cpie les Italiens abandonnent, et comme si nous voulions réparer la faute d'avoir été prévenus dans l'invention, nous poussons juscpi'à l'excès un usage qu'ils avaient introduit mal à propos, mais qu'ils ont ménagé avec retenue. En effet, nous couvrons la teiïe de divinités et les faisons danser par troupes, au lieu qu'ils les faisaient descendre avec quelque sorte de ménagement aux occasions les plus importantes. Comme l'Arioste avait outré le merveilleux des poèmes par le fabuleux incroyable, nous outrons le fabuleux par un assemblage confus de dieux, de bergers, de héros, d'enchanteurs, de fantômes, de furies, de démons. J'admire Lulli aussi bien pour la direction des danses, qu'en ce qui touche les voix et les instruments ; mais la constitution de nos opéras doit paraître bien extravagante à ceux qui ont le bon goût du ^Taisemblable et du merveilleux.

Cependant on court hasard de se décrier par ce bon goût, si on ose le faii'e paraître ; et je conseille aux autres, quand on parle devant eux de l'opéra, de se faire à eux-mêmes un secret de leurs himières. Pour moi cpii ai passé l'âge et le temps de me signaler dans le monde par l'esprit des modes et par le mérite des fantaisies, je me résous de prendre le parti du bon sens, tout abandonné qu'il est, et de suivre la raison dans sa

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(lisgrâc-c, avec autant d'attacheiueiit (luc si elle avait (încore.sa première considération. Ce qui me fâche le plus de Tentêtement oii Ton est pour Topera, c'est qu'il va ruiner la tragédie, qui est la plus belle chose que nous ayens, la plus })ropre à élever Fâme et la plus capable de former l'esprit.

Concluons après un si long discours, que la constitution de nos opéra ne saurait être guère plus défectueuse. Mais il faut avouer en même temps que personne ne travaillera si bien que LuUi sur un sujet mal conçu, et qu'il est difficile de faire mieux que Quinault, en ce qu'on exige de lui.

Voilà ce que iDensait de l'opéra un homme qui avait le goût fin et ne détestait pas les nouveautés, i Veut-on une sévérité plus grande encore?

La Bruyère, dans un jugement intéressant à retenir parce qu'il résume en bons termes le sentiment le plus modéré des lettrés et des penseurs de l'époque, nous dii'a en 1688', puis en 1689, ces mots souvent cités :

L'on voit bien que l'opéra est l'ébauche d'un grand spectacle ; il en donne l'idée.

Je ne sais comment l'opéra, avec une musique si pai'faite et une dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer.

Il y a des endroits dans l'opéra qui laissent en désirer d'autres ; il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle : c'est faute de théâtre, d'action et de choses qui intéressent.

L'opéra jusqu'à ce jom' n'est pas un poème, ce sont des vers ; ni un spectacle, depuis que les macirines ont disparu par le bon ménage d'Ampliion (Lulli) et de sa race : c'est un concert, ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C'est prendre le change, et cultiver un mauvais goût, que de dire, comme l'on fait, que la machine n'est c[u'un amusement d'enfants, et qui ne convient qu'aux marionnettes; elle augmente et embeUit la fiction, soutient dans' les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. H ne faut point de vols, m de chars, ni de changements,

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