R DE SA1NT-SULP1CE
Lorsque l'illustre auteur de l'ouvrage dont nous donnons la traduction commença ses leçons sur la mystique, beaucoup se demandaient s'il était utile et important de traiter un tel sujet. C'était quelque chose de bien étrange, pour un siècle accoutumé, comme le nôtre , à ne considérer que les phénomènes de Tordre naturel et sensible , de yoir un homme à qui l'on ne pouvait refuser ni la science ni le génie sonder avec une pénétration merveilleuse les mystères les plus profonds de l'ordre surnaturel , après avoir parcouru en quelque sorte tous les domaines de la science. En effet, il n'est pas une seule branche des connaissances humaines que cet homme n'ait étudiée, non d'une manière superficielle et en amateur, mais en savant , avec une patience et une application soutenues. Aussi il n'est presque pas de sujet sur lequel il n'ait laissé
quelque ouvrage qui témoigne de l'étendue et de la profondeur de sa science.
Né à Coblentz le 25 janvier 1776, ses études furent interrompues par les guerres de la révolution française, dont il embrassa d'abord les idées avec ardeur. À peine âgé de vingt ans , il montra dans les clubs et dans les assemblées populaires une éloquence peu commune en Allemagne , et s'acquit bientôt la réputation d'un grand orateur. Il écrivit ensuite un journal intitulé la Feuille rouge. Son impartialité, son énergie et son désintéressement lui gagnèrent tous les cœurs. Cependant la Feuille rouge fut supprimée , à cause d'un article dont le prince de Hesse , alors régnant , s'était trouvé offensé. Plus tard, le désir d'assurer le sort politique des provinces rhénanes engagea les patriotes de la rive gauche du Rhin à demander la réunion du pays à la France. Gôrres partit donc en 1799 pour Taris, à la tête de la députation chargée de faire cette demande. Mais la révolution du 18 brumaire étant arrivée sur ces entrefaites, la députation ne put pas même obtenir une audience du premier consul. Gorres, à son retour, fut tellement dégoûté de la vie politique, qu'il accepta la place de professeur d'histoire naturelle et de physique à l'école secondaire de Coblentz. 11 n'avait encore que vingt -trois ans. C'est alors qu'il écrivit ses
Aphorismes sur l'art; ses Aphorismes sur l'organonomie; son Organologie, et son livre intitulé Foi et science. En 1806, il alla à Heidelberg, où ses leçons lui attirèrent un grand nombre d'auditeurs. Il publia , avec Brentano et d'Arnim, un journal intitulé le Solitaire , et les Livres populaires allemands.
De retour à Coblentz en i 808 , il se livra à l'étude de la langue persane, et publia son Histoire dès mythes de VAsie . Il étudia également la poésie du moyen âge , et particulièrement les légendes et les poëmes héroïques de Y Allemagne composés à cette époque, et il donna une preuve de sa science profonde en ce genre dans l'introduction qu'il publia à la tête de son édition du Lohengrin en 1813. Mais bientôt les événements qui survinrent après la campagne de Russie réveillèrent son ardeur patriotique, assoupie jusque-là par les dégoûts qu'il avait éprouvés. 11 devint membre de cette association fameuse connue sous le nom de Tugendbund. C'est alors qu'il publia, en 1814, le Mercure du Rhin. C'était un journal comme il n'en avait point encore paru en Allemagne, et qui eut sur les événements de cette époque une influence considérable. L'empereur Napoléon lui-même comprit tout ce qu'avait de redoutable pour ses intérêts cette feuille patriotique, écrite avec un entraînement et un en-
thousiasme extraordinaires, et qui entretenait continuellement parmi les populations allemandes le feu du patriotisme et l'opposition contre la France. Mais une fois que les souverains de l'Allemagne eurent obtenu ce qu'ils désiraient, ils virent avec inquiétude et déplaisir un journal qui réclamait énergiquement l'accomplissement des promesses qui avaient été faites et les garanties dont l'espoir avait été un des principaux motifs de la lutte héroïque à laquelle s'était dévouée l'Allemagne tout entière. Le Mercure du Rhin fut donc supprimé en 1816.
En 1818, Gôrres s'attira le mécontentement du gouvernement prussien par une adresse qu'il avait rédigée au nom de la ville de Coblentz. Il publia en 1819 son livre de l'Allemagne et la Révolution. Cet ouvrage vaut encore la peine d'être lu aujourd'hui ; et bien des hommes politiques y trouveraient quelque chose à apprendre , ou y verraient exprimées avec un admirable talent les idées qui ont servi depuis ce temps -là de thème aux livres et aux discours les plus remarquables en ce genre. On trouve dans cet ouvrage cette logique puissante, cette raison haute et éclairée, ce sentiment profond de la justice et du droit qui sont le trait distinctiî du caractère de Gôrres , comme homme et comme écrivain. Son livre contraste singulière-
ment sous ce rapport avec le libéralisme faux, étroit et impie de la plupart des écrits politiques de ce temps. Le gouvernement prussien, irrité de cette publication, donna Tordre d'arrêter l'auteur, et de l'enfermer dans une forteresse. Cet homme paraissait si redoutable que, pour s'assurer de sa personne, on ne craignit pas de violer le territoire d'un État libre et indépendant. Mais Gôrres , prévenu à temps, chercha un refuge sur le territoire français, et demeura quelque temps à Strasbourg. Le gouvernement prussien , inquiet du voisinage de cet homme, dont il craignait toujours l'influence , agit auprès du gouvernement français afin d'obtenir son éloignement. C'est alors que Gôrres , s'adressant au parlement français , écrivit cette requête mémorable où respirent à la fois un noble orgueil et une indignation profonde. Jamais peutêtre le sentiment personnel de la dignité humaine ne fut exprimé avec plus de chaleur et de convenance en même temps.
C'est à Strasbourg que Dieu l'attendait pour donner à toutes les belles qualités de son esprit , de son cœur et de son caractère le complément qui leur manquait encore. Une mission, prêchée à cette époque dans la cathédrale de cette ville, fit un enfant soumis à Dieu et à l'Église de cet homme qu'aucune puissance humaine n'avait pu dompter
jusque-là. La foi et la piété, entrant dans cette âme profonde et ardente, donnèrent un tout autre cours à ses pensées et à ses études, et lui firent envisager les choses sous un jour tout nouveau. En 1820, il se retira en Suisse , et publia la traduction d'uu poëme persan de Ferdussi. En 1821, il écrivit son livre de l'Europe et la Révolution ; puis un autre sur les affaires des provinces du Rhin ; et enfin un troisième intitulé la Sainte Alliance et les Peuples au congrès de Vérone. Tous ces ouvrages portent l'empreinte de la nouvelle direction que la foi venait d'imprimer aux pensées de l'auteur. Tout en restant fidèle à son amour ardent de la patrie et de la liberté, il s'attacha à séparer la cause de Tune et de l'autre de celle de la révolution , et à montrer que c'est dans la religion surtout et dans le respect du droit que les gouvernements et les peuples trouvent le progrès et les garanties qu'ils réclament. En 1827, il publia son travail sur Swedemborg et ses visions. C'est alors qu'il fut appelé comme professeur à l'université de Munich par le roi Louis de Bavière ; et c'est là qu'il publia en 1836 son livre sur la mystique, qui termine si glorieusement la série des ouvrages écrits par cette plume infatigable.
Personne n'était plus en état que lui d'aborder une matière aussi délicate, et de la traiter conve-
nablement. La vie mystique, en effet, se rattache, par des liens intimes et nombreux, soit à la nature extérieure, soit à la double nature de l'homme. Les phénomènes plus ou moins extraordinaires sous lesquels elle se produit ne peuvent donc être saisis et appréciés que par un homme profondément versé et dans les sciences naturelles, et dans les sciences morales; et comme, d'un autre côté, Dieu ou le démon est la cause principale de ces phénomènes merveilleux, leur étude demande un esprit initié non-seulement aux mystères quelquefois si obscurs de la théologie , mais encore à toutes les délicatesses de l'ascétique chrétienne. On est effrayé en effet, en lisant cet ouvrage, de l'étendue et de la variété des connaissances de l'auteur. Plusieurs , même parmi ses amis, s'étonnaient quelquefois de le voir consacrer les derniers efforts de sa vie à une œuvre dont ils ne comprenaient pas l'importance. Mais lui , avec ce regard prophétique que donne le génie appuyé sur une longue expérience, apercevait déjà les premiers symptômes de ces désordres monstrueux de l'esprit et du cœur que nous voyons se produire au grand jour sous nos yeux. Il voyait se préparer, pour un avenir prochain, une nouvelle manifestation des puissances infernales , semblable à celles que nous offre le paganisme antique ; et il croyait qu'il était urgent de
prémunir les esprits contre ce nouveau danger, en déterminant avec précision les signes auxquels on peut distinguer les opérations du démon de celles de Dieu et de la nature, et en traçant d'une main ferme les limites qui séparent le monde surnaturel et divin du monde sous-naturel et infernal. « Mon livre viendra à temps, » avait-il coutume de dire ; et l'avenir n'a que trop bien justifié les prévisions de ce grand homme.
Depuis longtemps déjà nous avions conçu le projet défaire connaître au public français cet ouvrage, dont nous comprenions toute l'importance, et nous nous étions mis à plusieurs reprises au travail ; mais nous avions été arrêté par la difficulté de l'entreprise. Si l'auteur s'était borné à raconter les faits par lesquels se révèle la vie mystique à ses divers degrés , en les groupant selon l'ordre dans lequel ils se produisent, et en les rattachant à quelques principes généraux qui les expliquent, la tâche du traducteur serait facile, car les faits cités dans cet ouvrage y sont racontés avec une clarté et une simplicité que nous voudrions avoir imitées, ne fût-ce que de loin. Mais il n'en est pas ainsi de la partie spéculative. Ici la matière, déjà si obscure par elle-même , est rendue plus difficile encore par une terminologie que notre langue est impuissante à exprimer. Il nous a semblé que
vouloir traduire littéralement cette partie, ce serait diminuer l'intérêt du livre, et en rendre la lecture à peu près impossible au public français. Nous nous sommes donc attaché principalement dans ces paragraphes à bien exprimer le sens des propositions plutôt que le texte littéral , et à rendre claire la pensée de l'auteur soit en retranchant certaines phrases ou certains membres de phrases inutiles ou obscurs , soit en ajoutant d'antres fois , au contraire , sous forme de note les explications qui nous ont paru nécessaires ou utiles.
Puisse cet ouvrage produire le fruit que nous nous sommes proposé en le traduisant ! Ceux qui le liront verront, dès les premières pages, que c'est un livre de circonstance, et que, selon la parole de l'auteur, il vient parfaitement à temps. Nous offrons cette traduction aux esprits graves et sérieux, qni y trouveront, nous en avons la confiance, un sujet d'étude et d'édification ; nous l'offrons en même temps comme un hommage à la mémoire de l'auteur, dont la bienveillance et l'intérêt ont encouragé nos premiers pas dans la carrière littéraire ; dont la douce intimité nous a si profondément touché à un âge où rien encore ne pouvait nous recommander à lui, et dont le souvenir nous rappelle une des plus belles années de notre vie.
Plusieurs des faits qui sont racontés dans cet ouvrage ont été traduits du français en allemand par Fauteur. N'ayant pu nous procurer les livres où il les avait puisés , nous avons été obligé de les traduire sur la traduction qu'il en avait déjà faite lui-même. Le lecteur ne devra donc pas être étonné s'il trouve quelques différences, dans l'expression, entre le texte original et le nôtre.
Dieu, quoiqu'unique dans son essence, est trine dans sa personnalité. Le monde créé, quoiqu'unique dans la pensée divine qui Ta produit , est triple dans ses manifestations. On y distingue , en effet , trois sortes d'êtres : les uns spirituels et invisibles , les autres visibles et matériels, et enfin les êtres organiques, qui forment le lien entre les premiers et les seconds. Parmi ceux-ci, l'homme réunit dans l'unité de sa personne les trois sortes d'êtres qui composent la création tout entière. Il peut ainsi entrer dans un rapport plus ou moins intime avec chacun d'eux, et chacun de ces rapports peut fonder une mystique différente. Il peut se tourner vers la nature et se livrer, pour ainsi dire , à elle. De là résulte une mystique naturelle qui a des formes, des degrés et produit des phénomènes divers. Mais dans tous ces états c'est toujours la vie inférieure et organique qui entre dans un rapport plus intime avec les différents domaines de la nature , et qui entraîne avec elle , par la sympathie qui les unit à elle , les puissances spirituelles de l'homme et les organes supérieurs qui leur servent d'instruments.
En regard de cette mystique familière à l'antiquité païenne , apparaît une autre mystique plus élevée qui a son point de départ et son siège dans les falcultés spirituelles de l'homme, et de là , pénétrant les systèmes nerveux supérieurs , tisse en quelque sorte elle-
même les liens mystérieux qui la mettent dans un rapport immédiat avec le monde des esprits. Puis, agissant sur la vie inférieure, elle pénètre de degré en degré jusque dans la partie la plus intime de la nature. C'est alors que se développent les formes diverses de la clairvoyance et du magnétisme animal , particulières à notre époque, où le système nerveux et l'élément psychique ont une prédominance si marquée. Toutes ces formes , en effet, malgré la variété de leurs phénomènes extérieurs , ont leur foyer dans la vie psychique , et leur instrument dans les systèmes nerveux, d'où elles étendent leurs ramifications jusque dans les domaines les plus profonds de la nature. Cette mystique psychique ou animale met l'homme en rapport, dans le monde des esprits , principalement avec les âmes des défunts.
Ainsi la mystique psychique des temps modernes, de même que celle des temps anciens, est essentiellement profane. L'une et l'autre, chacune à sa manière, mettent la créature en rapport avec la créature ; et comme elles ne s'élèvent point au-dessus du monde créé, elles sont du ressort de la science, dont elles forment comme la métaphysique pratique. Mais à côté de ce mysticisme naturel , nous en trouvons un autre , lequel s'élève jusqu'à Dieu, et produit une mystique religieuse et surnaturelle qui n'est plus du ressort de la science , mais du ressort de l'Église. Elle a cependant aussi deux côtés sous lesquels on peut l'envisager. Dieu , en effet , peut être considéré dans son essence , ou comme s'unissant à la nature humaine dans l'incarnation. De là une double mystique religieuse dont l'une, prenant pour point de départ le Verbe fait
homme , s'élève jusqu'à la Divinité , tandis que l'autre , partant de l'essence divine, descend par degrés vers les créatures. La première se manifeste sous deux formes diverses, correspondant aux deux natures du
Verbe incarné , tandis que l'autre , Rattachant à l'essence de Dieu, est simple comme elle. Mais dans chacune de ces mystiques la nature physique et le monde des esprits soulèvent le voile qui en cache les mystères à nos yeux; et Dieu lui-même , dans la dernière , permet à l'homme de plonger son regard dans les profondeurs de son être.
Si nous considérons la mystique naturelle dans ses rapports avec la mystique religieuse, nous devons reconnaître que celle-ci est de beaucoup plus digne et plus élevée que la première. Celle-ci néanmoins n'a rien de mauvais en soi; car la créature étant l'ouvrage de Dieu, est dans un rapport nécessaire avec lui. La mystique naturelle n'est donc point étrangère à l'autre , mais elle en forme, au contraire, la base naturelle. Cependant on ne peut disconvenir qu'il n'y ait là un danger, depuis que le péché a séparé Dieu de la créature. Les suites de cette faute originelle se sont fait sentir jusque dans les derniers domaines de la nature physique , et il en est résulté dans celle-ci une division profonde. Depuis ce temps elle renferme un double élément , l'un salutaire et conservateur, l'autre mauvais et contagieux. La mort et la vie , la loi de la chair et celle de l'esprit, le mensonge et la vérité luttent incessamment l'un contre l'autre. Le monde des esprits lui-même a pris part à cette scission déplorable , et se partage en esprits bons et mauvais. Il résulte de là que
tout ce qu'il y a de bien est avec Dieu et agit sous sa dépendance , tandis que tout ce qui est mauvais lutte et combat contre lui. Dans cette lutte, les puissances lumineuses cherchent à maintenir Tordre, l'harmonie et la beauté de la nature extérieure , tandis que les puissances infernales cherchent à y porter le trouble et la confusion en les soulevant contre Dieu. Tout ce qu'il y a de vrai , de bon dans le monde moral a son point de départ, son centre et son but en Dieu, tandis que tout ce qu'il y a de faux , de désordonné et de mauvais vient d'une manière quelconque du démon et retourne à lui.
Les deux cités se rencontrent donc partout et toujours , et l'opposition qui les sépare est irréconciliable. Mais la supériorité du bien sur le mal se montre en ce que celui-ci, lors même quil semble victorieux, rentre encore malgré lui dans l'ordre que Dieu a établi , et en assure tôt ou tard le triomphe. Cette opposition doit se reproduire dans les divers domaines de la mystique. L'homme , placé entre les deux royaumes , celui de la lumière et celui des ténèbres, trouve, et dans le bien qui lui est resté, et dans le mal dont le péché a déposé le foyer dans son être, des liens qui peuvent le rattacher à l'une ou à l'autre de ces deux cités. Dans l'un et l'autre cas, il sort en quelque sorte de soi-même, avec cette différence que dans l'un il est élevé au-dessus de sa nature, tandis que dans l'autre il descend au - dessous d'elle.
C'est ainsi que la mystique naturelle de l'antiquité a cherché, d'un côté, dans les pierres, dans les plantes et les animaux les moyens de se mettre en rapport
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avec les puissances destructrices de la nature et à reculer les bornes de son pouvoir ; et telle est l'origine de la magie noire ; tandis que , d'un autre côté , les tribus sacerdotales fondaient la magie blanche, en cherchant à découvrir ou à développer dans la nature les éléments salutaires qu'elle renferme. Dans ses rapports avec le monde des esprits , la mystique de l'antiquité a suivi la même direction. Tantôt, s'adressant aux esprits de l'abîme , elle a cherché à se les rendre favorables fct à leur arracher leurs secrets par des enchantements , des formules mystérieuses , des conjurations, des amulettes et des talismans; et de là est venue la goétie. Tantôt, s'adressant aux puissances de la lumière , elle s'est développée sous la forme de la théurgie. La même opposition se retrouve encore de nos jours dans la clairvoyance magnétique, et produit deux directions contraires , dont les effets sont visibles pour tout esprit attentif.
Le monde moral étant partagé aussi entre le bien et le mal , la division que le péché y a introduite doit se reproduire dans la mystique religieuse. Dès que l'âme entre dans ces régions supérieures, elle se trouve sollicitée des deux côtés par des puissances contraires, et obligée de prendre un parti. Delà une double mystique, dont l'une met l'homme en rapport avec les démons, et l'autre avec les anges lumineux. La première se rattache par des liens intimes avec la magie noire ou la goétie , tandis que l'autre a une affinité secrète avec la magie blanche ou la théurgie. Mais comme l'homme garde toujours sa liberté , et que le bien et le mal se touchent continuellement en lui , il peut toujours, lors même qu'il a pris
un parti, se retourner de l'autre côté. Lorsqu'il s'est décidé pour le bien , et que son esprit , par suite de ce choix, est entré dans les sublimes régions de la lumière, il peut de là parcourir sans dangers les sombres domaines de la nuit, et en contempler les mystères dans des visions terribles. Mais aussi les puissances infernales peuvent , par une permission de Dieu, qui veut ainsi purifier ses élus, susciter contre eux des tentations d'un ordre plus élevé que celles qui éprouvent le commun des hommes. Le même phénomène peut se reproduire dans une direction opposée, lorsque l'homme s'est livré aux puissances mauvaises. Dieu, dans sa miséricorde, le laisse quelquefois entrevoir quelque chose des mystères du monde de la lumière, de sorte que, dans l'un et l'autre cas, il y a entre les deux mondes comme une région intermédiaire qui sert de passage pour aller de l'un dans l'autre. Au-dessus de toutes ces divisions s'élève enfin la mystique unitive , qui a son point de départ et son but dans l'être de Dieu , dans cette essence simple et infinie qui ne connaît point l'opposition de l'esprit et de la nature , ni du bien et du mal , et qui communique quelque chose de son ineffable simplicité à tous ceux qui s'unissent à elle. Cette mystique unitive est le sommet et le centre de toutes les autres. C'est en elle que se réunissent les rayons partagés de toutes les autres directions de l'âme humaine.
On voit par tout ce que nous venons de dire quelle doit être la division de la mystique, et dans quel ordre il convient d'en exposer les phénomènes si variés. Pre-
mièrement, l'homme, se trouvant historiquement placé au centre de tous les rapports naturels qui caractérisent les états ordinaires de la vie, est par là même le sujet de la mystique. C'est donc par lui qu'il faut commencer. En second lieu , Dieu étant le principe et le but de la vie mystique, après avoir parlé brièvement de l'homme, nous étudierons le fondement divin de la mystique, qui est renfermé dans la révélation chrétienne. Troisièmement, l'homme, avant de sortir des rapports qui gouvernent sa nature pour entrer dans une région plus élevée, a besoin d'une certaine préparation pour briser en quelque sorte cette nature et la rendre accessible à des influences d'un autre ordre. Nous exposerons donc la discipline ascétique qui accomplit cette préparation nécessaire. Quatrièmement , l'homme, une fois sorti des voies ordinaires, rencontre devant lui deux voies, dont l'une descend vers l'abîme du mal, tandis que l'autre s'élève jusqu'à la source du bien. De là deux mystiques, dont l'une est diabolique et l'autre chrétienne. Lorsque l'homme a choisi le bon côté , la mystique lumineuse ou chrétienne a ses progrès, son cours et ses degrés. D'abord, l'àme n'est pas encore complètement détachée de la nature et des choses naturelles. Puis, à mesure qu'elle avance dans ces voies, elle se purifie davantage et plonge plus avant dans les mystères du monde invisible. Nous étudierons en deux sections différentes ces deux degrés avec les phénomènes qui leur correspondent. Il en sera de môme pour la mystique diabolique, qui, comme l'autre, a aussi ses degrés et ses phénomènes divers, que nous exposerons en deux autres sections, d'après l'ordre qui
les distingue. Nous montrerons comment l'opposition de ces deux mystiques disparaît dans le plan admirable de la Providence , qui fait servir, malgré lui . le mal aux progrès du Lien. Nous finirons par la mystique unitive, qui forme comme la voûte de tout l'édifice.
Malheureusement, V auteur est mort avant d'avoir publié cette dernière partie ; et son fils., Guido Gorres, qui avait hérité du génie de son père, et qui aurait pu combler en partie le vide laissé par sa mort, Va suivi de près dans la tombe; de sorte qu'il n'est pas probable que cettepartie soit jamais publiée.
La mystique a pour but d'établir entre l'homme et Dieu des rapports plus intimes. Dieu est donc la cause et le but final de ces rapports. L'homme est en l'autre terme, et c'est lui qui leur donne leur base naturelle; c'est donc sur la créature que s'appuie en quelque sorte l'échelle mystérieuse par laquelle les esprits montent et descendent, et l'homme s'élève jusqu'à Dieu. L'homme ne saurait donc jamais s'affranchir entièrement des conditions de la créature; et, quelque haut qu'il monte, il sentira toujours en soi une loi qui le rattire en bas. Les éléments qui entrent, pour ainsi dire, dans la composition de son être l'accompagnent toujours dans toutes ses voies, devenant tantôt plus purs et plus libres quand il s'élève vers Dieu , tantôt plus grossiers quand il penche vers l'abîme. Gomme ce sont eux qui donnent à tous nos rapports la règle terrestre et naturelle qui les détermine en partie, il est nécessaire d'en tenir compte dans l'étude de la mystique et de s'appliquer à les bien distinguer. L'homme , étant composé d'un esprit et d'un corps ,
est gouverné par une double loi , la loi des esprits et celle des corps ; et de l'union de ces deux éléments de son être résulte un rapport réciproque qui ne peut jamais cesser. A l'origine, lorsque l'esprit était l'image non encore altérée de la Divinité , et que le corps en portait, dans un certain sens, la ressemblance et le vestige, la plus parfaite harmonie régnait entre ces deux éléments , car l'esprit formait en quelque sorte le corps à son image et le gouvernait avec facilité. Mais lorsque le péché eut altéré dans l'âme l'image de Dieu, sa ressemblance ou sa divine empreinte s'altéra également dans le corps. L'âme ne peut plus maintenant gouverner celui-ci , comme elle le faisait auparavant , et elle est obligée de conquérir dans une lutte incessante la domination qu'elle avait reçue sur lui.
La science considère le monde extérieur comme formant des cercles dont les rayons convergent vers un centre commun. La mystique ne connaît ni rayons, ni axes, ni angles, mais seulementlafigure de la croix. C'est là sa base et son point de départ; car c'estparce signe que Celui qui a vaincu le monde et tous ses enchantements, le Christ, est son type et son modèle et dans sa discipline, dont tout le but est de purifier l'âme, et dans ses progrès à travers les luttes qu'elle .doit soutenir jusqu'à ce qu'elle ait dompté la mort, et dans ses triomphes lorsqu'elle a conquis le saint repos de l'union avec Dieu. Prêtre et victime à la fois, et s'ofïrant à son Père sur l'autel de la croix, il porte, sous ce double caractère, gravé dans le fond de son être l'empreinte de ce signe sacré, et l'a communiqué à la mystique qui purifie les âmes. Ce signe l'a suivi dans la tombe et est
ressuscite avec lui; et c'est de ce signe que sont marqués tous ceux qui s'abaissent comme lui par l'humilité, et qu'il élève à lui par sa grâce. La croix enfin l'a suivi jusqu'au ciel , et il la rapportera lorsqu'il viendra juger le monde. Or par elle doit se reproduire dans chaque homme en particulier, et dans le monde en général, ce qui s'est produit dans le Christ, type et modèle de l'homme et de la création tout entière.
La mystique porte donc l'empreinte de la croix. Si elle considère les plantes , elle voit les branches , les rameaux, les feuilles et les fleurs se développer d'après le type de la croix. C'est encore la croix que l'oiseau lui rappelle lorsque dans son vol il porte la tète en avant, étend des deux côtés ses ailes et allonge ses pieds et sa queue pour se diriger vers le but que fixe son regard. C'est encore elle que lui représente la marche du poisson dans les fleuves, la course du cerf sur les montagnes, et elle découvre ce signe adorable dans le fond le plus intime de chaque substance créée. En effet, ce qui dans chaque substance forme le centre lui rappelle la partie supérieure de la croix, tandis que les éléments multiples et extérieurs qui forment comme son enveloppe lui représentent les pieds. Entre les pieds et la tête, et unissant Tune aux autres, sont placées les deux branches qui, étendant des deux côtés leurs bras , unissant le bas au haut , lui représentent le lien qui rattache les éléments mobiles de l'être à son centre immobile , et posent ainsi la substance visible dans sa vraie nature.
On voit par là comment la mystique, dans son amour pour ce signe sacré, së sert de lui dans tous les do-
mairies , même dans celui de la psychologie et de la physiologie. C'est qu'en effet les types qui ont servi à la construction de la nature tout entière se retrouvent également dans celle de l'homme; de sorte qu'ici encore la figure de la croix nous offre une formule claire et exacte, à l'aide de laquelle nous pouvons considérer et exprimer les rapports dont l'ensemble forme ce qu'on appelle le corps humain. Dans le signe de la croix, que l'Église nous apprend à faire dès notre enfance, nous touchons d'abord le front en nommant le Père; puis le cœur, en nommant le Fils; puis, reportant la main de bas en haut et de gauche à droite , nous touchons les deux épaules, en nommant le Saint-Esprit ; et nous terminons l'acte tout entier en touchant la poitrine. En considérant de plus près cette action, nous verrons que, comme toutes les autres, elle s'accomplit dans la volonté avant de procéder au dehors. Elle n'est donc pas une formule purement extérieure. En la faisant l'homme ne signe pas seulement son corps , mais encore son âme. Cet acte est donc l'expression du rapport qui existe entre l'intérieur et l'extérieur, entre l'âme et le corps.
La main , en touchant d'abord le front , marque du signe du Père la tête tout entière , l'un des systèmes principaux de l'organisme. La tête , avec tous les organes qu'elle contient, est donc marquée du signe du Père, et représente en même temps le ciel dans ce petit monde du corps humain. De même , lorsqu'elle touche le creux de l'estomac, en nommant le Fils, elle marque du signe de celui-ci tous les organes, toutes les formes qui composent le système placé dans cette
partie. Or le cœur est situé près du lieu où est le foyer de la vie organique inférieure. Le cœur et son système représentent donc, d'un côté le Fils, et de l'autre la terre. Enfin, la main, en touchant les épaules, marque du sceau de l'Esprit-Saint non-seulement les bras et les mains, qui en sont le prolongement, mais encore tout le système musculaire qui accomplit les mouvements volontaires dans l'homme, lequel système représente ainsi dans le corps l'air placé dans l'univers entre le ciel et la terre. Mais, avons-nous dit, la formule extérieure n'est que l'expression d'un acte intérieur qui, partant de la volonté, se produit au dehors. L'homme, en faisant le signe de la croix, marque donc de ce signe la région spirituelle de son être; de même que l'âme, en produisant cet acte au dehors, en marque la région organique. D'un autre côté, comme il y a une correspondance parfaite entre l'intérieur et l'extérieur, nous devons retrouver dans la partie spirituelle de l'homme la même distinction que nous avons observée dans sa partie organique. De cette manière, la partie la plus haute de l'âme, celle qui a son organe dans la tête, est marquée du signe du Père. La partie inférieure au contraire, celle qui, plus près de la chair, est soumise à la nécessité comme celle-ci, est marquée du signe du Fils. Et la partie mitoyenne, celle qui perçoit les images que lui fournissent les objets extérieurs, est marquée du signe du Saint-Esprit. Et ces trois régions spirituelles se reflètent dans les trois régions organiques que l'homme touche en faisant le signe delà croix.
Nous avertissons le lecteur de ne jamais perdre de vue cette division de Fauteur, car elle domine tout l'ouvrage. En effet, toutes les fois qu'il traite de quelque nouveau phénomène de la vie mystique , il le considère sucessivement dans les diverses régions de la personnalité humaine , en commençant d'ordinaire par les plus basses, pour s'élever ensuite aux plus hautes , les passant ainsi toutes en revue les unes après les autres. Au dernier degré de l'échelle se trouvent les organes de cette vie inférieure qui est commune à l'homme , à l'animal et à la plante, et que l'on peut appeler à cause de cela vie végétale. Elle a son siège principal dans les appareils qui servent aux fonctions de la nutrition, de la respiration et de l'assimilation. Au second degré l'on rencontre les organes de la vie animale , de cette vie qui est commune aux animaux et à l'homme en même temps. Cette vie , plus élevée que la première , réside principalement dans les appareils qui servent aux mouvements , aux fonctions des sens et à la manifestation des instincts et des passions. Enfin, au sommet de la personnalité humaine se trouve l'esprit ou l'intelligence, avec ses diverses facultés , telles que l'imagination , l'intelligence et la volonté. Or chacun de ces appareils ou chacune de ces facultés est modifiée d'une manière différente par la mystique surnaturelle ou diabolique, et en manifeste les influences bonnes ou mauvaises par des phénomènes particuliers, qui forment ainsi des groupes, dont chacun est
l'objet d'une étude spéciale. Ainsi la division de l'ouvrage tout entier et de chacune de ses parties est fondée sur cette division principale, et n'en est, pour ainsi dire, que la reproduction ; de sorte que le lecteur possède en elle la clef de l'ouvrage tout entier, et peut très -facilement en suivre , de cette manière, l'ordre et le développement.
Cette division, au reste, n'est ni arbitraire ni nouvelle. On la retrouve et chez les philosophes de l'antiquité, et chez les Pères de l'Église, en particulier dans saint Augustin et saint Thomas. Saint Augustin , en effet , distingue dans l'homme le corps, l'âme et l'esprit. L'âme tient le milieu entre l'esprit et le corps ; elle est la jpsus/ic des Grecs, Yanima des Latins , la seele des Allemands , tandis que l'esprit est le nous des Grecs, le mens des Latins, le geist des Allemands. Saint Thomas, qui avait si parfaitement étudié saint Augustin, et qui résumait, pour ainsi dire, en lui tous les Pères de l'Église qui l'avaient précédé , saint Thomas distingue, d'après le môme principe, trois âmes, ou trois principes de vie. La première est l'âme végétative , qui règle et détermine la vie des plantes , laquelle se manifeste par ces mouvements internes ou obscurs qui n'éveillent aucun sentiment dans l'être qui les éprouve. La plante , en effet, se nourrit par ses racines des sucs de la terre et se. les assimile; et, d'un autre côté, elle aspire par ses feuilles l'atmosphère. Elle a donc, comme l'animal, les fonctions et les appareils de la nutrition , de l'assimilation et de la respiration. Il lui manque le mouvement extérieur, avec les appareils et les fonctions qui s'y rattachent, et c'est en cela qu'elle se distingue de l'animal.
Celui-ci, outre les fonctions de la vie végétale, en a d'autres qui le rangent dans une classe à part; car, dans l'échelle des êtres , chaque espèce possède , d'une manière plus parfaite et plus élevée , les qualités de l'espèce qui lui est inférieure. L'animal se meut et tend vers un but exté-
rieur. Il ne pourrait se mouvoir s'il n'était attiré par quelque chose. Cet attrait constitue ce qu'on appelle les instincts ou les passions. Mais, pour arriver au but ou au terme vers lequel l'instinct le pousse, il faut qu'il puisse le distinguer et en avoir la perception. C'est pour cela que Dieu lui a donné les sens , qui le mettent en rapport avec les objets extérieurs. Ainsi, la faculté de se mouvoir, les instincts ou les passions et les sens extérieurs constituent la vie animale , et sont sous la dépendance immédiate de l'âme sensible , ou de l'âme proprement dite , en tant qu'on l'oppose à l'esprit d'un côté, et de l'autre au corps. Enfin, l'homme se distingue de l'animal en ce que, possédant la faculté de se rendre compte de ses perceptions en les analysant et les comparant entre elles, et de plus la faculté de comprendre et de vouloir, il n'est point entraîné par la nécessité, et peut toujours dominer les instincts et les passions de la partie animale de son être.
Rigoureusement parlant, l'homme n'a qu'une âme, et par conséquent qu'une vie, comprenant en soi la vie animale, la vie végétale et la vie intellectuelle. A la rigueur aussi , cette âme est simple dans son essence , puisqu'elle est immatérielle. Cependant, comme elle contient en soi tout ce qui constitue la vie de l'animal et de la plante, on peut, dans un certain sens, distinguer en elle trois éléments ou trois fonctions, répondant à la triple vie dont elle est le principe. Bien plus, tous ceux qui se sont occupés de psychologie, au point de vue philosophique ou religieux, distinguent dans l'âme supérieure ou l'intelligence proprement dite deux parties, ou plutôt deux régions, l'une plus élevée, et l'autre qui l'est moins; et c'est ainsi qu'ils expliquent ces luttes mystérieuses que le bien et le mal se livrent quelquefois au fond de la conscience humaine. Les livres saints autorisent eux-mêmes cette manière de parler; car il y est question de l'âme du
sang, lorsque Dieu, défendaut à son peuple par Moïse de manger le sang des animaux, leur donne pour raison de cette interdiction que l'âme est dans le sang. On peut tout aussi bien, et d'après le même principe, parler de l'âme des nerfs, des muscles, etc., car elle est autant dans le système nerveux et musculaire que dans celui de la circulation.
Quoique l'esprit ou l'âme supérieure n'ait rien de commun avec le corps , il ne peut cependant , à cause du lien qui l'unit à ce dernier, se soustraire entièrement à son influence; et il a, dans une foule de cas; besoin de lui pour accomplir ses opérations. Il lui faut donc un organe qui lui serve d'instrument , et par le moyen duquel il puisse agir sur les autres parties de l'organisme. Cet organe, c'est le cerveau, avec ses diverses ramifications. Ainsi, on peut dire en un certain sens que l'esprit réside dans le cerveau , l'âme dans l'appareil moteur et dans celui des sens , et la vie végétale ou inférieure dans les parties basses de l'organisme, ou dans les appareils qui servent à la nutrition et à la respiration. Et comme, d'un autre côté, la partie spirituelle de l'homme , surtout lorsqu'elle est élevée dans une sphère supérieure par l'action surnaturelle de Dieu, domine et gouverne le corps , et que même elle le fait, pour ainsi dire , à son image , en y gravant plus ou moins profondément son empreinte , il est facile de concevoir que les modifications qu'elle reçoit dans l'état mystique doivent se faire sentir aussi dans l'organisme qui lui sert d'instrument pour ses opérations. C'est, au reste, ce qu'attestent l'expérience de tous les siècles et la vie de tous les saints mystiques. La division de l'auteur est donc indiquée et par la nature du sujet , et par l'ordre dans lequel se succèdent les phénomènes mystiques.
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