CHAPITRE IV
Le soleil et la lune.
Le soleil et la lune ne pouvaient échapper à la personnification que les peuples primitifs étendaient à tous les astres. Ils ont donc été généralement regardés comme des êtres vivants et des traces de cette conception se retrouvent dans une foule innombrable de récits, depuis l'hymne homérique à Hélios jusqu'à la ballade bulgare de la fiancée du soleil *. Nous nous contenterons de montrer, par des exemples pris dans les pays les plus divers, la ressemblance générale qui apparaît ici encore entre tous les mythes.
Les Boschismans, selon le docteur Bleek, disent que le soleil était autrefois un homme dont Taisselle émettait une certaine quantité de lumière tout autour de sa maison. Des enfants le jetèrent dans le ciel où il brille encore aujourd'hui. Suivant un mythe des Gallinomeros, peuple de la Californie centrale, il arriva que le faucon et le coyole se
i. Dozon, Chansons popid. bulg. y p. 172.
précipitèrent par mégarde au visage l'un de l'autre au temps où la lumière n'existait pas encore; ils résolurent sagement d'éviter de tels accidents pour l'avenir et créèrent et allumèrent la lune et le soleil pour éclairer le monde. En général, cependant, les théories physiques que les Peaux-Rouges développent aux jésuites représentent les deux grands corps célestes comme des hommes ; ils expliquent leur apparence sphérique en disant qu'elle provient de leurs arcs tendus.
Dans la Nouvelle-Zélande et chez certaines tribus de l'Amérique du Nord, le soleil est un grand animal que des chasseurs ont un jour attrapé et criblé de coups de bâton. Son sang est employé en Nouvelle-Zélande pour certaines incantations; d'après un mythe égyptien, ce même sang, pétri avec de l'argile, a servi à former le premier homme.
En Australie, la lune est un être pernicieux qui voyage autour du monde, faisant le plus de mal possible. Un jour, elle avala le dieu Aigle. On sait que dans la mythologie australienne comme dans la comédie fantaisiste d'Aristophane, les oiseaux sont les dieux primitifs; l'Aigle, en particulier, est le grand pouvoir créateur. Après avoir avalé le dieu, la lune eut soif; elle demanda aux femmes de l'Aigle où elle pourrait trouver une fontaine *. Elles lui en
1. [Brough Smyth, I, 432, 433. Ce récit rentre aussi dans la classe des mythes d'avaleweat. U n'est pas plus bizarre que le
indiquèrent une cl pendant qu'elle était en train de boire, elles la frappèrent avec une pierre et l'aigle put s'envoler.
Le soleil et la lune, étant conçus comme des personnes, ont les caractères génériques, mais le sexe qu'on leur attribue varie suivant les régions. Au Mexique, les deux astres sont des hommes, ou du moins des dieux de caractère humain, qui furent autrefois brûlés. Un jour, dit-on, le soleil s'arrêta, mais piqué par le Moustique, il fut forcé de reprendre sa course *.
Pour les Esquimaux, la lune est un homme qui visite la terre. Les Khasias font également de la lune un homme ; son visage tire sa couleur de la lumière du soleil qui est lui-même considéré comme une femme. Les habitants des îles Àndamans croient que le soleil est la femme de la lune ; ils expliquent la lueur blanche de celleci en disant qu'elle se frotte le visage d'argile blanche, suivant une coutume commune aux mystères des sauvages et des Grecs. On sait que les anciens Germains attribuent aussi au soleil le sexe féminin et à la lune le sexe masculin. Au contraire, les tribus indigènes de l'Inde font de la lune la
conte du loup et des chevreaux que Ton trouve dans les contes de (îritum. Cf. sur les mythes de ce geure, Lang, Custom and Myth, le chapitre the Myih of Cronus, 45-64.]
1. Notes à Y Histoire des Chichimègues, par F. IxtlilxochHl, dans la collection Ternaux-Cooipans*
femme du soleil ; il la coupa en deux parce qu'elle lui avait été infidèle, mais il voulut bien lui laisser sa clarté dans tout son éclat.
La mythologie Scandinave considère aussi le soleil et la lune comme un homme et une femme. L'hymne homérique à Hélios le représente comme un demi-dieu, presque comme un héros qui a vécu sur la terre. Le Véda est plein de semblables personnifications. En Egypte même, le dieu Ra était le soleil, de même qu'Isis et Osiris étaient des étoiles.
Dans la mythologie grecque, la lune s'éprend d'amour pour Endymion ; elle devient aussi la maîtresse de Pan qui la séduit par le présent d'une toison ; de même l'Aurore, en Australie, reçoit pour prix de son infraction aux lois de la chasteté dans le séjour des morts, un manteau rouge de peau d'opossum.
Dans des légendes qui paraissent plus modernes, la lune, au lieu d'être une femme ou un homme, est un séjour où sont envoyés les méchants.
Nous avons vu que les races sauvages prétendent volontiers avoir pour ancêtres des animaux, des plantes et même des astres. Le soleil offrait une origine trop glorieuse pour qu'on ne prît pas plaisir à se l'attribuer. Aussi parmi les totems sauvages n'y en a t-il pas de plus familier. Une foule d'hommes font remonter leur généalogie jusqu'au soleil, s'appellent de son nom et portent
son image '. Il serait intéressant de retrouver des traces de cette coutume jusque dans la famille romaine. Nous nous gardons de toute affirmation prématurée, mais la façon dont Feslus Pompeius parle de la gens Aurélia pourrait donner lieu à des conjectures. « On croit que cette famille originaire de la nation des Sabins a été ainsi appelée du nom du soleil 1 parce que le peuple romain lui donna aux frais de l'État, un terrain pour y faire des sacrifices au soleil 3 ... » Garcilasso de la Vegadit en propres termes que les Incas choisirent le soleil pour leur totem, parce qu'ils savaient mieux choisir leurs ancêtres que les tribus qui adoraient des crabes et des chauves-souris *.
La présence de taches dans la lune a donné lieu à diverses explications et fait naître un grand nombre de mythes. Par une coïncidence bizarre, beaucoup de peuples très éloignés les uns des autres ont cru reconnaître l'apparence d'un lièvre là où nous voyons « l'homme de la lune. » Dans une légende bouddhiste, un lièvre exemplaire est transporté
1. Fortnightly Review, octob. 1869; Archxologica americana, 113. Cf. les dynasties solaires et lunaires dans les épopées hindoues.