HISTOIRE ET FABLE DES MUSES
Varron et saint Augustin nous apprennent qu'à Sycione , on employa , dans le même temps , trois habiles sculpteurs à faire les statues des Muses. Elles n'étaient que trois alors , et l'on voulait consacrer seulement les trois statues qui piu'aîtraient les plus parfaites. L'habileté des ouvi'iers rendit la préférence si difficile à décider, que , pour conserver ces neuf chefs-d œuvre , on les plaça dans le tem- ])le d'Apollon. Depuis ce temps , les poètes ont célébré neuf Muses ; et nous croyons trèsinutile d'examiner quel a été , dans l'origine , leurvéritable nombre. L'obscurité sur ce point, est d'autant plus grande , qu'on donnait souvent le nom de Musagète , ou conducteur des muses , à Hercule. 11 j^araît , il est vrai , que ,
dans ces cas , on confondait ce héros avec le Soleil. M. Court de Gébelin résout ce problème d'une manière si ingénieuse , que nous croyons devoir la citer.
Il assure crue ce célèbre Hercule et ses douze travaux n'étaient que les emblèmes du soleil et des douze signes du zodiaque. Il explique de même le nombre des cinquante femmes que l'on donnait à ce demi-dieu, en disant qu'elles étaient l'emblème des cinquante semaines de l'année. Les Muses , dit-il , étaient les douze mois de l'année ; et , quoique l'on n'en compte ordinairement cjueneuf, il faut y joindre les trois mois de l'année pendant lesquels on se repose des travaux de l'agriculture.
Quelque savante que soit cette explication , elle est nouvelle , et n'est point généralement adoptée ; nous devons donc nous borner à suivre Hésiode et les poètes. Ils ne comptaient que neuf Muscs , filles de Jupiter et de Mnémosync , déesse de la mémoire. Elles étaient vierges, et la fable dit qu'un jeune homme , nommé Adonis, ayant tenté de leur plaire, elles le firent mourir.
On a voulu peindre , par cette fable, 1 inutilité des elïbrts cjue l'on fait pour s'élever jusqu'à la poésie , lorsqu'on ne possède pas les dons nécessaires aux poètes. Cette préten-
AVEC l'histoire. i 77
due mort d'Adonis est une allégorie pour peindre un homme très-vain de son esprit , qui croyait être poète , et dont les ouvrages n ont pu lui survivre.
On croit généralement que le nom des Muses vient du grec miiein , expliquer les mystères.
On les nommait quelquefois Piérides. Les neuf filles "de Piérus , roi de Macédoine , osèrent les défier au chant. Pour punir leur orgueil , les Muses victorieuses les changèrent en pies, et conservèrent le nom de Piérides , en mémoire de leur triomphe.
Ces sortes de défis contre les dieux étaient toujours dangereux , et très-rarement impunis. Le satyre Marsyas osa prétendre que les sons de sa flûte plairaient davantage que les accords d'Apollon sur sa lyre. Des juges furent choisis. Le dieu , vainqueur du satyre, l'écorcha vif , pour le punir de sa folle témérité.
Voici l'origine de cette fahle : avant l'invention de la lyre , la flûte était l'instrument préféré. Apollon, avec sa lyre , trouva le moyen d'unir à la beauté du chant le charme des accords ; il la fit préférer à la flûte, et les poètes peignirent les regrets et la jalousie de Marsyas, en disant qu'Apollon l'avait écorché. Les auteurs anciens ne sont pas entièrement
178 LA MYTHOtOGIE COMPARÉE
d'accoi'd sur les noms des IMiises et sur leui^s sym])oles : nous allons raj)porter la manière la plus ordinaire de les nommer et de les peindre.
1 . Clio , la première des Muses , prend son nom de la gloire et de la renommée ; elle préside à l'histoire. Ou la croit inventrice de la guitare : on en place ordinairement une dans sa main droite ; et dans sa main gauche on remarque un plectre au lieu d'archet. On la représente aussi très-souvent écrivant l'histoire. [Fig. 12.)
2. Thalie préside à la comédie. Son nom veut dire la florissante , et lui est donné à cause de sa voix. On la représente appuyée sur une colonne , tenant un masque à la main. Fig. i3.)
3. Melponiene préside à la tragédie. On la voit ordinairement reposant sa main sur la massue d'Hercule , parce que l'ohjet de la tragédie est de représenter les belles actions des héros , et le plus illustre de tous est Hercule. {Fig, 14.)
4. Euterpe préside aux instrumens de musique ; son nom veut dire agréable : elle paraît toujours environnée de flûtes , de lyres , de guitares , et des attributs de la musique. (i%. 15.)
5. Terpsichore ou la (lii'crtissanle aïe soin de présider à la danse. Son visage est toujours
AVEC L HISrOIilE. 179
riant , et un seul de ses pieds touche légèrement la terre. ( Fig. 1 6. )
6. Érato. Son nom vient du mot grec eros -, amour.. Elle inspire les poésies légères , les chansons amoureuses ; et sa physionomie variante ne peut être peinte , parce qu'elle change toutes les fois qu'un sujet nouveau l'inspire. ( Fig, 17.)
7. Polymnie tire son nom de la multiplicité de ses chansons. On la peint avec une Ivre , comme étant l'inventrice de l'harmonie : ses regards , qui s'élèvent vers le ciel , annoncent qu'elle préside à l'ode. {Fig. i8.)
8. Uraiiie , ou la céleste , est l'inventrice de l'astronomie et des sciences. Elle tient un globe dans sa main ; quelquefois ce globe paraît posé sur un trépied ; on remarque alors 1 équerre ou le compas dans sa main. {Fig. 19).
9" Calliope doit son nom à la majesté de sa voix ; elle préside aux poèmes héroïques. On voit près d'elle la trompette de la renommée ; des couronnes de laurier, des faisceaux d'armes et des trophées. {Fig. 20. )
Un jour que les Muses allaient au Parnasse pour entendre les leçons de leur maître Apollon, une forte pluie les força de se réfugier dans le palais de Pyréuée , roi de Phocide. Ce prince voulut les insulter-, elles prirent des ailes et s'envolèrent. Voulant les poursuivre ,
il s'élança du haut d'une tour; mais il ne put se soutenir dans les airs; il tomba et se brisa la tête.
L'histoire rapporte que ce roi Pyrénée chassa de son royaume tous les hommes instruits j tous les sages , et qu'il fit fermer les écoles publiques. Cette fantaisie brutale le fit généralement mépriser , et lorsqu'il mourut , personne ne voulut honorer sa mémoire. Ce prince médiocre , après avoir vainement essayé de faire admirer ses ouvrages , crut se venger en persécutant les sciences ; et les poètes imaginèrent la fable que nous avons citée , dans l'intention de flétrir à jamais son souvenir.
Souvent on représente les Muses environnant Apollon sur le mont Parnasse ou sur le mont Hélicon ; on y ajoute Pégase déployant ses ailes pour s'élever au ciel, et faisant, d'un coup de pied, jaillir la fontaine Hippocrène ^ si célèbre parmi les poètes. Nous reviendrons sur cet article en rapportant Ihistoire de Persée.
Parmi les enfans d'Ajiollon , il faut distinguer Linus , inventeur des vers lyriques. Il excellait dans le talent de montrer à jouer de la lyre ; ses écoliers les plus célèbres furent Orphée, Thamiras et Hercule. Ce dernier, plutôt propre à combattre les monstres qu'à
cultiver les arts agréables , fut tellement irrité d'une réprimande de son maître Linus , qu'il lui brisa la tête avec sa lyre.
Les oracles d'Apollon servirent à rendre très-fameuses plusieurs villes et plusieurs contrées. Il avait surtout à Delpbes un temple très-magnifique. La prêtresse , qu'il animait de son enthousiasme, était assise sur une espèce de table à trois pieds , que l'on nommait cortinn ou trépied. On la couvrait avec la peau du serpent Python.
On ne peut douter qu'il n'entrât beaucoup de fraude dans les réponses des oracles. Cependant un assez grand nombre se vérifiaient. Les pères de l'église se réunissent pour croire que Dieu a permis quelcpiefois à l'éternel ennemi du genre humain de prévoir l'avenir. Les nombreuses histoires des oracles vérifiés viennent à l'appui de cette opinion.
Si leurs réponses , en efïet , avaient toujours été démenties par les évcnemens, l'adresse extrême des prêtres d'Apollon n'aurait pu suffire pour maintenir la confiance pendant un si grand nombre de siècles. Il faut cependant observer que les réponses des oracles étaient tellement équivocfues et obscures , qu'on pouvait les interpréter de mille manières différentes -, de sorte que la vérité pouvait quel-
182 LA MMHOLOGIE COMPARÉE
f[uefois se rencontrer avec l'interprétation que l'on avait adoptée.
Nous reparlerons des oracles dans le chapitre où il sera question des Sibylles.