CHAPITRE III
LE TRÉPIED D'APOLLON
Delphes, centre du monde. — Apollon vainqueur de Python. — La dispute du trépied. — Les oracles et la fatalité antique. — Prédictions à Laïus. — Œdipe el Laïus. — Le Sphinx. — Les malheurs d'Œdipe. — Œdipe et Antigone.
Delphes centre du monde. — Le soleil voit avant les hommes puisqu'il produit la lumière par ses rayons : c'est pour cela qu'il prévoit l'avenir et peut le révéler aux hommes. Ce caractère prophétique est un (les attributs essentiels d'Apollon ; il rend ses oracles dans le temple de Delphes, qui est situé au centre du monde. On ne peut douter de ce fait puisque Jupiter, ayant lâché deux colombes aux deux extrémités de la terre, elles se rencontrèrent juste à l'endroit où se trouve l'autel d'A-
Fig. 204. — Apollon sur roniplialos.
pollon. Aussi sur plusieurs vases, on voit Apollon assis sur l'oniphalos (le nombril de la terre), d'où il rend ses oracles (llg. 204).
Apollon vainqueur de Python. — Delphes est aussi quelquefois appelé Pytho, du nom du serpent Python, qui y fut tué par Apollon.
Apollon, qui est pourvu de flèches redoutables, voulut les essayer en frappant le persécuteur de sa mère. Dès que le monstre se sent atteint, il est en proie aux plus vives douleurs et, respirant à peine, il se roule sur le sable, pousse d'affreux sifllements, se tord en tous sens, se précipite au milieu de la forêt et expire en exhalant son souffle empesté.
APOLLON ET DIANE
Apollon s'écrie dans la joio de son triomphe : « Que ion corps desséclié pourrisse sur cette terre fertile; tu ne seras plus le fléau des mortels ([ui se nourrissent des fruits de la terre féconde, et ils viendront m'immoler ici de mai:uifi([ues lu'eatombes ; ni Typliéc, ni l'odieuse Chimère, ne pourront tarraclier à la mort, mais la terre et le soleil dans sa carrière céleste feront pourrir ici ton cadavre. » (Hymne homérique.)
Échaulle par les rayons du soleil, le monstre tombe en pourriture. Voilà comment cette contrée prit le nom de Pytho ; les habitants donnèrent au dieu le nom de Pythien, parce qu'en ces lieux le soleil de ses rayons dévorants a pourri ce monstre terrible.
D'après les récits des poètes, cet événement a dû se passer quand Apollon était encore enfant, mais la croissance des Dieux n'est pas sou-
Fig. 205. — Apollon, Diane et Latone (d'après un bas-relief antique).
mise aux mêmes lois que celle des hommes, et quand les sculpteurs représentent la victoire d'Apollon, ils montrent le dieu sous les traits d'un jeune homme qui a déjà atteint toute sa force. C'est ce que nous voyons dans un des plus grands chefs-d'œuvre de la statuaire anli(fue, l'Apollon du Belvédère. Cette statue, en marbre de Luni, fut découverte à la lin du quinzième siècle, près de Capo d'Anzo, autrefois Antium ; elle fut acquise par le pape Jules II, alors cardinal, et lors de son avènement au pontificat, il la fit placer dans les jardins du Belvédère (fig. 206).
Toutes les formules de l'admiration ont été épuisées en face de l'Apollon du Belvédère, et cette statue, depuis qu'elle est connue, n'a pas cessé d'exciter l'enthousiasme des artistes. Voici la description qu'en donne Winckelmann dans son Histoii^e de l'art: « La stature du dieu est au-dessus de celle de l'homme et son attitude respire la majesté. Un éternel printemps, tel que celui qui règne dans les champs
Fig. 200. — L' Apollon du Belvédère (d"aRrès une statue antique, ;i Rome).
LE TREPIED DAPOLLON.
l'oitimcs (le l'Elysée, revêt d'une aimable jeunesse les cliarnics de son
coi'ps^ et brille avec douceur sur la fière structure de ses membres
11 a poursuivi Python, contre lequel il a tendu pour la première lois son arc redoutable; dans sa course rapide, il la atteint et lui a porté le coup mortel. De la hauteur de sa joie, son auguste regard, pénétrant dans l'infini, s'étend bien au debà de sa victoire. Le dédain siège sur ses lèvres; mais une paix inaltérable est empreinte sur son front, et son œil est plein de douceur comme s'il était au milieu des Muses »
Le triomphe d'Apollon est figuré sur un bas-relief antique, où la Victoire personnifiée, Nice, verse la liqueur sacrée au dieu qui tient sa lyre, et est suivi de Diane, portant son flambeau, et de Latone. Le dieu s'apprête à chanter sa victoire, devant son autel qu'on voit au premier plan: au fond, apparaît le temple d'Apollon (fig. 205).
Apollon, après avoir tué le serpent Python, entoura son trépied avec la peau du monstre qui était, avant lui, possesseur de l'oracle. Une médaille de Crotone nous montre le trépied entre Apollon et le serpent : le dieu décoche sa flèche à son antagoniste. Ce fut a l'occasion de sa victoire qu'Apollon institua les jeux Pythiens.
La dispute du trépied. — Une dispute très-vive et souvent
Fig. 207. — Apollon combattant Hercule qui enlève le trépied de Delphes ^d'après un bas-relief antique, musée du Louvre).
représentée sur les bas-reliefs de l'époque archaïque, a eu lieu entre Apollon et Hercule au sujet de ce fameux trépied. Hercule avait con-
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suite la Pythie dans une circonstance où celle-ci refusa de répondre. Le héros furieux s'empara du trépied, qu'Apollon voulut aussitôt reprendre. La lutte fut tellement vive entre les combattants que Jupiter lut obligé de faire inteiveiiir sa foudre (lip:. 207).
Le trépied d'Apollon a élé très-fié(fuemment représenté dans l'antiquité, et il nous reste des monuments où on peut voir à quel point le bon goût s'alliait a la richesse dans la sculpture ornementale des anciens.
L'oracle de Delphes. — L'oracle d'Apollon à Delphes était le l»lus fameux de toute la Grèce. C'est le hasard qui fit découvrir l'endroit où devait être le sanctuaire. Des chèvres errantes sur les rochers du Parnasse s'étant approchées d'un trou d'où sortaient des exhalaisons malignes, furent tout à coup agitées de mouvements convulsifs. Accourus au récit de ce prodige, les habita"nts du voisinage voulurent respirer les mêmes exhalaisons et éprouver les mêmes effets, qui étaient une espèce de folie mêlée de contorsions et de grands cris, et accompagnée du don de prophétie. Ouel([ucs frénétiques, s'étant précipités dans l'abîme d'où sortaient les vapeurs prophétiques, on plaça sur le trou une machine appelée trépied, parce qu'elle avait trois pieds sur lesquels elle était posée et on choisit une femme pour monter sur le trépied, d'où elle pouvait sans aucun risque recevoir l'exhalaison enivrante.
Dans l'origine, la réponse du dieu, telle que les prêtres la donnaient, était toujours formulée en vers ; mais un philosophe s'étant avisé de demander pourquoi le dieu de la poésie s'exprimait en mauvais vers, cette saillie se répéta et le dieu ne parla plus qu'en prose, ce qui porta atteinte à son crédit.
La croyance que l'avenir pouvait être prédit d'une manière certaine par les oracles, a singulièrement développé dans l'antiquité l'idée de la fatalité, qui ne perce nulle part aussi nettement que dans la fable d'OEdipe; tous ses efforts ne peuvent le soustraire à l'arrêt qui lui a été annoncé par l'oracle, et ce qu'il fait pour éviter la destinée ne sert qu'à en accélérer les impitoyables décrets.
Prédictions à Laïus. — Laïus, fils de Labdacus, roi de Thèbes, monta sur le trône à la mort de son oncle Lycus qui s'était empare du pouvoir à son détriment. Comme il était sans enfants, il alla consulter Apollon et le pria de lui accorder des fils. Le dieu répondit: <( Roi de Thèbes aux vaillants coursiers, crains de devenir père malgré les dieux ! Car si tu donnes le jour à un fils, ce fils te fera périr et toute ta famille nagera dans le sang. » Pourtant il eut un fils, et, se rappelant l'oracle du dieu, il le livra à des bergers, pour l'exposer
LE TRÉPIED DAPOLLON.
dans une prairie consacrée à Junon, sur le sommet du Cithéron, après avoir percé ses talons d'un fer aigu ; cet enfant portait le nom d'OEdipe. D'autres bergers, lavant recueilli, remportèrent et le remirent aux mains de leur maîtresse, qui confia Tenfant à une nouiiice et fit croire à son époux qu'elle l'avait mis au monde. Une belle statue de Chaudet, qui est au Louvre, nous fait voir le berger Phorbas, tenant dans ses bras le petit OEdipe, auquel il présente à boire dans une coupe. Phorbas était un berger de Polybc dont OEdipe se croyait le fils (fig. 208).
Fiji. 208. — Le berger Phorbas donnant à boire à OEdipe ^groupe de Chaudet, mus.ee du Louvre
Œdipe et Laïus. — Cependant, quand OEdipe fut parvenu a Tfige d'homme, un propos tenu dans un festin lui fit concevoir des doutes sur sa naissance, et voulant connaître l'auteur de ses jours, il alla à Delphes consulter l'oracle d'Apollon. Mais le dieu, sans éclaircir
APOLLON ET niANE.
ses doutes, lui déclare que s;i (Icslince ('-fail de tiiei' son père et d'épouser sa mère. Effrayé de cet oiaele, OEdipe résolut de ne pas retournei' chez ses i>ai'enls. (pii l'avaient élevé, et, prenant une route oj»]>osée. dirigea ses pas du cote de Thébes. Sur le chemin, il rencontra un char, et le cocher d'un ton impérieux lui cria : « Etranger, écarte-toi et lais place au roi. » En même temps le char passe brutalement et lui ensanglante les jiieds. Un combat s'engage, et OEdipe tue l'honnue qui était dans le char. Cet homme était Laïus, qui, inquiet de savoir si reniant qu'il avait fait e\[>oser était réellement mort, et s'il n'avait plus rien à craindre de l'ancienne pro|)hétie, s'était rendu à Delphes pour consulter le dieu. C'est ainsi qu'OEdipe devint sans le savoir le meurtrier de son ])ère.
Fig. 209. — Le Spliinx. d'après une monnaie antique.
Le sphinx. ^ Un s{)liin.\ terrible, né de Typhaon et d'Échidna, vint, peu de temps après le meurtre de Laïus, porter la désolation aux environs
Fig. 210. — OKdipe devant le S|)liinx (d"api'ès une pierre gravée anti<iue, anictliyste).
de Tht'lx^s. 11 occupait hi route et proposait des énigmes aux passants; il tuait ceux qui n'en pouvaient pas deviner le sens. Un grand nombre d'infortunés périrent ainsi, et le roi Laïus étant mort récemment, les
LE TREPIED DAPOLLON.
Tiiébains proposèrent la couronne avec la main de la reine à celui qui les délivrerait du fléau. OEdipe se présenta : « Quel est, lui dit le sphinx, ranimai qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir? — C'est l'homme, répondit OEdipe; dans son enfance il se traîne sur les pieds et les mains ; dans sa vieillesse, il s'appuie sur un bâton. » Alors et conformément à la décision de l'oracle, le sphinx alla se jeter dans les flots.
Le sphinx, ou plutôt la sphinx de Thèbes, est peut-être mythologiquement un souvenir du sphinx égyptien, mais l'art lui donne une forme très-différente. Les monnaies la montrent avec la tète et la
Fig. 311. — OEdipo assailli par le Sphinx id'après une pierre gravée antique'.
poitrine dune femme, unie au corps d'une lionne (fig. 209). Elle apparaît de la même manière sur plusieurs pierres gravées. Sur l'une d'elles, la sphinx est assise sur le haut d'un rocher en face d'OEdipe, debout devant elle et répondant à sa question. Des ossements humains montrent le sort réservé à ceux qui n'ont pas su deviner l'énigme (fig. 210). Sur une autre pierre gravée, la sphinx s'est jetée sur OEdipe, qui présente son bouclier sur lequel elle s'est fixée : le héros est nu et tient son épée à la main (fig. 21 1). Dans l'art moderne, un célèbre tableau d'Ingres représente OEdipe interrogeant la sphinx, dont les dernières victimes apparaissent à l'entrée d'un précipice.
Les malheurs d'Œdipe. — OEdipe devint ainsi roi de Thèbes, et. suivant ce qui avait été [)rédit, il épousa la veuve du roi Laïus, sans savoir qu'elle était sa mère. D'effroyables calamités vinrent aussitôt fondre sur la ville de Thèbes ; le peuple en foule se porta vers le palais d'OEdipe, ne doutant pas que celui qui avait su le délivrer du sphinx, pourrait encore apporter quelque remède à ses maux. Ce fut