‹ La mythologie du RhinChapitre 2 sur 3 · Le T-iiemin des Kcgliers · texte numérisé non relu

Le T-iiemin des Kcgliers

kreiss et ses frères n'auraient-ils pas fourni l'idée première du Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l'ogre? Cendrillon, ne pourrions-nous la reconnaître sous les traits d'une de ces trois sœurs ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur permission de dix heures? Ainsi de bien d'autres vivant sous les fatales influences du grand Nichus ou des méchantes fées.

Pauvres druidcsses ! si encore vous étiez restées fées ! si on vous avait surprises seulement à voyager dans les airs, n'ayant d'autre soutien que votre ba-

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guette magique.. . . mais à mesure que le christianisme gagnait, votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l'on osa vous transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites; et votre baguette enchantée ne fut plus qu'un manche à balai sur lequel vous traversiez l'espace pour vous rendre au sabbat ! . . . Misère ! . . . misère ! . . . Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des grandeurs d'ici-bas !

En perdant l'espoir de dominer les hommes par l'inspiration prophétique, les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs, d'habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux ; elles n'aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte, même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores,

des FEMMES FORTES Cufin.

Jeunes filles , on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la célèbre fiancée du Kinas't.

Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au sommet d'un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu'un gouffre entourait de tous côtés.

Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les tenir en respect elle ne songea point un instant, à l'instar de Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenu

par elle non-seulement en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu'elle était la fiancée du Kinast (c'était la vieille tour), et que quiconque aspirait à l'honneur de devenir son époux, devait d'abord la lui disputer. Pour cela faire, il s'agissait simplement d'escalader le roc et la tour; parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur circuit, non pas à pied et en s' aidant des bras, des genoux, des mains et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.

L'essaim des soupirants s'envola comme par enchantement, à l'exception de deux. C'étaient deux frères, rendus insensés à force d'amour.

Après avoir tiré au sort, le premier tenta l'ascension; il y réussit d'abord. Ce fut tout. A peine a-t-il atteint la cime crénelée du vieil édifice, avant même que son fidèle coursier ait pu le rejoindre, pris de vertige, il tombe précipité dans l'abîme.

Le second, à son tour, escalada la pente avec succès, parvint même, chose merveilleuse ! à franchir quelques créneaux ; mais bientôt , son cheval, sentant les pierres rouler derrière lui et la tour vaciller sous son poids, refusa d'aller plus avant. Reculer, se retourner était impossible. Le cavalier, résolu à poursuivre l'aventure, gourmandait le cheval, l'excitait de la voix et de l'éperon; le pauvre animal demeurait immobile, comme emboîté , incrusté dans ces assises de pierres. Bientôt le cheval et le cavalier disparurent; à leur tour, l'abîme les reçut sanglants et défigurés.

La liaucée du Kinast ne pouvait déguiser sou orgueil et sa joie en recevant les félicitations des autres châtelaines ses voisines, qui toutes se promettaient bien d'avoir un Kinast, ou tout autre trébuchet équivalent, à l'usage de leurs amoureux.

Personne ne se présentait plus toutefois pour conquérir cette main si bien défendue par la mort. La dame en éprouvait quelque humiliation. Deux hommes immolés à sa beauté, cela ne pouvait guère lui suffire; aussi en était-elle attristée et de méchante humeur, lorsque enfin un troisième aspirant se présenta, demandant à subir l'épreuve.

Elle ne le connaissait point, ce qui l'étonna ; comment avait-il pu s'éprendre d'elle? Sans doute pour l'avoir vue à son balcon, ou dans quelque cérémonie princière ; peut-être rien que sur sa bonne réputation? Au surplus, qu'avait-elle à craindre en accueillant sa demande? C'en était un de plus ajouté à la liste de ses morts; voilà tout. A cette époque les femmes étaient devenues féroces.

Une forte brume d'automne, qui devait s'épaissir de plus en plus pendant plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait son accès impraticable.

Selon les lois de l'hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc héberger le nouvel arrivant.

Celui-ci était beau , bien pris dans sa taille ; sa physionomie respirait l'audace et l'intelligence; ses mains blanches, fines et d'une grande distinction, accusaient suffisanmient sa noblesse; sa suite nom-

breuse témoignai l assez de son rang et de sa l'ortiine ; mais ce qu'il possédait de plus rare que tout cela, c'était sa parfaite modestie. Depuis trois jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame, et il n'avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle éprouva pour lui un sentiment qui jusqu'alors lui était resté inconnu.

Quand le voile de brume se déchira et laissa le kinast resplendir en pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu'elle le dispensait de l'épreuve; mais qu'auraient dit ses bonnes amies, les châtelaines?

Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du kinast s'enferme chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fut guère plus dans ses habitudes, elle prie Dieu ; elle le prie de faire un miracle eu faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car une longue rumeur sétant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle s'évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouiire.

Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti vainqueur de l'épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant est grand son trouble , et plus grand encore son amour, sans même songer que tous les regards sont fixés de son côté : « Ma main est à vous! » lui crie-t-elle.

Mais lui, se redressant, l'air dur et hautain, lui répond avec un sourire méprisant :

« Votre m.iii), vous Tai-je demandée? Je ne suis venu ici cpie [Mjur venger mes deux frères, tués par

VOUS, et j'ai réussi, car je ne vous aime pas, moi, mais vous m'aimez! c'est bien! maintenant mourez de votre amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite, ma mie, ma femme ! a

Le même soir, la malheureuse se fit hisser sur la vieille tour, d'où elle voulait, disait-elle, contem-

pler le coucher du soleil. Avant que le soleil eut disparu sous Thorizou, elle avait été rejoindre ses deux victimes.

C'est ainsi que le Kinast posséda sa fiancée.

Il y a dans ce sujet un magnifique drame pour l'opéra, musique de Berlioz. Cependant, peut-être conviendrait-il mieux au cirque Olympique ; j'y vois trois beaux premiers rôles de chevaux.

La fiancée du Kinast n'était une femme forte que par l'insensibilité de sou cœur; il y avait aussi alors des femmes vraiment fortes dans le sens matériel du mot, des femmes chez lesquelles l'habitude des exercices violents avait développé une telle vigueur physique que peu d'hommes se trouvaient en état de triompher d'elles, soit dans une lutte corps à corps, soit les armes à la main.

Telle se montrait la noble Brunhilt, reine d'Isenstein, dans les pays de la Norvège.

« Elle était démesurément belle et sa force était très-grande, est-il dit dans le poëme des Nibelungen ; elle joutait de la lance contre les héros qui venaient pour obtenir son amour. Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour devait, sans faillir, vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance ; s'il perdait à un seul, sa tète était tranchée, w Charmante créature !

Gunter, roi des Burgondes, s'amouracha d'elle, rien qu'au récit de ses prouesses ; il entreprit de la vaincre et de l'épouser, et il y parvint, mais par

dos moyens déloyaux, par sortilège, et en se donnant un aide invisible. Quand la reine Brunhilt l'apprit, il n'était plus temps de se dédire ; elle était mariée et venait d'arriver à Worms, sur le Rhin, dans la capitale du roi son époux. Cependant, la première nuit des noces s'en ressentit; ce qui s'y passa, je laisse à M. de Laveleye, le fidèle traducteur des Nibelmigen, le soin de le raconter :

« La foule s'était retirée, dames et chevaliers.

Il se hâta de fermer la porte Mais le moment

n'était pas venu où elle deviendrait sa femme

« De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s'approche de la jeune femme, le guerrier courageux ! Il se couche à côté d'elle. Grande est sa joie. Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si Brunhilt le lui eût permis....

« Elle lui dit : « Noble chevalier, vous allez re- « noncer à tout ce que vous aviez projeté jusqu'à ce « que j'apprenne le secret que je vous ai demandé. »

« Par force Gunther voulut obtenir son amour. La femme puissante saisit soudain une ceinture faite d'un galon très-fort, dont elle se ceignait les reins. Elle fit grand mal au roi.

« Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l'attacha à un clou qui était fixé dans le mur, afin qu'il ne troublât pas son sommeil. Sa force était si grande qu'il faillit en recevoir la mort.

«Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. « Détachez mes liens, très-noble vierge. «Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô belle dame ! »

« Elle s'inquiéta peu de la façon dont il se trouvait; elle était, elle, mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit.... Pendant ce temps, les plaisirs du roi n'étaient pas grands. »

Nous le croyons facilement. Mais laissons ce bon roi Gunther suspendu au clou, et continuons notre étude sur les femmes mythologiques, sans vouloir (Dieu nous en garde !) en tirer les moindres conséquences blessantes pour un sexe à qui nous avons dû notre mère^ nos sœurs, quelques jolies cousines aussi, sans compter.... Continuons.

Le règne de la force n'est jamais de longue durée. Aux femmes fortes succédèrent ou plutôt en

même temps qu'elles, peut-être avant elles, à coup sûr depuis elles, vinrent les femmes rusées, c'està-dire les femmes-serpents. 11 est bien entendu que, moins que jamais, nous ne voidons sortii' ici de notre terrain mythologique.

Les femmes-serpents, dont le buste gracieux se terminait par une longue et épaisse queue de reptile, n'entretenaient pas moins, malgré cette difformité, des intrigues amoureuses avec les galants ; « heureux mortels dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ! :» s'écriait à ce sujet ce même Henri Heine, alors dieu misanthrope, assez aveugle pour ne pas croire à la stricte fidélité des femmes.

Bien avant qu'il fut question chez nous de Mélusine, le prototype du genre, vers la fin du neuvième siècle, Éberhard HI, comte de Nordgau et landgrave de la basse Alsace, avait répudié sa

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femme Adolinde, pour s'abandonner tont entier aux séductions d'une femme-serpent, qui, tout serpent qu'elle était, n'en portait pas moins le titre de chanoinesse d'Erstein, complication bizarre qu'on a peine à s'expliquer. Celle-ci, dit-on, pour entretenir Éberhard dans son fol amour, lui nyant administré un philtre mal préparé, il en mourut.

Mais à cette époque la foi n'était pas encore bien enracinée à l'égard de ces monstres. Quelques sceptiques qui, déjà, cherchaient la vérité sous le symbole, prétendirent que le comte de Nordgau avait succombé aux suites d'une piqûre de serpent.

Plus tard, un moine, s'occupant de la chronique contemporaine, écrivait qu'en punition de sa conduite vis-à-vis de sa femme Adelinde, il avait été dévoré vivant par les vers, comme certain personnage de l'histoire sainte.

Un médecin s'en mêla ensuite, et, grâce à ses explications pathologiques, l'efTet des charmes de la chanoinesse- serpent allant en s'amoindrissant de plus en plus, dès le troisième échelon, aboutissait simplement à une maladie vermiculaire, qu'il eût fallu traiter par la thériaque et les purgatifs.

Cependant il exista des femmes-serpents, bien avérées, mises hors de doute, des femmes-serpents, moitié serpents, moitié femmes, ainsi qu'il résulte d'une foule d'histoires authentiques, entre autres de l'aventure arrivée à un certain Léonhard, et recueillie par les frères Grimm.

Ce Léonhard, qui était bègue, mais honnête, et

d'une pureté de mœurs telle que la médisance ellemême n'avait jamais pu rien trouver à reprendre dans sa conduite, s'était égaré un jour en visitant de longs souterrains, pareils à des catacombes. Il se trouva tout à coup transporté dans une riante campagne au milieu de laquelle une belle fille se jouait, à moitié enfoncée sous l'herbe. Elle l'invita à venir se reposer près d'elle.

Trop innocent pour y entendre malice, Léonhard, par simple politesse, s'empressa de lui obéir, et s'aperçut alors (la hauteur de l'herbe l'avait d'abord

dissimulée à ses yeux) que la jolie fille, ornée dans tout le haut de son corps de deux beaux bras à la peau soyeuse, et d'une poitrine éblouissante de blancheur, se terminait au-dessous des hanches, et tout à fait à son désavantage, par une queue écailleuse et serpentiforme. Il voulut se lever et fuir, mais cette même queue hii avait déjà enlacé les jambes.

La pauvre créature lui raconta alors son histoire, à laquelle il dut forcément prêter attention. Par la suite, il la répéta à tous ceux qui voulurent l'entendre, et d'autant plus longuement que, je l'ai dit, il était bègue.

Née princesse, issue d'un sang royal, entourée d'affections et d'hommages, elle se croyait à l'abri de la mauvaise fortune, lorsqu'un magicien pervers l'avait mise dans l'état où il la voyait; cet état ne devait cesser, elle ne devait reprendre sa forme première que lorsqu'un beau jeune garçon de vingt à vingt-deux ans tout au plus, et d'une innocence parfaite, lui aurait donné trois baisers.

Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.

Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il n'en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais, pris d'émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s'en fallut que les deux heures passassent avant qu'il se fût complètement expliqué sur la date de sa naissance.

Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu'elle voulait lui dire. La princesse, qui s'y connaissait, en toute confiance lui tendit sa joue.

Sans trop d'hésitation, il lui donna un premier baiser.

Alors, soit que l'idée de sa délivrance prochaine agit vivement sur ses nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula sous l'herbe avec des mouvements désordonnés. Efl'rayé, et les jambes libres cette fois, Léonhard s'enfuit loin d'elle ; mais elle le rappela d'une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promesses

(Vor, d'argent, do trésors qui devaient être le prix du service signalé qu'il pouvait lui rendre, qu'il revint sur ses pas et lui donna le second baiser.

L'efTet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents, les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa, bondit, s'élevant, s'abaissant tour à

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tour sur sa queue en spirale, en sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de Méhisine.

Léonhard s'était sauvé à toutes jambes. Toujours courant, il avait franchi la plaine, sauté par-dessus les ruisseaux et traversé les souterrains dans toute leur longueur. Dès qu'il se sentit à l'abri des atteintes de ce monstre furieux, il s'arrêta, respira, «'lancha la sueur qui lui coulait du front, puis, ti aïKpiillisé , reposé, mieux avisé, il se <lemanda

s'il n'avait pas pris pour un peu à la légère. Que lui importait, après tout, que la princesse-serpent fût sujette aux convulsions et criât à fendre les oreilles d'un sourd. Ne lui avait-elle pas promis de le rendre riche à jamais? Léonhard était intéressé. La besogne aux deux tiers faite, allait-il la laisser inachevée quand sa fortune en dépendait? D'ailleurs, après ce troisième baiser, ne devait-elle pas reprendre, par en bas comme par en haut, sa forme de jeune fille? Alors qu'avait-il à craindre?

Il retourna donc sur ses pas; mais à peine dans le souterrain, il entendit l'horloge de l'église voisine sonner douze coups. Il était midi: il entrait dans sa vingt-troisième année. Il n'était plus temps.

Les devineresses , les marrai/ies, les /ées, les femmes fortes, les femmes-serpents, ne sont pas les seules que nous aurions peut être pour mission de passer ici en revue. Nous pourrions citer les femmes-cygnes, qui planaient dans les brumes du matin, enveloppées d'un manteau d'édredon; et la femme de la forêt, en l'honneur de laquelle on brûlait tous les ans une quenouillée de chauvre pour se mettre à l'abri de ses maléfices; et les éternueuses dans T eau, auxquelles il fallait répondre trois fois : Dieu vous bénisse, pour sauver leur âme en peine; et les petites remiieuses de mousse, qui n'échappaient à leurs ennemis, la femme de la forêt et le chasseur sauvage, qu'en s' abritant derrière des arbres marqués de trois croix par un bûcheron bienveillant. Mais nous avons hâte d'en finir.

Cependant, puisque ce chasseur sauvage vient de se retrouver sur notre chemin, pouvons-nous tout à fait le passer sous silence?

C'est le sieur Hackelberg. Imprudemment, il avait demandé à Dieu d'échanger sa place en paradis contre le droit de chasser éternellement sur la terre. Pour le punir, Dieu Va exaucé; et depuis ce temps, à grand bruit de meutes, de cors et de fanfares, sans repos, sans relâche, il chasse; il chasse, il chasse toujours, aujourd'hui comme hier ; il chassera de-

main encore comme aujourd'hui; mais un même chevreuil qui lui échappe et lui échappera sans cesse et à tout jamais.

Quel est le plus à plaindre, ou de cet éternel chasseur, ou de cet éternel gibier?

Combien d'autres auraient droit, ainsi que lui, au moins à une mention!

Et les condamnés à toujours rester debout ; et les condamnés à danser toujours, autre sorte d'enchantés.

Croyez-vous maintenant mes matériaux complètement épuisés? Détrompez-vous. D'abord, j'aurais pu vous parler des animaux mythologiques; du bouc de Thor, qui, semblable au sanglier de la Valhalla, après avoir satisfait au rude appétit de son maître et de ses invités, jouissait du privilège de renaître dans toutes ses parties corporelles, pourvu toutefois qu'on eût grand soin de mettre les os à part.

J'aurais pu revenir avec plus de détails sur ce fameux Jormoungandour, le grand serpent de mer, encore existant de nos jours ; qui en pourrait douter? L'équipage d'un vaisseau anglais, passagers, état-major et matelots compris, n'a-t-il pas attesté, par un procès-verbal en règle, l'avoir rencontré récemment dans les mers du Nord ?

Et le Kraken, ce monstrueux cétacé qu'on pouvait facilement prendre pour une ile habitable, et sur lequel d'imprudents navigateurs, un beau matin, débarquèrent, s'amarrèrent, déployèrent leurs tentes, dirent même la messe, sans qu'il bougeât, et qui ne commença à donner signe de vie qu'à la levée des ancres.

Et les Grijfons, ces parfaits symboles de l'avarice, sans cesse occupés à tirer de la terre des amas d'or et de pierres précieuses, dont, au péril de leur vie, ils se constituaient les gardiens et les défenseurs, quoique cet or et ces joyaux ne leur fussent bons à rien. Et Sleipner, le cheval à huit jambes d'Odin; et le chien garni, etc., etc.

Passant à un autre ordre d'espèces zoologiques, j'aurais pu citer le Saumon, dont le méchant Loki revêtit la peau écailleuse pour échapper à la juste vengeance des dieux après la mort de Balder; et ce merveilleux Esturgeon du Rhin, dont nos légendaires français ont eux-mêmes fait leur profit. Arrêtons - nous un instant devant ce merveilleux poisson.

Pour sauver son honneur, une jeune châtelaine a résolu de détruire sa beauté, sacrifice le plus grand, le plus héroïque, le plus calamiteux qu'une femme puisse accomplir. Aussi, le moment d'agir venu, le courage lui manque-t-il. Mais si elle n'ose se faire laide, elle se fera infirme du moins. Elle pose son poignet sur le rebord de sa fenêtre donnant sur le Rhin, frappe d'un coup de hache sa main qui sursaute dans le fleuve, et l'intrépide innocente, de son moignon sanglant terrifie son infâme persécuteur. Ici apparait l'esturgeon. Cet esturgeon providentiel a vu tomber la main ; il l'a engloutie dans son estomac vorace, mais avec l'arricrepensée de la restituer sept ans après, intacte, à sa vraie propriétaire, et de témoigner par là de sa

vertu surhumaine. C'est ce qui eut lieu en eliet, les sept ans d'épreuve écoulés , à Rome, par-devant le pape et les cardinaux assemblés. On ne comprend pas tout d'abord comment des eaux du Rhin l'esturgeon a pu passer dans celles du Tibre, mais eu ces sortes d'histoires, il faut bien se garder de chercher à toujours comprendre.

La châtelaine et l'esturgeon ont fourni le sujet du fameux roman de la JManekine^ et, plus tard, un drame-mystère pour le théâtre français du moyen âge.

Avant de mettre enfin un terme à ces récits,

ne dirai-je pas un mot sur le Monde des Morts, qui, dans certaines nuits consacrées, fréquente les églises ou se réunit dans des repas silencieux? sur le Monde des Spectres, dont Jung-Stilling a recueilli les annales et tracé la législation?

Les spectres peuvent imiter les mouvements de l'homme, marcher, courir et même sauter, mais ils restent impuissants contre tout ohjet matériel; ils ne changeront de place ni une tai3le, ni une chaise, ni un fétu de paille. Tous leurs efforts réunis ne parviendraient pas à faire vaciller la flamme d'une bougie. Rassurons-nous donc sur le compte des spectres ; ils ne peuvent ni bouleverser notre mobilier, ni serrer d'une manière inquiétante le nœud de notre cravate.

Puis-je me taire complètement sur le Monde (les Ombres, plus terne, plus effacé encore que celui des spectres? Aussi n'en citerai-je que ce fait, conservé par une tradition hollandaise. Le maître sonneur de la ville d'Harlem, surpris au cabaret par sa femme, s'enfuit si vite devant elle que son ombre n'eut pas le temps de le suivre et resta empreinte sur la muraille, comme en ont témoigné alors, par attestation et signature, le bourgmestre, les échevins et les principaux notables de l'endroit.

Malgré ces témoignages respectables, peut-être pourrait-on mettre en doute l'authenticité de cet accident curieux, dont Hoffman, je crois, a tiré parti dans un de ses contes; mais avant Hoffman, avant le maître sonneur de la ville d'Harlem, le dieu Fô n'avait-il })as laissé son ombre dans je ne sais quelle ville de l'Indostan, en guise de carte de visite? Nous avons beau faire, rien de nouveau sous le soleil; et tous nos faits mythologiques ou anecdotiqucs

les plus merveilleux ont traversé l'Inde avant d'arriver jusqu'à nous.

Je pourj'ais aussi vous raconter mais tout dire

c'est dire trop. Marquons ici notre dernière halte. Adieu, lecteur, et que le ciel te conserve sain de corps et d'esprit.

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