FUREURS DE MÉDÉE
Où suis-je, malheureuse? où porté-je mes pas?
Qu'ai-je vu? qu'ai-je ouï? Je ne me connais pas.
Furieuse , je cours , et doute si je veille.
Quel bruit, quels chants d'hymen ont frappé mon oreille?
Corinthe retentit de cris et de concerts,
Ses autels sont parés , ses temples sont ouverts ;
Tout à l'envi prépare une odieuse pompe ,
Tout vante ma rivale, et l'ingrat qui me trompe.
Jason honteusement me chasse de son lit,
Jason , il est donc vrai , jusque-là me trahit !
Il m'ôte tout espoir! Épouse infortunée!
Que dis-je, épouse? Hélas! pour nous plus d'hyménée.
L'ingrat en rompt les nœuds. . . Dieux justes, dieux vengeurs,
De la foi conjugale augustes protecteurs ,
Garants de ses serments , témoins de ses parjures ,
Punissez son forfait et vengez nos injures!
Toi surtout, ô Soleil! j'implore ton secours!
Toi qui donnas naissance à Tauteur de mes jours,
Tu vois, du haut des deux, Taffront qu'on me destine!
Et Corinthe jouit de ta clarté divine !
Retourne sur tes pas, et dans Tobscurité
Plonge tout Tunivers privé de ta clarté ;
Ou plutôt donne-moi tes chevaux à conduire.
En poudre dans ces lieux je saurai tout réduire;
Je tomberai sur Tisthme avec ton char brûlant ;
J'abtmerai Ck)rinthe et son peuple insolent;
J'écraserai ses rois, et ma fureur barbare
Unira les deux mers que Corinthe sépare. .
Mais où vont mes transports! Est-ce donc dans les cioux
Que j'espère trouver du secours et des dieux !
Déités de Médée, affreuses Euménides,
Venez laver ma honte et me servir de guides ;
Annons-nous, de notre art déployons la noirceur;
Que toute pitié meure et s'éteigne en mon cœur.
Que de sang altéré , que de meurtres avide ,
A l'isthme il fasse voir ce qu'a vu la Colchide.
Que di&-je ! de bien loin surpassons ces forfaits ;
De ma tendre jeunesse ils furent les essais.
J'étais et faible et simple, et de plus innocente;
L'amour seul animait ma main encor tremblante.
La haine avec l'amour, le courroux , la douleur.
M'embrasent à présent d'une juste fureur.
Que n'enfantera point cette fureur barbare?
Le cnme nous unit, il faut qu'il nous sépare.