MES CONCITOYENS
Je réponds à l’appel des soixante mille électeurs qui m'ont spontanément honoré de leurs suffrages aux élections de la Seine. Je me présente à votre libre choix.
Dans la situation politique telle qu’elle est, on me demande toute ma pensée. La voici :
Deux républiques sont possibles.
L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera de gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l’Institut, l’École polytechnique et la Légion d’honneur, ajoutera à l’auguste devise : Liberté, Égalité, Fraternité, V’option sinistre : ou la Mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit qui est la fortune de tous, et le travail qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l’Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de la France la pa-
trie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux machines fatales qui ne vont pas l’une sans l’autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine ; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l’horrible dans le grand que nos pères ont vu, on nous montrera le monstrueux dans le petit.
L'autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres ; donnera à tous l’enseignement comme le soleil donne la lumière, gratuitement : ‘introduira la clémence dans'la loi pénale et la conciliation dans la loi civile; multiphera les chemins de fer, rehoisera mme -partie du territoire, en défrichera une autre, décuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu’il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, assurera en .conséquence la propriété eomme la représentation du travail accompli, et le travail comme l’élément de la propriété future; respectera l'héritage, qui n’est autre chose que la :main du père ‘tendue aux enfants à travers le :mur .du tombeau; combinera pacifiquement, pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l’industrie, de la science, de l’art.et de la pensée; poursuivra, sans-quitter terre pourtant, et sans sortir du pessible et du vrai, ka réalisation sereine .de ‘tous les grands rèves des sages; bâtira le:ponvoir sur la méme:base que:ila liberté, c’est-
à-dire sur le droit; subordonnera la force à l’intelligence, dissoudra l’émeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l’ordre la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations ; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde, sera, en un mot, le ma- Jestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.
De ces deux républiques, celle-ci s’appelle la civilisation, celle-là la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l’une et empêcher l’autre.