‹ La mythologieChapitre 5 sur 36 · ELVIRE · texte numérisé non relu

ELVIRE

Qu'est devenu le pauvre Sanche?... il n'a point paru dans la ville, NUNO.

Sanche aura su se mettre à couvert.

* Lors De VEGA, le meilleur Alcade est le roi.

Le comte d'Ahlefeld, traînant une ample simarre de satin noir doublée d’hermine, la tète et les épaules cachées par une large perruque magistrale, et la poitrine chargée de plusieurs étoiles et décorations, parmi lesquelles on distinguait les colliers des ordres royaux de l'Éléphant et de Dannebrog; revêtu, en un mot, du costume complet de grand chancelier de Danemark et de Norvége, se promenait d’un air soucieux dans l’appartement de la comtesse d’Ahlefeld, seule avec lui en ce moment.

« Allons, il est neuf heures, le tribunäl va entrer en séance; il ne faut pas le faire attendre, car il est néces saire que Parrèt soit rendu dans la nuit, afin qu’on

l’exécute demain matin au plus tard. Le haut syndic m'a assuré que le bourreau serait ici avant l’aube..…. Elphége! avez-vous ordonné qu’on apprêétât la barque qui doit me transporter à Munckholm?

— Monseigneur, elle vous attend depuis une demiheure au moins, répondit la comtesse en se soulevant sur son fauteuil.

— Et ma litière est-elle à la porte?

— Oui, monseigneur.

— Allons! Vous dites donc, Elphége, ajouta le comte en se frappant le front, qu’il existe une intrigue amoureuse entre Ordener Guldenlew et la fille de Schumacker?

— Très-amoureuse, je vous jure! répliqua la comtesse en souriant de colère et de dédain.

— Qui se füt imaginé cela? Pourtant, je vous assure que je m’en étais déjà douté.

— Et moi aussi, dit la comtesse. C’est un tour que ce maudit Levin nous a joué.

…— Vieux scélérat de Mecklenbourgeois! murmura le chancelier; va, je te recommanderai à Arensdorf.…. Si je pouvais le faire disgracier!... Eh! mais, écoutez donc, Elphége, voici un trait de lumière.

— Quoi donc?

— Vous savez que les individus que nous allons juger dans lé château de Munckholm sont au nombre de six : Schumacker, que je ne redouterai plus, j'espère, demain à pareille heure; ce montagnard colosse, notre faux Han d'Islande, qui a juré de soutenir le rôle jusqu’à la fin, dans l’espérance que Musdæmon, dont il a déjà reçu de fortes sommes d’argent, le fera évader.... Ce Musdœmon a des idées vraiment diaboliques!... Les quatre autres

HAN D'ISLANDF. ° 85

accusés sont les trois chefs des rebelles, et un quidam qui s’est trouvé, on ne sait comment, au milieu du rassemblement d’Apsyl-Corh, gt que les précautions prises par Musdœmon ont fait tomber dans nos mains, Musdæmon pense que cet homme est un espion de Levin de Knud. Et, en effet, en arrivant ici prisonnier, sa première parole a été pour demander le général ; et quand il a appris l'absence du Mecklenbourgeois, il a paru consterné. Du reste, il n’a voulu répondre à aucune des questions que lui a adressées Musdæmon.

— Mon cher seigneur, interrompit la comtesse, pour quoi ne l’avez-vous pas interrogé vous mème?

— En vérité, Elphège, comment l’aurais-je pu au milieu de tous les soins qui m’accablent depuis mon arrivée ! Je me suis reposé de cette affaire sur Musdæmon, qu’elle intéresse autant que moi. D'ailleurs, ma chère, cet homme n’est d’aucune importance par luimême : c’est quelque pauvre vagabond. Nous n’en pourrons tirer parti qu’en le présentant comme un agerit de Levin de Knud, et, comme il a été pris dans les rangs des rebelles, cela pourra prouver entre le Meckhlenbourgeois et Schumacker une connivence coupable, qui suffira pour provoquer, sinon la mise en accusation, da moins la disgrâce du maudit Levin. »

La comtesse parut méditer un moment.

« Vous avez raison, monseigneur..…., Mais cette fatale . passion du baron de Thorvick pour Éthel Schumacker..….. » ‘

Le chancelier se frotta le front de nouveau; puis tout à coup haussant les épaules :

« Écoutez, Elphége, nous ne sommes plus ni l’un ni l'autre jeunes et novices dans la vie, et pourtant nous

ne connaissons pas les hommes! QuandSchumacker aura été une seconde fois flétri par un jugement de haute trahison, quand il aura subi sur l’échafaud une condamnation infamante; quand sa fille, retombée au-dessous des derniers rangs de la société, sera souillée à jamais publiquement de tout l’opprobre de son père, pensezvous, Elphége, qu’alors Ordener Guldenlew se souvienne un seul instant de cette amourette d'enfance, que vous nommez passion, d'après les discours exaltés d’une jeune folle prisonnière ; et qu’il balance un seul jour entre la fille déshonorée d’un misérable criminel, et la fille illustre d’un glorieux chancelier? Il faut juger les hommes d’après soi, ma chère ; où avez-vous vu que le cœur humain fût ainsi fait?

— Je souhaite que vous ayez encore raison... Vous ne trouverez cependant pas inutile, n'est-il pas vrai, la demande que j'ai faite au syndic pour que la fille de Schumacker assiste au procès de son père, et soit placée dans la même tribune que moi. Je suis curieuse

* d'étudier cette créature.

— Tout ce qui peut nous éclairer sur cette affaire est précieux, dit le chancelier avec flegme..… Mais, ditesmoi, sait-on où cet Ordener est en ce moment ?

— Personne au monde ne le sait; c'est le digne élève de ce vieux Levin, un chevalier errant comme lui, Je crois qu’il visite en ce moment Ward-Hus.…..

.— Bien, bien, notre Ulrique le fixera. Allons, j'oublie que le tribunal m'attend... »

La comtesse arréta le grand chancelier.

« Encore un mot, monseigneur. Je vous en ai parlé hier, mais votre esprit était occupé, et je n’ai pu obtenir de réponse. Où est mon Frédéric?

— Frédéric! dit le comte avec une expression lugubre, et en portant la main sur son visage.

— Oui, répondez-moi, mon Frédéric! Son régiment est de retour à Drontheim sans lui. Jurez-moi que Fré déric n’était pas dans cette horrible gorge du Pilier-Noir, Pourquoi votre figure a-t-elle changé au nom de Frédéric? Je suis dans une mortelle inquiétude. »

Le chancelier reprit sa physionomie impassible,

« Elphége, tranquillisez-vous. Je vous jure qu'il n°était point dans le défilé du Pilier-Noir.... D'ailleurs, on a publié la liste des officiers tués ou blessés dans cette rencontre...

— Oui, dit la comtesse calmée, vous me rassurez, Deux officiers seulement ont été tués, le capitaine Lory et le jeune baron Randmer, qui a fait tant de folies avec mon pauvre Frédéric dans les bals de Copenhague ! Oh! j'ai lu et relu la liste, je vous assure. Mais, dites-moi, monseigneur, mon fils est donc resté à Walhstrom?.…

— Il y est resté, répondit le comte.

— Hé bien, cher ami, dit la mère avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendre tendre, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de faire revenir vite mon Frédéric de cet affreux pays... »

Le chancelier se dégagea péniblement de ses bras suppliants.

« Madame, dit-il, le tribunal m'attend. Adieu; ce que vous me demandez ne dépend pas de moi. »

Et il sortit brusquement.

La comtesse demeura sombre et pensive.

« Cela ne dépend pas de lui! se dit-elle; et il) lui suffrait d’un mot pour me rendre mon fils! Je l’ai toujours pensé, cet homme-là est vraiment méchant. »

XLTII

Est-ce ainsi qu’on traite un homme de ma charge ? est-ce ainsi qu'on perd le respect dû à la justice?

CArDERON, Louis Perez de Galice,

La tremblante Éthel, que les gardes ont séparée de son père à la sortie du donjon du Lion de Slesvig, a été conduite, à travers de ténébreux corridors, jusqu'alors inconnus d'elle, dans une sorte de cellule obscure, qu’on a refermée sur son entrée. Du côté de la cellule opposée à la porte est une grande ouverture grillée, à travers laquelle pénètre une lumiere de torches et de flambeaux, Devant cette ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée et vêtue de noir, qui lui fait signe de s'asseoir auprès d’elle, Elle obéit en silence et interdite. °

Ses yeux se portent au delà de l'ouverture grillée. Un tableau sombre et imposant est devant elle.

A l’extrémité d’une salle tendue de noir, et faiblement éclairée par des lampes de cuivre suspendues à la voûte,

s'élève un tribunal noir-arrondi en fer à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires, dont l’un, placé au centre sur un siége plus élevé, porte sur sa poitrine des chaînes de diamants et des plaques d’or qui étincellent. Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une ceinture blanche et un manteau d’hermine, insigne du haut syndic de la province. A droite du tribunal est une estrade couverte d’un dais, où siége un vieillard, revètu d’habits pontificaux ; à gauche, une table chargée de papiers, derrière laquelle se tient debout un homme de petite taille, coiffé d’une énorme perruque, ct enveloppé des plis d’unelongue robe noire.

On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, réfléchie par une forèt de piques, de mousquets et de pertuisanes, répand de vagues rayons sur les têtes tumultueuses d’une foule de spectateurs, pressés contre la grille de fer qui les sépare du tribunal,

Ethel observait ce spectacle, comme si elle eût assisté éveillée à un rêve; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix intime qui l’avertissait d’être attentive, parce qu’elle touchait à l’une des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations différentes en même temps : elle eût voulu savoir sur-lechamp en quoi elle était intéressée à la scène qu’elle contemplait, ou ne le savoir jamais. Depuis plusieurs jours, l’idée que son Ordener était perdu pour elle, lui avait inspiré le désir désespéré d'en finir d’une fois avec l'existence, et de pouvoir lire d’un coup d’œil tout le livre de sa destinée. C’est pourquoi, comprenant qu'elle entrait dans l’heure décisive de son sort, elle :

examina le tableau lugubre qui s'offrait à elle, moins avec répugnance qu'avec une sorte de joie impatiente et funèbre.

Elle vit le président se lever, en proclamant, au nom du roi, que l'audience de justice était ouverte.

Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du tribunal, lire, d’une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son père, mêlé aux mots de conspiration, de révolte des mines, de haute trahison, revenait fréquemment. Alors elle se rappela ce que la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de l’accusation dont son père était menacé; et elle frémit quand elle entendit l’homme à la robe noire terminer son discours par le mot de mort, fortement articulé.

Épouvantée, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un seutiment qu’elle ne s’expliquait pas lui inspirait de la crainte :

« Où sommes-nous? qu'est-ce que tout ceci? » demanda-t-elle timidement.

* Un geste de sa mystérieuse compagne l’invita au si- lence et à l'attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal,

Le vieillard vénéraBle, en habits épiscopaux, venait de se lever; et Éthel recueillit ces paroles, qu'il prononça distinctement :

« Au nom du Dieu tout-puissant et miséricordieux, moi, Pamphile-Éleuthère, évèque de la royale ville de Drontheim et de la royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui juge au nom du roi, notre seigneur après Dieu;

« Et je dis qu'ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce tribunal étaient des hommes et des

chrétiens, et qu’ils n'avaient point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle position où le ciel les a voulu mettre.

« Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et sa lumière à notre profonde cécité.

« C'est ainsi que moi, évêque de ce royal diocèse, je salue le respectable et judicieux tribunal. »

Après avoir parlé ainsi, l’évêque descendit de son trône pontifical, et alla s’asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis qu’un murmure d'approbation éclatait parmi le peuple.

Le président se leva, et dit d’une voix sèche :

« Hallebardiers, qu’on fasse silence! Seigneur évêque, le tribunal remercie Votre Révérence, au nom des prisonniers. Habitants du Drontheimhus, soyez attentifs à la haute justice du roi : le tribunal va juger sans appel. Archers, qu’on amène les accusés. »

Il se fit dans l’auditoire un silence d’attente et de terreur; seulement toutes les têtes s’agitèrent dans ombre, comme les sombres vagues d’une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s’apprète à gronder.

Bientôt Éthel entendit une rumeur sourde et un mouvement extraordinaire se prolonger au-dessous d’elle, dans les sinistres avenues de la salle; puis l’auditoire se rangea avec un frémissement d’impatience et de curiosité; des pas multipliés retentirent ; des hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes enchaînés et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans l’enceinte du tribunal. Éthel ne vit-que le premier de ces six prisonniers : c'était un vieillard à barbe blanche, vètu d'une simarre noire; c'était son père. °

Elle s’appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage confus, et il lui semblait que son cœur palpitait à son oreille, Elle dit d’une voix faible :

« O Dieu, secourez-moi ! »

La femme voilée se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui la réveillèrent de sa létharygie.

« Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de l'enfer. »

Mais l’inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le tribunal; et la pauvre Éthel, qui avait retrouvé quelque force, se résigna à l’imiter en silence.

Le président s'était levé, et avait dit d’une voix lente et solennelle :

« Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à examiner si vous êtes coupables de haute trahison, de conspiration, de révolte par les armes contre l'autorité du roi notre souverain seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences, car une accusation de lèse-majesté au premier chef pèse sur vos têtes. »

En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d’un des six accusés, d’un jeune homme qui tenait sa tête penchée sur sa poitrine, oomime pour dérober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs cheveux. Éthel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses membres : elle avait cru reconnaître... mais non, c'était une cruelle illusion; la salle était faiblement éclairée, et les hommes s’y mouvaient comme des ombres : à peine distinguait-on le grand Christ, d’ébène poli, placé au-dessus du fauteuil du président.

Cependant ce jeune homme paraissait enveloppé d’un manteau qui de loin paraissait vert, ses cheveux en désordre avaient des reflets châtains, et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits... Mais non, cela n’était pas, cela ne pouvait être! c’était une horrible illusion.

Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu l'évêque. Schumacker s’était placé à l’une des extrémités ; il était séparé du jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons d’infortune, qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre desquels on remarquait une espèce de géant. L’évêque siégeait à l’autre extrémité du banc.

Éthel vit le président se tourner vers son père.

« Vieillard, dit-il d’une voix sévère, dites-nous votre nom et qui vous êtes. »

Le vieillard souleva sa tête vénérable.

« Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président, on m’appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin, prince du Saint-Empire, chevalier de l’ordre royal de l’Éléphant, chevalier de l’ordre royal de Dannebrog, chevalier de la Toison d'Or d'Allemagne et de la Jarretière d'Angleterre, premier ministre, inspecteur général des universités, grand chancelier de Danemark et de... »

Le président l’intérrompit,

« Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.

— Hé bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m'appelle Jean Schumacker, j'ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre ancien bienfaiteur, chancelier d’Ahlefeld, » |

Le président parut interdit.

« Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l'exchancelier, et comme j'ai cru voir qu’il n’en était pas de mème à mon égard de votre côté, j’ai pris la liberté de rappeler à Votre Grâce que nous sommes de vieilles connaissances. |

— Schumacker, dit le président d’un ton où lon sentait l'accent de la colère concentrée, épargnez les moments du tribunal. »

Le vieux captif l’interrompit encore :

« Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c’était moi qui vous appelais simplement d’4klefeld, et vous qui me disiez seigneur comte,

— Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.

— Si ce jugement est déjà infamant pour quelqu'un, comte d’Ahlefeld, ce n’est pas pour moi, »

Le vieillard s’était levé à demi en prononcçant ces paroles avec force. Le président étendit la’ main vers lui,

« Asseyez-vous. N’insultez pas devant un tribunal, et aux juges qui vous ont condaînné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous que Sa Majesté a daigné vous accorder la vie; et bornez-vous ici à vous défendre, »

Schumacker ne répondit qu’en haussant les épaules.

« Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal touchant le crime capital dont vous êtes accusé? »

Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa question.

« Est-ce que c'est à moi que vous parlez? dit l’ex-

grand chancelier, Je croyais, noble comte d’Ahlefeld, que vous vous parliez à vous-même. De quel crime m'entretenez-vous? Est-ce que j'ai jamais donné le baiser d'Iscariote à un ami? Ai je emprisonné, condamné, deshonoré un bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? J'ignore, en vérité, seigheur chancelier actuel, pourquoi l’on m’amène ici, C’est sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s’il vous suffira d'une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d’une lettre de l’alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède‘. »

A peine acievait 1l cette raillerie amère, que l’homme placé devant la table à gauche du tribunal se leva.

« Seigneur président, dit-il après s'être incliné profondément, seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite à Jean Schumacker, s’il continue d’injurier ainsi Sa Grâce le président de ce respectable tri- ‘ bunal. » .

La voix calme de l’évêque s’éleva :

« Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un accusé...

— Vous avez raison, révérend évêque, s’écria le pré-

1. 11 y avait eu en effet de très-graves différends entre le Danemark et la Suède, parce que le comte d’Ahlefeld avait exigé, dans une négociation, qu’un traité entre les deux États donnât au roi de Danemark le titre de rex Gothorum, ce qui semblait attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province suédoise ; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la qualité de rex Gotorum, dénomination vague qui équivalait à l’ancien titre des souverains danois, roi des Gots.

C’est à cette À, cause, non d’une guerre, mais de longues et menuçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.

sident avec précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté possible à la défense. J'engage seulement l’accusé à modérer son langage, s’il comprend ses véritables intérêts. »

Schumacker secoua la tête et dit froidement :

« Il paraît que le comte d’Ahlefeld est plus sûr de son fait qu’en 14677.

— Taisez-vous, dit le président; » et s'adressant surle-champ au prisonnier voisin du vieillard, il Ini demanda quel était son nom.

C'était un montagnard d’une taille colossale, dont le front était entouré de bandages, qui se leva en disant :

« Je suis Han, de Klipstadur, en Islande, »

.Un frémissement d’épouvante erra quelque temps dans la foule, et Schumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine, jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres coaccusés se tenaient éloignés.

« Han d'Islande, demanda le président, quand le trouble fut dissipé, qu’avez-vous à dire au tribunal? »

De tous les spectateurs, Éthel n’avait pas été la moins frappée de la présence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être combattu, dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se retourna dans son cœur sous toutes ses formes lou- Joureuses. Aussi, entièrement absorbée par une foule d'émotions déchirantes, elle entendit à peine la réponse qu’adressait au président, dans un langage grossier et embarrassé, ce Han d'Islande, en qui elle voyait presque

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le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se déclarait le chef des bandes rebelles.

« Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par une instigation étrangère, que vous avez pris le commandement des insurgés? »

Le brigand répondit :

« Ce n’est pas de moi-même.

— Qui vous a provoqué à ce crime?

— Un homme qui s’appelait Hacket.

— Quel était ce Hacket?

— Un agent de Schumacker, qu’il nommait aussi comte de Griffenfeld. »

Le président s’adressa à Schumacker :

« Schumacker, connaissez-vous ce Hacket ?

— Vous m'avez prévenu, comte d’Ahlefeld, repartit le vieillard; j'allais vous adresser la même question.

— Jean Schumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre haine. Le tribunal appréciera votre système de défense. »

L’évêque prit la parole.

« Seigneur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l’homme de petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et d’accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?

— Non, Votre Révérence, répondit le secrétaire.

— Sait-on ce qu'il est devenu?

— On n’a pu le saisir : il a disparu. ».

On eût dit qu’en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait sa voix

« Je crois plutôt qu’il s’est évanoui, » dit Schumacker.

L’évêque continua :

« Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket ? À-t-on son signalement ? »

Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se leva; c'était un jeune mineur d’un visage äpre et fier.

« Il serait aisé de l'avoir, dit-il d’une voix forte, Ce misérable Hacket, l'agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d’une figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de lenfer..… Tenez, seigneur évèque, sa voix ressemhle beaucoup à celle de ce seigneur qui écrit là sur cette table, et que Votre Révérence appelle, je crois, secrétaire intime. Et même, si cette salle était moins sombre, et que le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le visage, j'assurerais presque qu'il y a dans ses traits quelque ressemblance avec ceux du traître Hacket.

— Notre frère dit vrai, s'écrièrent les deux prisonniers voisins du jeune mineur.

— Vraiment! » murmura Schumacker avec une expression de triomphe.

Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de crainte, soit de l’indignation qu’il ressentait d’être comparé à ce Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta d'élever la voix.

« Prisonniers, n’oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le tribunal vous interroge; et surtout n'outragez pas les ministres de la justice par d’indignes comparaisons.

— Cependant, seigneur président, dit l’évêque, ceci n’est qu'une question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points de ressemblance avec le secrétaire, cela pourrait être utile... »

Le président l’interrompit.

« Han d'Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket, dites-nous, pour satisfaire le révérend évêque, si cet homme ressemble en effet à notre trèshonoré secrétaire intime.

— Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.

— Vous voyez, seigneur évêque, » ajouta le président.

L’évèque prononca d’un signe de tête qu’il était satisfait; et le président, s'adressant à un autre accusé, prononça la formule usitée :

« Quel est votre nom?

— Wilfrid Kennybol, des montagnes de Kole,

— Étiez-vous parmi les insurgés?

— Oui, seigneur : la vérité vaut mieux que la vie. J'ai été pris dans les gorges maudites du Pilier-Noir. J'étais le chef des montagnards.

— Qui vous a poussé au crime de rébellion?

— Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela était tout simple, n'est-ce pas, Votre Courtoisie? Vous n’auriez qu’une hutte de boue et deux mauvaises peaux de renard, que vous ne seriez pas f4ché d’en être le maître. Le gouvernement n’a pas écouté leurs prières. Alors, seigneur, 1ls ont songé à se révolter et nous ont priés de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre frères qui récitent les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints. Voilà tout.

— Personne, dit le président, n’a-t-il éveillé, encouragé et dirigé votre insurrection ?

— C'était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de délivrer un comte prisonnier à Munckholhn, dont il se disait l’envoyé. Nous le lui avons promis, parce qu'une liberté de plus ne nous coûtait rien.

— Ce comte ne s’appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld ? |

— Justement, Votre Courtoisie.

— Vous ne l’avez jamais vu?

— Non, seigneur ; mais si c’est ce vieillard qui vous a dit tout à l'heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir...

— De quoi? interrompit le président.

— Qu'il a une fien belle barbe blanche, seigneur, presque aussi belle que celle du père du mari de ma sœur Maase, de la bourgade de Surb, lequel a vécu jusqu'à cent vingt ans. »

L'ombre répandue dans la salle empècha de voir si le président paraissait désappointé de la naïve réponse du montagnard. Il ordonna aux archers de déployer quelques bannières couleur de feu, déposées devant le tribunal, |

« Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez-vous ces bannières?

— Oui, Votre Courtoisie : elles nous ont été données par Hacket, au nom du comte Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux mineurs; car nous n’en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui vivons de la carabine et de la gibecière. Et moi, seigneur; tel que vous me voyez, attaché ici comme une méchante poule qu’on va rôtir, j’ai plus d’une fois, du fond de nos vallées, atteint de vieux aigles, lorsqu’au plus haut de leur vol ils ne semblaient que des alouettes ou des grives.

— Vous-entendez, seigneurs juges, observa le secrétaire intime ; l’accusé Schumacker a fait distribuer par Hacket des armes et des drapeaux aux rebelles!

— Kennybol, reprit le président, n’avez-vous plus rien à déclarer?

— Rien, Votre Courtoisie, sinon que je ne mérile pas la mort. Je n’ai fait que prêter assistance, en bon frère, aux mineurs, et j'ose affirmer à toutes Vos Courtoisies que le plomb de ma carabine, tout vieux chasseur que je suis, n’a jamais touché un daim du roi. » |

Le président, sans répondre à ce plaidoyer, interrogea les deux compagnons de Kennybol. C’étaient des chefs de mineurs. Le plus vieux, qui déclara se nommer Jonas, répéta, en d’autres termes, ce qu'avait avoué Kennybol. L'autre, qui était le jeune homme dont les yeux avaient saisi tant de ressemblance entre le secrétaire intime et le perfide Hacket, dit s'appeler Norbith, confessa fièrement sa part dans la révolte, mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker. Il avait, disait-il, prêté serment de se taire, et ne se souvenait plus que de ce serment. Le président eut beau l’interroger par toutes les menaces et par toutes les prières, l'obstiné jeune homme resta inflexible. D'ailleurs 1l assurait ne point s’être révolté pour Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et froid. Il ne niait point qu'il n’eût peut-être mérité la mort; mais il affirmait que l’on commettrait une injustice en le condamnant, parce qu’en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère, qui ne l'avait pas mérité.

Quand Norbith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma en peu de mots les charges iccablantes qui pesaient jusqu’à ce Moment sur les accusés, surtout sur Schumacker. II lut quelques-unes des devises séditieuses inscrites sur les bannières, et fit ressortir contre l’ex-grand chancelier l’unanimité des réponses de ses

complices, et jusqu’au silence de ce jeune Norbith, lié par un serment fanatique. « Il ne reste plus, ajoutat-il en terminant, qu'un accusé à interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret de l’autorité qui a si mal veillé à la tranquillité du Drontheimhus. Cette autorité a favorisé, sinon par sa connivence coupable, du moins par sa fatale négligence, l'explosion de la révolte qui va perdre tous ces malheureux, et rendre à l’échafaud ce Schumacker, que la clémence du roi en avait si généreusement sauvé. »

Ethel, qui de ses craintes pour Ordener était revenue, par une cruelle transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage sinistre, et un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, quand elle vit son père se lever, en disant d’une voix tranquille : « Chancelier d’Ahlefeld, j'adinire tout ceci. Avez-vous eu la prévoyance de faire mander le bourreau ? »

L’infortunée crut en ce moment qu'elle épuisait sa dernière douleur : elle se trompait.

Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe, il avait écarté les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le président lui avait adressées, il avait répondu d’une voix ferme et haute,

« Je m'appelle Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog. »

Un cri de surprise échappa au secrétaire :

« Le fils du vice-roil

— Le fils du vice-roil » répétèrent toutes les voix, comme si la salle eût eu en ce moment mille échos.

Le président avait reculé sur son siége ; les juges, jusqu’alors immobiles dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers les autres, ainsi que des

arbres qui seraient battus à la fois de vents opposés. L’agitation était plus grande encore dans l'auditoire : les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles de fer; la foule entière parlait comme d’une seule bouche ; et les gardes, oubliant de réclamer le silence, mélaient leurs paroles de surprise à la rumeur universelle.

Quelle âme assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie, pourrait concevoir ce qui se passa dans l'âme d’Éthel? Qui pourrait rendre ce mélange inouï de joie déchirante et de délicieuse douleur? cette attente inquiète, qui était à la fois de la crainte et de l’espérance, et n’en était cependant pas? Il était devant elle, sans qu’elle fût devant lui! c'était lui qu’elle voyait et qui ne la voyait pas! c'était son bien-aimé Ordener, son Ordener, qu’elle avait cru mort, qu’elle savait perdu pour elle, son ami qui l'avait trompée et qu’elle adorait comme d’une adoration nouvelle, Il était là; oui, il était là. Un vain songe ne l’abusait pas; oh! c’était bien lui, cet Ordener, hélas! qu’elle avait rêvé plus souvent encore qu’elle ne l'avait vu. Mais apparaissait-il dans cette enceinte solennelle comme un ange sauveur ou comme un fatal génie? Devaitelle espérer en lui ou trembler pour lui? Mille conjectures oppressaient à la fois sa pensée et l’étouffaient comme une flamme que trop d’aliment éteint; toutes les idées, toutes les sensations que nous venons d’indiquer parcoururent son esprit comme un éclair, au moment où le fils du vice-roi de Norvége prononça son nom. Elle fut la première à le reconnaître, et les autres ne l’avaient pas encore reconnu, qu’elle était évanouie.

Elle reprit bientôt ses sens, pour la seconde fois,

grâce aux soins de sa mystérieuse voisine. Pâle, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les larmes s’étaient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune homme, toujours debout et calme dans le tumalte général, un de ces regards qui embrassent tout un étre; et le trouble avait cessé dans le tribunal et le peuple, que le nom d'Ordener Guldenlew retentissait encore à son oreille, Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude qu’il portait son bras en écharpe, et que ses mains étaient chargées de fers; elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs endroits, que son sabre fidèle ne pendait plus à sa ceinture. Rien n’échappa à sa sollicitude ; car l’œil d’une amante ressemble à l’œil d’une mère. Elle environna de toute son âme celui qu’elle ne pouvait couvtir de tout son corps; et, il faut le dire à la honte et à la gloire de l'amour, dans cette salle qui renfermait son père et les persécuteurs de son père, Éthel ne vit plus qu’un seul homme.

Le silence s'était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de commencer l’interrogatoire du fils du vice-roi.

« Seigneur baron, dit-il d’une voix tremblante.….….

— Je ne m'appelle point ici seigneur baron, répondit Ordener d’une voix ferme, je m'appelle Ordener Guldenlew, comme celui qui a été comte de Griffenfeld s’appelle Jean Schumacker. >»

Le président resta un moment comme interdit.

« Hé bien donc! reprit-il, Ordener Guldenlew, c’est sans doute par un hasard malheureux que vous étes amené devant nous. Les rebelles vous auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c’est ainsi, sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs. »

Le secrétaire se leva :

« Nobles juges, le nom seul du fils du vice-roi de Norvége est un plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut être un rebelle. Notre illustre président a parfaitement expliqué sa fâcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du noble prisonnier est de n'avoir pas dit plus tôt son nom. Nous demandons qu’il soit mis sur-le-champ en liberté, abandonnant toute accusation à son égard, et regrettant qu’il se soit assis sur le banc souillé par le criminel Schumacker et ses complices.

— Que faites-vous donc? s’écria Ordener.

— Le secrétaire intime, dit le président, se désiste de toute poursuite à votre égard. .

— Il a tort, répliqua Ordener, d’une voix haute et sonore; je dois ici être seul accusé, seul jugé, et seul condamné. » Il s'arrêta un moment, et ajouta d’un accent moins ferme : « Car je suis seul coupable,

— Seul coupable! s’écria le président.

— Seul coupable! » répéta le secrétaire intime.

Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l’auditoire. La malheureuse Éthel frémit ; elle ne songeait pas que cette déclaration de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de son Ordener.

« Hallebardiers, qu’on fasse silence ! dit le président, profitant peut-être du moment de rumeur pour rallier ses idées et reprendre sa présence d'esprit... Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous. »

Le jeune homme resta instant réveur, puis soupira avec effort, puis prononça ces paroles d’un ton calme et résigné :

« Oui, je sais qu’une mort infâme m'attend; je sais que la vie pourrait m'être belle et glorieuse. Mais Dieu ra au fond de mon cœur! à la vérité, Dieu seul! Je vais accomplir le premier devoir de mon existence ; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-être; mais je sèns que je mourrai sans remords et sans repentir. Né vous .étonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans l’âme et dans la destinée humaine des mystères que vous ne pouvez pénétrer et qui ne sont jugés qu’au ciel. Écoutez- moi donc, et agissez envers moi selon vos consciences, quand vous aurez absous ces infortunés, et surtout ce déplorable Schumacker, qui a déjà, dans sa captivité, expié bien plus de crimes qu'un homme n'en peut commettre. Oui, je suis coupable, nobles juges, et seul coupable, Schumacker est innocent : ces autres malheureux ne sont qu'égarés. L'auteur de la rébellion des mineurs, c’est moi.

— Vous! s’écrièrent à la fois, et avec une expressiun étrange, le président et le secrétaire intime.

— Moil et ne m’interrompez plus, seigneur. Je suis pressé de terminer, car en m’accusant je justifie ces infortunés. C’est moi qui ai soulevé les mineurs au nom de Schumacker; c’est moi qui ai fait distribuer aux rebelles des bannières; qui leur ai envoyé, au nom du prisonnier de Munckholm, de l’or et des armes, Hacket était mon agent. » -

A ce nom de Hacket, le secrétaire intime fit un geste de stupeur, Ordener continua :

« J'épargne vos moments, seigneurs, J’ai été pris dans les rangs des mineurs, que j'avais poussés à la révolte, J'ai seul tout fait. Maintenant, jugez : si j'ai prouvé mon crime, j'ai prouvé également l'innocence de Schumacker

et celle des pauvres misérables que vous croyez ses complices. »

Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levés au ciel. Ethel, presque inanimée, respirait à peine; il lui semblait seulement qu’Ordener, tout en justifiant son père, prononçait bien amèrement son nom. Les discoürs du jeune homme l’étonnaient et l'épouvantaient, sans qu’elle pût les comprendre, Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait clairement que le malheur.

Un sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût dit qu’il ne pouvait croire à ce qu'il entendait de ses oreilles. Il adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi :

« Si vous êtes en effet l’unique auteur de cette révolte, dans quel but l’avez-vous excitée ?

— Je ne puis le dire. »

Un frisson saisit Éthel , lorsqu'elle entendit le président répliquer d’une voix presque irritée :

« N’aviez-vous point une intrigue avec la fille de Schumacker? » |

Mais Ordener, enchaîné, avait fait un pas vers le tribunal, et s’était écrié,-avec l'accent de l’indignation :

« Chancelier d’Ahlefeld, contentez-vous de ma vie que je vous livre; respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la déshonorer une seconde fois. »

La pauvre Éthel, qui avait senti son sang remonter à son visage, ne comprit pas ce que signifiaient ces mots, une seconde fois, sur lesquels son défenseur appuyait avec énergie; mais à la colère qui se peignait sur les traits du président, on eût dit qu'il les comprenait.

« Ordener Guldenlew, n'oubliez pas vous-même le respect que vous devez à la justice du roi et à ses supré-

mes officiers. Je vous réprimande au nom du tribunal. À présent, je vous somme de nouveau de me déclarer dans quel but vous avez commis le crime dont vous vous accusez.

— Je vous répète que je ne puis vous le dire.

— N’était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker? »

Ordener garda le silence.

« Ne soyez pas muet, accusé Ordener, dit le président; il est prouvé que vous entretenez des intelligences avec Schumacker, et l’aveu de votre culpabilité accuse, plus qu’il ne justifie, le prisonnier de Munckholm. Vous alliez souvent à Munckholm, et certes vous attachiez à ces visites plus qu’un intérêt de curiosité ordinaire. Témoin cette boucle de diamants. »

Le président prit sur le bureau , et montra à Ordener une boucle de brillants qui y était déposée.

« La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu ?

— Oui. Par quel hasard... ?

— Hé bien! Un des rebelles l’a remise, avant d’expirer, à notre secrétaire intime, en déclarant qu'il l'avait reçue de vous en payement, pour vous avoir transporté du port de Drontheim à la forteresse de Munckhoilm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un pareil salaire donné à un simple matelot n’annonce-t-1l pas quelle importance l’accusé Ordener Guldenlew attachait à parvenir jusqu’à cette prison, qui est celle de Schumacker?

— Ah! s’écria l’accusé Kennybol, ce que dit Sa Courtoisie est vrai, je reconnais la boucle ; c’est l’histoire de notre pauvre frère Guldon Stayper.

— Silence, dit le président, laissez répondre Ordener Guldenlew.

— Je ne cacherai pas, repartit celui-ci, que je désirais voir Schumacker. Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut enirer avec des diamants dans le fort; le matelot qui m'avait amené s'était plaint, dans la traversée, de sa misère; je lui ai jeté cette boucle, que je ne pouvais garder sur moi...

— Pardon, Votre Courtoisie, interrompit le secrétaire intime, le règlement excepte de cette mesure le fils du vice-roi. Vous pouviez donc...

— Je ne voulais pas me nommer.

— Pourquoi? demanda le président.

— C'est ce que je ne puis dire.

— Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de votre complot était de les délivrer. »

Schumacker, qui, jusqu'alors, n'avait donné d'autre signe d'attention que de dédaigneux mouvements d’épaules, se leva :

« Me délivrer! Le but de cette infernale trame était de me compromettre et de me perdre, comme il l'est encore. Croyez-vous qu’Ordener Guldenlew eût avoué sa participation au crime, s’il n’eût été pris parmi les révoltés? Oh ! je vois qu’il a hérité de la haine de son père pour moi. Et quant aux intelligences qu’on lui suppose avec moi et ma fille, qu'il sache, cet exécré Guldenlew, que ma fille a hérité aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des d’Ahiefeld! »

Ordener soupira profondément, tandis qu’Éthel désavouait tout bas son père, et que celui-ci retombait sur son banc, palpitant encore de colère.

« Le tribunal jugera, » dit le président.

Ordener, qui, aux paroles de Schumacker, avait baissé les yeux en silence, parut se réveiller :

« Oh! nobles juges, écoutez, Vous allez descendre dans vos consciences : n’oubliez pas qu’Ordener Guldenlew est coupable seul ; Schumacker est innocent. Ces autres Infortunés ont été trompés par Hacket, qui était mon agent. J'ai fait tout le reste, »

Kepnybol l’interrompit :

« Sa Courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c’est elle qui s’est -chargée de”’nous amener le fameux Han d'islande, dont je souhaite que le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c’est ce jeune seigneur qui a osé l’aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui proposer d’être notre chef. Il m’a confié le secret de son entreprise au hameau de Surb, chez mon frère Braal, Et, pour le reste encore, le jeune seigneur dit vrai : nous avons été abusés par ce Hacket maudit; d'où il suit que nous ne méritons pas la mort.

— Seigneur secrétaire intime, dit le président , les débats sont clos. Quelles sont vos conclusions ? »

Le secrétaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un moment des yeux les yeux du président. Enfin, il fit entendre ces paroles d’une voix sourde et lugubre : |

« Seigneur président, respectables juges! l'accusation demeure victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de son glorieux nom, n’a réussi qu’à prouver sa culpabilité sans démontrer l'innocence de l’ex-chancelier Schumacker, et de ses complices Han d'Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith. Je demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés conpables du crime de haute trahison et de lèse-majesté, au premier chef. »

Un murmure vague s’éleva de-la foule. Le président allait proclamer la formule de clôture, quand l’évèque réclama un moment d’attention.

« Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse entendre la dernière. Je souhaiterais qu'elle eût un meilleur organe; car je suis vieux et faible, et je n’ai plus en moi d’autre force que celle qui me vient de Dieu. Je m'étonne des sévères requêtes du secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe à l’insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener Guldenlew déclare avoir abusé du nom de Schumacker, et, de plus, être l’unique auteur de cette condamnable sédition, toutes les présomptions qui pesaient sur Schumacker s’évanouissent : vous devez donc l’absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres accusés, qui n'ont été qu’égarés, comme la brebis du bon pasteur ; et même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand devant le Seigneur, de confesser son crime. Sorgez, seigneurs juges, qu’il est encore dans l’Age où l’homme peut faillir, et même tomber, sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l’existence qui pèse déjà presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos jugements sa jeunesse et son inexpérience, et ne lui retirez pas si tôt cette vie que le Seigneur vient à peine de lui donner. »

Le vieillard se tut, et se placa près d’Ordener, qui souriait; tandis qu’à l'invitation du président, les juges se levaient du tribunal , et passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs délibérations.

Pendant que quelques hommes décidaient de six desünées dans ce terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur sa poitrine, paraissait endormi dans une rèverie profonde; le géant promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillements convulsifs. Entre lui et le vénérable évêque, qui lisait les psaumes de la pénitence, se tenait Ordener, les bras croisés et les yeux levés au ciel.

Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait impétueusement éclaté à la sortie des juges. C'était le fameux captif de Munckholm, c'était le redoutable démon d'Islande, c'était surtout le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les pensées, toutes les paroles, tous les regards. La rumeur, mêlée de plaintes, de rires et de cris confus, qui s’échappait de l’auditoire, s’abaissait et s'élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent.

Ainsi se passèrent plusieurs heures d’attente, si longues que chacun s’étonnait qu'elles fussent contenues dans la mème nuit, De temps en temps on jetait un regard vers la porte de la chambre des délibérations; mais on n’y voyait rien, que les deux soldats qui se promenaient avec leurs pertuisanes étincelantes devant le seuil fatal, comme deux fantômes muets.

Enfin, les torches et les lampes commençaient à palir, et quelques rayons blancs de l’aube traversaient les vitraux étroits de la salle, quand la porte redoutable s’ouvrit. Un silence profond remplaça sur-le-champ, comme

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par magie, tout le tumulte du peuple, et l'on n’entendit plus que le bruit des respirations pressées et le mouvement vague et sourd de la foule en suspens.

Les juges, sortant à pas lents de la chambre des délibéralions prirent place au tribunal, le président à leur tête.

Le secrétaire intime, qui avait paru absorbé dans ses réflexions pendant leur absence, s’inclina :

« Seigneur président, quel est l’arrèt que le tribunal, jugeant sans appel, a rendu au nom duroi? Nous sommes prêts à l'entendre avec un respect religieux. » *

Le juge placé à droite du président se leva, tenantun parchemin dans ses mains :

« Sa Grâce, notre glorieux président, fatigué par la longueur de cette audience, daigne nous charger, nous, haut syndic du Drontheimhus, président naturel de ce tribunal respectable, de lire à sa place la sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable et pénible, rappelant -à l'auditoire de se taire devant l'infaillible justice du roi. »

Alors la voix du haut syndic prit une inflexion solennelle et grave, et tous les cœurs palpitèrent :

e Au nom de notre vénéré maitre et légitime seigneur Christiern, roil voici l’arrét que nous, juges du haut tribunal du Drontheimhus, nous rendons dans nos consciences, touchant Jean Schumacker, prisonnier d’État ; Wilfrid Kennybol, habitant des montagnes de Kole; Jonas, mineur royal; Norbith, mineur royal; Han, de Klipstadur, en Islande, et Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog; tous accusés des crimes de haute trahison et de lèse-majesté au premier chef; Han d'Islande étant de plus prévenu des crimes d’assassinat, d'incendie et de brigandage.

« 1°.Jean Schuinacker n’est point coupable;

« 2° Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith sont coupables; mais le tribunal les excuse, parce qu’ils ont été égarés ;

« 3° Han d'Islande est coupable de tous les crimes qu’on lui impute;

« L° Ordener Guldenlew est coupable de haute trahi= son et de lèse-majesté au premier chef. » °

Le juge s’arrèta un moment comme pour prendre haleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d’une joie céleste.

« Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous absout et vous renvoie dans votre prison.

« Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal réduit la peine que vous avez encourue à une détention perpétuelle et à l’amende de mille écus royaux chacun,

« Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez ce soir conduitsur la place d’armes de Munckholm, et pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive.

« Ordener Guldenlew, traître, après avoir été dégradé de vos titres devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au même lieu, avec un flambeau à la main, pour y avoir la tête tranchée, le corps brûlé, et pour que vos cendres soient jetées au vent et votre tête exposée sur la claie.

e Retirez-vous tous. Tel est l'arrêt rendu par la justice du roi, » |

À peine le haut syndic avait-il achevé cette funèbre lecture, qu’on entendit dans la salle un cri. Ce cri glaça les assistants plus même que l’effrayant appareil de la sentence de mort; ce cri fit pälir un moment le front serein et radieux d'Ordener condamné.

C'était le malheur qui les rendait égaux.

Cuarres None.

C’en est donc fait : tout va s’accomplir, ou plutôt tout est déjà accompli. Il a sauvé le père de celle quil aimait, il l’a sauvée elle-même, en lui conservant l'appui paternel. La noble conspiration du jeune homme pour la vie de Schumacker a réussi : maintenant le reste n’est rien; il n’a plus qu'à mourir.

Que ceux qui l'ont cru coupable ou insensé le jugent maintenant, ce généreux Ordener, comme il se juge luimème dans son âme avec un saint ravissement. Car ce fut toujours sa pensée, en entrant dans les rangs des rebelles, que, s’il ne pouvait empêcher l'exécution du crime de Schumacker, il pourrait du moins en empècher le châtiment, en l’appelant sur sa propre tête.

Hélas! s’était-il dit, sans doute Schumacker est coupable; mais aigri par sa captivité et son malheur, son crime est pardonnable. Il ne veut que sa délivrance; il

la tente, mème par la rébellion. D'ailleurs que deviendra mon Ethel si on lui enlève son père? si elle le perd par l’échafaud, si un nouvel opprobre vient flétrir sa vie, que deviendra-t-elle, sans soutien, sans secours, seule dans son cachot, ou errante dans un monde d’ennemis? Cette pensée l’avait déterminé à son sacrifice; et il s’y était préparé avec joie : car le plus grand bonheur d’un être qui aime est d’immoler son existence, je ne dis pas à l’existence, mais à un sourire, à une larme de l’ètre aimé.

Il a donc été pris parmi les rebelles, il a été trainé devant les juges qui devaient condamner Schumacker, il a commis son généreux mensonge, il a été condamné, il va mourir d’une mort cruelle, d’un supplice ignominieux, il va laisser une mémoire souillée; mais que lui importe au noble jeune homme? il a sauvé le père de son Ethel.

Il est maintenant assis sur ses chaînes dans un cachot humide, où la lumière et l’air ne pénètrent qu’à peine par de sombres soupiraux; près de lui est la nourriture du reste de son existence, un pain noir, une cruche pleine d’eau. Un collier de fer pèse sur son cou, des bracelets, des carcans de fer pressent ses mains et ses pieds. Chaque heure qui s'écoule lui emporte plus de vie qu’une année n’en enlèvé aux autres mortels. I] rève délicieusement.

« Peut-être mon souvenir ne périra-t-il pas avec moi, du moins dans un des cœurs qui battent parmi les hommes? peut-être daignera-t-elle me donner une larme pour mon sang? peut-être consacrera-t-elle quelquefois un regret à celui qui lui a dévoué sa vie? peut-être, dans ses rêveries virginales, aura-t-elle parfois présente

la confuse image de son ami? Qui sait d’ailleurs ce qui est derrière la morl? Qui sait si les âmes délivrées de leur prison matérielle ne peuvent pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu’elles aiment, commercer mystérieusement avec ces douces compagnes encore captives, ‘et leur apporter en secret quelque vertu des anges et quelque joie du ciel?... »

Toutefois des idées amères se mélaient à ces consolantes méditations. La haine que Schumacker lui avait témoignée au moment mème de son sacrifice, oppressait son cœur. Le cri déchirant qu’il avait entendu en même temps que son arrêt de mort, l’avait ébranlé profondément : car, seul dans l’auditoire, il avait reconnu cette voix, et compris cette douleur. Et puis, ne la reverrat-il donc plus, son ÉtHel? ses derniers moments se passeront-ils dans la prison même qui la renferme, sans qu'il puisse encore une fois toucher la douce main, entendre la douce voix de celle pour qui il va mourir?

Il abandonnait ainsi son âme à cette vague et triste rêverie, qui est à la pensée ce que le sommeil est à la vie, quand le cri rauque des vieux verrous rouillés heurta rudement son oreille, déjà en quelque sorte attentive aux concerts de l’autre sphère où il allait s'envoler. … C'était la lourde porte de fer de son cachot, qui s’ouvrait en grondant sur ses gonds. Le jeune condamné se leva tranquille et presque joyeux, car il pensa que c’était le bourreau qui venait le chercher, et il avait déjà dépouillé l'existence comme le manteau qu’il foulait à ses pieds.

Il fut trompé dans son attente : une figure blanche et svelte venait d’apparaître au seuil de son cachot, pareille à une vision lumineuse. Ordener douta de ses yeux, et

se demanda s’il n’était pas déjà dans le ciel. C'était elle, c'était son Éthel.

La jeune fille était tombée dans ses bras enchaînés ; elle couvrait les mains d’Ordener de larmes, qu’essuyaient les longues tresses noires de ses cheveux épars; baïisant les fers du condamné, elle meurtrissait ses lèvres pures sur les infâmes carcans : elle ne parlait pas, mais tout son cœur semblait prêt à s'échapper dans la première parole qui passerait à travers ses sanglots. | . Lui, il éprouvait la joie la plus céleste qu’il eût éprouvée depuis sa naissance. Il serrait doucement son Ethel sur sa poitrine, et les forces réunies de la terre et de l’enfer n’eussent pu en ce moment dénouer les deux bras dont il l'environnait. Le sentiment de sa mort prochaine mélait quelque chose de solennel à son ravissement, et il s’emparait de son Éthel comme s’il en eût déjà pris possession pour l'éternité.

Ilne demanda pas à cet ange comment elle avait pu pénétrer jusqu’à lui. Elle était là, pouvait-il penser à autre chose? D'ailleurs il ne s’en étonnait pas. Il ne se demandait pas comment cette jeune fille proscrite, faible, isolée, avait pu, malgré les triples portes de fer, et les triples rangs de soldats, ouvrir sa propre prison et celle de son amant; cela lui semblait simple; i! portait en lui la conscience intime de ce que peut l’amour.

À quoi bon se parler avec la voix quand on se peut parler avec l’âme? Pourquoi ne pas laisser les corps écouter en silence le langage mystérieux des intelligences ? Tous deux se taisaient, parce qu’il y a des émutions qu’on ne saurait exprimer qu’en se taisant.

Cependant la jeune fille souleva enfin sa tête appuyée sur le cœur tumultueux du jeune homme.

« Ordener, dit-elle, je viens te sauver; » et elle prononça cette parole d'espérance avec une angoisse douloureuse.

Ordener secoua la tète en souriant,

« Me sauver, Éthel! tu t'abuses; la fuite est impossible.

— Hélas! je le saïs trop. Ce château est peuplé de soldats, et chacune des portes qu'il faut traverser pour arriver ici, sont gardées par des archers et des geôliers qui ne dorment pas. » Elle ajouta avec effort : « Mais je t'apporte un autre moyen de salnt.

— Va, ton espérance est vaine. Ne te berce pas de chimères, Éthel ; dans quelques heures un coup de hache les dissiperait trop cruellement. …

— Oh! n’achève pas! Ordener! tu ne mourras pas. Oh! dérobe-moi cette affreuse pensée, ou plutôt, oui, présente-la-moi dans toute son horreur, pour me donner la force d'accomplir ton salut et mon sacrifice, »

Il y avait dans l’accent de la jeune fille une expression indéfinissable, Ordener la regarda doucement :

« Ton saçrifice ! que veux-tu dire? »

Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d’une voix inarticulée :

« O Dieul... »

Cet abattement fut de courte durée; elle se releva : ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l’enfer au ciel.

« Écoutez, mon Ordener, votre échafaud ne s’élèvera pas. Pour que vous viviez, il suffit que vous promettiez d’épouser Ulrique d’Ahlefeld..

— Uirique d'Abhlefeld! ce nom dans ta bouche, mon Éthel !

— Ne m'interrompez pas, poursuivit-elle avec le calme d’une martyre qui subit sa dernière torture; je viens ici envoyée par la comtesse d’'Ahlefeld. On vous promet d'obtenir votre grâce du roi, si l’on obtient en échange votre main pour la fille du grand chancelier. Je viens ici vous demander le serment d’épouser Ulrique, et de vivre pour elle. On m’a choisie pour messagère, parce qu'on a pensé que ma voix aurait quelque puissance sur vous.

— Éthel, dit le condamné d'une voix glacée, adieu; en sortant de ce cachot, dites qu’on fasse venir le bourreau. »

Elle se leva, resta un moment devant lui debout, päle et tremblante ; puis ses genoux fléchirent, elle tomba à genoux sur la pierre en joignant les mains.

« Que lui ai-je fait? » murmura-t-elle d’une voix éteinte, |

Ordener, muet, fixait son regard sur la pierre,

« Seigneur, dit-elle, se traînant à genoux jusqu’à lui, vous ne me répondez pas? Vous ne voulez donc plus me parler? 11 ne me reste plus qu'à mourir. »

Une larme roula dans les yeux du jeune homme.

« Éthel, vous ne m’aimez plus.

— O Dieu! s’écria la pauvre jeune fille, serrant dans ses bras les genoux du prisonnier, je ne l’aime plus! Tu dis que je ne t'aime plus, mon Ordener. Est-il bien vrai que tu as pu dire cela?

— Vous ne m’aimez plus, puisque vous me méprisez, »

Il se repentit à l’instant même d’avoir prononcé cette parole cruelle : car l’accent d’Éthel fut déchirant, quand elle jeta ses bras adorés autour de son cou, en criant d'une voix étouffée par les larmes :

« Pardonne-moi, mon bien-aimé Ordener, pardonnemoi comme je te pardonne. Moi! te mépriser, grand Dieu! n’es-tu pas mon bien, mon orgueil, mon idol4trie?... Dis-moi, est-ce qu’il y avait dans mes paroles autre chose qu’un profond amour, qu’une brülante admiration pour toi? Hélas! ton langage sévère m'a fait bien du mal, quand je venais pour te sauver, mon Ordener adoré, en immolant tout mon être au tien,

— Hé bien, répondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs d’Éthel avec des baisers, n’était-ce pas me montrer peu d'estime que de me proposer de racheter ma vie par l'abandon de mon Éthel, par un lâche oubli de mes serments, par le sacrilice de mon amour?» Il ajouta, l’œil fixé sur Ethel : e De mon amour, pour lequel je verse aujourd'hui tout mon sang, »

Un long gémissement précéda la réponse d’Éthel.

« Écoute-moi encore, mon Ordener, ne m’accuse pas si vite, J’ai peut-être plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire à une pauvre femme... Du haut de notre donjon, on voit construire, dans la place d'Armes, l’échafaud qui t'est destiné. O Ordener, tu ne connais pas cette affreuse douleur de voir lentement se préparer la mort de celui qui porte avec lui notre vie! La comtesse d’Ahlefeld, près de laquelle j'étais quand j'ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venue me trouver au donjon, où j'étais rentrée avec mon père. Elle m’a demandé si je voulais te sauver, elle m'a offert cet odieux moyen; mon Ordener, il fallait détruire ma pauvre destinée, renoncer à toi, te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de la délaissée. Éthel, ou te livrer au supplice ; on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort : je n'ai pas balancé. »

Il baisa avec respect la main de cet ange.

« Je ne balance pas non plus, Éthel. Tu ne serais pas venue m'offrir la vie avec la main d’Ulrique d’Ahlefeld, si tu avais su comment il se fait que je meurs.

— Quæ? Quel mystère. ?

— Permets-moi d’avoir un secret pour toi, mon Éthel bien-aimée. Je veux mourir sans que tu saches si tu me dois de la reconnaissance ou de la haine pour ma mort.

— Tu veux mourir! Tu veux donc mourir! O Dieu! et cela est vrai! et l’échafaud se dresse en ce moment, et aucune puissance humaine ne peut délivrer mon Ordener qu’on va tuer! Dis-moi, jette un regard sur ton esclave, sur ta compagne, et promets-moi, bien-aimé Ordener, de trentendre sans colère. Es-tu bien sr, réponds à ton Éthel comme à Dieu, que tu ne pourrais mener une vie heureuse auprès de cette femme, de cette Ulrique d’Ahlefeld? .. en es-tu bien sûr, Ordener? elle est peut-être, sans doute même, belle, douce, vertueuse; elle vaut mieux que celle pour qui tu péris..….. Ne détourne pas la tête, cher ami, mon Ordener. Tu es si noble et si jeune pour monter sur un échafaud! Hé bien! tu irais vivre avec elle dans quelque brillante ville où tu ne penserais plus à ce funeste donjon ; tu laisserais couler paisiblement tes jours sans t’informer de moi; j'y consens, tu me chasserais de ton cœur, même de ton souvenir, Ordener. Mais vis, laisse-moi ici seule, c’est à moi de mourir. Et, croïis-moi, quand je te saurai dans les bras d’une autre, tu n’auras pas besoin de t’inquiéter de moi; je ne souffrirai pas longtemps. »

Elle s'arrêta : sa voix se perdait dans les larmes, Cependant on lisait dans son regard désolé le désir douloureux de remporter la victoire fatale dont elle devait mourir.

Ordener lui dit :

« Éthel, ne me parle plus de cela, Qu'il ne sorte en ce moment de nos bouches d’autres noms que le tien et le mien.

-— Ainsi, reprit-elle, hélas! hélas! tu veux donc mourir ?

— Ille faut. J'irai avec joie à l’échafaud pour toi : j'irais avec horreur à l’autel pour toute aûtre femme. Ne m’en parle plus : tu m’affliges et tu m'offenses. »

Elle pleurait en murmurant toujours : « I] va mourir, . ô Dieu! et d’une mort infâmel »

Le condamné répondit avec un sourire :

e Crois-moi, Éthel, il ya moins de déshonneur dans ma mort, que dans la vie telle que tu me la proposes. »

En ce moment, son regard, se détachant de son Éthel éplorée, aperçut un vieillard vêtu d’habits ecclésiastiques, qui se tenait debout dans l’ombre, sous la voûte basse de la porte :

« Que voulez-vous? dit-il brusquement.

— Seigneur, je suis venu avec l’enveyée de la comtesse d’Ahlefeld. Vous ne m'avez point aperçu, et j’attendais en silence que vos yeux tombassent sur moi. »

En effet, Ordener n’avait vu que son Éthel, et celle-ci, voyant Ordener, avait oublié son compagnon.

« Je suis, continua le vieillard, le ministre chargé. …

— J'entends, dit le jeune homme, Je suis prêt. »

Le ministre s’avança vers lui.

« Dieu est prèt aussi à vous recevoir, mon fils.

— Seigneur ministre, reprit Ordener, votre visage ne m'est pas inconnu. Je vous ai vu quelque part. »

Le ministre s’inclina.

« Je vous reconnais aussi, mon fils. C'était dans la

tour de Vygla. Nous avons tous deux montré ce jour-là combien les paroles humaines ont peu de certitude. Vous m'avez promis la grâce de douze malheureux condamnés, et moi je n'ai point cru en votre promesse, ne pouvant deviner que vous fussiez ce que vous êtes, le fils du vice-roi ; et vous, seigneur, qui comptiez sur votre puissance et sur votre rang, en me donnant cette assurance.... » | |

Ordener acheva la pensée qu’Athanase Munder n’osait compléter.

« Je ne puis aujourd'hui obtenir aucune grâce, pas même la mienne; vous avez raison, seigneur ministre. Je respectais trop peu l’avenir; il m’en a puni, en me montrant sa puissance supérieure à la mienne. » °

Le ministre baissa la tête.

« Dieu est fort, » dit-il.

Puis il releva ses yeux bienveillants sur Ordener en ajoutant :

« Dieu est bon. »

Celui-ci, qui paraissait préoccupé, s’écria, après un court silence : | À

« Écoutez, seigneur ministre, je veux tenir la promesse que Je vous ai faite dans la tour de Vygla Quand je serai mort, allez trouver à Berghen mon père, le vice-roi de Norvège, et dites-lui que la dernière grâce que lui demande son fils, c’est celle de vos douze protégés. Il vous l’accordera, j'en suis sûr. »

Une larme d’attendrissement mouilla le visage vénérable d’Athanase.

« Mon fils, il faut que de nobles pensées remplissent votre âme, pour savoir, dans la même heure rejeter avec courage votre propre grâce et solliciter avec bonté celle

des autres. Car j'ai‘entendu vos refus ; et, tout en blamant le dangereux excès d’une passion humaine, j'en ai été profondément touché. Maintenant je me dis : Unde scelus? Comment se fait-il qu'un homme qui approche tant du vrai juste se soit souillé du crime pour lequel il est condamné ?

— Mon père, je ne l’ai point dit à cet ange, je ne puis vous le dire. Croyez seulement que la cause de ma çondamnation n’est point un crime.

— Comment? expliquez-vous, mon fils,

— Ne me pressez pas, répondit le jeune homme avec fermeté. Laissez-moi emporter dans le tombeau le secret de ma mort.

— Ce jeune homme ne peut être coupable, » murmura le ministre.

Alors il tira de son sein un crucifix noir, qu’il plaça sur une sorte d’autel grossièrement formé d’une dalle de granit adossée au mur humide de la prison. Près du crucifix il posa une petite lampe de fer allumée, qu'il avait apportée avec lui, et une Bible ouverte.

« Mon fils, priez et méditez. Je reviendrai dans quelques heures... Allons, ajouta-t-il, se tournant vers Éthel, qui, pendant tout l'entretien d’Ordener et d’Athanase, avait gardé le silence du recueillement, il faut quitter le prisonnier. Le temps s'écoule... »

Elle se leva radieuse et tranquille; quelque chose de divin enflammait son regard :

« Seigneur ministre, je ne puis vous suivre encore. 11 faut auparavant que vous aÿez uni Éthel Schumacker à son époux Ordener Guldenlew. » |

Elle regarda Ordener :

« Si tu étais encore puissant, libre et glorieux, mon

Ordener, je pleurerais et j'éloignerais ma fatale destinée de Ja tienne... Mais maintenant, que tu ne crains plus la contagion de mon malheur; que tu es, ainsi que moi, captif, flétri, opprimé; maintenant que tu vas mourir, je viens à toi, espérant que tu daigneras du moins, Ordener, mon seigneur, permettre à celle qui n’aurait pu être la compagne de ta vie, d’être la compagne de ta mort : car ty m'aimes assez, n'est-il pas vrai, pour n’avoir pas douté un instant que je n’expire en mème temps què toi?»

Le condamné tomba à ses pieds, et baisa le bas de sa robe.

« Vous, vieillard, continua-t-elle, vous allez nous tenir lieu de familles et de pères; ce cachot sera le temple; cette pierre, l’autel. Voici mon anneau, nous sommes à genoux devant Dieu et devant vous. Bénisseznous et lisez les paroles saintes qui vont unir Éthel Schumacker à Ordener Guldenlew son seigneur. »

Et ils s'étaient agenouillés ensemble devant le prêtre, qui les conitemplait avec un étonnement mélé de pitié.

« Comment, mes enfants! que faites-vous?

— Mon père, dit la jeune fille, le temps presse, Dieu et la mort nous attendent. »

On rencontre quelquefois dans Ja vie des puissances irrésistibles, des volontés auxquelles on cède soudain comme si elles avaient quelque chose de plus que les volontés humaines. Le prêtre leva les yeux en soupirant :

« Que le Seigneur me pardonne si ma condescendance est coupable! Vous vous aimez, vous n'avez plus que bien peu de temps à vous aimer sur la terre ; je ne crois pas manquer à nos saints devoirs en légitimant votre amour. »

HAN D'ISLANDF. 129

La douce et redoutable cérémonie s’accomplit. Ils se levèrent tous deux sous la dernière bénédiction du prètre; ils étaient époux.

Le visage du condamné brillait d’ure douloureuse joie : on eût dit qu’il commençait à sentir l’amertume de la mort, à présent qu’il 'essayait la félicité de la vie. Les traits de sa compagne étaient sublimes de grandeur et de simplicité; elle était encore modeste comme. une jeune vierge, et déjà presque fière comme une jeune épouse.

« Écoute-moi, mon Ordener, dit-elle : n'est-il pas vrai que nous sommes maintenant heureux de mourir, puisque la vie ne pouvait nous réünir? Tu ne sais pas, ami, ce que je ferai : je me placerai aux fenètres du donjon de manière à te voir monter sur l’échafaud, afin que nos âmes s’envolent ensemble dans le ciel. Si j’expire avant que la hache ne tombe, je t’attendrai; car nous sommes époux, mon Ordener adoré, et ce soir le cercueil sera notre lit nuptial. »

Il la pressa sur son cœur gonflé et ne put prononcer que ces mots, qui étaient l’idéc de toute son existence :

« Ethel, tu es donc à moi?.…

— Mes enfants, dit la voix attendrie de l’aumonier, dites-vous adieu. Il est temps.

— Hélas! » s’écria Éthel,

Toute sa force d'ange lui revint, et elle se prosterna devant le condamné :

« Adieu! mon Ordener bien-aimé; mon seigneur, donnez-moi votre bénédiction. »

Le prisonnier accomplit ce vœu touchant, puis il se retourna pour saluer le vénérable Athanase Munder. Le vieillard était également agenouillé devant lui.

nu — 9

« Qu'attendez-vous, mon père? » demanda-tl sur-

Le vieillard le regarda d’un air humble et doux :

« Votre bénédiction, mon fils.

— Que le ciel vous bénisse et appelle sur vous-toutes les félicités que vos prières appellent sur vos frères. les autres hommes, » répondit Ordener d’un accent ému et solennel.

Bientôt la voûte sépulerale entendit. les derniers. adieux et les derniers baisers ; bientôt les durs verrous se refermèrent bruyamment, et la porte de fer.sépara les deux jeunes époux, qui allaient mourir après s'être donné rendez-vous dans l’éternité.

À qui me livrera Louis Perez, mort ou vif, je lui donne deux mille écus.

CaLDFrRON, Louis Perez de Galice.

e Baron Vœthaun, colonel des arquebusiers de Munckholm, qui est celui des soldats qui ont combattu sous vos ordres au Pilier-Noir, qui a fait Han d'Islande priscnnier ? Nommez-le au tribunal, afin qu'il recoive les mill: écus royaux promis pour cette capture. »

Ainsi parle au colonel des arquebusiers le président du tribunal. Le tribunal est assemblé; car, selon l’usage ancien de Norvège, les juges qui prononcent sans appel doivent rester sur leurs sièges jusqu’à ce que l'arrêt qu’ils ont rendu soit exécuté. Devant eux est le géant, qu’on vient de ramener, portant à son cou la corde qui doit le porter à son tour dans quelques heures.

Le colonel, assis près de la table du secrétaire intime, se lève. Il salue le tribunal et l’évèque, qui est remonté sur son trône.

« Seigneurs juges, le soldat qui a pris Han d'Islande

est dans cette enceinte. Il se nomme Toric Belfast, second arquebusier de mon régiment,

— Qu'il vienne donc, reprend le président, recevoir la récompense promise, » |

Un jeune soldat, en uniforme d'arquebusier de Munckholm, se présente.

« Vous êtes Toric Belfast? demande le président.

— Oui, Votre Grâce.

— C'est vous qui avez fait Han d'Islande prisonnier?

— Oui, avec l’aide de saint Belzébuth, s’il plait à Votre Excellence. »

On apporte sur le tribunal un sac pesant.

« Vous reconnaissez bien cet homme pour le fameux Han d'Islande, ajoute le président, montrant le géant enchaîné ?

— Je connaissais mieux le minois de la jolie Cattie que celui de Han d'Islande ; mais j’affirme, par la gloire de saint Belphégor, que si Han d'Islande est quelque part, c’est sous la forme de ce grand démon.

— Approchez, Toric Belfast, reprit le président. Voici les mille écus promis par le haut syndic. »

Le soldat s'avançait précipitamment vers le tribunal, quand une voix s’éleva dans la foule :

« Arquebusier de Munckholm, ce n’est pas toi qui as pris Han d’Islande!

— Par tous les bienheureux diables! s’écria le soldat en se retournant, je n’ai en propriété que ma pipe et la minute où je parle; mais je promets de donner dix mille écus d’or à celui qui vient de dire cela, s’il peut prouver ce qu’il a dit. » |

Et, croisant les deux bras, 1l promenait un regard assuré sur l’auditoire.

.« Hé bien! que celui qui vient de parler se montre donc!

— C'est moil > dit un petit homme qui fendait la presse pour pénétrer dans l’enceinte.

Ce nouveau personnage était enveloppé d’une natte de jonc et de poil de veau marin, vêtement des Groënlandais, qui tombait autour de lui comme le toit conique d’une hutte. Sa barbe était noire, et d’épais cheveux de même couleur, couvrant ses sourcils roux, cachaient son visage, dont tout ce qu’on distinguait était hideux. On ne voyait ni ses bras ni ses mains.

« Ah ! c’est toi? dit le soldat avec un éclat de rire. Et qui donc, selon toi, mon beau sire, a eu l’honneur de prendre ce diabolique géant? »

Le petit homme secoua la tête, et dit avec une sorte de sourire malicieux :

« C’est moi! »

En ce moment, le baron Vœthaün crut reconnaître en cet homme singulier l'être mystérieux qui lui avait donné à Skongen lavis de l’arrivée des rebelles ; le chancelier d’Ahlefeld, l’hôte de la ruine d’Arbar; et le secrétaire intime, un certain paysan d'Oëlmæ, qui portait une natte pareille , et lui avait si bien indiqué la retraite de Han d’fslande. Mais, séparés tous trois, ils ne purent se communiquer leur impression fugitive, que les différences de costume et de traits qu’ils remarquèrent ensuite eurent bientôt effacée.

« Vraiment, c’est toi! répondit le soldat ironiquement. Sans ton costume de phoque du Groënland, au regard que tu me lances, je serais tenté de reconnaître en toi un autre nain grotesque, qui m’a de même chcrché querelle dans le Spladgest, il y a environ quinze

jours... c'était le jour où on apporta le cadavre dn mineur Gill Stadt...

— Gill Stadt! interrompit le petit homme en tressaillant.

— Oui, Gill Stadt, affirma le soldat avec indifférence, l’amoureux rebuté d’une fille qui était la maîtresse d’un de nos camarades, et pour laquelle il est mort comme un sot. »

Le petit homme dit sourdement :

« N’y avait-il pas aussiau Spladgest le corps d’un offcier de ton régiment?

— Precisément, je me rappellerai toute ma vie ce jourlà; j'ai oublié l’heure de la retraite dans le Spladgest, et j'ai failli être dégradé en rentrant au fort. Cet officier, c'était le capitaine Dispolsen.... »

A ce nom le secrétaire intime se leva.

« Ces deux individus abusent de la patience du tribunal. Nous prions le seigneur président d’abréger cet entretien inutile.

— Par l'honneur de ma Cattie, je ne demande pas mieux, dit Toric Belfast, pourvu que Vos Courtoistes n’adjugent les mille écus promis pour la tête de Han, car c'est moi qui l’ai fait prisonnier.

— Tu mens! » s’écria le petit homme.

Le soldat chercha son sabre à son côté.

« Tu es bien heureux, drôle, que nous soyons devant la justice, en présence de laquelle un soldat, füt-il arquebusier de Munckholm, doit se tenir désarmé comme un vieux coq.

— C’est à moi, dit froidement le petit homme, qu’appartient le salaire, car sans moi on n'aurait pas la tête de Han d'Islande.» |

HAN D’ISRANDE, 435

Le soldat furieux jura que c'était lui qui avait pris Han d'Islande lorsque, tombé sur le champ de bataille, il commençait à rouvrir les yeux.

« Hé bien, dit son adversaire, 1l se peut que ce soit toi qui l’aies pris; mais c’est moi qui l'ai terrassé ; sans moi tu n’aurais pu l’emmener prisonnier : donc les mille écus m'appartiennent.

— Cela est faux , répliqua le soldat, ce n’est pas toi qui l’as terrassé, c’est un esprit vêtu de peaux de bètes.

— C'est moi!

— Non, non. »

Le président ordonna aux deux parties de se taire ; puis, demandant de nouveau au colonel Vœthaün si c'était bien Toric Belfast qui lui avait amené Han d'Islande prisonnier ; sur la réponse affirmative, il déclara que la récompense appartenait au soldat.

Le petit homme grinça des dents, et l’arquebusier étendit.avidement les mains pour recevoir le sac.

« Un instant! cria le petit homme. Sire président, cette somme, d’après l’édit du haut syndic, n’appartient qu’à celui qui livrera Han d'Islande.

— Eh bien! » dirent les juges.

Le petit homme se tourna vers le géant :

« Cet homme n’est pas Han d’Islande. »

Un murmure d’étonnement parcourut la salle. Le président et le secrétaire intime s’agitaient sur leurs sièges.

« Non, répéta avec force le petit homme, l'argent n’appartient pas à l’arquebusier maudit de Munckholm, car <et homme n’est point Han d’Islande.

— Hallebardiers, dit. le président, qu’on emmène ve furieux, il a perdu la raison. »

L'évêque éleva la voix :

« Me permette le respectable président de lui faire observer qu’on peut, en refusant d'entendre cet homme, briser la planche du salut sous les pieds du condamné ici présent. Je demande au contraire que la confrontation continue. | |

— Révérend évèque, le tribunal va vous satisfaire, » répondit le président ; et s'adressant au géant : « Vous avez déclaré être Han d'Islande; confirmez-vous devant la mort votre déclaration ? »

Le condamné répondit : « Je la confirme, je suis Han d'Islande.

— Vous entendez, seigneur évêque? »

Le petit homme criait en même temps que le président :

« Tu mens, montagnard de Kole! tu mens ! Ne t'obstine pas à porter un nom qui t'écrase : souviens-toi qu’il t'a déjà été funeste,

— Je suis Han, de Klipstadur, en Islande, » répéta le géant, l’œil fixé sur le secrétaire intime.

Le petit homme s’approcha du soldat de Munckholm, qui, comme l’auditoire, observait cette scène avec curiosité.

« Montagnard de Kole, on dit que Han d’Islande boit du sang humain. Si tu l'es, bois-en. En voici. »

Et à peine ces paroles étaient-elles prononcées, qu’écartant son manteau de natte , il avait plongé un poignard dans le cœur de l’arquebusier, et jeté le cadavre aux pieds du géant.

Un cri d’effroi et d’horreur s’éleva ; les soldats qui gardaient le géant reculèrent. Le petit homme, prompt comme le tonnerre , s’élança sur le montagnard découvert, et d’un nouveau coup de poignard il le

fit tomber sur le corps du soldat. Alors, dépouillant sa natte de jonc, sa fausse chevelure et sa barbe noire, il dévoila ses membres nerveux, hideusement revêtus de peaux de bêtes, et un visage qui répandit plus d’horreur encore parmi les assistants que le poignard sanglant dont il élevait le fer dégouttant de deux meurtres,

« Hé! juges, où est Han d'Islande?

— Gardes, qu’on saisisse ce monstre | » cria le président épouvanté. »

Il jeta dans la salle-son poignard.

« Il m'est inutile, s’il n’y a plus ici de soldats de Munckholm. »

En parlant ainsi, il se livra sans résistance aux hallebardiers et aux archers qui l’entouraient, se préparant à l’assiéger comme une ville. On enchaina le monstre sur le banc des accusés, et une litière emporta ses deux victimes, dont l’une, le montagnard, respirait encure.

Il est impossible de peindre les divers mouvements de terreur, d’étonnement et d’indignation qui, pendant

” cette scène horrible, avaient agité le peuple, les gardes et les juges. Quand le brigand eut pris place, calme et impassible, sur le banc fatal, le sentiment de la curiosité imposa silence à touté autre impression, et l’attention rétablit la tranquillité,

L’évêque vénérable se leva :

« Seigneurs juges. » dit-il.

Le brigand l'interrompit :

« Évêque de Drontheim, je suis Han d'Islande, ne prends pas la peine de me défendre. »

Le secrétaire intime se leva.

« Noble président... »

Le monstre lui coupa la parole :

« Secrétarre intime, je suis Han d’islande; ne prends pas le som de m’accuser. »

Alors, les pieds dans le sang, 1l promena son œil farouche et hardi sur le tribunal, les archers et la foule, et l’on eût dit que tous ces hommes palpitaigent d'épouvante sous le regard de cet homme désarmé, seul et enchaîné.

« Écoutez, juges, n’attendez pas de moi de longues paroles. Je suis le démon de Klipstadur. Ma mère est cette vieille Islande, l'ile des volcans. Elle.ne formait autrefois qu'une montagne, mais elle a été écrasée par la main d'un géant qui s’appuya sur sa cime en tombant du ciel. Je n’ai pas besoin de vous parler de moi; je suis le descendant d’Ingolphe l'Exterminateur, et je porte en moi son esprit. J'ai commis plus de meurtres et allumé plus d’incendies que vous n'avez à vous tous prononcé d'arrêts iniques dans votre vie. J'ai des secrets communs avec le chancelrer d’Ahlefeld..… Je boirais tout le sang qui coule dans vos veines avec délices, Ma nature est de haïr' les hommes, ma mission de leur nuire. Colonel des arquebusiers de Munckholm, c'est moi qui t'ai donné avis du passage des mineurs au Pilier-Noir, certain que tu tuerais un grand nombre d'hommes dans ces gorges; c'est moi qui ai écrasé un bataillon de ton régiment avec des quartiers de rochers : je vengeais mon fils... Maintenant, juges, mon fils est mort; je viens ici chercher la mort, L’âme d’Ingolphe me pèse, parce que je la porte seul et que je ne pourrai la transmettre à aucun héritier. Je suis las de la vie, puisqu’elle ne peut plus être l'exemple et la leçon d’un successeur. J’ai assez bu de sang : je n’ai plus soif... À présent, me voici : vous pouvez boire le mien. »

Il se tut : et toutes les voix répétèrent sourdement chacune de:ses effroyables paroles.

L'évèque lui dit :

« Mon fils, dans quelle intention avez-vous donc commis tant de crimes ? »

Le brigand se mit à rire.

« Ma foi, je te jure, révérend évêque, que ce n’était pas, comme ton confrère l’évêque de Borglum, dans l'intention de m’enrichir!. Quelque chose était en moi, qui me poussait.

— Dieu ne réside pas toujours dans tous ses ministres, répondit humblement le saint vieillard. Vous voulez m'insulter, je voudrais pouvoir vous défendre.

— Ta Révérence perd son temps. Va demander à ton autre confrère l’évêque de Scalholt, en Islande, Par:Ingolphe, ce sera une chose étrange que deux évèques aient pris soin de ma vie, l’un près de mon berceau, l’autre près de mon sépulcre..… Évèque, tu es un vieux fou.

— Mon fils, croyes-vous en Dieu?

— Pourquoi non? Je veux qu’il soit un Dieu pour pouvoir blasphémer.

— Arrêtez, malheureux! vous allez mourir, et vous ne baiïsez pas les pieds du Christ! »

Han d'Islande haussa les épaules,

« Si je le faisais, ce serait à la manière du gendarme de Roll, qui fit tomber le roi en lui baisant le pied, »

L'évêque se rassit profondément affligé.

« Allons, juges, poursuivit Han d'Islande, qu'attendez-

4. Quelques chroniqueurs affirment qu’en 1526 un évêque de Bor-

glum se rendit fameux par divers brigandages. 1l soudoyait des pirates, disent-ils, qui infestaient les côtes de Norvège.

vous ? Si j'avais été à votre place et vous à la mienne, je ne vous aurais point fait- attendre si longtemps votre arrêt de mort. »

Le tribunal se retira. Après une courte délibération, il rentra dans l’audience, et le président lut à haute voix une sentence qui, selon les formules, condamnait Han d’Islande & être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s’ensuivét.

« Voilà qui est bien, dit le brigand. Chancelier d’Ahlefeld, j'en sais assez sur ton compte pour t'en faire obtenir autant. Mais vis, puisque tu fais du mal aux hommes... Allons, je suis sûr maintenant de ne point aller dans le Nysthiem!, »

Le secrétaire intime ordonna aux gardes qui l’emmenaient de le déposer dans le donjon du Lion de Slesvig, pendant qu’on lui préparerait un cachot, pour y attendre son exécution dans le quartier des arquebusiers de Munckholm. .

« Dans le quartier des arquebusiers de Munckholm! » répéta le monstre avec un grondement de joie.

4. Selon les croyances populaires, le Vysthiem était l'enfer de ceux qui mouraient de maladie ou de vieillesse,

Cependant le cadavre de Ponce de Léon, qui était resté auprès de la fontaine, ayant été ‘ défiguré par le soleil, les Maures des Alpuxares s’en emparèrent ct le portèrent à Grenade.

E. H., {e Captif d'Ochali.

Cependant, avant l’aube du jour dans lequel nous sommes déjà assez avancés, à l’heure même où la sentence d’Ordener se prononçait à Munckholm, le- nouveau gardien du Spladgest de Drontheim, l’ancien lieutenant et le successeur actuel de Bénignus Spiagudry, Oglypiglap, avait été brusquement réveillé sur son grabat par le retentissement de la porte de l'édifice sous plusieurs coups violents. Il s'était levé à regret, avait pris sa lampe de cuivre dont la faible lumière blessait ses yeux endormis, et était allé, en jurant de l'humidité de la salle des morts, ouvrir à ceux qui l’arrachaient si tôt à son sommeil.

C’étaient des pêcheurs du lac de Sparbo, qui apportaient sur une litière couverte de joncs, d'algues et de

limoselle des marais, un cadavre trouvé dans les eaux du lac.

Ils déposèrent leur fardeau dans l’intérieur de l’édifice funèbre, et Oglypiglap leur donna un reçu du mort afin qu'ils pussent réclamer leur salaire.

Resté seul dans le Spladgest, il commença à déshabiller le cadavre, qui était remarquable par sa longueur et sa maigreur. Le premier objet qui se présenta à ses yeux, quand il eut soulevé le voile dont il était enveloppé, fut une énorme perruque.

« En vérité, se dit-il, cette perruque de forme étrangère m’a déjà passé par les mains, c'était celle de ce jeune élégant français... Mais, continua-t-1il en poursuivant ses opérations, voici les bottes fortes du pauvre postillon Crammer que ses chevaux ont écrasé, et... que diable est-ce que cela signifie ?... l’habit noir complet du professeur Syngramtax, ce vieux savant qui s’est noyé dernièrement. Quel est donc ce nouveau venu qui nrarrive avec la dépouille de toutes mes vieïllés connaissances? >»

Il'promena sa lampe sur-le visage de mort, mais inutilement; les traits, déjà décomposés; avaient perdu leur. forme et leur coulear. I! fouiHa dans les poches: de l’habit, et'en tira quelques vieux parchemins-imprégnes d’eau-et souillés de vase : il les essuya fortement avec ser tablier décwir, et parvrnt à lire sur l’ur d’eux ces mots sans suite à dem effacés : « Kudbeck; Saxon le: grammairten; Arngrim, évêque de: Holkum. — Il n’y a: en Norvège que deux comtés, Larvig-et Jàrlsberg, et’ une baronnie... — On ne trouve de mines d’argent qu'à Kongsberg; de l’aimant, des:aspestes, qu'à Sumdmoër; de l’améthyste, qu'à Guidbranshal; des calcédoines, des-

agates, du jaspe, qu'aux iles Fa-roër, — À Noukahiva, en temps de famine, les hommes mangent leurs femmes et leurs enfants. — Thormodus Thorfœus; Isleif, évèque de Scalholt, premier historien islandais, — Mercure joua aux échecs avec la Lune, et lui gagna la soiïxante-dou-. zième partie du jour. — Malhstrom, gouffre. — Hirundo, hirudo. — Cicéron, pois chiche; gloire. — Frode le savant. — Odin consultait la tête de Mimer, sage (Mahomet et son pigeon, Sertorius et sa biche). — Plus le sol... moins 1l renferme: dé gypse... »

« Je ne puis en croire encore mes yeux! s’écria-t-il laissant tomber le parchemin; c’est l'écriture de mon ancien maître Bénignus Spiagudry!... »

” Alors, examinant de nouveau le cadavre, il reconnut les longues mains, les cheveux rares, et toute l’habitude du corps de l’infortuné.

« Ce n’est pas à tort, pensa-t-il en secouant la tête, qu’on a lancé contre lui une accusation de sacrilége et de nécromancie. Le diable l’a enlevé pour le noyer dans le Sparbo.... Ce que c’est que de nous! qui eût jamais pensé que le docteur Spiagudry, après avoir si longtemps gardé les autres dans cette hôtellerie des morts, viendrait un jour de loin s’y faire garder lui-même! »

Le petit Lapon philosophe soulevait le corps pour le porter sur l’une de ses six couches de granit, lorsqu’il s’apercut que quelqne chose de lourd était attaché par un lien de cuir au cou du malheureux Spiagudry.

« C’est sans doute la pierre avec laquelle le démon l’a précipité dans le lac, » murmura-t-il.

Il se trompait : c'était une petite cassette de fer, sur laquelle, en la regardant de près, après l’avoif soi-

14h ° HAN D'ISLANDE.

gneusement essuyée, il remarqua un large fermoir en écusson. |

« Il y a sans doute quelque diablerie dans cette boîte, se dit-il; cet homme était sacrilége et sorcier. Allons déposer cette cassette chez l’évêque : elle renferme peutêtre un démon. »

Alors la détachant du cadavre, qu'il déposa dans la salle d'exposition, il sortit en toute hâte pour se rendre au palais épiscopal, murmurant en chemin quelques prières contre la redoutable boîte qu’il portait.

Est-ce un homme ou un esprit infernal qui parle ainsi? Quel est donc l'esprit malfaisant qui te tourmente? Montre-moi l'ennemi implacable qui habite ton cœur.

Marunix.

Han d'Islande et Schumacker sont dans la même salle du donjon de Slesvig. L’ex-chancelier absous se promène à pas lents, les yeux chargés de pleurs amers ; le brigand condamné rit de ses chaînes, environné de gardes.

Les deux prisonniers s’observent longtemps en silence : on dirait qu’ils se sentent tous deux et se reconnaissent mutuellement ennemis des hommes.

« Qui es-tu? demanda enfin l’ex-chancelier au brigand,

— Je te dirai mon nom, reprit l’autre, pour te faire fuir. Je suis Han d'Islande. »

Schumacker s’avance vers lui :

« Prends ma main! dit-il.

— Est-ce que tu veux que je la dévore?

— Han d'Islande, reprend Schumacker, je t'aime parce que tu hais les hommes.

— Voilà pourquoi je te hais.

— Écoute, je hais les hammes, comme toi, parce que je leur ai fait du bien, et qu’ils m'ont fait du mal.

— Tu ne les hais pas comme moi; je les hais, moi, parce qu'ils m'ont fait du bien, et que je leur ai rendu du mal. » -

Schumacker frémit du regard du monstre. 11 a beau vaincre sa nature, son ÀÂme ne peut sympathiser avec celle-là,

« Oui, s’écrie-t-il, j’exècre les hommes, parce qu'ils sont fourbes, ingrats, .cruels. Je leur ai dû tout le malheur-de ma vie.

— Tant mieux ! je leur ai dû, moi, tout le bonheur de la mienne. )

— Quel bonheur ?

— Le bonheur de sentir des chairs palpitantes frémir

sous ma dent, un sang fumant réchauffer mon gosier altéré ; la volupté de briser des êtres “vivants contre ües pointes de rochers, et d'entendre le cri de la victinre se mêler au bruit des membres fracassés, Voilà les plaisirs que m'ont procurés les hommes. »

: “Schumacker recula avec épouvante devant le monstre dont il-s’était approché presque avec l’orgueil de’‘hii ressembler. Pénétré de honte, il voila son visage vénérable de ses mans; car ses yeux étaient pleins de larmes d’indignation, non contre la race humaine, maïs contre luimême. Son cœur noble et grand conrmençait à s’éffrayer de la haine qu’il portaitaux hommes depuis si‘longtemps en la voyant reproduite dans'le cœur de Han d'Islande comme par un miroir effrayant.

= Hé hien! dit -le monstre en riant , ‘ennemi des hommes, oses-tu te vanter d'être sermiblable à moi? »

Le vieillard frissonna.

« O Dieu! plutôt que de les haïr comme toi , j’aimerais mieux les aimer, »

Les gardes vinrent chercher le monstre, pour l’emmener dans un cachot plus sûr. Schumacker rèveur resta seul dans le donjon ; mais il n’y restait plus d’enuemi des hommes.

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