‹ La naissance de l'intelligenceChapitre 41 sur 56 · SI.— DEUX MANIÈRES DIFFÉRENTES DE COMPRENDRE CETTE ANALYSE · texte numérisé non relu

SI.— DEUX MANIÈRES DIFFÉRENTES DE COMPRENDRE CETTE ANALYSE

Autant on accueille difficilement les idées nouvelles, autant on se débarrasse dilTicilement des idées admises. Après des controverses très vives, les idées de Darwin se sont implantées solidement dans le cerveau des biologistes. Certes le Darwinisme est une théorie ingénieuse et fort séduisante, renfermant sans doute une pnrt de vérité, mais on peut être étonné delà facilité avec laquelle certains esprits qui se piquent de rigueur l'ont adoptée et se sont laissés convaincre par des preuves insuffisantes. Aujourd'hui le Darwinisme est devenu un dogme, c'est-à-dire une chose à laquelle on n'a pas le droit de toucher. En France, on qualifie de « mauvais esprits » ceux qui osent laisser entendre que bien souvent les faits ne cadrent pas avec les idées de l'illustre évolution-

niste. Cependant à l'étranger, on a émis des opinions sévères sur Darwin, trop sévères peut-être. Voici entre autres comment s'exprimait en 1896 ' Driesch. un savant allemand des plus estimés : « Le Darwinisme appartient à l'histoire, au même titre que la philosophie de Hegel, une autre bizar-> rerie ; les deux sont des variations sur ce thème : comment il est possible de mener des générations entières par le bout du nez; et elles ne sonl pas susceptibles de relever l'opinion qu'auront sur nous les générations futures. » Driesch va jusqu'à parler de la « dégénérescence du cerveau des darwinistes ». En 1903, Fleischmann déclare : « C'est un devoir pour chaque naturaliste de mettre en garde les jeunes contre l'influence néfaste de la théorie à la mode. »

J'ai fait voir précédemment la résistance que tout être vivant oppose à la variation; certes il ne peut être question de nier l'évolution des formes animales; mais on peut être amené à discuter sur la façon dont a pu se faire cette évolution. Pour Darwin, « la Nature ne fait pas de sauts », et l'évolution progresse par gradations, par minimes variations entre lesquelles se ferait un choix. Mais cela, on ne l'a pas constaté, on n'en a aucune preuve, et c'est même peu vraisemblable. Par contre, on a vu apparaître brusquement àQSÎovTaes nouvelles qui, quand les circonstances ont été favorables, ont pu survivre; pour Hugo de Vries, pour Korschinsky, dont j'ai déjà parlé, l'évolution procéderait par sauts.

DB l'analyse en PSYCHOLOGIE COMPARÉE 239

Dans les livres classiques on représente l'évolution du règne animal au moyen d'un arbre avec de nombreux rameaux : c'est suivant ceux-ci, et d'une façon continue, que se serait effectuée l'évolution. Les zoologistes et les paléontologistes ont perdu beaucoup de temps à chercher, en vain, tous les anneaux de la chaîne. Là où l'échec du Darwinisme est particulièrement frappant, c'est en ce qui concerne l'origine de l'homme. Et voici déjà certains partisans de l'évolution qui commencent à dire que l'homme serait apparu tout à coup, par mutation brusque, avec son cerveau, son intelligence si supérieure à celle des autres animaux.

L'apparition de l'homme se présenterait comme une révolution organique et psychique à la fois. De même, je considère l'apparition, — au milieu de l'infinie variété des animaux inférieurs, des crustacés et des insectes, — avec leur carapace et leurs pattes articulées, avec leurs yeux à facettes si perfectionnés, — comme une révolution organique et psychique, qui se serait produite dans les âges lointains, par une série de mutations, bien entendu.

Les auteurs récents qui ont essayé d'analyser l'activité psychique des crustacés et des insectes, — suivant leurs tendances, leur tempérament, leurs idées préconçues, — ont voulu voir en elle, ou bien des combinaisons de tropismes, ou bien les effets des associations de sensations.

Il y a là deux manières différentes de comprendre

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l'analyse expérimenwie en psychologie comparée; il y a là deux attitudes opposées.

Ceux qui ont adopté la première, — ce sont en particulier quelques adhérents de l'école mécaniste allemande, — sont partis de deux idées fausses : 1* dans la Nature, il n'y a pas de sauts brusques; 2° Tactivité des animaux inférieurs serait constituée uniquement par des tropismes. Il en résulte qu'il doit en être de même de l'activité des animaux supérieurs : si, chez ceux-ci, les actes sont plus compliqués, c'est qu'il y a des combinaisons plus complexes des tropismes.

En réalité : 1° dans la nature le progrès se fait difficilement, mais souvent par révolutions, par sauts brusques; 2° l'activité des animaux inférieurs est composée d'éléments complexes : tropismes, phénomènes de sensibilité différentielle, phénomènes associatifs. Ceux-ci sont d'abord à l'arrière-plan, et rudimentaires : mais, si rudimentaires qu'ils soient, ils se montrent irréductibles à des tropismes. Le perfectionnement de l'appareil visuel, en introduisant les qualités des images des objets parmi les éléments des associations, a permis la complexité de celles-ci, qui presque subitement se trouvent jouer un rôle des plus importants dans l'activité animale.

Telle est du moins la façon dont je conçois les choses. Je peux me tromper; il est toujours possible de se tromper quand il s'agit d'interprétations. Mais il est toujours permis de faire des hypothèses qui cadrent »w**i les faits, si on spécifie

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