‹ La Naissance de la Vision: Chez une Aveugle-née Opérée Avec SuccèsChapitre 21 sur 24 · ENT VOS ENS · texte numérisé non relu

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Le champ visuel obtenu montre l'existence d’une vision uniquement centrale, c'est un champ très réduit. Il ne nous a pas été possible de le rechercher pour les couleurs, les voyants colorés du périmètre électrique n'étant vus qu'au moment où ils arrivaient au contact du morceau de craie central; on ne pouvait tirer de conclusion exacte. |

L’acuité visuelle a été difficilement déterminée, la lettre 7'de

‘échelle de Snellen est reconnue à 1"50, ce qui correspond à une acuité approximative de 1/60 environ.

La vision des couleurs est bien meilleure, les laines de Holmgren sont parfaitement reconnues et classées; notre malade ne confond aucune couleur, elle les reconnait sur de petits écheveaux, à 50 centimètres, si elles sont vues sous un bon éclairage.

La vision des formes est également bonne, tous les tests présentés sont reconnus sans erreur; il n'existe plus aucune confusion entre les cartons triangulaires, ronds ou losangiques ; les figures de géométrie dans l’espace sont moins bien vues à distance ; il faut que notre malade les examine de plus près pour ne pas commettre de faute dans ses diagnostics. Mais elle sait à présent différencier le cube de la sphère et du cylindre; elle voit l'épaisseur des boîtes.

La distance de vision nette maximum pour les figures qui lui sont présentées est de 1*50.

Nous devons ajouter que notre opérée lit aisément au tableau noir des lettres en caractère romain majuscule, hautes de 3 centimètres seulement et larges de 1 millim. 1/2, etce à la distance de 20 centimètres.

Marthe M... ne « voit » donc que dans un espace restreint ; mais si petit que soit son univers visible, il lui est quand même d’une grande utilité. Peu après sa première opération, elle s’est rendu compte qu'il lui faudrait apprendre à voir ; dans cette lumière bleue qui avait éclairé son œil, elle n'a pu d’abord rien voir, puis, peu à peu et très lentement, cette vision colorée a disparu et la perception d’autres couleurs et de formes a fait son apparition.

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Nous lui avons demandé quels résultats pratiques elle retirait actuellement de sa vision.

— Je me sers de mon œil pour voir tout ce qui se passe autour de moi. Si quelqu'un marche à mon côté, je vois une ombre qui passe. Autrefois, je ne pouvais pas me conduire seule, maintenant je pourrais le faire; je me conduis bien mieux dans les salles ; s'il y a un tabouret ou une chaise devant moi, au lieu de me jeter dessus comme avant, je les vois et je les évite. Quand je monte un escalier, je vois bien les marches; je les vois mieux en montant qu'en descendant; je trouve les boutons de portes sans hésiter, les boutons électriques aussi. Avant, je ne pouvais me conduire seule que dans la salle parce que je la connaissais; si je sortais dans la cour de l'hôpital, il me fallait quelqu'un pour venir avec moi. Maintenant, je suis capable d'aller seule faire des commissions pour la sœur, d'aller à la pharmacie. Je vois les endroits où je passe, les portes que je laisse à côté de moi, je puis trouver seule mon chemin. Je ne dis pas que je pourrais aller dans une rue où il y aurait beaucoup d'autos, mais je pourrais aller seule dans une rue qui ne serait pas trop passante.

— Je reconnais les personnes en les voyant. Je n'ai plus besoin de les entendre parler pour savoir qui elles sont. Je vois la sœur, sa cornette et sa guimpe blanches, je vois aussi sa robe bleue. Je reconnais les infirmières à leur taille, à leur grosseur, à la façon dont elles sont habillées. Je reconnais l’interne, ou M. le Chef de clinique, ou M. le Professeur de la même façon, ou encore en les regardant marcher.

— Ce qui me fait plaisir, c'est que je puis me rendre plus ulile; je peux mettre le couvert, je vois très bien les assiettes, les verres, le couvert, les bouteilles. Cela m'est plus facile de

manger; je vois ce qu'il y à dans mon assiette, je puis attraper mon verre ou la bouteille sans me tromper ou sans les renverser; cela ne m'arrivait pas très souvent, mais je ne l'ai jamais fait depuis que j'y vois assez. Je reconnais très bien les bouteilles les unes des autres, je ne confonds pas les flacons à alcool de la sœur avec ceux qui renferment de l’éther ou de l'eau oxygénée.

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— Toutes les choses que j'ai déjà touchées, je les reconnais, alors il me semble que c’est mieux.

— Ce qui m'a le plus étonnée depuis que j'y vois un peu? C'est de voir mon ombre dans les vitres ou les glaces des armoires et encore la grandeur des objets. Ils me paraissent tous plus grands que je ne les croyais en les touchant. Je commence à m'y habituer, mais cela m'a heaucoup trompée, de même la distance à laquelle ils se trouvent. Maintenant, Je ne me trompe plus pour la distance et je les attrape du premier coup ; mais avant je les voyais plus loin qu'ils n'étaient, quelquefois plus près; mais en général, pour les petits objets, je les voyais loin.

— Je n'ai pas encore rêvé à des objets vus depuis mon opération.

— Je n'y vois pas encore très bien, mais je me rends compte que j'y vois mieux maintenant qu'il y a quelques jours. Même comme cela, je suis contente, ça fait un changement!

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Notre désir à été d'apporter une simple observation. Nous ne voulons pas reprendre maintenant, pour les commenter, chaeun des points intéressants que nous avons soulignés au passage. L'observation de notre aveugle-née est, en tout point, superposable à celles de Frantz, de Dufour, de Moreau, de Ferrer; les mêmes faits, les mêmes erreurs, les mêmes constatations s’y retrouvent. De savants psychologues ont longuement disserté sur eux, bien mieux que nous ne saurions le faire ; nous n’essaierons donc pas, tout au plus pouvons-nous résumer leurs conclusions.

Aucune de ces observations d'aveugles-nés, auxquelles Diderot attachait une telle importance philosophique, n'a répondu à l'attente des métaphysiciens. On a voulu substituer l'aveugle-né recouvrant la vue à la statue de Condillac découvrant le monde extérieur. Quelle erreur! |

La statue de Condillac ouvre sur le monde des yeux à l'aide desquels ne viendra aucun sens; il n'en est pas de même pour l'aveugle-né. Bourdon, dans son ouvrage sur la perception visuelle de l’espace, l'indique très clairement.

«-Les aveugles-nés auxquels on rend la vue sont, en général, atteints de cataractes congénitales. [ls ne sont jamais d'ailleurs complètement aveugles; en effet, tous peuvent distinguer le clair de l’obseur, beaucoup ont la sensation de l'ombre, et la plupart sont capables de reconnaitre un nombre de couleurs, à condition qu'elles soient suffisamment éclairées, ou tenues à une très faible distance de l'œil.

» [ls ont donc une sensation générale de la position, puisqu'ils peuvent se tourner vers une Iumière brillante. Ils peuvent se servir des mots : grandeur, forme, position, distance, avec la même signification relative que leur donnent des per-

sonnes normales ; mais chez eux, ces mots ne pouvant s'associer à aucune représentation visuelle, ils ne sauraient avoir le même sens,absolu. Le mot distance représentant pour un aveugle-né les sensations tactiles éprouvées pour atteindrefun objet situé à quelque distance devant lui, ou le nombre des pas nécessaires pour le joindre, ou le temps indispensable pour aller dans l’espace d'un endroit à un autre, ou la sensation de faible audition du bruit d'un objet, d’une voix éloignée, Les sensations thermiques ressenties par la peau, Le visage, lorsqu'il se trouve en présence d'une source de radiations calorifiques.

» ILest vraisemblable que pour eux, même longtemps après leur opération, les mots de distance, de grandeur. gardent leur ancienne signification et que même, s'ils perçoivent avec leurs yeux la profondeur, la sensation qu'ils ont alors est bien plus due à l'utilisation des impressions recueillies par leur appareil sensoriel préexistant à l'opération qu’à l'utilisation d'un sens prop nouvellement éduqué, et que, s'il était utilisé seul à l'exclusion de tout autre ne tarderait pas, de par les grossières erreurs qu'ils commettraient sans cesse en toute question de nature, de distance et de forme, à les amener à réclamer leur cécité primitive. »

Le problème de la statue de Condillac est donc encore et restera pour longtemps non résolu.

Pour l'homme normal, la sensation d'espace est essentiellement un composé de sensations rétiniennes et de sensations - musculaires et articulaires des muscles des yeux et de la tête. Ces associations, que nous mettons sans cesse en jeu pour apprécier l’espace qui s'étend devant nous, nous pouvons cependant les voir se réaliser sous nos yeux en considérant les aveugles-nés recouvrant la vue.

Cette observation est rendue plus difficile par le fait que l'aveugle né apporte à la vision une rétine restée longtemps inutilisée. Sous l'apparence de réline saine que nous donne l’ophtalmoscope, nous ne pouvons savoir si, dans les cônes et les bâtonnets ou dans la profondeur des couches rétiniennes, n'existent pas des modifications histologiques fines, qui suffi-

raient à transformer l'instrument remarquable qu'est la rétine humaine en une mauvaise plaque photographique mal impressionnable. |

Si, cependant, nous admettons que cette rétine n’est pas altérée, que sa structure n'a subi aucune modification intime, que les fibres nerveuses qui en joignent les éléments au lobe occipital sont toujours de bons conducteurs, nous pouvons alors voir avec quelle rapidité les centres nerveux se laissent défricher. Jusqu'à présent, leur « mémoire » n’est que sensation de clair et d’obscur, que sensation de quelques couleurs vives.

La première impression que ces centres reçoivent peut être sans doute comparée à celle que nous avons nous-même ressentie en considérant sous un mauvais angle, avec un mauvais éclairage et à une distance non convenable, un tableau de l’école impressionniste. C'est une masse bariolée et confuse ; l'œil de l’aveugle aura une grande difficulté à y reconnaitre une couleur; le mouvement nystagmiforme qui agite sans arrêt ses yeux fait passer et repasser devant sa macula bien des teintes différentes, sans qu'il puisse de lui-même en retenir une au passage. [Il nous faut faciliter son travail en limitant à une seule couleur tenue devant lui l'impression première reçue. Quand il aura reconnu cette couleur, il apprendra vite à la fixer, à maintenir, avec un effort volontaire que les voyants ignorent, son œil sur cette surface.

C'est l'éducation du synchronisme de la musculature oculaire et de la vision, synchronisme déjà existant, mais bien rudimentaire, qui va se faire et se perfectionner.

Nous verrons ensuite progresser la vision suivant le mécanisme de la statue de Condillac; mais, à la différence de la statue, cette progression se fera par la mise en jeu de tous les autres sens qui rempliront le rôle d'éducateurs vis-à-vis de leur nouveau frère.

C'est ainsi que, pour reconnaître la forme d'un carton coloré, notre malade a promené sa tête dans l’espace, le regard fixé sur un point où elle avait vu la couleur connue se différencier de l’espace environnant; elle a ensuite suivi la suite de ces points

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avec tous les muscles de son cou et de son corps, et c’est d'une sensation bien plus musculaire que visuelle que venait la découverte de la forme : « C’est un carré, il y a des angles, je les vois. » Elle a vu un angle, parce qu'il y a eu un changement de direction dans le mouvement de son corps.

Ce travail d'analyse fait, l’œuvre synthéthique aura lieu. L'intelligence de l'aveugle-né va comparer les nouvelles sensations obtenues et enregistrées par son cerveau, à celles déjà fournies par les autres sens; elle contribuera fortement à compléter l'éducation du nouvel organe, et nous pourrons alors conclure qu’ « il est raisonnable de penser que, quand nos yeux n'étaient pas exercés, ils ont été dans la nécessité de se conduire pour voir les objets les plus simples, comme ils se conduisent actuellement pour en voir de plus compliqués ».

Ce n'est que cette éducation terminée, son champ visuel devenu de jour en jour plus grand, la vision centrale devenue vision périphérique, la substance grise de son lobe occipital défrichée, les voies d'association entre ce nouveau centre et les centres préexistants établies, ce n'est qu'alors que notre aveugle-né pourra commencer à utiliser avec profit Le sens qu'il

vient d'acquérir et qui, malgré tout, restera toujours le parent pauvre des autres sens remarquablement éduqués.

Trouvant désormais et le bon éclairage, et la distance convenable, et l'angle exact de vision, pour notre aveugle-né le tableau impressionniste qu'il avait jusque-là devant lui se mettra, à parler et deviendra, au lieu d'un mélange de teintes disparates, une harmonie colorée. |

Nous aurions voulu observer cette progression de la vision chez notre malade, mais nous n'avons pu la suivre que trop peu de temps. Une nouvelle intervention sera pratiquée sur l'œil droit pour dégager la pupille de la masse cristallinienne encore existante; sa pupille complètement libérée lui permettra de voir plus nettement, de posséder un champ visuel plus grand. Peut-être aussi sera-t-il possible, malgré la présence d'une synéchie, d'extraire le cristallin de l'œil gauche. Cette deuxième opération, faite après l'établissement d’un bon fonc-

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