GAULOIS CONTRE SAXONS
L'hostilité sans trêve des colons anglais contre les Canadiens contrastait, d’une façon singulière, avec la générosité véritable et l'équité, désormais sincère, du gouvernement. Par la constitution de 1791, Pitt avait essayé de séparer les rivaux, mais, comme il le craignait, cette séparation n'avait pu être si rigoureuse, que quelques groupes de population anglaise ne se fussent trouvés compris dans les limites de la province française. C'était enfermer le loup dans la bergerie.
Malgré la prudence du grand homme d'État, un conflit inévitable se préparait.
Minime par le nombre, le parti anglais était, dans la province française de Québec, encombrant par les prétentions. Il apportait dans les luttes politiques une arrogance de conquérant. Ses représentants n'osèrent-ils pas, lors de la première réunion de l’Assemblée, eux les mandataires d'une infime minorité de citoyens, demander que la langue française,
co LA NATION CANADIENNE.
unique langage de la grande masse du peuple, fût exclue des délibérations ! Audacieuse et vaine tentative qui ne servit qu'à mettre en pleine évidence leur haine ct leur injustice!
L'égalité avec les Canadiens, ce n’est pas ce qu'ils avaient souhaité. La constitution de 1791 était bien loin de les satisfaire. Leurs amis et défenseurs l'avaient eux-mêmes, lors de la discussion, déclaré devant la Chambre des communes : « Cette loi, disait un de ses membres, ne satisfera pas ceux qui ont sollicité un changement; car elle ne met pas les choses dans la situation qu’ils avaient en vue. »
Ce qu'ils avaient en vue, c'était l'oppression des
Canadiens. Leurs journaux ne se cachaient pas pour le déclarer bien haut, et l’un d’eux, le Mercury, osait écrire : « Que nous soyons en guerre où cà paix, il « est essentiel que nous fassions tous nos efforts, «par tous les moyens avouables, pour nous op- « poser à l'accroissement des Français et de leur «influence (1). »
. Dominer, c'est ce que voulait la petite oligarchie anglaise, et elle s’étonnait que la métropole mit obstacle à ce qu’elle regardait comme l'exercice d'un droit. Et pourtant, la part qui lui était faite dans le gouvernement local était bien plus grande que celle que lui eût donnée son importance par le nombre et par le talent.
Les gouverneurs, pour la plupart, lui étaient
(1) Cité par Ganneau, t. III, p. 114.
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ouvertement favorables. Large et libérale en Angleterre, la politique demeurait, sur place, étroite et parüale, ct tandis que les Canadiens trouvaient toujours à Londres d’éloquents défenseurs, tandis qu’un député, sir James Mackintosh, s’écriait en 1828, à pro- pos d’une enquête ordonnée alors : « Les Anglais « doivent-ils donc former là-bas un corps favorisé? «Auront-ils des privilèges pour assurer la domination « protestante (1)? » , à Québec les gouverneurs réservaient aux Anglais toutes les places et toutes les faveurs. En 1834, sur 209 fonctionnaires, 47 seulement étaient Français, pour une population trois fois plus nombreuse que la population anglaise ! Un confit était inévitable; comment croire que tous ces hommes, qui depuis quarante ans se formaient dans les assemblées électives aux luttes oratoires et à ‘a discussion des affaires publiques, les Papineau, les Vigier et tant d'autres, consentiraient longtemps encore à rester, dans leur propre pays, au milieu de leurs compatriotes, en une sorte d’humiliant ostracisme? Écartés du pouvoir, mis dans l'impossibilité de devenir des hommes de gouvernement, ils devaient nécessairement devenir des hommes d’opposition. C’est ce qui arriva.
Dans l’Assemblée législative, issue du suffrage populaire, dominait l'élément canadien; dans le Conseil législatif, nommé par les gouverneurs, régnait uniquement l'élément anglais. Entre ces deux parties de
(L) Cité par Ganxeau, t. IIT, p. 270.
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la Lépislature, c'est une lutte de race qui s'engagea en même temps qu'une lutte politique. Pendant longtemps l'orage alla s’amonccelant de plus en plus, jusqu’à ce qu'ii éclatät en sanglants conflits en 1838.
Déjà, duns la session de 1834, le plus éloquent des tribuns canadiens, Papineau, avait exposé devant l’Assemblée toutes les protestations de ses compatriotes, contre cette sorte d’exil à l’intérieur, dans lequel ils étaient tenus. Les « 92 résolutions » restées célèbres dans l'histoire parlementaire du Canada, étaient comme la liste de tous les gricfs d’une population froissée dans son amour-propre et dans ses intérêts.
L'année suivante, Papineau continua son agitation : « J'aime et j'estime les hommes sans distinc- «tion d'origine, s'écriait-il, mais je hais ceux qui, « descendants altiers des conquérants, viennent dans «notre pays nous contester nos droits politiques ct « religieux.
« S'ils ne peuvent s'’amalgamer avec nous, qu'ils « demeurent dans leur île!... On nous dit : « Soyez « frères. » Oui, soyons-le. Mais vous voulez tout «avoir : le pouvoir, les places et l'or. C’est cette « injustice que nous ne pouvons souffrir (1). »
Voilà les sentiments qui firent germer la révolte de 1837.
Il ne manquait plus qu’un prétexte, un drapeau autour duquel or püt rallier le peuple. C'est le gou-
(1) Cité par Ganneau, t. LI, p. 316.
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verneur lui-même qui le fournit en prétendant lever, de sa propfe autorité, des impôts qu'avait refusé de voter l’Assemblée populaire.
Le gouvernement de Londres, toujours conciliant, eut beau envoyer aux Canadiens, en 1835, un gouverneur général, lord Gosford, la bouche pleine de flatteries et de paroles mielleuses ; ce gouverneur eut beau s’efforcer de calmer les rancunes et de rapprocher les partis; il eut beau s’écrier en ouvrant la session de 1835 : « Considérez le bonheur dont vous « pourriez jouir ‘sans vos dissensions. Sortis des deux “premières nations du monée, vous possédez un «vaste et beau pays, vous avez un sol fertile, un « climet salubre et l’un des plus grands fleuves de la «terre!...» Ces belles paroles restèrent sans écho : le feu était aux poudres, il fallait qu'il éclatat.
Au mois de novembre 1837, le tocsin sonna dans les villages du district de Montréal; quelques centaines de Canadiens prirent les armes. Ils remportèrent d’abord sur les troupes anglaises des succès partiels, et léguèrent à l’histoire d'admirables traits d'abnégation et de courage. Mais la révolte avait des chefs politiques et peu de soldats, l'agitation n'avait pas pénétré dans la masse du peuple. Le clergé
l'avait tenu en garde contre des nouveautés qu'il considérait comme dangereuses. « Nous ne vous don- “ncrons pas, avait dit dans un mandement l'évêque
«de Montréal, notre sentiment comme citoyen sur « cette question purement politique : qui a droit ou «tort dans les diverses branches du pouvoir souve-
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« préciation des hommes. Mais la question morale,
« de savoir quels sont les devoirs d’un catholique à
« l'égard de la puissance civile établie dans chaque
« État, cette question morale, dis-je, est de notre
« compétence...
« Ne vous laissez pas séduire si quelqu'un voulait
«vous engager à la rébellion contre le gouverne- « ment établi, sous prétexte que vous faites partie du
« peuple souverain. La trop fameuse Convention na- « tionale de France, quoique forcée d'admettre la « souveraineté du peuple, puisqu'elle lui devait son « existence, eut bien soin de condamner elle-même « les insurrections populaires, en insérant dans la Dé- « claration des droits, en tête de la constitution de « 1795, que la souveraineté réside non dans une « partie, ni même dans la majorité du peuple, mais « dans l’universalité des citoyens... Or, qui oserait « dire que dans ce pays la totalité des citoyens veut « la destruction de son gouvernement (1)? »
Maintenue par le clergé, la masse du peuple resta
calme, et les agitations suscitées par les hommes politiques ne le remuèrent, pour ainsi dire, qu'à la surface. La révolte était excusable; la population n’avait-elle pas été poussée à bout par cinquante ans de tracasseries d’une minorité hautaine et encombrante? Les Canadiens rencontrèrent en Angleterre de nombreux défenseurs. La loi par laquelle le gou-
(1) Ganneau, t. III, p. 340.
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vernement demandait, à titre de répression, la suspension de la constitution de 1791, fut combattue dans les deux Chambres par des voix éloquentes. Lord Brougham, dans la Chambre des lords, trouva des accents pathétiques pour justifier, devant un auditoire anglais, la conduite des Canadiens : « Vous « vous récriez, dit-il, contre leur rébellion, quoique « vous ayez pris leur argent sans leur agrément, ct « anéanti les droits que vous vous faisiez un mérite « de leur avoir accordés...
« Toute la dispute, dites-vous, vient de ce que nous avons pris 20,000 livres sans le consentc- « ment de leurs représentants!
« Vingt mille livres sans leur consentement! ch «bien, ce fut pour vingt schellings qu'Hampden «résista, et il acquit par sa résistance un nom im- « mortel... Si c'est un crime de résister à l’oppres- «sion, de s'élever contre un pouvoir usurpé et de « défendre ses libertés attaquées, quels sont les plus «grands criminels? n'est-ce pas nous-mêmes qui «avons donné l'exemple à nos frères américains (1)? »
La magnanimité et la clémence ne l’emportèrent pas cette fois. Malgré l'avis de ces éloquents défenseurs des Canadiens, la constitution de 1791 fut suspendue par un vote du Parlement, et lord Dursam fut envoyé comme gouverneur, avec les pouvoirs les plus étendus, et la mission de faire une enquête sur le nouveau régime à adopter.
(1) Garneau, t. IIT, p. 35%.
| ff | : Lord Durham commenca par exiler sans jugement « C Lil quelques-uns des chefs de la révolte. Répression u fc
| | trop douce aux yeux de l’oligarchie anglaise : le sang « Cl
| ; (1 des Canadiens n’eût pas été de trop pour satisfaire « di LR sa fanatique vengeance ; elle réclamait des gibets, la « le LL | presse de Montréal ne se faisait pas faute de le pro- | «ré | | clamer bien haut. Ces haines furent satisfaites l’an- « hi fl | | née suivante, | “ M | {l Une prise d'armes sans importance, organisée sur « de | | le territoire des Etats-Unis par les réfugiés politiques, u Sp | | || | ct dirigée sans succès contre la frontière canadienne, « l’e | | fournit un prétexte à une répression sanglante. « en A4 Sir John Colbourne, le nouveau gouverneur, qui Si AL venait de remplacer lord Durham accusé de modéra- ces & | (| | tion, s’appliqua à ne pas mériter les reproches adres- seill D |! sés à son prédécesseur. Il promena la torche et l'in- «vu L | F cendie à travers les villages suspects, et obéit de la « no façon la plus complaisante aux vœux des pires enne- RU
| | | : mis des Canadiens. « la
! | 1 Les Anglais ne reculaient pas devant les excitations « Jo | We les plus haineuses ni devant les plus froides cruautés : « de A |! « Pour avoir la tranquillité, disait le Hérald, il faut | « ble | | « que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens À « l’a | ER « de la surface de la terre! » Et quel lugubre tableau « pla | | à des atrocités qu'il avait conseillées et qu'il se félici- Do | | 4 tait de voir accomplies : « Dimanche soir, tout le les y ) ll | « pays en arrière de Laprairie présentait le spectacle specl l NA |: « funèbre d’une vaste nappe de flammes livides, et subn
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je || « l’on rapporte que pas une maison de rebelle n'a été | } . F' . . .
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« Canadiens qui n'ont pas péri, ainsi que leurs « femmes et leurs enfants, pendant l'hiver qui af :ro- «che; ils n'ont plus devant les yeux que les horreurs « du froid et de la faim...» « 11 est triste, ajoutait «le journal, d'envisager les terribles suites de la « rébellion, et la ruine irréparable de tant d'êtres « humains, innocents ou coupables. Néanmoins, il faut « maintenir l'autorité des lois; il faut que l'intégrité « de l'empire soit respectée, et que la paix, la pro- « spérilé soient assurées aux Anglais même au prix de « l'existence de la nation canadienne française tout «entière (1)! »
Sir John Colbourne n'était que trop porté à suivre ces sanglants conseils. À la lugubre joie de ces conseillers de haine, il dressa des gibets : « Nous avons « vu, disait encore le Hérald du 19 novembre 1838, la « nouvelle potence faite par M. Browson, et nous « croyons qu'elle sera dressée aujourd'hui en face de «la prison. Les rebelles sous les verrous pourront « jouir d’une perspective qui, sans doute, aura l'effet « de leur procurer un sommeil profond avec d’agréa- « bles songes. Six à sept à la fois seraient là tout à « l'aise, et un plus grand nombre peut y trouver « place dans un cas pressé! »
Douze des condamnés périrent sur l’échafaud, sous les yeux de leurs ennemis, accourus pour jouir de ce spectacle, un triomphe pour eux! Les malheureux subirent leur sort avec fermeté. On ne peut lire sans
(1) Cité par Ganxeau, t. III, p. 367.
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émotion les dernières lettres de l’un d'eux, Thomas Chevalier de Lorimicr, à sa femme, à ses parents, à ses mis, lettres dans lesquelles il proteste avec de nobles accents de la sincérité de ses convictions.
Ces barbares exécutions eurent des effets bien contraires à ceux qu'en attendaient les ennemis des Canadiens. En étouffant dans le sang la rébellion, ils croyaient anéantir la nation canadienne. La rébellion fut étouffée en effet, mais de ces supplices la nation sortit plus fière d'elle-même, plus enthousiaste ct plus forte.
La persécution ne servit jamais qu'à exalter les sentiments de ceux qui la subissent; à une cause proscrite, elle suscite de sublimes dévouements. Les Canadiens venaient de recevoir de la main du bourrcau anglais des héros à révérer et à chénir; ils
avaient désormais leurs martyrs politiques comme .
ils avaicnt eu leurs martyrs religieux!
Insignifiante en elle-même, si on ne regarde que ses résultats immédiats, la révolte de 1837-1838 eut de grandes conséquences pour l'avenir. et influa puissamment sur les destinées canadiennes. Le sang répandu, loin d’affaiblir cette nation qu'on voulait « balayer de la surface de la terre», fut pour elle une rosée féconde, source de nouvelle vigueur.
Ce rameau de l'arbre français, que nous avions si inconsciemment abandonné en Amérique, et que depuis nous avions si totalement oublié, se montrait
tout à coup à nos yeux comme un arbre vigoureux; plein de sève, il prospérait et s’accroissait jusque
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sous une domination étrangère, en dépit des orages qui l’assaillaient de toutes parts.
Pour la première fois la presse française s'occupait du Canada, que sa révolte venait pour ainsi dire de lui révéler; pour la première fois, elle commençait à parler en termes émus de ces frères d’Amérique qui gardaient un souvenir si persistant d’une si oublieuse patrie.
Toutes les nuances politiques s’accordaient pour louer leur fidélité au sentiment français, et tandis qu'un journal libéral avait, durant l'insurrection, proposé la formation d’une légion de volontaires pour voler au secours de nos frères d'Amérique, la grave Gazette de France parlait, avec un attendrissement classique, du courage des Canadiens à défendre « cette nationalité que les émigrants français ont «transportée avec eux au nord de l'Amérique, de «même qu'Énée, selon la Fable, emporta avec lui « ses dicux, les mœurs d’Ilion et ses pénates ».
La révolte de 1838 avait révélé les Canadiens à l'Europe, la répression sanglante qu'ils subirent les révéla à eux-mêmes, exalta leur sentiment national et leur enthousiasme.
La suppression elle-même de cette liberté relative que leur avait donnée l’autonomie de leur province tourna à leur avantage. Leur enlever des droits, c'était leur donner un drapeau; ils gagnaient en force morale ce qu'ils perdaient en influence politique.
Un drapeau est souvent plus fort qu'une constitu-