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CHAPITRE XI

Suivons d’abord les bûcherons dans les limites les plus reculées de la forêt. Ses vastes étendues appartiennent au domaine public des provinces, qui en disposent à leur gré, soit pour l'exploitation des bois, soit pour la colonisation et le défrichement.

La province de Québec possède le plus riche domaine forestier. Il s'étend, au nord du Saint-Laurent, sur une superficie d'environ 120,000 milles carrés (1), couvrant encore, malgré les progrès de la colonisation, les neuf dixièmes du territoire. Près de 30,000 bücherons sont tous les ans employés à son exploitation, et la valeur des produits qu'ils en retirent dépasse 50 millions de francs (2)!

Ne vous effrayez pas de ces chifires; ne craignez

(1) #7,037 milles carrés octroyés pour l'exploitation et 68,136 milles carrés disponibles. (Mercier, Esquisse de la province de Québec, 1890.

(2) C'est le chiffre de l'exportation des bois de la province de Québec. Le chiffre total pour tout le Dominion est de 100 millions de francs. On voit qu’à elle seule la province de Québec en fournit la moitié.

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pas de voir rapidement disparaître la forét soumise à un tel régime : sur de pareilles étendues, l’homme ne peut détruire aussi rapidement que la nature crée. Il est certain que la limite des bois exploitables recule peu à peu vers le nord, mais ce mouvement est d’une lenteur qui le rend imperceptible. Suivant un rapport officiel de 1856 (1), la seule vallée de l'Ottawa contenait alors une réserve actuelle suffisante pour fournir, pendant un siècle, à cette exportation de 50 millions par an, et cela sans tenir compte du bcis qui pourrait repousser dans l'intervalle.

D'ailleurs, si l'exploitation change la valeur de la forèt, elle n’en modifie guère l'aspect. Les spéculateurs ne la saccagent pas autant qu'on pourrait le: croire; non pas qu'ils soient retenus par aucun scrupule artistique ni philanthropique, mais parce que leur intérêt ne les y pousse pas. Les frais de transport étant énormes, ils n’abattent que des arbres choisis sur de grands espaces ; tout le reste demeure: intact, et l'œil n'aperçoit d’abord aucune différence entre les portions exploitées et celles où le bûcheron: n'a pas encore promené sa hache.

Le feu est, pour la forêt, un ennemi autrement redoutable que l’homme. Allumé par la foudre ou: par l’imprudence de quelque bücheron, l'incendie peut se propager sans obstacles sur des centaines:

(1) Cité par S. DraPEav, Études sur la co'onisation du Bas- Canada. Québec, 1863, in-8°.

de lieues. Toute la région du Saguenay fut ainsi dévastée il y a une vingtaine d'années. Ce fléau est impuissant lui-même à diminuer, d’une façon sensible, l'immense domaine forestier ; dans les brülés (c'est le nom que donnent les Canadrens aux espaces dévorés par le feu), le bois reprend peu à peu le dessus, et l’on voit, au bout de quelques années, les troncs calcinés des vieux arbres dominer, de leurs noirs squelettes, la masse verdoyante qui repousse à leurs pieds.

La province de Québec n'’aliène pas son domaine forestier; elle ne l’exploite pas non plus elle-même. Elle le loue par lots, ou lmites, suivant l'expression officielle, et de ces locations elle retire tous les ans un revenu d'environ 3 millions de francs (600,000 piastres) (1).

Le commerce des bois n’est pas accessible à tous : un personnel nombreux à entretenir, des transports difficiles, nécessitent une mise de fonds considérable qui ne le rend possible qu'à un nombre restreint de capitalistes. Les marchands de bois sont, par leur richesse, presque une puissance dans le pays.

La vallée de l'Ottawa, dans son cours supérieur, est la plus riche de toutes les régions forestières canadiennes. À elle seule, elle fournitles trois quarts des bois abattus dans toute la province; tous les ans elle occupe près de dix mille ouvriers forestiers; en

+ (4) Rapport du commissaire des Terres de la Couronne pour

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1889 un seul négociant d'Ottawa, M. Mac-Kay, en avait engagé quinze cents.

C'est une véritable armée, presque une invasion. Au commencement d'octobre, les auberges, les chemins de fer, les bateaux à vapeur, retentissent des chants de ces joyeux compagnons. Profitant de leurs dernières heures de liberté, ils se préparent, par une gaieté un peu bruyante, à la captivité de six mois qu'ils vont subir, séparés du reste de l'univers par la forét, la neige et les glaces. Pour tout voisinage, ils n'ont à espérer que celui de quelque tribu indienne campée dans sa Réserve ; une fois seulement dans la saison ils reçoivent la visite d’un missionnaire qui, vers Päques, vient leur faire remplir leurs devoirs religieux, car tous sont de fervents catholiques.

La petite ville de Mattawa, leur principal rendezvous avant de monter dans les chantiers, ne doit qu'à eux son existence, et n’a guère d’autres maisons que des hôtelleries. Quand ils partent à l’automne, et quand ils reviennent au printemps, elle est bondée ; lorsqu'ils sont passés, elle est vide.

C'est là que cette armée se divise. Sous la conduite du chef de chantier, du foreman, chaque groupe gagne la limite sur laquelle il doit travailler. Laissant bien loin derrière nous le dernier village, la dernière ferme et le dernier champ cultivé, pénétrons avec eux dans la forêt.

Supposons-nous au sommet de quelque haute colline : un océan de verdure s'étale devant nous et

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se prolonge, sans interruptions et sans clairières, sur des centaines de lieues vers le Nord. Seuls, les lacs, les rivières et les torre::s, viennent couper de leurs eaux ces immensités boisées ; encore les broussalles rongent-elles leurs rives et semblent-elles, en allongeant sur l’eau leurs branches pendantes, jalouses d’en diminuer la surface.

La forêt est aussi diverse d'aspect que variable de valeur marchande. Ici dôme élevé de verdure, là inextricable fouillis de broussailles, tantôt elle darde vers le ciel la haute mâture de ses pins géants, tantôt elle présente humblement le triste profil de ses épinettes rabougries, dont les pauvres branches décharnées pendent comme de misérables haillons, donnant au paysage cette impression de mélancolique abandon, si souvent ressentie par le voyageur, dans les forêts du nord de l'Amérique.

Dans cette solitude, s'élève la solide et massive demeure où les bûcherons, leur travail terminé, se réunissent chaque soir.

Le chantier (car ils nomment ainsi, non pas comme les ouvriers le font chez nous, le lieu où ils travaillent, mais celui où ils prennent leur repos) est un bâtiment de 15 mètres de long environ, sur 8 de large. Les murs sont faits de troncs d'arbres aplanis sur deux de leurs-faces, posés l’un sur l’autre et assemblés à demi-bois dans les angles. Le toit, formé lui-même de pièces de bois plus légères dont les interstices sont bouchés avec de la mousse, est percé dans son milieu d’une large baie, par où s’é-

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chappe la fumée et pénètre la lumière; c’est, avec la porte, la seule ouverture de la massive construction.

Pénétrons dans l’intérieur. Une seule salle l’occupe tout entier ; au centre, sur un énorme brasier dont les cendres croulantes sont maintenues par un cadre de pièces de bois, des arbres entiers brûlent en pétillant; c’est la cambuse, c’est le centre et l’âme du chantier, c’est le foyer des forestiers.

Tout autour, contre l’épaisse muraille de bois, les hits s'alignent en deux rangées superposées. Ne cherchez Tà ni matelas, ni draps : une épaisse couche d'élastiques branches de sapin est le meilleur des sommiers. Étendez-y une chaude couverture de laine ; cela suffit aux travailleurs de la forêt.

Si vous levez la tête, par l'ouverture béante du toit, d'où s'échappe en tourbillonnant la fumée bleuatre ct pleine d’étincelles, vous pouvez, durant le jour, apercevoir le clair rideau du ciel, et, le soir, le lointain scintillement des étoiles, dans la sombre profondeur de la nuit.

C'est là que, la journée finie, les bûcherons rentrent un à un. Déjà quelques-uns, accroupis devant le vaste flamboiement de la cambuse, les mains tendues vers la flamme, ont allumé leur pipe à la braise du foyer. Le feu monte en tournoyant vers le ciel, projetant à la fois dans la vaste pièce une réconfortante chaleur et une éclatante lumière, et tandis

qu'au dehors la neige tombe, la gelée pince, et la forét gémit sous la bise, ici règnent le repos, le calme et la gaieté.

De temps en temps un rctardataire arrive ; la porte en s'ouvrant laisse apercevoir la nuit et pénétrer une bouffée d'air froid. Le nouveau venu, en se frottant frileusement les mains et secouant la neige qui fond sur ses vêtements, vient prendre place autour du foyer. Puis, quand tous sont rentrés, quand tous ont puisé, dans la grande marmite mijotante, leur frugal mais abondant repas, les conversations s'engagent et les histoires commencent.

La France est — en la présence d’un Français — l'objet de toutes les questions. Ils ne la connaissent pas beaucoup la France, ces braves bücherons, mais ils l’aiment tout de même. Ils savent qu'elle est bien loin, au delà de la mer, et qu'ils ne la verront jamais, mais c'est de là que sont venus leur grands-pères, c'est leur pays, et cela leur suffit pour l'aimer.

— « Avez-vous des forêts? Avez-vous des sauvages?» Des forêts sans sauvages! Ils n’en reviennent pas d’étonnement!

L'histoire de France elle-même les intéresse autant, mais leur est aussi peu familière que sa situaüon ethnographique. Napoléon! voilà le héros de tous leurs récits, et quelles proportions fantastiques ils lui donnent! Dans leur bouche, ce n’est plus un homme, c’est un demi-dieu, si au-dessus de l’humanité, que les narrateurs eux-mêmes en viennent à douter de son existence réelle. Napoléon, pour eux, c'est une sorte de grand fantôme qui, pendant de longues années, a fait trembler les Anglais : « On tirait sur lui... à boulets rouges! Il vous les poi-

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gnait à deux mains et les renvoyait sur les ennemis! » Et c'est avec une mimique expressive que le narrateur — un peu gouailleur et sceptique — faisait, en s'arc-boutant de toutes ses forces, le geste de poigner le boulet, de l’élever péniblement au-dessus de sa téle, pour l'envoyer avec vigueur dans le camp opposé.

Après maint récit, les conversations finissent par s'étendre. Roulé dans sa couverture, chacun cède au sommeil. Seul, l’ardent brasier de la cambuse veille dans le chantier silencieux perdu dans la forêt.

Dès l'aube, les bûcherons sont sur pied. Pour le travail ils sont divisés par gagnes, suivant l'expression consacrée par eux. Chaque gagne se compose de six hommes : deux bûcherons qui abattent les arbres, deux piqueurs, qui en dégrossissent les quatre faces, et deux équarreurs qui les aplanissent d’une façon parfaite. À chaque gagne sont joints quelques « coupeux » de chemins, dont le rôle est de tailler, à travers les broussailles, les pistes par où chaque pièce de bois sera traînée jusqu’à la rivière voisine. Les salaires de ces diverses catégories d'ouvriers sont assez élevés. Le foreman (contremaitre) reçoit par mois 60 piastres (300 francs), les équarreurs 40 (200 francs), les piqueurs et abatteurs 35 (175 francs), enfin les coupeux de chemins eux-mêmes, de 12 à 20 (60 à 100 francs).

Il faut avoir vu à l’œuvre les bûcherons canadiens pour se rendre compte de leur habileté et de l’étonnante rapidité de leur travail. Les arbres sont atta-

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