‹ La nation canadienne [microforme]Chapitre 43 sur 78 · AR A · texte numérisé non relu

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C’est dans ces régions que le gouvernement canadien a créé en 1871 la province de Manitoba et les territoires d’Assiniboia, de Saskatchewan et d’Alberta.

Quand cette réunion fut faite, les territoires annexés n'étaient pas déserts. Il s'y trouvait déjà des groupes de population assez nombreux et, qui plus est, des groupes de population d’origine française. C'étaient les descendants de ces chasseurs de fourrures qui, depuis la fin du dix-huitième siècle, parcouraient cette contrée au service des deux grandes Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord- Ouest.

La plus ancienne de ces compagnies, la Compagnie de la baie d'Hudson, avait été fondée par les Anplais en 1669; mais, jusqu’à la paix de 1763, elle ne s'éloigna pas des rives mêmes de la baie, et borna son trafic aux régions immédiatement avoisinantes, séparées de la colonie canadienne par une vaste étendue de déserts glacés. Ce n’est que du jour où le Canada devint possession anglaise que cette compagnie commença à s'étendre vers l'intérieur et à y envoyer ses agents.

En méme temps, une compagnie rivale se créait à Montréal en 1783, la Compagnie du Nord-Ouest. Son

but était de nouer des affaires avec les Indiens des plaines, à l’ouest des Grands Lacs.

Rivales, ces deux compagnies l’étaieut non seulement par la nature de leurs affaires commerciales, mais encore par la nationalité de leurs agents.

Créée à Londres, ayant son siège à Londres, la Compagnie de la baie d'Hudson recrutait la plupart de ses gens en Angleterre; créée à Montréal, la Compagnie du Nord-Ouest (bien que fondée, elle aussi, par des capitalistes anglais) prenait cependant son personnel (ses voyageurs) dans le pays même, parmi les Canadiens, si aptes aux longs et aventureux voyages, si durs à toutes les fatigues du corps, si bien au fait des coutumes et de la langue des Indiens avec lesquels ils avaient à traiter.

L’antagonisme était tel que, pour tous, et dans le langage courant, les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, c’étaient les Anglais; ceux de la Compagnie du Nord-Ouest, les Français !

C'étaientdes hommes vigoureusement trempés que ces aventureux voyageurs qui, renonçant à l'attrait d’un tranquille foyer, s'enfonçaient dans les solitudes de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest pour s’y créer une vie nouvelle, toute de mouvement, d'aventures et de dangers, si attrayante pourtant que beaucoup ne se décidaient jamais à l’abandonner, conquis pour toujours par le désert sur la société des hommes.

Ceux-là, pour la plupart, s'unissaient à des femmes indiennes; unions légitimes ayant pour résultat la

constitution de véritables familles. Ce sont ces

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familles qui, restées longtemps sans communications avec les régions colonisées du Canada ou des États- Unis, se sont multipliées et ont formé, à côté de la population indienne des territoires de l'Ouest, une sorte de groupe ethnographique tout spécial, ayant ses traditions, sa langue et ses mœurs distincts, assez nombreux de nos jours pour qu'on puisse lui donner le nom de race métisse-canadienne, assez intéressant aussi pour qu'on s'arrête à conter son histoire.

La race métisse n’est pas une; elle se divise en deux groupes provenant chacun des deux éléments divers qui l'ont formée : des gens de.la Compagnie de la baie d'Hudson descendent les métis anglais ; de ceux de la Compagnie du Nord-Ouest, les métis français tirent leur origine. Le groupe français est le plus nombreux, c’est aussi le plus uni; au point de vue ethnographique et social il forme bien, à proprement parler, une race.

Les métis français doivent seuls nous occuper ici. Leur caractère intrépide et aventureux ne s’est pas démenti. Braves au point que quelques centaines d’entre eux ont pu, il y a quelques années, tenir tête pendant plusieurs mois, comme nous le conterons plus loin, à une armée de 3,000 hommes commandée par un major général anglais, ils ne se montrent pas humiliés, mais fiers du double sang qui coule dans leurs veines, et se désignent eux-mé'"es sous le nom de bois brulés.

Aussi attachés à la langue des Indiens Cris, leurs ancêtres maternels, qu'à celle des Français, leurs

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fl 182 LA NATION CANADIENNE.

ancêtres paternels, les métis parlent l'une et l'autre langue avec une égale facilité. Chatouilleux sur le point d'honneur, ils n’ont pas pardonné à l’un de

| dl leurs chefs d’avoir profité de la notoriété qu'il s'était

(4H 1 faite dans la révolte de 1885 pour venir s’exhiber en

Europe, dans une sorte de cirque, sous les auspices d'un faiseur de réclame américain. Ils ont d’ailleurs

1 de qui tenir à ce point de vue. Plus d’un gentilhomme, | | dit-on, a, aux dix-septième et dix-huitième siècles, 1128 embrassé la vie aventureuse de coureur des bois, et

EU des noms, sinon illustres, du moins honorés en

| | France, se retrouvent encore chez les métis français |

'| |. de l'Ouest canadien.

fe EN Fort différents les uns des autres, quant au carac-

L gl tère et à la physionomie, suivant le degré de mélange j} | du sang, les uns se rapprochant davantage du type il | indien, les autres ne différant en rien des blancs ni | | par leur aspect, ni par leur éducation, tous demeurent

|| unis et solidaires, ceux qu'aucun signe extérieur ne ] |: 4 distingue n'hésitant pas à se classer eux-mêmes

| parmi les métis. Nul mépris, d’ailleurs, semblable à | 28 celui qui frappe les mulâtres des colonies n’atteint

les métis dans la société canadienne; des unions se contractent avec eux sans exciter ni la réprobation | publique, ni même l’étonnement.

Ce sont ces populations qu'en 1871 le gouverne-

| ment canadien fit entrer dans la Confédération par | l'acquisition de tous les territoires de l'Ouest, pos- d sédés alors par la Compagnie de la baïe d'Hudson.

Les luttes des Compagnies de la baie d'Hudson et

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du Nord-Ouest s'étaient terminées à l'amiable en

1821, par la fusion de leurs intérêts sous une seule dénomination. Leurs territoires de chasse furent alors réunis, et, devenue l’une des plus riches, mais sans contredit la plus puissante des compagnies commerciales de l'univers, la nouvelle Compagnie de la baie d'Hudson occupa sans conteste près du quart du continent américain, depuis les grands lacs jusqu'au Pacifique.

Cet immense domaine, elle le réserva strictement à la chasse des animaux à fourrure, dont elle tirait d'immenses profits, et s’efforça, par tous les moyens, d'en écarter la colonisation. L'arrivée du colon, c'était la fuite du castor, de l’hermine, du vison, du renard argenté, et pour éloigner cet ennemi de sa richesse, la Compagnie cachait comme un secret d'État la fertilité des territoires qu'elle occupait.

Un Jour vint pourtant où la vérité se fit jour, et où les intérêts particuliers durent s’effacer devant l'intérét public. Vers 1850, le gouvernement anglais exigea, moyennant indemnité, la rétrocession de toute la partie du territoire s'étendant à l’ouest des Montagnes Rocheuses jusqu’au Pacifique, et y créa la colonie de la Colombie britannique.

En 1870 enfin, la Confédération canadienne fut autorisée par le même gouvernement à enlever à la Compagnie de la baie d'Hudson la plus grande partie du domaine qui lui restait. Ce à quoi celle-ci dut consentir, moyennant le payement d’une indemnité de 7 millions et demi de francs et l'abandon, en

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toute propriété, d’une grande étendue de territoire.

La création d’une nouvelle province dans ces terres fertiles fut aussitôt résolue par le gouvernement canadien. Les limites en furent tracées dans les bureaux d'Ottawa, en même temps que sa constitution était décrétée, et que le personnel administratif chargé de la mettre à exécuti à était lui-même choisi.

Sur le nouveau sort qui leur était préparé, les métis, seuls habitants du pays, n'avaient été ni consultés, ni même pressentis. À cette nouvelle, ils s’indignèrent, eux libres habitants de la prairie, d’être traités comme un bétail humain qu'on livre à son insu, ct lorsque, après un long ct pénible voyage à travers les rivières et les lacs (car alors les communications étaient peu faciles avec le Nord-Ouest), le gouverneur nommé à Ottawa, M. Mac Doupgall, arriva avec ses bagages et ses agents en vue de la Rivière Rouge, il fut fort étonné de voir venir à sa rencontre une troupe de 400 métis armés, n'ayant nullement l'attitude paisible d'administrés qui viennent saluer leur gouverneur.

« Qui vous envoie? leur dit-il. — Le gouverne- « ment. —— Quel gouvernement? — Le gouvernement « que nous avons fait! » Et, en effet, à la nouvelle qu'un administrateur, d'eux inconnu, était en marche pour venir chez eux prendre la direction du pouvoir, ils s'étaient assemblés, avaient nommé un gouver-

nement provisoire, et refusaient d'en reconnaitre d'autre. M. Mac Dougall n'eut d'autre perspective

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que de faire demi-tour avec son personnel et ses bagages et de recommencer en sens inverse le long trajet qu'il venait d'accomplir, pour aller rendre compte à Ottawa de ce qui se passait dans l'Ouest.

Le promoteur de la fière détermination des métis, l'âme du « gouvernement provisoire », était Louis Riel, devenu célèbre depuis par sa nouvelle résistance et par sa mort.

Les métis pourtant n'étaient pas intraitables, il était facile de s'entendre avec eux, pourvu qu'on respectät leur dignité et leurs intéréts. Un prélat qu'ils vénéraient, Mgr Taché, évêque de la Rivière Rouge, parvint par ses négociations entre le gouvernement canadien et le gouvernement provisoire à arranger les choses. Grâce à cette intervention, et après l’acceptation de certaines de leurs conditions, les métis consentirent à entrer dans la Confédération canadienne. Celle-ci leur accorda la possession d'une portion considérable de terres, l'usage officiel de la langue française dans les assemblées législatives, leur assura le maintien des écoles catholiques, et la province de Manitoba put être définitivement organisée.

La population du Manitoba était, en 1870, de 10,000 âmes, dont 5,000 métis français. La proportion s’est bien vite modifiée; le fait était absolument inévitable. Des routes de communication ayant été ouvertes avec la nouvelle province, une immigration assez considérable, venue des provinces anglaises d'Amérique et même d'Angleterre, ne tarda pas à s'y diriger. De plus, le gouvernement canadien com-

mença bientôt la construction de la grande ligne transcontinentale du Pacifique qui, traversant dans toute sa largeur la province du Manitoba, y a déversé un flot pressé de colons de toutes races : Anglais, Écossais, Irlandais, Scandinaves et méme Russes (1).

En 1881, la population s'élevait à 65,000 âmes, sur lesquelles l'élément français représenté, non plus seulement par les métis, mais par un certain nombre de Canadiens venus de Québec, comptait pour 10,000 âmes, formant un peu moins du sixième du nombre total des habitants (2).

Bien que la proportion des Français, dans la province du Manitoba, soit en décroissance, il ne faudrait pas croire que cet élément fût noyé, pénétré de toutes parts par des éléments étrangers, et menacé d’être absorbé à brève échéance. Il n’en est nullement ainsi. Les Canadiens demeurent au contraire groupés dans une région qu'ils tiennent fortement et dans laquelle ne pénètrent guère d'étrangers, région précisément la plus fertile et la mieux située de la province; c'est le comté de Provencher, qui occupe les deux rives de la rivière Rouge, depuis la fron-

(1) Des Memnonites.

(2) Si l'on devait s’en rapporter au recensement de 1891, les habitants de langue française ne seraient même aujourd’hui que de 11,102 habitants sur une population totale qui s’est élevée à 154,52 habitants. Mais là, comnie dans toute les provinces canadiennes autres que Québec, ce recensement ne peut être considéré comme exact. M. O. Reclus pense qu'en fixant à 17,000 âmes le nombre des Français du Manitoba, on serait encore au-dessous de la vérité.

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