CHAPITRE XXI
Territoire vaste et productif, population exubérante, ces deux éléments matériels de toute nationalité, les Canadiens les possèdent ; mais ils ont mieux encore, ils ont ce sentiment puissant sans lequel la prospérité matérielle d'une nation n'est rien : le patriotisme.
Ne nous trompons pas, toutefois, nous Français, sur la nature du patriotisme des Canadiens, et si nous les voyons vénérer avec nous la vieille France et aimer la nouvelle, s’enorgueillir de nos triomphes et pleurer nos défaites, n'allons pas nous imaginer qu'ils regrettent notre domination et que leur espérance est de s'y soumettre de nouveau. Ce ne sont là ni leurs regrets, ni leurs désirs. Ils sont aussi jaloux de leur particularisme national que fiers de leur origine française.
Ce n’est pas d'hier qu'est né ce sentiment tout particulier et tout local. Il n’est pas dû à la conquête anglaise. Depuis la création même de la colonie, il
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existait à l’état latent, mais ne se révélait que par de légers indices. S'il s'affirme aujourd’hui par d'éclatantes manifestations, c'est que la colonie est devenue une nation.
Les premières générations de Français qui virent le jour sur la terre d'Amérique apprirent à joindre, dans une même affection, cette patrie nouvelle à la vielle patrie de France. Mais pour l’une cette affection n'était basée que sur des souvenirs; pour l’autre, elle l'était sur la plus poignante des réalités, la lutte pour la vie, la conquéte d’un patrimoine et d'un foyer: La préférence n'était pas douteuse, ct c'est ainsi que se forma parmi les Canadiens une sorte d'esprit particulariste, non pas blämable, mais basé au contraire sur l’un des meilleurs instincts du cœur humain : l'amour du sol natal.
Les gouverneurs français ne surent pas toujours discerner les louables origines de ce sentiment; ils s’efforcèrent de le combattre quand il eût fallu peutètre l'encourager. S'il n’y eut jamais de conflits, il se produisit du moins des froissements ; ils auraient pu s'aggraver si la domination française s'était prolongée avec le même esprit de centralisation, le même parti pris de faire dominer en tout les idées et les intérèts de la métropole. Et qui sait alors ce que seraient devenus la fidélité des Canadiens et leur amour de la patrie française, mis en opposition avec leurs intérêts et leur patriotisme local?
Déjà durant la malheureuse campagne qui nous lit perdre le Canada, avaient commencé à se mani-
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fester — à cette heure de périls où l’union eût été si nécessaire -— des signes de division et de rivalité. On voit alors dans la colonie deux partis s’agiter et intriguer l’un contre l’autre : le parti canadien et le parti français. Ils ont chacun leurs chefs parmi les officiers ou les administrateurs, et correspondent l'un et l’autre en France avec les ministères, auprès desquels ils se combattent à outrance, à coups de dépéches et de dénonciations.
Le gouverneur général, marquis de Vaudreuil (1), né au Canada, et fils lui-même d'un ancien gouverneur, défend auprès du ministre de la marine, — dont il dépend, — les intérêts des Canadiens.
Le marquis de Montcalm, commandant en chef des troupes de terre envoyées pour la campagne, a trop de tendance, ainsi que ses officiers, à mépriser les colons, et ce mépris, très injustifié, perce dans ses dépèches au ministre de la guerre.
Soldats et officiers ne peuvent se faire à cette idée que, dans ce pays si différent de l’Europe, désert, couverts d’épaisses forêts, sillonné de rivières et de lacs solitaires, la guerre ‘puisse se faire d’une autre façon que sur le vieux continent. De l'expérience des troupes de la colonie — dépendant du gouver-
(1) Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil, qui, sur la demande des Canadiens, fut en 1755 nommé gouverneur général du Canada, était né à Québec. IL était le troisième fils de Philippe Rigaud, marqus de Vaudreuil, lui-même gouverneur du Canada de 170% à
Le nouveau gouverneur avait été d’abord gouverneur de la Loui-
siane de 1742 à 1755.
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neur et de la marine — ils ne peuvent admettre qu'ils puissent rien apprendre, et c'est presque à regret qu'ils gagnent des batailles suivant des principes nouveaux pour eux : « La conduite que j'ai «tenue, écrit Montcalm au ministre après la prise «du fort Oswego en 1756, et les dispositions que « J'avais arrêtées sont si fort contre les règles ordi- « naires, que l'audace qui a été mise dans cette en- « treprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi, «je vous supplie, Monscigneur, pour toute grâce, « d'assurer Sa Majesté que, si jamais elle veut m'em- « ployer dans ses armées, je me conduirai par des « principes différents (L). »
Du peu d’égards témoignés par Montcalm aux troupes de la colonie, de ses duretés même envers les Canadiens, Vaudreuil se plaignait amèrement au ministre de la marine : « Les troupes de terre, écrit- «11 à M. de Machault, le 23 octobre 1756, sont dif- « ficilement en bonne intelligence avec nos Cana- « diens ; la façon haute dont leurs officiers traitent « ceux-ci produit un très mauvais effet. Que peuvent « penser des Canadiens les soldats qui voient leurs «officiers, le bâton ou l'épée à la main sur eux? « M. de Montcalm est d’un tempérament si vif qu'il « se porte à l'extrémité de frapper les Canadiens. Je « lui avais recommandé instamment d’avoir attention « que MM. les officiers des troupes de terre n’eussent “aucun mauvais procédé envers eux; mais com-
(L) Lettre du 28 août 1756, citée par Gaïneau (t. II, p. 259).
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« ment contiendrait-il ses officiers puisqu'il ne peut « pas lui-mëme modérer ses vivacités (1) . »
De leur côté, les amis du commandant des troupes de terre dénonçaient violemment Vaudreuil, et comme gouverneur et comme Canadien, au ministre de la guerre : « Si l’on veut sauver et établir solide- « ment le Canada, écrit un commissaire des guerres «au maréchal de Belle-Isle, que Sa Majesté en « donne le commandement à M. le marquis de Mont- « calm. Il possède la science politique comme les « talents militaires. Homme de cabinet et de détail, « grand travailleur, juste, désintéressé jusqu'au scru- « pule, clairvoyant, actif, il n’a d'autre vue que le « bien; en un mot, c’est un homme vertueux et uni- « versel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils « talents en partage, 1l aurait toujours un défaut ori- « ginel : il est Canadien. »
Stupéfiante appréciation qui, en un seul mot, montre dans toute son étendue la méfiance qui régnait alors contre l'esprit local dans les colonies. Être Canadien était un défaut qui, de prime abord, devait rendre inhabile à l’exercice du pouvoir. Pour gouverner les Canadiens, il fallait des Français. La métropole était tout, la colonie et les colons, rien!
Ces divergences, ces froissements même, se seraient peut-être envenimés avec le temps. L'affranchissement des colonies est un événement que l’his-
(1) Dussreux, le Canada sous la domination française, Pièces justificatives, p. 21%.
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toire nous montre comme inévitable ; qui sait si le Canada, froissé dans tous ses sentiments, réprimé dans toutes ses aspirations, ne se serait pas séparé violemment d’une patrie autoritaire et injuste? Qui sait si de pénibles souvenirs ne fussent pas demeurés pour longtemps — pour toujours, peut-être — entre ces deux rameaux d’une même nation : entre la France humiliée de la rupture, et sa colonie affranchie mais pleine de rancune de la lutte ?
La conquête anglaise a prévenu peut-être cet événement; violente elle aussi et douloureuse, mais moins désastreuse à tout prendre que ne l’eût été une lutte fratricide entre Français. Séparés de force d'une patrie qu'ils voulaient conserver et pour laquelle ils avaient énergiquement combattu, les Canadiens lui ont gardé un souvenir pieux et voué un culte inaltérable.
Dès lors, le vague sentiment de l’amour du sol natal se compléta, s’élargit, se transforma peu à peu en un véritable sentiment de patriotisme, auquel il ne manque aujourd'hui aucun des caractères que, chez les nations les plus grandes et les plus unies, revêt celte fière passion : souvenirs vénérés du passé, juste fierté du présent, et foi dans l'avenir.
De souvenirs du passé, les Canadiens n’en manquent pas. Peuple tout nouveau et né d'hier, ils n’ont derrière eux que trois cents ans d'histoire; et qu'est-ce que trois cents ans dans la vie d’une nation? Mais de combien d'actions héroïques et d'événements glorieux ils ont su remplir cette brève existence!
Les premières traditions canadiennes se trouvent justement liées aux plus belles traditions de notre propre histoire : c’est au temps de notre plus grande gloire nationale que le Canada prend naissance. François I*, Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Colbert, tous ces noms appartiennent aux Canadiens comme ils nous appartiennent; ce sont ces grands hommes qui ont présidé à la création de leur pays et l'ont protégé en méme temps qu'ils agrandissaient la France et la rendaient glorieuse. Le navigateur qui découvre le fleuve Saint-Laurent, Jacques Cartier, le colonisateur qui le premier y établit une colonie, Samuel de Champlain, ce sont là certes des héros français, dignes de leur temps, de leur pays et des rois qu'ils servaient, mais ce sont aussi des héros canadiens, et de la gloire qu'ils ont donnée à l’histoire de France, les Canadiens revendiquent une part pour leur propre histoire.
C'est à travers les œuvres mêmes de leurs historiens et de leurs poètes qu'il faut étudier ces héros pour apprécier le culte dont ils les entourent, et reconnaître l'attitude spéciale, presque hiératique, qu'ils leur donnent. L'abbé Casgrain, un des meilleurs historiens du Canada, nous montre « la noble « figure de Cartier, d’une grandeur et d’une simplicité « antiques, ouvrant dignement la longue galerie de « portraits héroïques qui illustrent les annales cana- « diennes (1) ». Sous la plume de ces écrivains pa-
(4) Histoire de la vénérable Mére Marie de l'Incarnation, t. 1, p.22.
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triotes, le navigateur malouin dépasse la taille humaine et prend les proportions d’un prophète, d'un de ces hommes sacrés que le doigt de Dieu marque pour changer les destinées du monde, et que sa main pousse, d’une façon invisible, mais constante et irrésistible, à l’accomplissement d'un mystérieux devoir. Cartier n’est. plus le hardi marin au cœur de bronze, au bras robuste, qui lance sans crainte son vaisseau dans des eaux et vers des rivages inconnus; c'est un homme prédestiné, presque un saint, qui, les yeux fixés au ciel et le bras tendu vers l'infini, marche à la conquête d’une nouvelle terre pour un peuple nouveau. « Cartier, ce n’est plus le maitre pilote, ou « méme le capitaine général du seizième siècle; Car- «tier, pour nous, c’est le précurseur de Champlain, «de Laval, de Brébeuf, de Frontenac, de tous nos « héros et de tous nos apôtres (1). »
Un éclair brille au front de ce prédestiné,
dit encore le poète Frechette (2). Et avec quel lyrisme mélé pour ainsi dire de respect le même poète nous montre, du haut des vieilles tours de Saint-Malo, '
Cartier et ses vaisseaux s’enfoncant dans la brume,
puis, marchant toujours vers sa providentielle desti-
(1) M. Cuavveau, Discours à l'inauguration du monument de Jacques Cartier, 2% juin 1889.
(2) Légende d’un peuple, p. 34.
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are sa rap
née, aborder enfin ces rives mystérieuses et désertes où Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence
Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids Sur cette immensité farouche des grands bois.
Mais ce charme magique, Cartier l’a rompu; cette terre déserte sur laquelle il débarque, c’est celle que Dieu a réservée au peuple canadien : elle est prête, il peut venir, et c’est lui qui va fonder
« Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées Un nouvel univers aux nouvelles idées. »
| . Donc, gloire à toi Cartier, Gloire: à vous, ses vaillant compagnons, groupe altier De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne! Vous fûtes les premiers de cette longue chaine D'immortels découvreurs, de héros canadiens Qui, de l'honneur français inflexibles gardiens, Sur ce vaste hémisphère où l'avenir se fonde, Ont reculé si loin les frontières du monde!
Après le précurseur Cartier, le fondateur Champlain : nouveau héros, nouveaux panégyriques. Quel patriotique lyrisme anime encore l'abbé Casgrain en nous présentant à son tour cette grande figure « Quand, aux heures de solitude, dit-il, dans le silence «et le recueillement de l’âme, nous remontons vers « le passé, etque, saisis d’une religieuse émotion, nous « pénetrons dans le temple de notre histoire, parmi « tous ces héros dont les robustes épaules soutiennent « les colonnes de l'édifice, nul mieux que Champlain
«ne porte sur un visage plus noble de plus majes-
ertes
cette 2 que rête,
ham- Quel ain en cure ilence às vers , nous parmi ennent plain ma]es-
« tueuses pensées. Type et modèle de tous ces héros « qu'un même honneur assemble, il occupe le rang « suprême près de l'autel de la patrie (1). »
La légende elle-même et le merveilleux se mélent aux origines de la nation canadienne.
La France anciennea ses héroïnes tout entourées d'auréoles et de religieuse poésie ; les Canadiens, eux aussi, veulent pour leur pays des saintes et des héroïnes : « Parfois, aux jours suprêmes, dit encore « Casgrain, la femme apparaît au premier rang pour « le salut des peuples. Élue de Dieu, dans le palais ou « sous le chaume, elle portera le bandeau royal ou la « houlette et s’appellera sainte Hélène, Geneviève « de Paris, Clotilde, Blanche de Castille ou Jeanne « d'Arc. Autour du berceau du peuple canadien, un « cercle de vierges la saluera avec Bossuet du nom de « Thérèse de la Nouvelle-France (2). »
Thérèse de la Nouvelle-France, c’est la fondatrice des Ursulines de Québec, la Mère Marie de l’Incarnation, dont l'abbé Casgrain a écrit la touchante et captivante histoire. Plein d'amour et de respect pour un sujet qui touche à la fois ses sentiments religieux de prêtre et ses sentiments patriotiques de Canadien, voyez avec quelle finesse de pinceau, avec quelle délicatesse de touche il peint le berceau de son héroïne! « Il existe, dit-il, au centre de la France, une contrée charmante entre toutes celles qui l’envi-
(1) Histoire de la vénérable Marie de l’Incarnation, t. X, p. 30. (2) Loc. cit., p. 70.
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« ronnent, et dont le nom seul réveille d’agréables « souvenirs. Le doux pays de la Touraine, qui fut le «berceau de plusieurs familles de la Nouvelle- « France, a de tout temps été célèbre par la fertilité « de ses vastes prairies, la richesse de ses vignobles, « la douceur de son climat et l’aménité de ses habi- « tants. Arrosées par l’un des plus beaux fleuves de la « France, ses campagnes sont émaillées de riants bo- « cages et de villages pittoresques qui s'élèvent au « fond des vallées ou couronnent les collines, dont « les courbes harmonieuses se prolongeant au loin « jusqu’à l'horizon, encadrent tout le paysage dans « cadre de gracieuses ondulations.
« Les grands seigneurs du royaume, attirés par la « beauté du pays, aimèrent de tout temps à y fixer
« leur séjour, et l'on voit encore aujourd'hui surgir, :
« du sein des massifs de verdure, les tourelles élan- « cées de leurs antiques châteaux. Longtemps aussi « les rois de France tinrent leur cour dans la capitale « de cett” “vince qui a été nommée le jardin de la « Frer e plaisir des rois (1).»
l paysage n'était-il pas seul digne d’encadrer la naissance de l'héroïne religieuse du Canada?
Nous avons parlé déjà des missionnaires martyrs du dix-septième siècle, les Jogues, les Brébeuf, les Lallemand, auxquels les Canadiens ont voué un véritable culte, et dont ils inscrivent avec orgueil les noms à côté de ceux de leurs grands administrateurs
(1) Histoire de la vénérable Marie de l'Incarnatian, p. 102.
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et de leurs grands capitaines. Tels sont leurs souvenirs religieux et sacrés.
De gloires militaires ils ne manquent pas non plus. Sol généreux que le sol canadien, deux générations à peine l'avaient foulé qu'il produisait déjà des héros! N'est-ce pas une véritable odyssée que l'histoire de ces sept frères, les Le Moyne, tous nés à Montréal, tous marins, et qui tous se distinguèrent dans les guerres navales de la fin du dix-septième siècle? Tous les sept : Le Moyne de Sainte-Hélène, Le Moyne de Maricourt, Le Moyne de Longueil, Le Moyne de Serigny, Le Moyne de Châteauguay, Le Moyne de Bienville, Le Moyne d'Iberville, au nord, au sud, à l’orient et à l'occident, combattent à la fois les Anglais. Mais entre ces sept noms, il en est un qui brille d'un éclat capable d'effacer à lui seul tous les autres, c’est celui d’Iberville.
Dans les glaces de la mer d'Hudson comme sous le soleil brülant du golfe du Mexique, à Terre-Neuve comme aux Antilles, partout, durant les guerres de la Ligue d'Augsbourg et celle de la succession d’Espagne, d’'Iberville fait connaître aux Anglais la vigueur de son bras et la valeur de son sang canadien. Toujours vainqueur des éléments et des hommes, c’est lui qui pouvait écrire au ministre de la marine après plusieurs campagnes dans les mers de l'extrême Nord : « Je suis las, Monseigneur, de conquérir la
‘baie d'Hudson ! »
« Si ses campagnes prodigieuses par levrs résul- « tats, obtenus avec les plus faibles moyens matériels,
{ Al À | [hf il 228 LA NATION CANADIENNE.
| | | | «avaient eu l'Europe pour témoin, et non les mers u | | 1 « sans retentissement des. voisinages du pôle, il eût l ë [ll {f «eu, de son vivant et après sa mort, un nom aussi Q | | « célèbre que ceux des Jean-Bart, des Duguay-Trouin b Îf il «et des Tourville, e* fût, sans aucun doute, parvenu M \ | 1 « aux plus hauts graaes et aux plus grands comman- ci Ha « dements dans la marine (1).» : d +: HI Canadien, d'Iberville l’est autant par le théâtre de L î | ses exploits que par sa naissance; il ne quitte pas M. les mers d'Amérique bien qu'il n’en touche guère n: LU la terre. Pas une heure de repos dans sa vie : toujours d’ | | embarqué, toujours en guerre, toujours vainqueur. ta L' En 1693, entre deux campagnes, il prend pourtant le sil | | | temps de descendre à Québec et d'y épouser la fille | | | | d’un vieil officier du régiment de Carignan, Marie- |
| Thérèse Lacombe de Lapocatière, puis se rembarque aussitôt avec sa femme, et leur premier-né vient au | monde à bord dans les eaux de Terre-Neuve! a | {
t. II, p. 15.)
au || | à | Aventures,combats, canonnades, naufrages, amour, di | ji mariage, tout cela se méle et se heurte dans la vie de V : 11! d'Iberville. Quel plus beau héros de contes et de n | | légendes populaires? Aussi les soirs d'hiver, quand i | | les portes sont closes, que le vent souffle et que le G | K feu pétille, est-ce son histoire que content, à leurs c ni | | | petits-enfants attentifs, les aïeuls à la voix tremblo- Sn | | tante dans les frileuses maisons canadiennes. | q n | | D'Iberville mourut à la Havane en 1706, durant | | 2 NI b RUE || j (1) Léon Guénix, Histoire de la marine. (Citée par Ganneau, q
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une campagne. De ses six frères, deux furent tués à l'ennemi : Le Moyne de Sainte-Hélène au siège de Québec en 1690, et Le Moyne de Châteauguay à la baie d'Hudson en 1694. Un autre d’entre eux, Le Moyne de Bienville, est, presque à l’égalde d'Iberville, célèbre parmi les marins français, comme fondateur de la Nouvelle-Orléans et premier gouverneur de la Louisiane.
Cette famille qui donna tant de héros au Canada (1) n’est pas éteinte, elle est représentée aujourd'hui à Québec par M. J.-M. Le Moyne, écrivain de talent, qui a enrichi la littérature canadienne de dr sieurs ouvrages intéressants.
Les exemples, d'ailleurs, qu’elle a donnés n’ont pas été sans imitateurs; d’autres familles aussi nombreuses ont rivalisé avec celle-là, et par l'importance des services qu'elles ont rendus à leur patrie, et par le nombre même des héros qu’elles ont produits. Le dix-huitièm2 siècle a vu l'incroyable odyssée de Varennes de La Vérandrye, qui, avec ses fils et ses neveux, parcourt pendant sept ans les régions alors inconnues du centre de l'Amérique, au nord des Grands Lacs, et découvre enfin vers l’ouest la grande chaine des Montagnes Rocheuses.
Tous ces noms, depuis les Jacques Cartier jusqu'aux d'Iberville et aux La Vérandrye, appartiennent
(4) Charles Le Moyne de Longueil, père des sept héros, fut anobli en 1667 sur la demande de l’intendant Talon, en même temps que trois autres habitants de la colonie : MM. Godefroy, Denis et Amiot.
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à l’histoire de France en méme temps qu'à celle du Canada. Mais la séparation des deux pays n'a pas interrompu, au delà de l'Atlantique, la chaine des traditions canadiennes, ni tari la source des héroïsmes. Que de noms glorieux encore dans les nouvelles annales! Ce sont d’abord les miliciens de 1812, ces 600 Canadiens qui, sous les ordres du colonel de Salaberry, défendent, contre l'invasion d’une armée de 3,000 Américains, le défilé de Châteauguay, — les Thermopyles canadiennes! -- conquérant ainsi le double orgueil d’une victoire brillante contre ÿ un ennemi redoutable, remportée pour sauver le drapeau compromis de leurs fiers conquérants britanniques. Quelle chevaleresque revanche de la défaite de Montcalm dans les plaines d'Abraham! Le \ de 2 , F4 LD 9
poète canadien peut aujourd’hui s’écrier :
Maintenant, sur nos murs, quand un geste ironique
Nous montre, à nous Français, l'étendard britannique
Que le sang de Wolfe y scella, Nous pouvons, et cela suffit pour vous confondre,
Indiquer cette date, à railleurs, et répondre : « Sans nous, il ne serait plus la (1)! »
A côté des héros militaires, les martyrs politiques. L'insurrection de 1837-1838 crée de nouveaux souvenirs, fait surgir de nouveaux noms. C’est Chénier, l’un des chefs du mouvement, qui, au combat de Saint-Eustache, le 14 décembre 1837, interpellé par quelques-uns de ses hommes qui se plaignaient de
(1) FrécuerrE, la Légende d'un peuple.
ues.
soulier,
de
par t de
n'avoir pas d'armes, répond par cette parole digne de l'antiquité : « Attendez le combat, vous aurez « celles des morts (1) » , et qui, après une défense héroïque, mais sans espoir, tombe percé de balles avec la plupart de ses compagnons.
Après la sanglante répression opérée par les troupes anglaises contre ces quelques poignées de braves, après les incendies, après les massacres, l’échafaud se dresse à Montréal et, du 23 décembre 1838 au 15 février 1839, voit se succéder douze victimes (2).
... . .. . . Mais cet échafaud-là N'était pas un gibet, c'était un piédestal (3).
Le sang répandu devait, en effet, devenir pour le peuple canadien une source de souvenirs patriotiques et une semence féconde de liberté.
L'une des victimes, Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, la veille méme de son exécution, avec le calme et la foi d'un martyr, se réjouissait, dans une sorte de testament politique, de donner bientôt sa vie à une si belle cause, et de verser son sang pour « arroser l'arbre de liberté sur lequel flottera un
(L) Ganxeau, t. IV,p. cov et L.-O. Davin, les Patriotes de 1837.
(2) Douze Canadiens furent exécutés en 1838 et 1839 :
Le 23 décembre 1838 : Joseph Cardinne et Joseph Duquet ;
Le 18 janvier 1839 : Decoigne, Robert, deux frères Sanguinet et Hamelin ;
15 février : Hindelang (Français), Narbonne, Nicolas, Donais et Chevalier de Lorimier.
(3) Légende d’un peuple.
jour le drapeau de l'indépendance canadienne (1) ».
Rien n’égale l'attachement et la fierté des Canadiens pour tous ces souvenirs, anciens où nouveaux, militaires, religieux ou civils. Partout, dans les salons des villes comme dans la primitive demeure de l’habitant défricheur ou dans le chantier des bûcherons au sein de la forêt, vous en entendez le récit, fait avec la même foi, le même respect et le même enthousiasme. Les historiens, les romanciers, les poètes prennent soin eux-mêmes de raviver par leurs écrits la mémoire de tant de hauts faits.
Pour que les générations futures elles-mêmes ne puissent oublier ni ces grands hommes, ni leurs actions, les Canadiens ont érigé des monuments à leur mémoire. Peuple tout Jeune, ils veulent avoir, comme les vieilles nations, des panthéons pour leurs gloires nationales : navigateurs, missionnaires, guerriers, administrateurs, tous ont été célébrés par le marbre ou par le bronze.
En face de Québec, au confluent de la petite rivière Saint-Charles dans le Saint-Laurent, à l'endroit même où Jacques Cartier passa l'hiver de 1535 à 1536, s'élève le monument que les habitants de la ville ont, en 1889, érigé au découvreur du Canada. À Montréal, le fondateur de la ville, M. de Maisonneuve, a lui aussi, depuis cette année, un monument auquel a contribué par une souscription le gouvernement
nçais : « La France, disait à cette occasion l’un
(4) L.-O. Davin, les Patriotes de 1837-1838, p. 252.
di
« des orateurs qui prirent la parole lors de l'inaugu- «ration, la France s’est souvenue, les Canadiens « n'ont jamais oublié (1)! »
Sur le plateau qui domine Québec, nommé par les habitants les plaines d'Abraham (2) et sur lequel, par deux fois, le sort du Canada s’est joué par les armes, un monument encore rappelle la dernière victoire gagnée par les Français sur le sol canadien, sous les ordres du chevalier de Lévis, le 28 avril
Nous avons parlé déjà, et tout le niunde a lu quelque description de la pyramide élevée sur la terrasse de Québec à la mémoire de Montcalm et de Wolfe, et connaît l'inscription célèbre qui rappelle leur mort glorieuse, l’un dans la défaite, l’autre dans la victoire :
« Mortem virtus, communem famam historia, monu- « mentum posteritas dedit. »
Salaberry, le héros de Châteauguay, a, lui aussi, dans le lieu qui fut sa résidence et qui reste sa sépulture, une statue, due au ciseau d'un sculpteur canadien, connu à Paris, où ses œuvres ont figuré
avec honneur au Salon annuel et aux Expositions
universelles, M. Hébert.
A ceux de leurs gouverneurs anglais eux-mêmes
(1) Discours de M. le juge Pagnuelo. (Patrie, 9 septembre 1893.)
(2) Ainsi nommées parce que ces terrains furent, dans les premiers temps de la colonie, concédés à un sieur Abraham Martin. dit l'Ecossais, pilote. (LE Move, Monographies et esquisses,