La Nation et l'État
Si nous considérons l’état social de l'humanité actuelle, ce qui nous frappe dès labord, c’est l'existence des groupes nationaux de grandeurs différentes, qui se partagent le monde, et qui tracent sur les continents leurs frontières bizarrement découpées.
Nous avons essayé d'établir plus haut, en principe, la nécessité de l'association imposée ; mais dira-t-on, pourquoi cette association existe- t-elle précisément entre les hommes dont la majorité peuple tel espace de terre, borné par tels fleuves, telles mers, telles montagnes, ou même par des limites tout artificielles ? C’est à cette question que nous allons essayer de répondre dans ce chapitre.
Mais auparavant, il faut, croyons-nous, préciser le sens des deux mots État et Nation que, jusqu'à présent, nous
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avons employés comme synonymes ; nous continuerons à en user ainsi dans la suite de cette étude ; le moment est arrivé, cependant, où il faut signaler la différence de signification qui, aujourd’hui encore, existe entre ces deux termes. |
L'Etat, c’est le groupement humain qui doit exister audessus des communes; c’est proprement l'association imposée, considérée avec ses rouages, son organisation, son autorité, et ses fonctions diverses.
C'est l'Etat qui, par ses magistrats et sa force publique, fait régner l’ordre entre les hommes soumis à son empire et les défend contre les agressions étrangèrés ; c’est lui qui, par les pouvoirs établis, formule les lois qui règlent l’activité des citoyens ; c’est lui qui fixe la quote-part que chacun verse pour subvenir aux dépenses communes ; c’est lui, enfin, qui indique à chacun les tâches qu’il doit accomplir dans l'intérêt de tous. : |
La Nation, c’est une tout autre chose; c’est l'ensemble des hommes qui, au sein de l'humanité, sont unis par des liens d'une nature toute particulière — que nous étudierons plus loin — et si forts qu’il y a entre eux une étroite solidarité à laquelle ils ne peuvent se soustraire : solidarité mécanique et morale qui en fait les membres d’un même corps.
La Nation, c’est cette agrégation d’abord inconsciente, créée par la force des choses et dont nous disions plus haut qu’elle doit servir de cadre à l’association imposée pour que celle-ci soit vraiment bonne et favorable au progrès. RES
Voilà pourquoi nous avons pris jusqu'ici ces deux mots de Nation et d'État comme synonymes. Ils devraient s'appliquer toujours et partout aux mêmes organismes sociaux ; chaque nation devrait former un état; chaque état ne devräit
comprendre que des enfants d’uné seule nation.
Si, le plus souvent, cet idéal est réalisé, il n'en est pas toujours ainsi. Si la France, l'Espagne, le Danemark, l'Italie, par exemple, ne comprennent parmi leurs membres que des hommes qui se réclament des nations française, espagnole, danoise, italienne, il y a.des Français, des Danois et des Polonais qui font partie de l'association allemande, des Italiens et des Suédois qui sont séparés de leurs frères — et combien d’autres exemples encore pourrait-on citer, comme celui de l’état austro-hongrois qui n’est qu'un amalgame hétérogène d'hommes de nationalités diverses.
Nous voulions établir nettement cette distinction avant de poursuivre ; mais, ceci fait, nous continuerons à prendre en général comme synonymes ces deux expressions: État et Nation; nous faisons ici, en effet, une étude théorique, et, en théorie, nous l’avons dit plus haut, l’État et la Nation sont deux termes qui doivent se couvrir exactement.