AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Paris, le 16 décembre 1917.
Monsieur le Président,
La France a toujours soutenu de tout son pouvoir les revendications nationales des Tchèques et des Slovaques.
Le nombre des volontaires de ces nationalités, qui sont venus se ranger sous le drapeau français au moment de la déclaration de guerre, est important; les vides produits dans leurs rangs prouvent, sans conteste, l'ardeur avec laquelle ils ont lutté contre nos ennemis.
Certains gouvernements alliés, et en particulier le gouvernement provisoire russe, n'ont pas hésité à autoriser rengagement sur notre front d'unités constituées au moyen d'éléments tchécoslovaques échappés à l'oppression de l'adversaire.
Il est juste de donner à ces nationalités les moyens de défendre sous leur drapeau, côte à côte avec nous, la cause du droit et de la liberté des peuples, et il sera conforme aux traditions françaises de concourir à l'organisation d'une armée tchécoslovaque autonome.
Si vous partagez cette manière de voir, nous avons l'honneur de vous prier de vouloir bien revêtir da votre signature le décret ci-joint.
Veuillez agré-»r, Monsieur le Président, l*hommage de notre respectueux aévouement.
Le Président du Conseil, Le Minhire
Ministre de la Guerre, des Affaires Etrangères,
Georges CLÉMENJEAU. Stéphen PICaON.
La politique française et Tarmée tchécoslovaque en France,
Dans notre dernier numéro nous avons publié le décret du Président de la République française relatif à la constitution de l'armée tchécoslovaque en France. Aujourd'hui nous présentons à nos lecteurs un document non moins important, le rapport qui a été, présenté par MM. G. Clemenceau, président du Conseil et ministre de la Guerre, et St. Pichon, ministre des Affaires étrangères, au Président de la République, rapport en vertu duquel le décret relatif à l'armée tchécoslovaque en France a été signé par le représentant de l'État français.
Ce document contient un certain nombre d'idées, qu'il est intéressant de signaler pour en indiquer l'importance et la signification- En effet c'est un document officiel, signé par les deux ministres les plus importants, exprimant les idées relatives à la question tché-
coslovaque et à la politique française et qui, par conséquent, caractérise particulièrement la situation politique vis-à-vis de nos buts de guerre.
Les deux hommes d'État français, en tant que ministres, constatent tout d'abord que la France a toujours soutenu les revendications nationales des Tchèques et des Slovaques. Il n'y a rien de plus vrai. Tout homme d'État français, dès qu'il examine au point de vue français la question tchécoslovaque, doit s'apercevoir immédiatement qu'il commettraft des fautes impardonnables s'il ne tâchait pas d'exploiter cette grande force de résistance antiallemande qui se cache en Bohême du côté est de l'Allemagne, et s'il ne faisait tout son possible pour gagner à la France, dans cette Bohême antiallemande, un centre puissant d'influence. En même temps, cette phrase de deux ministres français confirme solennellement toutes les paroles de, sympathie prononcées au cours de cette guerre en faveur des Tchécoslovaques par les hommes d'État français. Elle montre que ce n'étaient ni de simples formules de politesse ni des promesses vides de sens, mais la constatation des faits réels et des intérêts communs qui lient et ont toujours lié les deux pays l'un à l'autre.
Il y a dans ce rapport un autre fait important pour nous : le gouvernement français, par les paroles de ses deux ministres, reconnaît officiellement les efforts des volontaires tchécoslovaques qui, au début de cette guerre, se sont engagés spontanément dans l'armée française. C'est pour eux une reconnaissance précieuse, c'est un réconfort moral pour tous ceux de nos compatriotes qui servent depuis trois ans dans la légion étrangère avec l'espoir toujours vif de pouvoir un jour servir dans les rangs de leur armée nationale. S'ils ont quelquefois souffert, cette reconnaissance de leurs efforts leur donne satisfaction, car ils voient que dans un document qui deviendra historique pour notre nation et qui sert de préface au décret sur l'armée nationale, on ne les a pas oubliés.
Enfin, le troisième point de ce rapport reconnaît la nécessité, de la part de la France, d'appuyer les Tchèques dans leur lutte nationale en les aidant à constituer leur armée nationale pour la lutte en faveur de la liberté des peuples. C'est à la fois la reconnaissance explicite de toutes les revendications nationales tchécoslovaques, c'est la répétition de la promesse, faite par la France, qu'elle fera tout pour obtenir avec nous la libération des peuples opprimés et la libération des Pays Tchèques et Slovaques.
Mais l'essentiel pour nous dans ce document c'est que MM. Clemenceau et Pichon, en adressant cette lettre à M. Poincaré, ont nécessairement confirmé et accentué tout ce que la France a fait pour nous au cours de cette guerre. Cet acte donne aux diverses manifestations de la politique française à notre égard leur vraie signification. La simple manifestation de confiance du gouvernement français à l'égard des Tchèques, au commencement de la guerre, reconnaissant les Tchécoslovaques comme nation amie, les diverses manifestations qui ont eu lieu à la Chambre des députés et au Sénat, les manifestations de la presse française — tout cela gagne en importance et prend une signification toute spéciale par suite de ce rapport au Président de la République.
Ce document n'est qu'un aboutissement logique de cette politique française iqui avait conduit M. A- Briand à donner à M. Masaryk, au mois de février 1916, l'assurance de sa profonde sympathie pour la cause tchèque et des sincères sentiments de la France à notre égard. De même, la fameuse réponse des Alliés à M. Wilson, le 12 janvier 191 7, où la France a fait nommer les Tchécoslovaques, autorise MM. Clemenceau et Pichon à déclarer que la France a été pendant cette guerre notre vraie protectrice dans la politique internationale ; par cette déclaration, ils ne font qu'indiquer plus nettement le vrai sens de ces anciennes
manifestations en les corroborant par le présent acte et en accentuant leur vraie valeur politique.
De toutes ces considérations une conclusion logique s'impose: La France a toujours soutenu nos revendications nationales; par la bouche de M. Briand elle nous a promis son concours effectif dans cette guerre ; dans la réponse à Wilson, elle nous a, d'accord avec ses Alliés, fait des promesses; par le décret relatif à l'armée tchécoslovaque et par le rapport adressé au Président de la République, elle reconnaît la nécessité de nous soutenir dans notre entreprise militaire. Cela signifie qu'elle veut nous soutenir aussi dans l'avenir. Elle a fait le premier pas en nous aidant à constituer notre armée. Il est fatal qu'elle nous aide aussi à l'avenir à développer cette œuvre précieuse et qu'elle facilite dans notre lutte les actes ultérieurs qui ne tarderont pas à se produire. C'est dans la logique de sa politique, c'est inhérent à tout ce qu'elle a fait, c'est aussi inhérent à l'acte dont nous avons cité le texte plus haut.
Rien de plus réconfortant, rien de plus précieux que de pouvoir faire cette constatation.
La crise politique en Allemagne et le Chancelier Hertling.
(Suite.)
La nomination de Michaelis causa une stupeur universelle. Personne ne le connaissait et n'avait même entendu son nom ; aucune expérience parlementaire, pas
la moindre connaissance des affaires étrangères, li est probable qu'il avait été recommandé à Hindenburg par son obscurité même: le généralissime s'était persuadé qu'il trouverait un instrument malléable et commode dans un homme qui n'aurait d'autre appui que ?ri protection.
Si les patrons de Michaelis faisaient fonds sur sa, médiocrité, ses débuts dépassèrent leur espoir, au point de compromettre aussitôt le succès de leur combinaison. Le ministre avait pour mission d'amener le Reichstag' à une palinodie, sans froisser trop ouvertement l'assemblée. Le vote du 19 juillet avait jeté la consternation dans le camp annexionniste; les termes en étaient vagues, obscurs, et ils laissaient la place largement ouverte à toutes les interprétations et à tous les repentirs; même dans son sens strict, la résolution de la majorité était absolument inacceptable îX)ur les Alliés qui ne sauraient en aucune manière se contenter du sfafu quo ante bcllum. Telle quelle, elle marquait du moins un certain désir d'émancipation du Parlement et un effort pour se dégager de l'emprise militariste.
La majorité de rencontre du 19 juillet n'était ni très solide ni très convaincue; beaucoup de ses membres ne s'y étaient ralliés que sous l'impression momentanée des révélations de Erzberger; ils regrettaient déjà leur faiblesse et ils ne demandaient qu'un prétexte pour expliquer leur défaillance et abandonner une formule qui répugnait à leurs désirs intimes. Encore fallait-il pour les ramener quelque souplesse de main et quelque précaution de parole. Le nouveau chancelier exaspéra ses auditeurs par la balourdise et les compromettantes contradictions de ses déclarations. Il mit dans le plat .ses pieds, qui étaient énormes. Qu'il ne se fiit pas rallié au vote du 19 juillet, personne ne lui en eût tenu rigueur et bien des députés lui en auraient su gré ; on ne lui pardonna pas d'avoir découvert son jeu et d'avoir mis l'Allemagne en fâcheuse posture en face de l'étranger. Coup sur coup, il avait déclaré que TAllemagne n'abandon-
nait rien de ses desseins de conquête, puis il avait loué la sagesse de la résolution du 19 et enfin il l'avait interprétée de manière à l'annuler. On ne se relève pas de certains échecs, Michaelis disparut en fait de la scène politique le jour même de ses débuts.
Les libéraux lui reprochaient avec amertume de ne pas avoir reconnu l'autorité du Reichstag, et les Pangermanistes l'accusaient d'avoir fait le jeu de l'ennemi en laissant trop clairement percer l'inquiétude que lui causait la situation économique de l'Empire et la terreur que lui inspiraient les projets de l'Entente. L'Empereur qui l'avait nommé en désespoir de cause l'abandonna sans. tristesse- En attendant qu'on lui eût trouvé un successeur, il se remit à méditer le Prophète Osée qui, d'après ses confidences, est son auteur préféré. (( — Semez dans la justice et vous moissonnerez dans la miséricorde », disait-il, il y a quelques années aux étudiants chrétiens. — Vous avez labouré la méchanceté et vous avez moissonné l'iniquité, continue le Prophète d'Israël ; vous avez mangé le fruit du mensonge; ...aussi un tumulte s'élèvera dans le peuple et vos forteresses seront détruites ».
Pendant que Michaelis cherchait une consolation dans la Bible, la direction politique passa au secrétaire d'État aux affaires extérieures. M. de Kùhlmann n'a rien d'un piétiste et je doute qu'il ait les mêmes goilts littéraires que son chef; il a incontestablement plus d'école. Il est né en 1873 à Constantinople où s'était fixé son père qui, après avoir été un des chefs du parti libéral bavarois, s'était tourné vers l'industrie et était devenu directeur des chemins de fer d'Anatolie. Son grand-père maternel, Oscar de Redwitz, avait eu en 1849 ^ne heure de notoriété à l'apparition de son épopée, Amaranthe, ou la fière et' pure virago germanique, triomphe de la welche, l'astucieuse et hypocrite Ghismonda. Oscar de Redwitz était une belle âme dans le sens du romantisme philistin et du sentimentalisme hackfischien. A la mode du temps, il joignait au culte
des vertus chrétiennes l'adoration de la grande Allemagne. Sa piété qui lui avait valu une chaire de littérature à Vienne, ne résista pas à un contact trop rapproché avec les Habsbourgs et la victoire de la Prusse le convertit à la libre pensée; il retrouva sur la fin de sa vie les sympathies du public par sa dernière oeuvre : Odilo (1878), où il nous raconte la conversion d'un moine qui abandonne le cloître pour la faculté de médecine. Oscar de Redwitz n'était pas probablement un simple renégat; comme beaucoup de ses compatriotes, son âme faible courait à la rencontre du succès et il légua à son petit-fils, avec beaucoup d'adresse et quelque culture d'esprit, un admirable tempérament de courtisan.
Le jeune Kûhlmann grandit dans le milieu le mieux fait pour déniaiser un diplomate: à l'ombre de la Sublime Porte. Il était à Tanger en 1905 au moment de la célèbre visite de l'empereur. L'aflfaire avait été réglée d'avance entre Bûlow et Guillaume ; au dernier moment cependant, l'empereur hésita devant les conséquences probables de son intervention et il était tout prêt à renoncer à son projet. Kûhlmann, jeune, aventureux, triompha de ses timidités- Ses supérieurs lui en tinrent compte et dès lors prévirent pour lui de brillantes destinées.
En 1908, il fut nommé premier secrétaire à Londres. Il y était encore à la veille de la guerre. La Wilhelmstrasse, qui tenait à être bien renseignée, contrôlait les rapports des ambassadeurs par ceux de leurs secrétaires, des consuls, des attachés commerciaux, des chefs des grandes maisons industrielles ou des banques importantes, sans parler des espions professionnels ou bénévoles qui foisonnaient. C'est ainsi que pendant la crise marocaine, M. de Kiderlen-Waechter, le secrétaire de l'Ambassade à Paris, télégraphiait plusieurs fois par jour au chancelier à l'insu de son chef, M. de Schoen. Pendant la crise de 19 14, le Prince de Lichnowsky à Londres, comme M. de Pourtalès à Berlin,
ne paraissent pas avoir été dans les secrets de leur gouvernement. M. de Lichnowsky, en particulier, avait pour mission principale de fréquenter les clubs et le monde et d'entretenir les cercles aristocratiques dans leurs bonnes dispositions pour l'Allemagne. Le véritable ambassadeur était M. de Kûhlmann; il affectait la rondeur et la bonhomie, il avait la bourse et la poignée de main faciles et entretenait des rapports familiers avec les représentants de la presse, de la petite aussi bien que de la grande. Il déployait une extrême activité, voyageait beaucoup, rassemblait d'innombrables renseignements, et ses observations précises et soigneusement documentées, faisaient l'opinion de la Wilhelmstrasse. Quelque temps avant la crise décisive, il avait fait une tournée d'exploration en Irlande; il en était revenu avec la conviction formelle que la guerre civile y était inévitable et que le gouvernement était beaucoup trop absorbé par ses difficultés intérieures pour se risquer à intervenir dans les affaires du continent. Tel était le crédit qu'on lui accordait que ni l'empereur ni Bethmann-Hollweg ne prêtèrent attention aux conseils de prudence de Lichnowsky, qui avait mieux jugé la situation que son secrétaire et mettait en garde son souverain contre un optimisme intempestif. Il suffit de se reporter aux conversations du chancelier et de M. de Jagow avec l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin à la fin de juillet et dans les premiers jours d'août 19 14 pour voir la stupéfaction que leur causa l'attitude de la Grande-Bretagne.
Bien que l'événement ait cruellement démenti ses affirmations, M- de Kûhlmann n'a rien perdu de sa confiance en lui ni de son autorité, et il est vrai que, si son horizon est un peu borné, dans les détails des affaires il ne manque ni d'entregent ni d'audacieuse dextérité. Pendant les mois qui avaient précédé la guerre, il avait négocié avec l'Angleterre de très importantes affaires et lui avait subtilisé d'appréciables concessions en Asie et en Afrique. Depuis, il avait été très
activement mêlé aux intrigues qui avaient abouti à l'alliance germano-turque, et il avait joué un rôle que naturellement il est difficile de préciser, mais qui paraît avoir été très actif dans les troubles d'Irlande.
Trop intelligent pour ne pas se rendre compte des dangers que court l'Allemagne, il est trop diplomate pour comprendre le véritable esprit des Alliés. Il croit plus que jamais aux manœuvres de couloir et aux complots souterrains. « Les relations officielles, dit-il au Reichstag, quand il se présenta devant lui, sont naturellement rompues avec l'ennemi; mais le courant de Topinion publique se fraye sa voie à travers les frontières, en dépit des canons et des tranchées. Nos journaux pénètrent chez nos adversaires ; nous recevons et nous étudions les leurs. L'étude de la psychologie de nos ennemis et des tendances variables de leur esprit est un important devoir. Nous devons garder le contact des épées ». — L'aveu était un peu imprudent, parce qu'il nous révélait les arrière-pensées de l'Allemagne et nous mettait en garde contre ses machinations. Kùhlmann s'était découvert trop vite et il compromettait le succès de ses combinaisons en en avouant d'avarice l'intention. Il le savait bien: mais comment l'eût-il évité? Il lui faillit prévenir l'opinion publique allemande dont la complicité était nécessaire pour créer une atmosphère pacifique. C'était le but essentiel de Kùhlmann. Le terrain était glissant et la moindre imprudence de parole risquait de déjouer ses plans qui ne se prêtaient guère à la publicité d'une discussion parlementaire. Ses clignements d'yeux furent incomplètement compris par la majorité et il eut dès le premier jour contre lui l'hostilité de la droite que sa défaite du 19 juillet avait exaspérée et qui, pour obtenir sa revanche, était décidée à repousser toute idée de compromis. De Kùhlmann ne tenait pas à s'imposer: il ne jugeait pas le moment opportun pour prendre le pouvoir. Son ambition est sans limites, mais les vrais ambitieux savent dompter leur impatience; il se réserve
pour le jour où les négociations pourront s'engager sérieusement et après avoir mieux étudié la situation, il s'était convaincu que son heure n'avait pas encore sonné.
— En attendant, chaque courrier apportait à l'Allemagne une nouvelle déconvenue et grossissait le nombre de ses ennemis. Les révélations scandaleuses se succédaient, complots aux États-Unis, louches tractations avec le Mexique et le Japon où barbotaient des agents aussi maladroits que dénués de scrupules, scandale de Luxbourg. Après l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud entrait dans la guerre. Le Brésil prenait définitivement parti pour les Alliés; les pays où l'influence de TAllemagne paraissait le plus solidement assise, se tournaient contre elle ; en Argentine, le Président contenait à grand peine le courant de l'indignation populaire qui réclamait une rupture immédiate avec Berlin. Bien que Michaelis n'eût aucune responsabilité dans ces événements, on ne les portait pas moins à son passif. Il avait démontré sa maladresse et il avait le plus grave des défauts qui puissent discréditer un homme d'État, il n'était pas heureux.
Quand le Reichstag se réunit de nouveau au mois d'octobre, les députés étaient de fort méchante humeur et divers incidents achevèrent de les exaspérer. Les socialistes dénoncèrent avec colère la propagande des annexionnistes dans l'armée: sous prétexte de maintenir le moral des troupes, on y calomniait le Parlement dont on attaquait le patriotisme, et la campagne contre la majorité était dirigée par les chefs les plus élevés avec la connivence du ministre de la guerre. Le ministre le prit de haut et Helfferich, le vice-chancelier, se montra plus agressif encore. Son attitude sentait le coup d'État et la majorité riposta en refusant le vote des crédits qu'on lui demandait.
La situation était déjà fort tendue quand l'amiral von Capelle, le ministre de la Marine, accusa formellement les députés socialistes Dittmann, Haase et Vogt-
herr d'avoir excité à l'indiscipline les équipages de la ■flotte, et leur attribua la responsabilité directe des mouvements de rébellion qui s'étaient produits sur divers vaisseaux. — On lui demanda des preuves. — Il battit en retraite, se réfugia derrière de nuageuses présomptions. Avec le magnanime sentiment de solidarité qui, depuis quelques années caractérise trop de ministres, Michaelis essaya de se sauver en sacrifiant son collègue. Le geste manquait d'élégance, et de semblables trahisons sont toujours punies- Était-il possible de conserver un chancelier qui, comme l'écrivait le Vorwœrts, ni au dedans ni au dehors, ne pouvait exiger ou espérer le respect et dont la scandaleuse nullité était proclamée par le consentement unanime des partis les plus opposés et des groupes les plus hostiles, de Heydebrand à Scheidemann, de Reventlov à Ledebour ». Tout le monde était d'accord pour réclamer le départ de Michaelis. L'embarras était de lui trouver un successeur. On finit par découvrir un prudent Ulysse qui fut assez hardi pour tenter l'aventure et que l'on supposa assez subtil pour reprendre avec plus de succès l'entreprise de sape et de mine qu'avait discrètement annoncée Kùhlmann.
Certains postes sont si exposés que les soldats les plus éprouvés ne s'y risquent pas volontiers, et la situation du comte de Hertling n'est en "rien digne d'envie. — Du moins, ne manque-t-il ni de confiance en lui ni de routine. Courtois et distant, très maître de sa parole, réservé dans ses allures, il connaît les couloirs jusque dans leurs recoins les plus obscurs. S*il n'a ni amis très chauds ni admirateurs enthousiastes, il inspire en général une respectueuse indiflFérence- Sur quel parti s'appuiera-t-il ? — En dehors du Centre qui n'oublie rien et qui a jugé piquant de fêter le quatrième anniversaire de la Réformation en imposant un chan-
celier catholique à l'Empire des Hohenzollern, le Reichstag se renferme dans une réserve grosse de surprises et de pièges. Les Conservateurs sont moroses ; s'ils n'ont pas entamé aussitôt les hostilités, c'est qu'ils ont leurs raisons : ils ne veulent pas pousser à bout la majorité dont ils redoutent un coup de tête et ils tiennent à ne pas se brouiller avec les Catholiques qu'ils comptent bien ramener à eux; mais ils ne subordonnent pas à ces considérations de tactique leurs désirs essentiels et, du jour où Hertling porterait une main audacieuse sur les prérogatives de la couronne et refuserait de donner satisfaction à leurs appétits dévorants, ils mobiliseraient contre lui toutes leurs forces qui ne sont pas méprisables.
Contre leurs assauts, qui le soutiendra ? Les libéraux ? Ils n'ont aucune confiance dans des promesses qu'il a fallu lui arracher avec des fers et qu'il n'a données que du bout des lèvres avec une mauvaise grâce manifeste. — Les socialistes? — Ils le soupçonnent avec une extrême vraisemblance de vouloir refaire contre eux le bloc bourgeois qu'avait jadis constitué M. de Bûlow. Sa situation est donc fort instable et son pouvoir est si fragile que, même si ses intentions étaient les plus pures du monde, il ne nous offrirait aucune garantie.
Quel est son plan et quelle sera sa méthode? — Nous les devinons aisément, sans aucun artifice de sorcellerie. Il va essayer de reprendre la politique dont Kuhlmann avait esquissé le programme. — Elle lui est dictée par les circonstances et aucun des ministres qui se succéderont à la Wilhelmstrasse ne saurait s'y dérober. L'Allemagne est au bout de ses forces, et ni les défaillances de la Russie ni des accidents heureux analogues à celui qui s'est produit sur le front italien ne la sauveront d'une irréparable défaite; il n'y aurait même aucun paradoxe à soutenir que ces coups de fortune, s'ils relèvent un moment ropinion publique, causent plus d'inquiétude que de
joie aux ministres de Guillaume, parce qu'ils savent que l'issue de la guerre n'en sera pas modifiée et que la ruine sera d'autant plus complète que la résistance aura été plus prolongée. Pour atténuer son désastre, l'Allemagne n'a qu'un moyen, obtenir des Alliés qu'ils négocient avec elle. Comment sans cela expliquer la persistance avec laquelle elle nous appelle à des pourparlers? A quoi rimeraient ses invitations réitérées, qu'elles se déguisent sous la forme de sommations hautaines et de menaces insolentes ou qu'elles afifectent d'être inspirées par une hypocrite et tardive humanité ? Que feraient en Suisse les innombrables agents qui, de Karolyi à Broda, rêvent autour des diplomates de l'Entente ?
Comme cependant l'Allemagne connaît l'insurmontable défiance que nous inspire son régime, il lui est nécessaire de persuader au monde qu'elle s'est amendée et il faut qu'elle revête le masque des institutions libérales. Hertling doit par conséquent se présenter comme un défenseur des doctrines parlementaires en même temps qu'il affectera en politique extérieure des idées de modération. C'est le seul moyen d'amorcer la discussion avec les Alliés.
La nomination de Hertling a été précédée par de longs conciliabules avec les divers groupes du Reichstag. On en a copieusement entretenu l'opinion. C'est qu'ils avaient pour objet beaucoup moins de lui préparer une majorité dans le Parlement que de jeter de la poudre aux yeux de l'Europe. Il s'agissait de nous démontrer que le nouveau Chancelier n'était pas seulement le délégué de l'empereur, mais qu'il avait été appelé à son poste par le libre choix des partis- C'est pour cela que la presse d'Outre-Rhin, dont on connaît la discipline, a volontairement et savamment insisté sur ces négociations intimes et sur les délibérations des partis. Elle tenait à établir qu'un changement radical s'était produit dans les institutions et que l'Empire s'était désormais nettement engagé dans la voie
constitutionnelle. — Vo.us avez demandé la ruine du militarisme prussien, nous dit-elle, mais ce militarisme n'existe plus, puisqu'en Allemagne le pouvoir est désormais exercé par le Reichstag qui renverse et nomme les ministres. Vous avez refusé de traiter avec les Hohenzollern, mais vous ne pensiez évidemment qu'au régime, — non à la dynastie elle-même ; or, ce rés>;ime qui laissait au souverain une autorité absolue et par là même redoutable à la paix du monde, il a disparu du jour où le monarque s'est soumis aux indications de la majorité.
Les Allemands nous croient vraiment un peu naïfs ; ils méprisent notre ignorance et supposent que nous ne connaissons rien de leur plus récente histoire. Leurs ruses sont éventées et leur machiavélisme est piiéril. Pour que nous pussions les prendre au sérieux, il faudrait au moins que leurs affirmations eussent quelque vraisemblance. Hertling nous inspire tout juste la mêm.e confiance que Bethmann ou Michaelis, c'est-à-dire qu'elle est égale à zéro, parce que nous savons ce que valent les prétendus changements qu'on nous présente comme une véritable révolution.
Nos expériences politiques nous ont coûté assez cher pour que nous en ayons du moins retiré quelque instruction. Elles nous ont appris que les classes privilégiées ne renoncent jamais bénévolement à leurs privilèges et que l'avenir ne se fraye sa route qu'au prix de luttes ardentes et de pénibles efforts. Le comte Herling fût-il animé des intentions les plus libérales, eût-il la résolution la plus arrêtée de briser l'absolutisme impérial, il n'en aurait ni la force ni les moyens. Les partis qui lui barreraient la route sont depuis trop longtemps les maîtres du pouvoir, et les influences dont ils disposent sont trop redoutables : s'il s'avisait d'engager le combat contre eux, il serait brisé au premier choc.
Devant lui se dresserait d'abord tout le groupe des conservateurs, les militaires, les Junkers, les grands propriétaires de TEst, la Cour. — Est-il admissible un seul moment qu'en pleine guerre l'empereur se décide à prendre parti contre ses plus intimes amis et ses meilleurs soutiens, qu'il s'aliène l'élément le plus sûr de la défense et qu'il sape la colonne la plus massive de son trône pour plaire à des agités sans consistance dont les personnes lui sont suspectes, dont les programmes lui sont odieux, et qui, divisés entre eux, incertains de leurs désirs et de leurs voies, sont si peu sûrs d'avoir derrière eux l'opinion qu'ils s'aflfolent à la perspective d'élections générales? D'autant plus qu'à l'heure actuelle, aux grands propriétaires et aux hobereaux se joignent les représentants de la grande industrie, les métallurgistes surtout, que la guerre enrichit et qui repoussent absolument toute pensée de transaction. — Contre ces bandes éprouvées et solidement organisées, où sont les troupes qu'Hertling mènerait au combat? Les Libéraux? — Depuis longtemps, ils ont perdu toute autorité sur le peuple et ils sont habitués à courber humblement la tête sous la férule du souverain. — Les socialistes ? — Leurs rangs se sont éclaircis et leur doctrine s'est écroulée sous les coups de la réalité ; leur prestige moral a été irrémédiablement ruiné par leurs apostasies- Quelle confiance d'ailleurs leur inspire un ministre qui n'a jamais cessé de les combattre avec acharnement? — Le comte Hertling ne se maintiendra au pouvoir qu'à la condition de ne pas entreprendre de réforme sérieuse. Du jour où il voudrait accommoder au goût moderne le vieil édifice féodal de la monarchie prussienne, son pouvoir s'eflfondrerait et il demeurerait aussi isolé, aussi impuissant, at^ssi discrédité que son prédécesseur. Les faits déjà confirment abondamment notre pronostic. Nous connaissi'yns les grandes lignes de la nouvelle loi électorale prussienne ?
— En quoi modifie-t-elle l'ancien ordre de choses? Limite-t-elle sérieusement les droits du souverain ? —
Déplace-t-elle sensiblement l'axe du pouvoir? — Nous le demandons aux libéraux allemands eux-mêmes. Les plus timides ne cachent pas leur désappointement.
(A suivre. y
BIBLIOGRAPHIE
Les Slovaques
(A propos du livre de M. Denis.)
M. Louis Léger confessait naguère que les Slovaques sont, de tous les peuples slaves, le seul auquel il n'ait jamais rendu visite. A ce trait on peut mesurer l'isolement où ils vivaient : dans la famille slave, ils tenaient la place effacée de Cendrillon. Pourtant leur histoire est comme un raccourci et un symbole de l'histoire de la race tout entière; et, par une fortune qui contraste singulièrement avec leur obscurité, l'avenir du slavisme est lié à leur sort plus étroitement qu'au sort de tant d'autres peuples slaves plus favorisés : car il n'y en a point dont le destin pose aussi impérieusement ces problèmes de solidarité qui dominent toutes les questions slaves, et qui, dans la crise de la Révolution russe, ont pris plus que jamais une tragique acuité. C'est ce qui donne un passionnant intérêt au livre où M. Denis vient de retracer à grands traits le mélancolique passé des Slovaques, de montrer leur misère et leur effort d'hier et d'aujourd'hui, de présenter leurs titres à une vie nationale et de marquer la place qu'ils tiendront parmi les nations de l'Europe demain transformée à l'issue de la grande guerre: La question d'Autriche. Les Slovaques. (Delagrave, 191 7).
Comme ses prédécesseurs, La Guerre et La Grande Serbie, ce volume prend place dans la Bibliothèque d'histoire et de politique, que M. Denis a fondée, œu- .vre de guerre et œuvre d'éducation nationale. Dans tous les pays en lutte, la science s'est, au cours et sous l'action de la guerre, démocratisée et popularisée; les savants ont plus nettement pris conscience de leur devoir national, et plus impérieusement éprouvé le besoin de le remplir. Car la guerre — c'est sa grandeur unique — est une guerre totale, la guerre de toutes les forces de chaque peuple belligérant: la stratégie n'est ])lus seulement militaire, elle est politique aussi et morale; et elle exige le service universel, non plus des combattants seulement, mais du peuple tout entier. L'Allemagne, fidèle à sa tradition, a pris une méthode d'autorité; elle a mobilisé tous ses professeurs, tous ses savants, pour les mettre au service d'une colossale campagne de propagande, à l'intérieur et à l'étranger. Ils n'ont fait, sans doute, que s'y compromettre et parfois s'y couvrir de ridicule ou de honte: mais c'est qu'ils avaient une trop mauvaise cause à défendre. Ce dressage de la science, cet enrégimentement de l'esprit, ce drill intellectuel, en France on ne saurait le concevoir. Le service des savants français est volontaire: c'est à cela qu'il doit son succès. Car les hommes auxquels ils s'adressent sont une nation de citoyens et non un peuple de sujets : ce qu'ils prêchent à ces hommes, ce n'est pas l'évangile de la force, mais la religion du droit, de la liberté, de l'indépendance des nations ; ils ne font pas appel aux arguments d'autorité et à la croyance aveugle, mais au libre examen et à la conviction raisonnée ; ils n'ont pas pour tâche imposée de fanatiser et d'enivrer un peuple en lui distillant le poison de l'esprit de conquête et de domination, mais d'expliquer à la nation comment et pourquoi, une fois de plus dans l'histoire, elle supporte les destinées de l'humanité, et que sa lutte pour son existence, son indépendance, son avenir, est aussi une lutte pour l'in-
dépendance du monde et l'avenir de la civilisation-
Des livres de guerre de M. Denis, on a dit qu'ils révélaient un grand journaliste. Décernée à un bavant, la louange eût naguère encore paru d'une mordante ou blessante ironie: qui n'en sent aujourd'hui tout le prix? Savoir écrire pour un public de braves gens et d'honnêtes gens, sans plus, l'intéresser à des questions qui, au premier abord, semblent déborder de beaucoup son habituelle envergure d'esprit, éveiller et retenir son attention, guider sa réflexion, l'amener à repenser luimême les idées qu'on lui suggère, à se les assimiler, de façon à les faire siennes, à s'assurer ainsi des éléments de critique et de jugement personnel — l'art qu'il y faut n'est pas mince. Dans les livres de M. Denis, une science profonde se fait facile et aimable : un plan aisé et élégant, un style plein de couleur et de vie entraînent le lecteur ; les formules .brèves, étincelantes, saisissantes, qui se gravent dans son esprit, y ancrent les conclusions de l'auteur. « Les Habsbourg ont créé de toutes pièces un État composite et fortuit. — Les Habsbourg ne se sont jamais doutés que l'influence d'un État au dehors est fonction de sa santé matérielle et morale. — L'honneur? Il n'y a pas de mot dont François-Joseph ait plus complètement ignoré le sens. Il le confondait avec l'étiquette, sur quoi il était pointilleux. — Les Magyars sont des juristes qui n'ont à aucun degré le sens du droit, et des diplomates qui ne croient en réalité qu'à la force. »
Dans un article du Monde Slave, M. Denis rappelait récemment, à propos du dernier volume de M. Léger sur le Panslavisme, les obstacles de toute nature qu'avaient eus à surmonter les initiateurs des études slaves en France. L'ignorance, l'indifférence, le scepticisme hérissaient de ronces et d'épines leur chemin. La tâche était rude de démontrer aux Français la nécessité historique qui lie leurs intérêts à ceux du slavisme et leur impose donc de connaître et de comprendre, le monde slave. Il y fallait des qualités d'apô-
tre : foi dans la puissance de la vérité, enthousiasme à répreuve de toutes les difficultés, ténacité, élasticité, indomptable confiance, robuste bonne humeur — et un labeur formidable — . Au moment où la leçon de la guerre justifiait l'enseignement de ces « éveilleurs », où éclatait aux yeux l'inéluctable solidarité d'intérêts dont ils avaient été les clairvoyants annonciateurs, où, entre Français et Slaves, commençaient à s'établir des rapports de mutuelle intelligence, raisonnée, réfléchie, claire, systématique, complète, surviennent la déception, puis la défaillance russes. L'historien ne juge pas les faits comme le polémiste d'un jour; il ne se laisse pas, au gré des passions populaires, ballotter entre l'enthousiasme irréfléchi et la colère grincheuse. Au temps où bien des gens criaient au sacrilège dès qu'on émettait le plus léger doute sur l'invincible force de la Russie tsariste, M. Denis avait le courage d'en démasquer les faiblesses et les redoutables dangers. Aujourd'hui qu'il est de mode d'accabler la Russie révolutionnaire, il s'oppose au courant, et, sous les erreurs et la confusion du jour, dégage le sens de cette formidable crise de rénovation. Si la France s'est ressaisie après la trop légitime révolte du premier moment; si elle s'applique à mieux pénétrer la nature de l'immense bouleversement russe; si, dans les fautes de la Révolution, elle fait la part si lourde du triste héritage de la tyrannie déchue; si elle s'efforce d'être juste pour ce que, sous des dehors trop souvent ou comiques ou odieux, ce puissant mouvement recèle d'idéalisme sincère et naïf, d'aspiration éperdue à la liberté et à la fraternité humaines: si elle raisonne la Russie, au lieu de l'injurier, et fait appel à la persuasion au lieu de la force; si désormais, imposant silence à la colère et à l'indignation, elle ne se laisse guider dans sa conduite envers la Russie, que par sa claire intelligence alliée à une sympathie sans faiblesses; si, enfin, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, elle se fixe vraiment une politique russe, qui pourrait, dans une si heu-
reuse évolution, méconnaître l'influence des enseignements de M. Denis? Psychologue pénétrant et juge équitable, aussi éloigné d'une molle indulgence que ■d'une sévérité hargneuse, ni doctrinaire, ni sceptique, l'esprit merveilleusement ouvert, le cœur toujours chaud, ses avis doivent leur autorité à un patriotisme connu pour ne point transiger. S'il a pu rendre à la cause des Slaves de si incomparables services que le respect et la reconnaissance dont l'entoure le monde slave, pour immenses qu'ils soient, y restent encore inégaux, c'est précisément parce que nul doute n'était possible sur le sentiment qui, en dernière analyse, inspirait et dominait son action: l'amour passionné, exclusif, absolu de la France.
(A suivre.) Tanu.
MÉMOIRES ET DOCUMENTS
Interpellation allemande sur la conduite des Tchécoslovaques pendant la guerre.
Les députés Schùrf, D"" Langenhan et consorts, ont déposé le 5 décembre une demande d'interpellation du Président du Conseil et du ministre de la Défense nationale relative à la conduite des Tchèques au cours de la guerre universelle. Elle compte 640 pages dactylographiées et comporte les chapitres suivants :
1° Avertissement sur les suites que peut avoir la tolérance à l'égard de la propagande panslaviste.
2'' Situation au début de la guerre.
3° Motifs de l'arrestation du D"" Kramar.
4° Conduite des Tchèques à l'intérieur: a) manifestations de l'état d'esprit des Tchèques à Prague; b) les
livres scolaires tchèques; c) les fonctionnaires tchèques; d) les Sokols; e) informations relatives aux affaires de Litouicrice; f) la conduite des Tchèques à l'égard des emprunts de guerre; g) La Zivnostenska Banka et les emprunts de guerre; h) la politique financière de la Zivnostenska Banka; i) les Tchèques et les secours de guerre); j) les Tchèques et le problème de l'alimentation.
5° Conduite des Tchèques à l'étranger: a) en France; b) en Angleterre; c) en Russie; d) en Amérique; e) en Suisse; f ) campagne du prof. Masaryk; g) service secret d'information des Tchèques.
6° Conduite des troupes tchèques en campagne. y° Appréciations militaires du procès Kramar. 8° Quelques documents récents.
Les députés soussignés demandent: i° Le gouvernement a-t-il connaissance de ces documents relatifs à la conduite des Tchèques au cours de la guerre universelle? — 2° Le gouvernement se rend-il compte de l'importance que tous ces faits ont et peuvent avoir pour le développement intérieur et extérieur de la monarchie autrichienne? — 3° Le gouvernement songe-t-il, à l'avenir, dans toutes les mesures gouvernementales, à tenir compte de la conduite des Tchèques au cours de la guerre? — 4° Dans le cas où les Tchèques voudraient nier, le Président du Conseil et le ministre de la Défense nationale, sont-ils disposés à donner au parlement libre cours à la vérité et à démontrer, aux yeux du monde, au moyen des documents qu'ils ont à leur disposition, la véracité des faits exposés? — 5° Quelles mesures compte prendre le gouvernement pour faire cesser ou rendre impossibles dorénavant des faits aussi inouïs, un état de choses impossible dans tout État organisé ?
Suivent les signatures de 90 députés nationaux.
Il est vraiment intéressant de constater que les députés allemands ont trouvé tant de faits antiautrichiens
et anti-allemands à l'actif des Tchécoslovaques pour en remplir 640 grandes pages dactylographiées de l'interpellation. Nous n'avons certainement pas de meilleure recommandation que cette interpellation.
Un jugement pangermaniste sur la situation en Bohême.
La revue pangermaniste hebdomadaire, Deutsche Politik, publiée à Weimar et à Berlin dans le numéro du 16 novembre, contient un article oh Rodolphe Rotheit examine la situation politique de la Bohême. Il est bien renseigné sur les événements. II. apprécie aussi tout à fait exactement la force de résistance de la Bohême. Pour montrer aux milieux politiques de l'Entente comment nous sommes Jugés par leurs pires ennemis, nous reproduisons ici quelques passages essentiels de l'article de M. Rotheit, et nous désirerions que les milieux compétents en tirent les conclusions logiques et nécessaires.
Les voici :
Ce qui se passe en Bohême, par Rodolphe Rotheit.
Après une absence de deux ans et demi, occupée par une histruction judiciaire, les débats du Conseil de guerre et un emprisonnement, le D'" Charles Kramar, ayant, par grâce impériale, recouvré sa liberté, est rentré à Prague au milieu d'octobre. Sa rentrée ne ressemblait pas seulement à une marche triomphale, comme on le dit; elle en était réellement une. Il est rare qu'un peuple soit unanime à se rassembler autour d'un roi non cou^ ronné. A la gare, le rapatrié fut salué par les principaux citoyens de la ville. Les leaders de son parti l'acclamèrent comme leur chef suprême. Les orateurs des autres partis, le considérant comme un martyr national, déposèrent leurs hommages à ses pieds et dans la rue, la foule du peuple qui se pressait devant sa maison, le fêta comme un brillant exemple dans la lutte politique. Au" milieu de cette grave période de guerre, Prague vivait en quelque sorte un jour de fête; une victoire nationale d'une haute portée venait d'être gagnée.
A partir de ce moment, les Tchèques se sentirent réconfortés et passèrent immédiatement à l'attaque. Au cours de la guerre î'esprit public a subi à Prague de fortes variations. Après l'at-
tente réjouie, à la fin de l'automne 1914, de certains événements qui ne se produisirent pas parce que des Karpathes jusqu'à la capitale de la Bohême le chemin est trop long, on éprouva une crainte profonde, car les autorités militaires prirent des mesures énergiques et rigoureuses. Elles firent sans façon arrêter Monsieur Kramar en même temps que plusieurs de ses amis. En décembre 1915, lors de l'anniversaire de l'avènement de l'empereur François-Joseph, on jugea bon, vu les circonstances, de mettre son poing dans sa poche et de marquer extérieurement sa soumission en décorant, pour la première fois dans tout Prague, toutes les maisons sans exception, même la Maison nationale tchèque, de drapeaux noirs et jaunes (1). Depuis on vécut dans l'attente constante d'un prodige, d'un revirement soudain, d'un miracle, jusqu'à ce qu'enfin il se produisit réellement — non pas tel néanmoins qu'on l'escomptait — par la libératiçn du D"" Kramar et de ses co-accusés.
Dans les discours prononcés lors de la réception de Kramar, on a, dans le feu de l'enthousiasme, exposé le but des luttes politiques auxquelles une nouvelle voie est ouverte. Ce but ne diffère naturellement pas du programme des droits d'État de la nation tchèque exprimé poiu* la première fois le 30 mai dans une déclaration solennelle : constitution d'un État tchèque indépendant dans ses frontières historiques. Renouvelé à ce moment précis, avec une telle vigueur et tant de bruit, il ne signifiait pas autre chose qu'une rude déclaration de guerre aux Allemands, aux Magyars, à l'État autrichien et à la structure môme de la Double Monarchie. A Prague les réunions politiques se succédèrent rapidement et, sans qu'on puisse s'y attendre, les Tchèques mirent systématiquement à l'ordre du jour toute la misère de la situation des nationalités.
Du côté tchèque, pour conduire la campagne d'une façon plus frappante, des réformes furent d'abord apportées à la rédaction du principal organe de la propagande tchèque, des Narodni Listy, dont le principal actionnaire est le D"" Kramar, Se
(1) L'auteur allemand abuse ici ses lecteurs. Si les Tchèques ont alors arboré «les drapeaux autrichiens, ce n'est pas spontanément qu'ils l'ont fait, mais par ordre do la police, laquelle se chargpea elle-même de décorer ainsi les maisons qui ne l'étaient pas. (N. d. t.)
pliant aux nécessités, et non pas spontanément, ce journal, depuis l'arrestation du D"" Kramar (Noël 1914), avait adopté une conduite plus modérée. A la place des rédacteurs arrêtés, on avait mis des hommes plus prudents qui, bon gré mal gré, s'étaient plies à l'inévitable. A peine Kramar était-il rentré à Prague, le premier soin fut de chasser ces intérimaires de la rédaction et de rendre au journal son allure radicale d'auparavant. Le premier numéro publié par la nouvelle rédaction — = troisième semaine d'octobre — contient un éditorial de Kramar dans lequel celui-ci, jetant sur l'avenir un coup d'œil rassuré, apprécie l'union tchèque et engage à la maintenir. Il contient également un article, accompagné d'une carte, sur « les frontières historiques de l'État tchèque » qui, outre la Bohême, la Moravie et la Silésie, englobent aussi la Slovaquie, c'est-à-dire une partie importante du royaume de Hongrie actuel, et s'étendent jusqu'au Danube avec libre accès (par un « corridor ») à la mer. Comme le D"" Baemreither l'a justement fait remarquer à la Chambre des Seigneurs, cela s'accorde précisément avec les projets de l'Entente.
Attendu que les assemblées politiques tenues à Prague et les résolutions des partis réclamaient également l'incorporation de la Slovaquie à l'État tchèque rêvé, le député Vadasz adressa devant le Parlement hongrois une interpellation au gouvernement, au sujet de ces attentats dirigés contre l'intégrité de la Hongrie. Le Président du Conseil Wekerle répondit que non seulement les hautes sphères, mais encore le Gouvernement autrichien lui-même, l'avaient assuré que de telles prétentions ne trouveraient aucun appui, et que le ministre autrichien de la justice lui avait promis de faire à ce sujet les remaniements nécessaires du code autrichien; qu'il devait exiger que de telles menées fussent aussi punies en Autriche et que « dans cette Monarchie personne ne pousse continuellement le char de nos ennemis. « En attendant, et jusqu'à la réforme des pénalités en Autriche, ajouta Wekerle, « nous devons, dans l'intérêt de la conduite de la guerre, exiger expressément que de pareilles campagnes de presse soient empêchées par la censure. »
La contre-attaque tchèque ne se fît pas longtemps attendre. Les Narodni Listy lancèrent à Wekerle et aux Magyars l'expret-
sion de leur mépris et leurs invectives. Wekerle n'a rien trouvé de plus raisonnable que de dénoncer les Tchèques en haut lieu et de lancer contre eux la police autrichienne, u Les Magyars ont poussé à l'extrême leur brutale politique nationale et ils ont peur du tribunal public de l'Europe... S'il est vrai que cette guerre doit amener avant tout un remaniement de la carte des nationalités de l'Europe, les Magyars se trouvent en face d'un problème terrible. L'État magyar est contraire à la nature. Si on lui appliquait les principes généraux et les conditions grâce auxquelles un État se forme et se maintient, cet État ne résisterait pas à l'expérience... Un assemblage purement mécanique porte en soi la ruine... L'heure fatale approche. Déjà retentit au loin la fanfare des nations reconstituées en États nationaux, et les Magyars ont peur de se présenter aux yeux de l'Europe. » D'ailleurs, conclut l'article, les /vlagayrs, qui se sont séparés de l'Autriche et pour qui l'Autriche est pays étranger, sont moins que quiconque autorisés à se mêler de la question de l'État tchèque.
Il faut remarquer que cet article, plein en outre d'accusations contre les Magyars, n'a pas paru dans quelque pays ennemi, mais dans une grande ville de la Monarchie dualiste. On peut reconnaître par cet exemple la façon dont les Tchèques se dressent sur leurs ergots et, sans égards, lancent autour d'eux leurs attaques. Les plus à plaindre dans la circonstance ne sont pas les Magyars qui, avec un peu de bonne humeur, peuvent, étant les beati possidentes (les heureux possesseurs), parer les coups. Ceux qui sont les plus immédiatement éprouvés sont les Allemands des Sudètes.
Ceux-ci avaient prévu ce qui arrive. Dès le mois de juillet, aussitôt que furent graciés les leaders politiques tchèques, le Conseil du Peuple allemand (Deutscher Volksrat) pour la Bohême fit paraître dans les journaux du pays une proclamation où l'on pouvait lire : a Les ennemis de l'intérieur travaillent depuis longtemps avec traîtrise et perfidie en faveur de nos ennemis de l'extérieur afin d'établir sur les ruines de notre patrie de nouveaux États étrangers. Les ennemis de l'intérieur et de Vcxtêrlcnr sont aussi les ennemis de notre peuple... La trahison suif la trahison. La désertion a été de règle. Chacune de ces mauvaises actions coûte la vie de centaines de pères, frères, fils allemands, m Cette proclamation proteste véhémentement contre la réforme constitu-
tionnelle dans le sens de l'autonomie nationale qui mettrait fin à l'existence de l'Empire.
Depuis, la situation a empiré de jour en jour. Le poison s'est infiltré profondément. On peut s'en rendre compte par une interpellation adressée au gouvernement à la Chambre des seigneurs autrichienne et selon laquelle certaines régions de la Bohême sont, quant aux réquisitions de produits agricoles, favorisées au détriment des autres. Cette interpellation, signée d'hommes aussi pondérés que le comte Charles Schoenborn, le prince Furstenberg, le prince de Hohenlohe, le comte Waldstein, le D"" Baernreither, le D'' von Plener, confirme simplement le fait exposé par le comte Nostitz et l'abbé Hellmer, du monastère de Tepl en Bohême qui, à la Chambre des Seigneurs, ont dit que dans les régions allemandes de la Bohême il n'y a plus une seule pomme de terre alors que les régions tchèques en regorgent. »
Voilà le témoignage qui nous est donné par une revue pangermaniste. N'est-il pas étrange que les Alliés, ayant dans le cœur des Empires Centraux, un centre de résistance comme celui de la Bohême, n'aient pas sur encore s'en servir suffisamment pour atteindre leurs buts politiques? N' est-il pas étrange qu'on n'ait pas compris qu'un facteur politique, économique et social aussi important que la Bohême aurait pu jouer un rôle infiniment plus grand si l'on avait suivi une politique qui favorisât davantage la résistance des Tchécoslovaques et des Yougoslaves?
Il est sûr que l'auteur de l'article de la Deutsche Politik s'en rend compte avec une précision absolue.
ÉCHOS ET NOUVELLES
Accord conclu entre le comte Hertling et le comte Czernin (14 décembre 1917).
On sait qu'au commencement de novembre 1917 un accord a été conclu à Berlin entre le comte Hertling et le comte Czernin, concernant l'attitude réciproque des deux empires. Les termes de cet accord sont demeurés à peu inconnus. Voici sur quelle base il a été arrêté :
I. L'Autriche-Hongrie s'engage à soutenir « le point de vue allemand ».
A. Dans la question d'Alsace-Lorraine- Ce point de vue est le suivant:
a) L'Alsace-Lorraine doit demeurer allemande ;
b) Les changements éventuels dans les rapports actuels de l'Alsace-Lorraine avec l'empire ne peuvent être décidés que par l'Allemagne seule.
B. Au sujet du sort des colonies allemandes: les colonies allemandes seront rendues à l'Allemagne qui, à cette condition — mais à cette condition seule — consentira à évacuer la Belgique et les départements français envahis.
IL L'Allemagne s'engage à soutenir les points de vue austrohongrois:
A. En ce qui concerne l'intégrité du territoire austro-hongrois. C'est dire que l'Allemagne s'efforce par tous les moyens d'empêcher le démembrement ou la diminution du territoire de la Double monarchie.
B. En ce qui concerne les « droits des nationalités ». C'est dire que conformément aux aspirations du gouvernement austro-hongrois, les droits ne seront accordés aux nationalités que par voie législative et à condition que les avantages consentis ne les fassent pas sortir dn cadre de la monarchie.
C. Dans les questions de l'Albanie, du Monténégro et de la Serbie: Ces trois pays devront, après la paix, être annexés au territoire de la monarchie et conserveront, comme les autres nationalités, leur autonomie apparente à moins qu'ils ne soient simplement soumis au protectorat austro-hongrois.
III. Au sujet des autres « buts de guerre » tant politiques qu'économiques, des empires centraux à l'égard des Alliés, ils seront étudiés d'un commun accord et feront l'objet d'un examen approfondi. En cas de désaccord sur l'une quelconque de ces questions, chacun des deux empires se réserve la liberté de décision.
IV- L'Allemagne consent à la solution dite « autrichienne » du problème polonais, mais elle pose d'ores et déjà les conditions suivantes:
A. L'Allemagne est prête "à proclamer son désintéressement au sujet des affaires de l'ancienne Pologne russe.
B. La Pologne contractera une alliance militaire avec l'Allemagne et prendra à sa charge une partie des dépenses de guerre des empires centraux. L'Allemagne reconnaît à la Pologne le droit d'avoir une flotte de commerce sur la Vistule inférieure et sur la mer Baltique.
C. La restauration d'un État polonais étant contraire aux intérêts de la Prusse, celle-ci entend qu'il lui soit réservé une compensation en Courlande, en Lettonie et en Lithuanie.
Les conditions A et B exposées dans le présent paragraphe IV, ont été acceptées par le comte Czemin. Il a été d'accord pour appuyer les espérances prussiennes au sujet de la Courlande et les revendications de l'Allemagne au sujet de ses colonies, mais il a repoussé l'idée d'incorporer la Lithuanie et la Courlande à la Prusse. Les motifs de ce refus sont les suivants:
a) L'annexion de la Lithuanie et de la Courlande permettrait l'encerclement stratégique du futur État polonais et, par conséquent de la future monarchie austro-poîono-hongroise.
b) Elle rendrait inévitable l'infiltration allemande en Lithuanie, pays qui ne contient actuellement que 60 habitants environ par kilomètre carré.
c) Elle augmenterait encore l'hostilité des rapports entre les Polonais et les Allemands, rapports qui sont déjà sans cordialité par le fait de la domination prussienne en Posnanie.
Au cas où. l'Allemagne annexerait la Lithuanie — dont deux grands gouvernements (Grodno et Vilna) ont une majorité polonaise que reconnaît la plus récente statistique allemande ellemême — les relations entre la Pologne et l'Allemagne prendraient rapidement une tournure agressive.
Discours du député socialiste tchèque Tasar
(Prononcé le 5 décembre au Reichsrat de Vienne.)
« Lorsque le ministre-président hongrois déclare que tous les partis tchèques ne désirent pas la création d'un État tchécoslovaque englobant la Slovaquie et lorsque ces Messieurs comptent sur la désunion dans le camp tchèque, ils tombent dans une grosse erreur. Il n'y a pas de parti qui ne souhaite l'État tchèque et l'union des Tchèques à la branche slovaque. (Vives approbations parmi les Tchèques.) La nation entière est unanime dans cette aspiration, les ouvriers comme les bourgeois, les socialistes comme les agrariens, aussi bien que l'extrêmedroite des catholiques. Nous ne nous laisserons pas ébranler par les menaces, peu nous importe que le comte Tisza qualifie de trahison notre lutte pour l'indépendance. (Applaudissements des Tchèques-) Il n'y a pas si longtemps que les patriotes magyars travaillaient à Petrograd, à Paris, à Londres et en Italie pour l'indépendance de leur nation. Que le gouvernement traite toute la nation tchèque de traître, ceci nous est totalement indifférent, (Applaudissements des Tchèques.) Appeler traître celui qui veut la liberté et le droit! c'est alors un honneur d'être traître. (Applaudissements des Tchèques.) Les Tchèques veulent ce que l'empereur déclarait hier dans son dernier discours du trône: « Etre les maîtres dans leur propre maison. » (Applaudissements parmi les Tchèques.)
« Les révolutionnaires russes veulent la paix de peuple à peuple. Lorsque le comte Czernin se rendra auprès des socialistes russes, il ne le fera pas comme représentant des nationalités de l'Autriche, (Applaudissements parmi les Tchèques) et comme il est ministre de la couronne, ministre de la famille impériale, il n'est pas responsable comme ministre auprès du parlement auquel le ministre-président s'en rapporte. Nous voulons la paix, mais une paix qui apportera à tous les peuples ce qu'ils attendaient de la paix: leur liberté et leur indépendance.
(Applaudissements parmi les Tchèques.) Lorsque le comte Czernin parle d'une nouvelle organisation de l'Europe, il devrait premièrement, avant de réformer le monde, mettre de l'ordre dans cet État, il devrait aider à écarter le dualisme usurpateur. (Applaudissements parmi les Tchèques.) Nous voulons soutenir la nation polonaise dans sa lutte pour l'union et la libération, mais nous devons exiger qu'on résolve en même temps que la question polonaise la question de l'indépendance d'État des nations tchèque, yougoslave et ukrainienne. (Applaudissements des Tchèques-) Le gouvernement est responsable de l'attitude des Tchèques, parce qu'il répond aux Tchèques par des promesses de partage de la Bohême en arrondissements, et d'autonomie nationale. Cependant les Tchèques n'en veulent rien savoir. »
Nous adressons ces paroles du député socialiste tchèque considéré comme « minoritaire », à tous les partis socialistes du monde entier, aux socialistes russes et à l'opinion publique de l'Entente. C'est en tant que délégué de l'Union parlementaire tchèque aussi bien que du parti socialiste qu'il parlait ainsi. On ne peut imaginer un langage plus net et plus clair.
La réponse des Tchèques au premier ministre de Hongrie Wekerle.
Le député Stransky a été chargé par l'Union Tchèque de donner la réplique à la réponse de Wekerle (dont nous avons parlé la dernière fois) concernant les attaques tchèques contre les Magyars, les accusant de traiter les Slovaques comme des esclaves. On se souvient que le Premier ministre Wekerle répondit le 20 novembre: « Je répudie cette calomnie. Il faut que je déclare que dans aucun autre pays du monde, les races ne jouissent d'autant de liberté que chez nous »• Le député Stransky, en répliquant le 4 décembre au Reichsrat de Vienne, a dit notamment:
« Le droit de la nation tchèque d'avoir son propre État souverain est tout au moins égal au droit d'État hongrois, tant par ses fondements juridiques que par son origine historique. Dans toutes les circonstances où, sur le champ d'honneur, la nation tchèque s'est trouvée en ennemie face à face avec la nation magyare, celle-ci a été battue par les Tchèques. Dans tous les domaines de la civilisation et de la culture, les Tchèques ont toujours surpassé les Magyars. Les deux nations confièrent la même année, et de leur plein gré, leur sort à la direction de la même dynastie. En faisant cet acte, elles n'ont point dérogé à leur droit à l'indépendance et elles n'ont pas renoncé le moins du monde à leur liberté nationale. En 1848 déjà, il n'y avait
aucun doute que, selon les paroles de Louis Kossuth, «. la question de l'indépendance au point de vue constitutionnel ne pouvait être mieux basée qu'en Bohême; ce droit a tout au moins un fondement aussi solide qu'en Hongrie- » {Ecoutez, écoutez!) Lorsqu'un Louis Kossuth nous reconnaît un tel droit, un « Herr von Wekerle » n'a qu'à se taire. {Applaudissements parmi les Tchèques.) Nous basant sur notre droit, nous nous sentons dans une période de régénérescence démocratique universelle plus forte que le magyarisme artificiellement enflé. »
Le député Stransky aborde ensuite la déclaration de Wekerle, disant que les nationalités non-magyares de la Hongrie jouissent d'une position privilégiée en Hongrie et que dans nul autre État du monde, il ne règne une pareille liberté individuelle.
« Considérez, poursuit Stransky, le sort des Slovaques opprimés en Hongrie. On ne doit pas s'étonner que les Tchèques, en vertu du principe de libération des nations — seule base sur laquelle une paix durable peut être établie — luttent pour que les Slovaques soient libérés du joug magyar. Les 2 millions de Slovaques n'ont aucune université, pas une seule école secondaire et pas davantage d'école professionnelle. Ce pauvre peuple a cependant créé naguère, et par ses propres moyens, trois gymnases que le gouvernement magyar a fermés. Le gouvernement magyar n'a jamais autorisé l'établissement d'une école professionnelle, au moyen de fonds slovaques privés. Sur 2.450 écoles primaires destinées aux Slovaques, il n'y en a que 365 où la langue slovaque soit autorisée comme langue secondaire- Sur 2.990 écoles maternelles en Hongrie, il n'y en a pas une seule qui soit slovaque. En 1910, il y avait 926 écoles secondaires magyares, 10 allemandes, 9 serbes, mais pas une seule école secondaire en langue slovaque ou ruthène. Les politiciens slovaques sont persécutés. Toutes leurs tentatives pour la défense du peuple slovaque contre l'exploitation magyare est taxée de haute trahison. »
Le député Stransky cite l'épître de l'évêque primat Csemoch envoyée en 1903 au clergé des comitats slovaques, et dans laquelle l'archevêque primat prie le clergé de faire tous ses efforts pour que dans les écoles mixtes, la religion soit enseignée en langue magyare, afin que les prédications puissent être faites le plus tôt possible en magyar. « Dieu veuille, dit Vépître, que l'heure arrive, oîi les deux puissants éléments de la culture nationale, les prêtres et les instituteurs, réussiront par d'immenses sacrifices à introduire pour l'éternité la langue magyare comme langue maltresse dans l'église et dans les foyers de tous les pays. »
Un prêtre — le député tchèque Zahradnik — s'est alors écrié: « Barbare ! Voilà bien un évêque ! Fi ! J'ai honte d'un pareil évêque ! »
Le député Stransky continue :
« La revendication des députés tchèques pour la libération et l'union des Slovaques n'est dirigée que contre le système de domination étrangère sur lequel repose aujourd'hui l'État hongrois. Parmi les États européens civilisés, l'État hongrois surgit comme une ruine de l'ancienne barbarie. C'est un État de despotisme et de tyrannie suprême, pire que le despotisme d'un tyran. »
Les négociateurs bolcheviques de la paix allemande feraient peut-être bien d'examiner attentivement ce qui s'est passé, ces dernières semaines, dans les Parlements autrichiens et hongrois.
Condamnations, confiscations, suspensions de journaux.
Nous avons noté qu'à la sortie de la conférence du député Klofatch, le 28 octobre, la foule s'est, en chantant des chants nationaux, rendue sur la place Saint-Venceslas, oti la police l'a chargée. De nombreuses arrestations avaient été effectuées, dont cinq ont été maintenues. Le 27 novembre l'affaire vint devant le tribunal. Trois des accusés furent condamnés, l'un acquitté et le cas du dernier fut ajourné. Les journaux annoncent la confiscation des biens de Pierre Ryba de Kosmole, du 1 P régiment, Antoine Beck de Novy Hradek, du 1 1® régiment, Ladislas Crunt de Patek, du l^'" régiment. Tous ont passé à l'ennemi. Le 8 novembre a été suspendu le journal Ceska Demokracie appartenant au parti socialiste-national. Le 19 novembre le journal Pondelnik Ceského Obzoru a subi le même sort. Leur façon d'écrire menaçait, paraît-il, l'existence de l'État.
Les Narodni Listy, de Prague, publient une protestation de l'Union Tchèque des journalistes contre les persécutions systématiques dont la presse tchèque est victime. La protestation dit qu'il est interdit à la presse tchèque de publier des informations même sur ce qui se passe au Reichsrat de Vienne et que le gouvernement supprime dans les journaux les discours et les interpellations prononcés aux séances publiques du Reichsrat. En outre, le gouvernement force la presse tchèque à publier des articles qu'il fournit et lui interdit d'en donner la source.
Il n'est pas surprenant, par conséquent, que nous ne connaissions pas à l'étranger une foule de faits qui se passent au Parlement de Vienne.
Sitaation économique.
Le gouvernement autrichien ne perd pas son temps et met à profit les succès des armées austro-allemandes sur les Italiens et la conduite des Lénine et Cie, Quelques vagues espoirs s'étant levés à l'horizon, il reprend vite son arrogance coutumière et montre aux Tchèques qu'il n'a pas perdu les rênes du pouvoir.
Le 17 novembre, un communiqué du gouvernement annonçait que 17 sous-préfectures de l'ouest de la Bohême seraient pour le ravitaillement, réunies en un seul groupe administratif commun. Le commissaire du gouvernement aurait son siège à Karlovy Vary (Karlsbad), Ce commissaire est le D"" Grohmann, Allemand farouche. Cette mesure est le premier pas vers le partage administratif et politique du royaume de Bohême, division que jusqu'ici les Tchèques avaient toujours réussi à éviter. Cette division est exigée par les Pangermanistes, elle doit préparer l'annexion à l'empire germanique de cette soi-disant terre allemande. Déjà la direction des chemins de fer suit l'exemple donné et divise les lignes en zone allemande et zone tchèque. L'accès des premières est défendu au personnel tchèque et partout celui-ci y est remplacé par un personnel purement allemand. A cette politique de haine à outrance, se joint le terrible désir d'anéantir économiquement les ri«hes pays tchèques. Comme en Belgique, comme dans les pays envahis, l'Allemand ne reculo devant aucun crime, aucune lâcheté pour se débarrasser d'un concurrent gênant. Les Pays Tchèques se sont, en ces dernières années, émancipés de la tutelle économique allemande. Ils ont prouvé qu'il est possible de se passer des articles « made in Germany » et, prenant l'offensive, se sont installés sur les marchés où jusqu'alors le commerçant allemand régnait en maître incontesté- Maintenant ce concurrent, qui a su évincer son maître d'antan, doit disparaître. Le I" décembre ont commencé dans tous les Pays Tchèques des réquisitions qui, manu militari, doivent rafler tout ce qui reste de comestibles dans les campagnes appauvries. La Moravie, à elle seule, doit livrer 18.000 wagons de paille. Les pommes de terre que les « Centrales de vivres » ont vendues au paysan au prix exorbitant de 22 cour. 50 à 30 couronnes les 100 kilos, sont réquisitionnées au prix de 4 couronnes les 100 kilos! (9 couronnes à la gare, où le paysan doit les transporter à ses propres frais; le transport des 100 kilos se paye 5 couronnes. 11 ne reste donc au paysan que 4 couronnes). La misère est partout des plus terribles. A Hodenice, en Moravie, une pauvre mère s'est pendue à la gare, parce qu'on lui avait pris les dernières pommes de terre qu'elle gardait pour SCS trois enfants. Son mari est au front. A Prague on ne reçoit plus, à partir du 20 novembre, ni mères, ni enfants à la Mater-.
nité, à cause du manque de vivres. A Brusperk (Moravie), les habitants n'ont, depuis deux semaines, reçu ni pain ni farine. En outre, on a mis sous scellés les moulins à main dont les paysans se servaient pour écraser les produits de leurs glanes. Plusieurs personnes sont mortes de faim, et la dysenterie sévit d'une façon effrayante. A Kosire, près de Prague, et aussi dans d'autres communes, les mères mettent leurs enfants au monde dans des chambres sans lumière, sans feu, et par conséquent sans eau chaude. Peut-on s'étonner si, dans de pareilles conditions, le nombre des habitants diminue à vue d'œil? Dans la seule ville de Prague, on avait dénombré le 31 décembre 1916, 453.777 habitants (non compris la garnison) et le 30 juin 1917, il n'en restait que 452.122. À présent, à Prague, il naît autant d'enfants qu'il meurt de gens de la tuberculose. Une chose nous console, c'est que dans les autres régions de l'Autriche, et surtout à Vienne, la population vit également dans la misère, encore que la situation soit moins critique que parmi la population tchèque. A Vienne, le Conseil municipal a déclaré, dans sa séance du 20 novembre, que la ville est menacée de famine. Un discours du député slovène Korosec, prononcé au Reichsrat le 21 novembre, prouve, d'ailleurs, que la disette est générale. Il y dit: « Dès les mois prochains la famine frappera à notre porte. (31 lignes censurées dans la presse autrichienne)-.. Le 16 novembre un dernier bateau apportait de Roumanie en Autriche la récolte roumaine. A la date du 1" novembre, nous avions reçu de Roumanie 5.000 wagons et il n'y restait plus que 12 wagons de blé et 3.000 wagons de maïs à distribuer aux Empires centraux. Sur cette dernière quantité, nous n'avons reçu que 5.300 wagons de blé; le maïs ne viendra qu'au printemps. » (Le reste est également censuré). La récolte roumaine, comme on voit, est déjà épuisée et celle de l'Autriche n'est pas suffisante pour ravitailler le pays jusqu'à la récolte prochaine. On a envisagé la diminution et m.ême la suppression temporaire des rations de pain et de farine- Entre temps, on importe des Pays Tchèques tout ce qu'on peut. De l'arrondissement de Nové Mesto, par exemple, 106 wagons de foin et 907 wagons de pommes de terre. En outre entre le f et le 15 novembre, 7.000 wagons de pommes de terre ont été exportés du Sud de la Bohême, tandis que tout le reste de l'Autriche n'en a fournit que 4.000 wagons. Les réquisitions qui ne laissent que' 80 kilos de pommes de terre par personne jusqu'à la prochaine récolte, exaspèrent la population et on peut s'attendre à des manifestations qui, naturellement, seront vite réprimées. Déjà à Beroun on a poursuivi 9 femmes pour perturbation de l'ordre publique- Six ont été condamnées» les trois autres acquittées. D'ailleurs, il nous semble que ces réquisitions, qui doivent durer à peu près un mois, ont encore un
autre but: désorganiser l'école tchèque et priver l'enfant de l'enseignement. Tous les instituteurs, en effet, doivent contribuer à cette exploitation et les écoles de la campagne resteront fermées jusqu'au 1" janvier. Dans d'autres, les institutrices auront jusqu'à 200 élèves par classe. Les curés, qui sont presque aussi nombreux que les instituteurs, ne sont pas obligés d'assister aux réquisitions. Pourtant ils ont plus de loisirs que les instituteurs et leur utilisation dans les commissions serait moins nuisible à la population. Naturellement, on ne veut pas que la haine des gens exaspérés tombe sur eux; par contre, le gouvernement désire ardemment que l'instituteur tchèque perde la confiance des masses.
La nation tchèque, comme toujours, quand elle court un danger, pense avant tout à l'enfant. A Prague vient d'être fondée la Société du « Cœur tchèque », dont le but est de sauver les générations futures. L'argent afflue et nous pouvons espérer que le sinistre projet du gouvernement viennois échouera. L'enfant tchèque supportera cette terrible épreuve et les générations futures seront sauvées pour aimer et protéger la Bohême libre et indépendante!
Erratum. — Une erreur typographique nous a fait, dans notre avant-dernier numéro, page 428, dire, en parlant du beurre, du saindoux et de la margarine, « demi-kilo » où il fallait « décagramme ». Nos lecteurs voudront bien rectifier.
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Revue bi-mensuelle