LA PLANÈTE JUPITER
Le dessin qui accompagne cette notice sur la plus volumineuse des planètes de notre monde salaire, représente le disque de Jupiter, tel qu'il apparut, dans la nuit du 28 janvier dernier, à 11 h. 11 ni. du soir, au foyer du télescope d'un astronome italien, M. Tacohini,de Palerme. Deux caractères principaux frappent tout d'abord l'œil, dans cette représentation du globe de la planète : sa forme trèsvisiblement elliptique, et les longues zones, les mies claires ou brillantes et les autres obscures, qui sillonnent le disque dans un sens à peu de chose près parallèle au plus grand de ces diamètres.
La forme ellipsoïdale du disque aurait suffi pour faire préjuger un mouvement de rotation, sinon pour en donner la période; la théorie
de la figure des corps célestes déduite de la gravitation et de l'hvpothèse probable de leur fluidité originelle, rendent compta, connue ou sait, de leur aplatissement. Mais des observations directes ont permis de déterminer la durée de la rotation de Jupiter, dès le milieu du dix-septième siècle, et c'est à Cassini i" que cette découverte est due, nous dirons tout à l'heure par quel moyen.
Le dessin de M. Taccliini nous montre le disque partagé eu neuf zones principales très-inégales eu largeur, quatre bandes brillantes et cinq zones obscures. Deux de ces dernières occupent les parties boréales et australes de la planète, celles qui avoisineut en effet les polos ou les extrémités de l'axe de rotation ; leur teinte est, à peu de chose près, uniforme, et l'observateur caractérise leur couleur en disant que « les calottes polaires étaient faiblement cendrées. » Des trois autres bandes obscures, assez étroites, celle qui est la plus voisine du pôle, nord présentait deux taches plus noires, l'une arrondie et
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qui, n'était sa grosseur, semblerait l'ombre portée par un des satellites; l'autre irrégulière et déchiquetée sur sou bord septentrional. Dans la bande obscure la plus voisine du centre, on voit en sens opposé deux taches dont la forme est contournée on tourbillons. Tout au-dessous, est une assez vaste région « légèrement grisâtre, » et assez irrégulière, qui est, sur tout son contour, enveloppée d'une zone étroite de même forme : les parties blanches de cette zone, ainsi que celles qui, du côlé du centre, limitent la bande obscure australe, étaient d'un blanc très-vif » comme argenté, » dit M. Taechiui. Les deux zones brillantes limitant les calottes polaires étaient également d'un blanc vif.
Enfui la plus largo des zones claires du disque, outre la longue tache irrégulière que nous venons de décrire, renfermait trois petites taches noires, de forme oblongue , et une grande tache semblable à une S très- allongée , dont le contour bordé de blanc se projetait sur un fond de couleur rose.
Ce qu'il y a de remarquable, selon l'astronome italien, dans cet aspect du disque de Jupiter , c'est la forme accidentée des taches et des bandes, qui dénote une période d'activité particulière de la planète : aussi priait-il les observateurs minus des instruments nécessaires de vouloir bien étudier le spectre de sa lumière pendant cette période do variabilité. Nous espérons bien que son désir aura été exaucé. Eu attendant que nous puissions connaître les résultats des recherches recommandées, nous allons profiter du dessin que nous avons sous les yeux pour entrer dans quelques détails sur la constitution physique de Jupiter et sur les questions que soulève l'examen des taches de son disque.
Ûucupons-nous d'abord des bandes, abstraction faite des taches plus petites et plus irrégulières, dont elles sont accompagnées.
Leur parallélisme entre elles et à l'équateur de Jupiter est un fait à peu près constant. Elles offrent sans doute, dans leur développement, des irrégularités, des déviations, mais il est visible que ee ne sont là que des accidents, des résultats de perturbations locales qui n'affectent point la généralfté de la loi ainsi formulée. Dans toutes les observations, dans tous dessins qui les représentent, ce parallélisme se manifeste : nous avons, en ee moment, un grand nom-
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bre de ces dessins sous les yeux, faits à des époques bien différentes ; le nombre, et la position, la largeur, l'éclat des bandes y varient de toutes les façons, mais toutes sont, à fort peu de chose près, dirigées suivant une ligne parallèle au grand diamètre de la planète, diamètre qui coïncide à la fois avec l'équateur et avec la projection de l'orbite. Les premiers observateurs constatèrent pareillement ee fait, et, bien qu'Arago s'étonne que les écrits de Galilée ne fassent aucune mention des bandes, que le père Zueebi aurait vues le premier à Rome, en mai 1650, il est très-probable qu'elles n'échappèrent point à l'illustre astronome. Les Eléments d'astronomie de Cassini If en font foi. « Aussitôt que Galilée l'eut observé (le globe de Jupiter) avec des lunettes, il y aperçut plusieurs bandes obscures et à peu près parallèles entre elles, suivant la direction de, la route, qu'il décrit par son mouvement propre. «Cassini ajoute aussitôt: « Le nombre de ces bandes obscures n'a pas toujours été le même ; quelquefois il y en a eu jusqu'à huit ; dans d'autres temps, il n'y en a eu qu'une, et on en distingue trois pour l'ordinaire, celle que l'on a toujours aperçue est plus large que les autres, située dans la partie boréale do son disque, tout proche de son centre. »
On voit que la variabilité du nombre des bandes a été dès l'abord remarquée tout aussi bien que leur parallélisme. A dire vrai, quand ou examine le disque, à ce point do vue, il n'est pas toujours aisé, si le grossissement de l'instrument est assez fort pour que les détails de forme soient nettement visibles, de distinguer et de compter les bandes qui se subdivisent souvent en traînées plus étroites. Ce qui est certain, c'est qu'elles changent d'une époque à l'autre, c'est que le disque en est plus ou moins recouvert et qu'ainsi les zones brillantes formant les intervalles des bandes obscures ont une étendue variable. La large bande obscure, dont parle Cassini, existe en effet assez généralement dans la moitié boréale, limitée au sud par une ligne qui est très-voisine du centre de la planète ; mais ce n'est pas toujours la plus large; c'est ce que prouvent les mesures faites en novembre 18 10 par Arago de la largeur des dejx principales bandes obscures qu'on voyait alors près du centre de Jupiter; la bande boréale était la plus petite.
La permanence d'une bande centrale, telle que la mentionne Cassini, est donc toute relative et ce qu'il faut retenir des nombreuses observations auxquelles nous nous référons, c'est que les bandes obscures de Jupiter varient, suivant les époques, en nombre, en position, en étendue. Ajoutons qu'elles ne présentent pas toutes ni toujours la même teinte. La description que nous avons donnée plus haut, d'après M. Tacchitri, de l'apparence présentée en janvier dernier parle disque de Jupiter, prouve que ni les bandes obscures, ni les bandes brillantes n'ont la même couleur. Un dessin dcM. W. Lassell, reproduit dausles Monthly Notifies (janv. 1872J de la Société astronomique de Londres, donne, sur ce point, d'intéressantes
indications, ainsi que deux autres dessins dus à M. John Browning et insérés dans le même recueil. A l'équateur se trouve une large zone dont la teinte est d'un brun orangé selon M. Lassell (brown orange), bronzée (tawny-coloured), d'après M. Browning. La différence des instruments et des appréciations individuelles suffit pour expliquer la légère différence des nuances ainsi indiquées. Les bandes sombres, situées départ et d'autre dans les deux hémisphères, ont une teinte pourprée ; entre l'une d'elles et la bande équatorialc, M. Lassell marque une large zone dont la lumière était vert d'olive [olive (jrc.cn). Enfin, les régions voisines des pôles étaient, selon M. Browning, d'un gris bleuâtre, la teinte bleue étant d'autant plus prononcée qu'on considérait des parties plus rapprochées des pôles mêmes.
Des observations faites, en 1809 et 1870, par le second des savants que nous venons de citer, prouvent que les changements de couleur des bandes concordent avec les variations de position ou d'étendue. Ainsi, en octobre 1809, la bande équatorialc que des observations antérieures avaient montrée incolore et pins brillante que tout le reste dudisque, était devenue plus sombre que deux bandes blanches situées au nord et au sud et colorée d'une teinte jaune verdàtre.
AîlÉDÉE GuiLLEMlS.
— La suite prochainement. —
CHACORMC
Jean Chacornac, l'astronome bien connu , est mort le G septembre dernier. Chercheur infatigable, il s'était fait un nom parmi les observateurs qui enrichissent la science du ciel par la découverte d'astres nouveaux. Travailleur assidu, il avait abordé avec les plus consciencieux efforts toute une série de labeurs, dont les résultats publiés pour la plupart témoignent de la grande activité de son esprit.
Cliacornac, né à Lyon le 21 juin 1823, dut, jeune encore, se placer dans le commerce; nous le trouvons employé successivement dans plusieurs maisons de cette ville, d'où il vint à Marseille. 11 était là commis dans un bazar, lorsqu'il fit la connaissance du directeur de l'Observatoire, M. Valz, qui lui permit de fréquenter cet établissement et laissa une lunette de quatre pouces à sa disposition. Chacornac commence alors ses observations sur les taches solaires, à la date du 4 mars 18-19, et s'adonne avee ardeur à l'exploration du ciel. Ses efforts ne sont pas infructueux, car, le 15 mars 1852, i! rencontre une comète nouvelle, dont le directeur de l'Observatoire annonce de suite la découverte à l'Académie, au nom de J. Chacornac, élève-astronome.
A partir de cette époque, on peut donc le considérer comme complètement engage dans la carrière astronomique qu'il doit parcourir avec succès. Il amasse dès le début des matériaux considérables
qui lu conduiront plus tard à la confection do nouvelles cartes célestes, dont plusieurs savants avaient eu déjà l'idée. M. llind en Angleterre et M". Valz en France s'étaient occupés, en effet, de ce genre de travail, et voulaient construire des cartes plus détaillées que celles de l'Académie de Berlin, les seules dont on faisait usage.
Les quatre petites planètes, Cérès, Pallas, Junon et Vesta ont été découvertes dans les sept premières années de ce siècle. Trente-huit, ans plus tard, en ■184"), Ilenelce, de Diicsscn, découvrit la planète Astrée, et en 18-17, la petite planète Hébé. L'attention dos observateurs fut ainsi ramenée à la recherche des astéroïdes qui circulent entre Mars et Jupiter. Dans leur route, les petites planètes devant nécessairement traverser le plan de l'écliptique, il suffisait de limiter à plusieurs degrés au-dessus ou au-dessous do ce plan 1rs cartes nécessaires pour la vérification du ciel dans les régions fréquentées par ces petits astres. M. Yalz en avait déjà construit quelques-unes, lorsqu'il eut l'idée de s'adjoindre Cbacornac, qui le seconda puissamment dans ses projets; c'était en 1852. Cette année, même, le 20 septembre, Cbacornac, en confectionnant des cartes écliptiques, découvre Massilia (aperçue la veille par M. de (iasparis, à Naples); et l'année suivante, dans la nuit du 6 au 7 avril, il trouve Phocéa.
En 1854, M. Le Verrier, nommé directeur de l'Observatoire de Paris, appelle Chacornao et le fait nommer astronome-adjoint, à la date du 4 mars. 11 est entendu que Cbacornac continuera ici les travaux commencés à l'Observatoire de Marseille, et que l'Observatoire de Paris lui fournira les moyens de faire paraître l'Atlas écliptique.
Les six premières livraisons, comprenant 30 cartes, ont, en effet, été publiées depuis cette époquejusqu'à l'année 1 8(>5 ; elles ont été construites au moyen d'un équatorial de 9 pouces, ce qui a permis à l'auteur d'y placer les étoiles jusqu'à la treizième grandeur. I/exactitude de ces cartes a été constatée par les astronomes qui s'en sont servis dans la recherche des petites planètes; quelques-unes renferment plus de 5,000 étoiles. Tout en confectionnant ses cartes, Cbacornac a découvert plusieurs petites planètes. Le jour même, 5 mars 1 S Tj 4 , où la recherche des phénomènes qui peuvent se présenter accidentellement dans le ciel, a pu être provisoirement organisée à l'Observatoire de Paris, Chaeomac trouvait Amphitrite, que M. Albert Marth, de l'Observatoire de Regenl's-Park, à Londres, avait vue deux jours auparavant. Il découvrit ensuite Polymnic (28 octobre 1851), Cireé ((> avril! S55), Léda (12 janvier 1850), Laetitia (8 février 1856), Olympia (12 septembre 18G0). Ces observations d'astres nouveaux lui ont valu à plusieurs reprises les récompenses de l'Académie, qui lui décerne, en 1805, le prix d'astronomie h pour les belles et importantes cartes célestes qu'il a construites, avec tant de som, et. qui sont d'un si grand secours pour les explorateurs du ciel étoile. »
Les travaux de Cbacornac sont nombreux, et il faut ajouter à ceux que nous avons déjà énumérés la série de ses observations sur les taches solaires, dont il s'est occupé pendant de longues années. Les Comptes rendus de l'Académie des sciences renferment à ce sujet une foule de notes dont l'ensemble constitue une description détaillée des changements observés à la surface du soleil, et témoigne do son habileté d'observateur. Les dessins qui accompagnent ses différents mémoires ont été exécutés par lui avec le plus grand soin. Nous pouvons eu dire autant de ceux des planètes, des nébuleuses, qu'il a étudiées avec le télescope de Foucault de 80 centimètres de diamètre, actuellement à l'Observatoire de Marseille. Sur ce dernier point, Chacnrnac avait repris l'observation des nébuleuses en spirales de lord Rosse, en particulier de celle des Chiens de chasse, où il a reconnu que la petite nébulosité est ellemême composée de lignes spirales se rattachant aux rayons de la grande. Plusieurs des dessins de l'astronome français, comparés à ceux des mêmes nébuleuses d'Herschel, paraissent indiquer de légères variations de formes. Cbacornac a signalé, en outre, le cas très-curieux d'une petite nébulosité isolée et ayant disparu, dans la constellation du Taureau.
Cbacornac était aussi très -familiarisé avec les études sélé.nologiques. Il a trouvé dans la lune ample matière à d'intéressantes investigations; il a dessiné avec attention un certain nombre de paysages lunaires, examiné tout particulièrement les montagnes rayonnantes de notre satellite et imaginé une théorie, ingénieuse, qui rattache ces phénomènes aux autres mouvements du sol lunaire. Chaconiac est un des observateurs qui admettent la continuité de l'action volcanique à la surface de la lune. Notons encore des expériences photométriques intéressantes ; eu particulier, celles faites de 1825 à 1859, sur la question de savoir si le centre du soleil est réellement plus lumineux que ses hords; en résumant ces observations, le centre du disque aurait tu\ éclat sensiblement uniforme sur une étendue égale aux trois dixièmes du diamètre, et les bords seulement la moitié de cette intensité. La pénombre des taches serait d'un éclat supérieur à celui du bord du soleil. Chacornac a pu également mesurer de très-petites différences d'intensité de la lumière des astres.
Nous devons à Cbacornac la découverte do plusieurs étoiles variables, des observations du satellite duSirius. En 185G, il observe les étoiles filantes du mois d'août avec M. Goujon à Paris, tandis que MM. Besse-Rergier et, Liais vont à Orléans. En 1858, son attention se porte sur la belle comète de Donati, dans laquelle il trouve des traces de polarisation, ce qui concorderait avec le résultat obtenu en 1 855 par Arngo, sur la lumière de la comète de Ilalley. En 1860, il fait partie de l'expédition française, envoyée en Espagne pour observer l'éclipsé totale de soleil du 18 juillet.
Les travaux remarquables de Cbacornac l'ont fait,
nommer astronome titulaire le 22 février 1857, et chevalier de la Légion d'honneur le 15 août de la même .innée. Il avait bien mérité ce succès, obtenu au prix de journées et de nuits entières, consacrées, sans regret, h la science dont il était épris. 11 avait toujours l'œil à la lunette, entassant des observations soignées et. abondantes ; plein de zèle et d'activité, il no connaissait pas de limites et travaillait sans cesse. Mais ce labeur excessif, joint à des craintes exagérées, le fatiguait considérablement, et sa santé en fut même gravement compromise. 11 fut obligé de unifier l'Observatoire au mois de juin 18G5, et se réfugia peu après à Villeurbanne, près Lyon.
Chacornac retrouve alors pour son esprit la tranquillité nécessaire, et reprend ses occupations favorites. Il construit de ses mains un télescope de 40 centimètres dû diamètre et de. 5 mètres de distance focale, avec lequel il continue l'étude des taches du soleil, qu'il poursuit jusqu'à sa fin : il était arrivé à celte conclusion que des séries de volcans se trouvent à la surface du soleil, et que les facules aussi bien que les taches se forment par leur éruption. 11 amène la construction d'un télescope de 81 centimètres presque à son achèvement. C'est dans son observatoire particulier que la mort est venue le frapper et l'enlever à la science qu'il avait illustrée par de nombreuses découvertes et d'importants travaux. A. Fïufssixkï.