DU MUSÉE DE SAINT-GERMAIN
A l’époque où l’empereur Napoléon III préparait sa Vie de César, il fit construire au Musée de
Nous nous faisons un devoir d’adresser ici nos remerciements au savant directeur du .Musée de Saint-Germain, M. Gabriel de Dorlillet, qui a bien voulu nous donner des rensci-
Saint-Germaiu quelques modèles des armes employées par les anciens Romains. Ces modèles, exécutés avec le plus grand soin, d’après les descriptions que nous eu ont laissées les auteurs latius, et d’après les bas-reliefs de la colonne Trajane, étaient restés inactifs jusqu’à l’année dernière. Au commencement de 1874, M. Abel Maître, chef des ateliers du Musée, entreprit de s’exercer à leur maniement, et il est parvenu, grâce à une habileté peu commune, à les faire fonctionner avec une grande précision. Les résultats qu’il a obtcuus ont une incontestable importance au point de vue historique, car ils nous permettent de nous faire une idée exacte des moyens d’attaque mis en œuvre par des armées qui ont dominé l’Europe, il y a dix-huit cents ans.
Le 6 août dernier, les membres du congrès international de Géographie ont été invités à visiter le Musée de Saint-Germain et à assisler aux essais de ces modèles d’armes romaines. MM. de Mortillet et Alexandre Bertrand leur ont montré d’abord, avec la cordialité qui leur est habituelle, les richesses préhistoriques accumulées dans les galeries du château de Saint-Germain, et, à trois heures de l’aprèsmidi, ils les ont conduits au champ de manœuvre de l’avenue des Loges, où les armes antiques avaient été alignées en ordre de bataille. — Une cible de bois blanc, de 5 mètres de hauteur sur 1“,30 de largeur, avait été dressée à une certaine distance jalonnée de 10 mètres en 10 mètres.
La série des exercices exécutés par M. Abel Maître a commencé par le jet du javelot, formé d’une pointe de 1er adaptée à un manche de bois. Cette arme, lancée par une main vigoureuse, ne dépasse guère une distance de 20 mètres. Mais les Romains avaient bientôt fixé, au centre de gravité du javelot, une cordelette assez longue formant boucle, et nommée amenlum. Cet amentum, mis en action par les doigts, joue l’office d’une sorte de levier qui continue l’action de la main, et permet de donner au javelot une portée bien plus considérable. M. Abel Maître, grâce au maniement de l 'amentum, a lancé le javelot à une distance de 55 mètres, avec un vent contraire. Dans des circonstances plus favorables, il a parfois atteint une cible placée à 65 mètres.
La manœuvre du pilum a succédé à celle du javelot. Le pilum, arme favorite des soldats romains, consistait en une longue fiche do 1er, adaptée à un manche de bois, que l’on lançait à une vingtaine de mètres de distance. Cette arme offrait un grave inconvénient : elle pouvait être ramassée par l’ennemi qui s’en servait à son tour contre ses agresseurs. L’empereur Auguste y apporta un perfectionnement important ; il remplaça par une fiche de bois, la fiche de fer destinée à tenir solidement la pointe du pilum contre le manche, et, dans ces conditions, l’arme se trouvait hors d’usage lorsqu’elle avait touche terre.
gnements sur l'intéressant sujet que cct article, a pour objet, et nous autoriser à reproduire par le dessin les beaux modèles de l’onagre et de la balislc.
M. Maître se servit ensuite d'une fronde, pour lancer à une hauteur considérable des petites flèches de bois terminées d'une pointe métallique (keslres), et qui retombaient à 70 mètres du point de départ. Ces exercices des armes à la main furent complétés par des expériences fort curieuses, exécutées avec des javelots de bois de fer ou de bambou (sagaies) des sauvages australiens. La portée des sagaies est sin-
gulièrement accrue par un crochet ou wummera, qui, dans certaines conditions, forme levier, en remplissant l'office de Yamenlum des javelots romains : les sagaies ont atteint avec une grande sûreté une cible placée à 70 mètres.
Après celte première série de démonstrations, les essais des grandes machines de guerre des Romains ont particulièrement attiré l’attention des spccta-
Fig. 1. — Modèle d onagre romain du Musée de Saint-Germain.
leurs. M. Abel Maître a fait fonctionner dans les meilleures conditions l’onagre et les balistes du Mus : e de Saint-Germain.
L'onagre (fig. - 1 ) était un engin que des cordes bridées faisaient agir pour lancer des pierres. Le modèle du Musée de Saint-Germain le représente tel qu’il était construit à l’époque romaine. La pièce essentielle consiste en un fort levier de bois A, qui, à sa partie inférieure, passe à travers un faisceau de cordes tordues. Ces cordes ou nerfs, fixés horizontalement au montant d'un châssis massif, ont été
soumises à une forte torsion, ce qui leur dorme une force de rappel très-considérable. Elles peuvent être comparées aux cordelettes que les menuisiers tordent à la partie supérieure de leurs scies pour en tendre les lames.
A l’aide d’un treuil, on abaisse le levier A, ce qui tord encore davantage les faisceaux, et on le fixe dans la position que représente notre gravure au moyen d’une corde G, passée dans un crochet B. Une fronde F est suspendue au levier; on y place le boulet de pierre. Si, à l'aide d’une détente, ou détache brus-
qucmeut le levier, il va reprendre sa position primitive, se redresser avec une grande violence, et venir frapper le matelas placé à la partie antérieure de l’appareil. Dans ce mouvement, si rapide que l'œil ne peut le percevoir, la fronde a agi en lançant en l’air le projectile qui tombe à 130 ou à 160 mètres, selon son poids. Le proj'ectile s’élève à une hauteur qui n'a pas été déterminée, mais qui est
considérable. Sa vitesse est très-faible, et on le suit de l’œil avec la plus grande facilité.
L’onagre est, comme on le voit, d’un principe très-simple : les enfants en confectionnent de petits modèles quand ils fixent deux fils aux bords d'une coquille de noix, et qu’ils les tordent à l’aide d’une allumette, au moyen de laquelle ils parviennent, à lancer des boulettes de mie de pain. C’est encore par
Fig. 2. — Modèle de grande baliste du Musée de Saint-Germain,
un procédé analogue que les fabricants de j’ouets I confectionnent les grenouilles de bois, qui sautent sous l’action d’un petit levier tendu par une mince cordelette. Les boulets de l’onagre avaient environ 0 m ,08 à 0 m ,10 de diamètre. Le Musée de Saint-Germain en possède un certain nombre qui sont de l’époque romaine. Quelques-uns d’entre eux n’ont pas moins de 0 m ,15 de diamètre. On suppose que ceux-là n'étaient lancés par l’onagre qu’à de petites distances, et que l’on pouvait s’en servir pour les jeter à la main du haut des forteresses, en les faisant
[ tomber le long de palissades légèrement inclinées.
L’onagre n'était pas le plus important engin des armées romaines. La baliste, dont il nous reste à parler, a certainement joué un rôle considérable dans l’histoire des guerres anciennes.
La baliste était une véritable arbalète de grande dimension, généralement montée sur des roues, et que Ton employait à lancer des flèches. Le Musée de Saint-Germain en possède trois modèles : une petite baliste, une moyenne et une grande.
Notre figure 2 représente la grande baliste du
Musée de Saint-Germain. L’arc de l’arbalète est remplacé par deux courts leviers M, N, passés dans des faisceaux de cordes tordues 0, P, comme celui de l’onagre.
La corde de l’arbalète G ne peut pas être tendue à la main : on remonte la pièce de bois R, on y fixe la corde et on l’abaisse à l'aide d’un treuil. Quand on juge la tension suffisante, on fixe la corde de l’arbalète au moyen d’un crochet ; on place, dans la rainure qui sillonne la partie supérieure de la pièce de bois R, la flèche ou le projectile à lancer, puis on dégage brusquement la corde au moyen d’une détente. Des flèches de l m ,30 de longueur, munies d’une pointe de fer bien aiguisée (fig. 2, n°“ 1 et 2), et pesant 83 grammes, ont été lancés à 310 mètres ; de plus grosses, pesant 780 grammes, à 150 mètres.
Précédemment, la petite baliste avait lancé le trait à 1G0 mètres, et la moyenne baliste à une distance un peu plus grande. La cible de bois blanc a plusieurs fois été percée de part en part par les flèches projetées par cet appareil.
Tous les essais ont réussi de la façon la plus satisfaisante, et les spectateurs ont pu très-exactement se rendre compte du maniement et des effets des armes qu’employaient, les Romains, et dont on se servait encore au moyen âge jusqu’à l’apparition des armes à feu.
Il ne nous parait pas inutile, après avoir signalé ! les armes offensives employées par les anciens, de dire quelques mots sur les moyens défensifs qu’ils savaient opposer à l’ennemi.
A la partie supérieure de notre figure 1, on a dessiné des tours et des palissades romaines, d’après le bas-relief de la colonne Trajane. Les fortifications romaines étaient formées de murailles, flanquées de tours saillantes. D’après M. de Gaumont, il y avait ; trois sortes de forteresses chez les Romains : la dénomination de castrum désignait non-seulement un camp, mais une place entourée de murs. Le castellum était une place d’un ordre inférieur, analogue au château baronnial du moyen-âge. Les burgi venaient enfin en troisième ligne; ils étaient moins importants que les castclla, si l’on s’en rapporte à Ycgctius, qui a écrit dans son livre De re militari (lih. IV) : Castellum parvum quod burgum vacant.
On voit combien l’art de la guerre a fait de progrès depuis une époque relativement récente. De quoi étonnement seraient saisis les généraux de César, s’ils voyaient à l’œuvre les fusils à aiguilles et les canons rayés !