II
La mort paraît définitive dès l'instant que les battements du cœur sont arrêtés sans retour, parce que, d' la circulation du sang ne se faisant plus, la nutrition lî; des organes devient impossible et que la nutrition est H nécessaire à l'entretien de l'harmonie physiologique. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, il y a dans l'organisme mille petits ressorts qui conservent une *: certaine activité après que le grand ressort central a m perdu la sienne. Il y a une infinité d'énergies partielles i^^ qui survivent à la destruction de l'énergie principale [\ et ne se retirent que peu à peu. Dans les cas de mort subite surtout, les tissus gardent fort longtemps leur vitalité propre. D'abord la chaleur ne disparaît que lentement, d'autant plus lentement que la mort a été iti\ plus rapide. Plusieurs heures après la mort, les cheo4 veux, les poils et les ongles poussent encore ; l'absorpliii; tion ne s'arrête pas davantage. Enfin la digestion 0^ elle-même se continue. L'expérience que réalisa Spallaiizani pour le prouver est très-curieuse. Il imagina
386 U NATUUE £T Lk VIE.
de £ure manger à une coraeille une certaine quantité de viande et de la tuer immédiatement après ce repas. II la mit ensuite dans un endroit dont la température était égaie à celle d'un oiseau vivant, et il l'ouvrit au bout de six heures. La viande était à peu près compléteraenl digérée.
Outre ces manifestations générales, le cadavre est encore capable pendant quelque temps d'activités de divers ordres. Il est difficile de les étudier sur des cadavres d'individus morts de maladie, parce qu'on ne soumet ceux-ci aux investigations anatomiques que vingt-quatre heures après la mort ; mais les corps des suppliciés, qui sont livrés aux savants peu d'instants apr'is l'exécution, peuvent servir à l'étude de ce qui arrive immédiatement après l'arrêt de la machine vivante. En mettant le cœur à découvert quelques minutes après l'exécution, on observe des battements qui persistent pendant plus d'une heure, au nombre de quarante à quarante-cinq par minute, alors même que le foie, l'estomac, l'intestin, ont été enlevés. Pendant plusieurs heures, les muscles gardent leur excitabilité et éprouvent des contractions réflexes sous l'influence du pincement. M. Robin a constaté, sur un supplicié, une heure après l'exécution, le phénomène suivant : « Le bras droit, dit-il, se trouvait étendu obliquement sur les cotés du tronc, la main à 25 centimètres environ en dehors de la hanche, je grattai la peau de la poitrine, avec la pointe d'un scalpel, au niveau de l'auréole du mamelon, sur une étendue de 10 centimètres, sans exercer de pression sur les muscles sousjacents. Nous vîmes aussitôt le muscle grand-pectoral, puis le biceps, le brachial antérieur, etc., se contracter
successivement et rapidement. Le résultat fut un mouvement de rapprochement de tout le bras vers le tronc, avec rotation du bras en dedans et demi-flexion de Favant-bras sur le bras, véritable mouvement de défense qui projeta la main du côté de la poitrine jusqu'au creux de Testomac. »
Ces manifestations spontanées de la vie du cadavre ne sont rien à côté de celles qu'on provoque au moyen de certains excitants et particulièrement de Télectricité. Aldini soumit, en 1802, à Taction d'une pile énergique deux criminels décapités à Bologne. Sous rinfluence du courant, les muscles du visage se contractèrent en produisant d'horribles grimaces. Tous les membres furent pris de mouvements violents. Les corps semblaient éprouver un commencement de ré« surrection et vouloir se lever. Plusieurs heures après la décollation, les ressorts de l'économie avaient encore le pouvoir de répondre à l'excitation électrique. Ure fit quelques années plus tard, à Glasgow, des expériences également fameuses sur le cadavre d'un supplicié qui était resté suspendu au gibet pendant plus d'une heure. L'un des pôles d'une pile de 700 couples ayant été mis en communication avec la moelle épinière au-dessous de la nuque, et l'autre pôle avec le talon, la jambe préalablement repliée sur elle-même fut lancée avec violence et ÊtilUt renverser un des assistants qui la maintenait avec effort. L'un des pôles ayant été placé sur la septième côte et l'autre sur un des nerfs du cou, la poitrine se souleva et s'abaissa, et l'abdomen éprouva un mouvement semblable, comme il arrive dans la respiration. Un nerf du sourcil ayant été touché en même temps que le
talon, les muscles de la face se contractèrent, i La rage, l'horreur, le désespoir, l'angoisse et d'affreux sourires unirent leur hideuse expression sur la face de l'assassin "»,
Le fait le plus remarquable de réapparition momentanée des propriétés vitales, non dans tout l'organisme, mais dans la tête seulement, est l'expérience célèbre proposée par Legallois et réalisée pour la première fois en 1858 par M. Brown-Séquàrd. Cet habile physiologiste décapite un chien, en ayant soin de faire la section au-dessous de l'endroit où les artères vertébrales pénètrent dans leur canal osseux. Dix minutes après, il applique le courant galvanique aux différents points de la tête ainsi séparée du corps. Aucun mouvement ne se produit. Il adapte alors aux quatre artères, dont les extrémités se trouvent sur la section du cou, des canules communiquant par des tubes avec ^n réservoir plein de sang frais et oxygéné, et il détermine la pénétration de ce sang dans les vaisseaux du cerveau. Immédiatement des mouvements désordonnés des yeux et des muscles de la face se produisent, puis l'on voit apparaître des contractions harmoniques et régulières qui semblent dirigées par la volonté. Cette tête a recouvré la vie. Pendant un quart d'heure que dure l'injectioii de sang dans les artères cérébrales, les mouvements! continuent à s'accomplir. On arrête l'injectiori, les mouvements cessent et font place aux tremblements dé l'agonie, puis à la mort.
Les physiologistes se sont demandé si cette résurrection momentanée des propriétés vitales ne pomT^it pas être réalisée chez l'homme, c'est-à-dire si on ne
pourrait pas, en injectant du sang frais dans une tête humaine récemment séparée du corps, provoquer des mouvements et rallumer le regard comme dans l'expérience de M. Brown-Séquard. On a songé à l'essayer sur des têtes de suppliciés par décollation, mais les observations anatomiques, et particulièrement celles de M. Charles Robin, ont montré que les artères du cou sont tranchées par la guillotine de telle façon que Fair y pénètre et les remplit. Il en résulte qu'il est impossible d'y pratiquer une injection de sang capable de produire les résultats notés par M. Brown-Séquard. On sait en effet que le sang qui circule dans les vaisseaux devient, au contact de l'air, spumeux et impropre à Tentretien des fonctions. M. Robin pense que l'expérience dont il s'agit ne pourrait réussir que sur la tête d'un homme tué par des balles ayant frappé audessous du cou ; dans ce cas, il y aurait moyen d'opérer une section des artères telle qu'il n'y ait point irruption d'air, et, en séparant la tête à l'endroit indiqué par M. Brown-Séquard, on obtiendrait probablement, par l'injection d'un sang oxygéné les manifestations fonctionnelles observées sur la tête du chien. M. Brown- Séquard est convaincu qu'on pourrait les obtenir, moyennant -certaines précautions, même avec une tète de supplicié par décollation, et il en est tellement convaincu que, lorsqu'on lui proposa d'exécuter l'expérience, c'est-à-dire de pratiquer une injection sanguine dans une tête de supplicié, il s'y refusa, ne voulant pas, dit-il, être témoin des tortures de ce tronçon d'être rappelé momentanément à la sensibilité et à la vie. Nous comprenons les scrupules de M. Brown-Séquard, mais il est permis de douter qu'il eût infligé de
grandes tortures à la tête du supplicié ; il n'y eût réveillé qu'une sensibilité très-obscure et très-confiise« Cela s'explique. Il suffit pendant la vie de la moindre perturbation dans la circulation cérébrale pour pervertir complètement les sensations et les pensées. Or, s'il suffit de quelques gouttes de sang en moins ou en trop dans le cerveau d'un animal en pleine santé pour altérer la régularité de ses manifestations psychiques, à plus forte raison l'intégrité du fonctionnement cérébral serat-elle compromise si celui-ci est réveillé par une injection de sang étranger, et une injection nécessairement impuissante à faire circuler le sang avec une pression et un équilibre convenables.
La rigidité cadavérique est un des phénomènes les plus caractéristiques de la mort. C'est un durcissement général des muscles, tel que ceux-ci deviennent inextensibles au point que les articulations ne peuvent plus être fléchies. Ce phénomène commence quelques heures après la mort. Les muscles de la mâchoire se roidissent les premiers; puis la rigidité envahit successivement les muscles abdominaux, les muscles du cou, et enfin les muscles thoraciques. Ce durcissement se fait par la coagulation de la matière albuminoïde semi-liquide, qui constitue les fibres des muscles, de même que la solidification du sang a pour cause U coagulation de la fibrine. Après quelques heures, la musculine coagulée redevient fluide, la rigidité cesse et les muscles se relâchent. Il se passe aussi quelque chose d'analogue dans le sang. Les globules s'altèrent, se déforment, éprouvent un commencement de dissociation. Les agents de putréfaction , vibrions et bactéries, préludent ainsi à leur grand travail par
o&e sourde désagrégation des parties les plus cachées.
Enfin, quand les résurrections partielles sont devenues impossibles, quand la dernière étincelle de vie est éteinte et quand la rigidité cadavérique a cessé, un nouvel ouvrage commence. Les germes vivants, qui étaient accumulés à la surface du cadavre et à l'intérieur du tube digestif, se développent, se multiplient, pénètrent dans tous les points de l'organisme et y opèrent une dissociation complète des tissus et des humeurs; c'est la putréfaction. Le moment où elle se déclare varie avec les causes de la mort et avec le degré de la température extérieure. Quand la mort a été la suite d'une maladie putride, la putréfaction s'établit presque aussitôt que le cadavre est refroidi. Il en est de même lorsque l'almosphère est chaude*. En moyenne, le travail de décomposition devient apparent, dans nos climats, au bout de trente-huit ù quarante heures. C'est sur la peau du ventre qu'on en observe les premiers effets : elle prend une coloration verdâtre, qui bientôt s'étend et gagne successivement tonte la surface du corps. En même temps, les parties humides, l'œil, l'intérieur de la bouche, se corrompent, se ramollissent; puis l'odeur cadavérique se développe peu à peu, d'abord fade et légèrement fétide (odeur de relent), ensuite piquante et ammoniacale. Peu à peu les chairs s'affaissent, s'infiltrent, les organes deviennent méconnaissables. Tout est envahi par ce qu'on appelle le putrilage. Si à ce moment on
^ Cependant une température très-élevée agit comme le froid. Elle retarde le moment de la putréfaction en coagulant les matières albumisoldes de façon à les rendre moins putrescibles.
examine au microscope les tissus, on n'y reconnaît plus aucun des éléments anatomiques dont les trames organiques sont composées dans l'état normal. « Notre chair, s'écrie Bossuet dans V Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps. Il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. » Quand toute structure a disparu, il ne reste plus qu'un mélange de matières salines, de matières grasses et de matières protéiques, qui sont ou dissoutes et entraînées par les eaux, ou brûlées lentement par l'oxygène de l'air et transfonnées en de nouveaux produits, et petit à petit toute la matière du cadavre, moins le squelette, retourne à la terre d'où elle était sortie. C'est ainsi que les ingrédients de nos organes, les éléments chimiques de nos corps redeviennent boue et poussière. De cette boue et de cette poussière émanent sans cesse une vie nouvelle et une puissante activité ; mais on en peut tirer aussi du ciment propre aux usages les plus communs, et, comme le dit Shaks peare dans HanUetj la poussière d'Alexandre ou de César a pu servir à boucher la bonde d'un tonneau de bière ou à réparer le trou d'un mur. Ces « vils emplois :s> dont le prince de Danemark parle à Horatio marquent les limites extrêmes des transformations de la matière. En tout cas, les êtres infimes qui travaillent et se multiplient au sein de la putréfaction, absorbent et emmagasinent réellement la vie, puisque sans eux le cadavre ne pourrait pas servir d'aliment aux plantes, lesquelles à leur tour sont le réservoir néces-
saire où Faninialité puise la sève et la force. C'est en ce sens que la doctrine des molécules organiques de BufiFon est vraie.
La mort est le terme nécessaire de toute existence organique. On peut espérer d'en reculer plus ou moins \ l'instant inévitable, mais il serait insensé d'en conce- \ voir, dans une espèce quelconque, l'ajournement in- I défini. Sans doute il n'est pas contradictoire de se re- I présenter un équilibre parfait entre l'assimilation et [ la désassimilation, tel que l'économie serait maintenue i dans une éternelle santé. En tout cas, personne n'a en- I core entrevu les moyens de réaliser un tel équilibre, et la mort reste jusqu'à nouvel ordre une loi absolue du destin. Toutefois, si l'immortalité d'un organisme complet paraît chimérique, il n'en est peut-être pas de I même de l'immortalité d'un organe séparé, et voici dans quel sens. Il a déjà été question ici même des I expériences de M. Paul Bert sur la greffe animale. I M. Bert a montré qu'on pouvait greffer sur la tête d'un ! rat certains organes du même animal, la queue par I exemple. Or ce physiologiste s'est demandé s'il ne se- ] rait pas possible, lorsqu'un rat muni d'un pareil ap- [ pendice approche du terme de son existence, de lui I enlever cet appendice pour le transplanter sur un I jeune animal, lequel, à son tour, serait dépossédé de la même façoil dans sa vieillesse en faveur d'un individu d'une nouvelle génération, et ainsi de suite. Cette ; queue, successivement transplantée sur de jeunes anii niaux et puisant dans chaque transplantation un sang plein de vitalité, se renouvelant constamment sans cesser de rester elle-même, échapperait ainsi à la ï^ort. L'expérience, difficile et délicate, on le conçoit,
a cependant été entreprise par M. Bert, mais les circonstances n'ont pas permis de la prolonger pendant longtemps, et le fait de la perpétuité (fun organe périodiquement rajeuni reste à démontrer.
La mort réelle est donc caractérisée par Farrêt déjSnitif des fonctions et des propriétés vitales à la fois 4e la vie organique ou végétative et de la vie animale proprement dite. Quand la vie animale disparait sans qu'il y ait interruption de la vie organique, Téconomie est en état de mort apparente. Dans cet état, le corps est pris d'un sommeil profond, assez analogue à celui des animaux hibernants; toutes les expressions ordinaires et tous les indices de Tactivité intérieure ont disparu et font place à une torpeur invincible. Les excitants chimiques les plus énei^ques n'exercent aucune influence sur les organes, les parois thoraciques sont immobiles; bref, il est impossible, en voyant le corps dans cette apparence, de ne point songer à la mort. Les états de l'organisme qui peutent ainsi plus ou moins simuler la mort sont assez nombreux; le plus vulgaire est la syncope. Il n'y a plus en ce cas ni sentiment, ni mouvement respiratoire ou circulatoire apparent. La chaleur est abaissée, la peau décolorée ^t livide. On cite des cas d'hystérie où l'accès s'est prolongé pendant plusieurs jours avec accompagne-
ment de syncope. Dans ce singulier état, toutes les manifestations physiologiques sont suspendues ; cependant elles ne le sont pas complètement, comme on Ta cru longtemps. M. Bouchut a démontré que dans les syncopes les plus graves les battements du cœur persistent, plus faibles, plus rares, plus difficiles à entendre que dans la vie normale, mais nettement perceptibles lorsqu'on applique l'oreille sur la région précordiale. D'autre part, les muscles conservent leur souplesse et les membres leur flexibilité.
Vfisphyxie, qui est proprement l'arrêt de la respîration et par suite de la révivification du sang, a quelquefois pour conséquence une syncope grave suivie de mort apparente, dont les victimes reviennent au bout d'un temps plus ou moins long. Cet état peut être déterminé soit par la submersion, soit par l'absorption d'un gaz irrespirable comme l'acide carbonique du fond des puits, les exhalaisons des fosses d'aisances et le grisou des mines, soit par la strangulation. En 1650, on pendit à Oxford une femme du nom d'Anne Green. Elle avait été pendue durant une demi-heure, et plusieurs personnes, pour abréger ses souffrances, l'avaient tirée par les pieds de toutes leurs forces. Après qu'on l'eut mise dans le cercueil, on s'aperçut qu'elle respiï*ait encore. Les aides du bourreau essayèrent de l'achever, mais, grâce à l'assistance de quelques méde- <îins, elle revint à la vie, et vécut encore longtemps. La submersion détermine une syncope non moins profonde et pendant laquelle, chose curieuse, les facultés psychiques conservent une certaine activité. Des matelots ^yès, et ensuite retirés à temps, ont raconté que pendant leur submersion ils s'étaient transportés en idée
dans leur famille et avaient songé avec tristesse aux chagrins dont leur mort allait être la cause. Après quelques minutes de calme physique, ils avaient éprouvé de violentes œliques de cœur : celui-ci semblait se tordre dans leur poiU*ine ; puis à cette angoisse succédait un anéantissement complet de l'esprit. Il est d'ailleurs assez difficile de préciser combien de temps la mort apparente peut se prolonger dans un organisme submergé. Gela varie beaucoup avec les tempéraments. Dans les îles de Farchipel grec, dont l'industrie consiste à recueillir les éponges du fond de la mer, les enfants ne boivent de vin que lorsque, par l'exercice, ils se sont habitués à rester un certain temps sous l'eau. Les vieux plongeurs de l'Archipel disent que le moment de venir respirer à la surface leur est indiqué par des convulsions douloureuses des membres et un resserrement très-pénible de la région du cœur. Cette faculté de supporter un certain temps l'asphyxie et de résister à la suspension volontaire des mouvements respiratoires a été observée dans d'autres circonstances. On cite le cas d'un Hindou qui se glissait dans les endroits palissades du Gange où les dames de Calcutta vont se baigner, en saisissait une par les jambes, la noyait el la dépouillait de ses bijoux. On la croyait enlevée par des crocodiles. Une demoiselle étant parvenue à lui échapper, on se saisit de l'assassin, qui fut pendu en 1817. Il avoua qu'il y avait sept ans qu'il exerçait ce métier. Un autre cas est celui d'un espion qui, voyant son supplice se préparer, essaya de s'y soustraire en simulant la mort. Il suspendit sa respiration et tous les mouvements volontaires pendant douze heures, et supporta toutes les épreuves qu'on lui fit subir pour s'as-
surer de la réalité de la mort. Enfin les anesthésiques, comme le chloroforme et Téther, produisent quelquefois plus d'effet que ne voudraient les chirurgiens qui s'en servent, et amènent, au lieu d'une insensibilité passagère, un état de mort apparente *.
11 est facile de rappeler à la vie les individus qui se trouvent dans un état de mort apparente ; il n'y a pour cela qu'à exciter énergiquement les deux mécanismes dont l'action est alors plus ou moins suspendue, à savoir ceux de la respiration et de la circulation. On imprime à la cage thoracique des mouvements tels que le poumon soit alternativement comprimé ou dilaté*. On pratique sur tout le corps une espèce de massage qui ranime la circulation capillaire ; on place sous les narines du'patient des excitants chimiques comme l'ammoniaque ou l'acide acétique. C'est ainsi qu'on traite les noyés qui sont malades non pour avoir absorbé
1 On peut rapprocher de la mort apparente les. singuliers phi^nomènes que présentent les animaux dits réviviscents. Ces animaux peuvent être amenés à un état de dessiccation presque complète et perdre toutes les apparences de la vie, puis recouvrer l'activité par une simple immersion dans l'eau. Plongés dans un milieu humide, les animaux réviviscents ne supportent pas une température supérieure à 50 degrés ; mais, lorsqu'ils ont été privés de leurs mouvements physiologiques par une dessiccation à Tair libre, ils peuvent, sans perdre leur propriété de reviviscence, résister pendant quelques instants à une température de 100 degrés. Les principales espèces révivîscentes sont les anguillules .des tuiles, les tardigrades et les rotifères. Ces dernières vivent dans les mousses humides, se dessèchent sans périr, roulées en houle pendant les sécheresses, et reprennent le mouvement quand il pleut. Tous ces êtres sont d'ailleurs microscopiques.
^ C'est ce qu'on appelle la respiration artificielle. On construit depuis quelque temps, sur les indications de M. Gréhant, des appareils pour pratiquer commodément cette respiration artificielle au moyen d'insufflations d'air bien calculées.
Irop d'eau, mais pour avoir cessé de respirer de Vair. Un traitement très-efficace dans le cas de mort apparente due à une inhalation de gaz toxiques comme Facide carbonique ou l'hydrogène sulfuré, consiste à faire absorber au malade de grandes quantités d'oiy* gène pur. Enfin on a proposé dernièrement encore, comme Halle l'avait fait au commencement de ce siècle sans résultat, d'adopter l'emploi de forts courants électriques pour réveiller les mouvements des individus en état de syncope.
Dans tous les cas de mort apparente que nous ve* nous de signaler, un caractère de vitalité persiste, ce sont les battements du cœur. Ces battements sont plus Ëdbles, plus rares, mais ils restent appréciables par l'auscultation. On les retrouve constamment dans les syncopes les plus graves, dans les diverses sortes d'as^ phyxies, dans les empoisonnements par les narcotiques les plus terribles, dans l'hystérie, dans la torpeur de Fépilepsie, bref dans les états les plus variés et les plus prolongés -de mort apparente et de léthargie.
Toutefois ce résultat, aujourd'hui acquis à la pratique, était inconnu aux anciens médecins, et on ne peut se dissimuler qu'autrefois la mort apparente a été prise assez souvent pour la mort réelle. Les annales de la science ont enregistré un certain nombre de confusions de ce genre, dont plusieurs ont eu pour suite des inhumations de malheureux qui n'étaient pas morts. Et pour une de ces erreurs que le hasard a fait découvrir soit trop tard, soit à un moment où la victime pouvait encore être sauvée, combien en est*il, surtout aux époques d'ignorance et d'incurie, que personne n'a connues ! Combien de vivants n'ont rendu le dernier
soupir qu'après avoir vainement essayé de briser leur cercueil ! Les faits rassemblés par Bruhier et Laliemand, dans deux ouvrages devenus classiques, composent l'histoire la plus dramatique et la plus lugubre. En voici quelques épisodes assez singuliers par le rôle qu'y a joué le hasard. Un garde champêtre, sans famille, meurt dans une petite commune de la Charentebiférieure. A peine refroidi, son corps est extrait de son lit et déposé sur une paillasse recouverte d'un mauvais drap. Une vieille femme salariée est chargée de guider le lit mortuaire. Aux pieds du corps se trouvait une branche de buis plongée dans un vase d'eau bénite et un cierge allumé. Vers le milieu de la nuit, la vieille gardienne, cédant à un insurmontable besoin de sommeil, s'endormit profondément. Deux heures ftprès, elle s'éveillait au milieu des flammes d'un in» cendie qui avait gagné ses vêtements. Elle s'élança deh(Hrs, appelant au secours de toutes ses forces, et les voisins, accourus à ses cris, virent bientôt sortir de la masure enflammée un spectre nu, se traînant avec peine sur ses jambes couvertes de brûlures. Pendant le repos de la vieille femme, une flammèche était probablement tombée sur la paillasse, et l'incendie développé avait à la fois rappelé la gardienne de son som- ^^i\ et le garde champêtre de sa mort apparente. Celui-ci, secouru à temps, guérit de ses brûlures et revint à la santé.
Le 15 octobre ISiS, un cultivateur des environs de NeufehAiel (Seine-Inférieure) monta dans un fenil audessus de sa grange, pour se coucher, comme à l'ordinaire, au milieu du foin. Le lendemain matin, l'heure habituelle où il se levait étant passée, sa femme voulut
connaître le motif de son retard et Talla rejoindre; elle le trouva mort. Plus de vingt-quatre heures après, le moment de l'enterrement étant arrivé, les porteurs chargés des sépultures déposèrent le corps dans une bière qui fut fermée, et descendirent lentement, en portant le cercueil, l'échelle qui leur avait servi à monter dans la grange. Tout à coup un des échelons vint à se casser, et l'on vit rouler ensemble et les porteurs et le cercueil, qui s'ouvrit dans la chute. Cet accident, qui aurait pu être fatal à un vivant, fut salutaire au mort, qui, réveillé de sa léthargie par la commotion, revint à la vie et s'empressa de se débarrasser de son linceul, aidé par ceux des assistants que sa résurrection soudaine n'avait pas mis en fuite. Une heure après il reconnaissait tous ses amis, ne se plaignait que d'un peu d'embarras dans la tête, et le lendemain il était en état de reprendre ses travaux. — Presque à la même époque, un habitant de Nantes succombait après une longue maladie. Ses héritiers firent faire un magnifique enterrement, et pendant qu'on chantait un Bequiem, le mort revint à la vie et s'agita dans son cercueil placé au milieu de l'église. Transporté chez lui, il recouvra bientôt la santé. Quelque temps après, le curé, qui ne voulait pas perdre le prix des funérailles, adressa une note à l'ex-mort, qui refusa de payer et renvoya le curé aux héritiers qui avaient ordonné le convoi. Il en résulta un procès au sujet duquel les journaux du temps divertirent beaucoup le public. Le cardinal Donnet a raconté lui-même au sénat, il y a quelques années, les circonstances dans lesquelles il failUt être enterré vif.
A côté de ces faits d'inhumation précipitée où la
vietime a échappé aux suites épouvantables de Terreur coramise, il en est d'autres où l'erreur n'a été reconnue que trop tard. On en connaît d'assez nombreux exemples, dont quelques-uns sont racontés avec des détails trop romanesques pour qu'on puisse y ajouter complètement foi, mais dont beaucoup aussi présentent des caractères incontestables d'authenticité. Une tradition, dont il est assez difficile d'assigner l'origine, a longteiyps attribué la mort de l'abbé Prévost à une erreur de ce genre. Tous ses biographes racontent que, frappé d'un coup de sang et tombé sans connaissance au milieu de la forêt de Chantilly, le célèbre auteur de Manon Lescaut avait été considéré comme . mort, qu'ensuite un chirurgien du village lui ayant ouvert le ventre, sur Tordre de Tofficier public, dans Tintentîon de rechercher la cause de la mort, Prévost avait poussé un cri, puis était mort; maïs il a été prouvé depuis que ce récit est apocryphe, et qu'il a été inventé postérieurement à la mort de l'abbé Prévost. Aucun des documents nécrologiques publiés alors ne la rattache aux suites d'une autopsie prématurée. Si Thistoire de Prévost disséqué vif ne paraît pas certaine, il n'en est pas de même de celle qu'on raconte au sujet d'une opération d'un accoucheur célèbre, Philippe Peu. Une femme était au terme de sa grossesse et dans un état de mort apparente. Appelé pour pratiquer Topération césarienne, Peu rapporte que les assistants, convaincus que la femme était morte, le pressèrent d'opérer, c Je le crus aussi, dit-il, car je n'avais trouvé aucun battement dans la région du cœur, et un miroir mis sur le visage ne donna aucun signe de respiration. » Alors il plongea son couteau dans les chairs,
et il était au milieu des tissus sanglants quand Topérée se réveilla de sa léthargie.
Mais voici des faits plus émouvants. Il y a une trentaine d'années, un habitant de la commune d'Eymes (Dordogne) était atteint depuis longtemps d'une maladie chronique peu grave par elle-même et dont le symptôme le plus pénible était une insomnie continuelle qui enlevait au malade toute sorte de repos. Fatigué de cet état, il consulte un médecin qui Ijii prescrit de l'opium, en lui recommandant d'en user avec précaution. Le malade, imbu de ce préjugé assez répandu, qu'un médicament agit d'autant mieux qu'on en prend davantage, avala en une seule fois la dose de plusieurs jours. Bientôt il tomba dans un profond sommeil dont il n'était pas sorti plus de vingt-quatre heures après. On appelle le médecin du village, qui trouve' le corps sans chaleur, le pouls éteint. Ce praticien ouvre successivement la veine aux deux bias et n'obtient que quelques gouttes de sang épais. Le lendemain, on procède à l'inhumation. Cependant, au bout de quelques jours, de nouveaux renseignements font découvrir l'imprudence que le malheureux avait commise en usant avec excès de la substance narcotique qui lui avait été prescrite. Une sourde rumeur se manifeste parmi les habitants de la commune, qui demandent et obtiennent l'exhumation. On se porte en foule au cimetière, on extrait le cercueil, on l'ouvre, et le plus hideux spectacle s'offre aux assistants. L'infortuné s'était retourné dans sa bière, le sang qui s'était écoulé des deux veines ouvertes avait baigné le linceul, ses traits étaient horriblement contractés et ses membres crispés attestaient la cruelle agonie qui avait précédé sa
mort. — La plupart des faits de cet ordre sont de date assez reculée. Les plus récents se sont passés à la campagne, au milieu de populations ignorantes, et généralement dans des localités où aucun médecin n'était chargé de constater les décès, c'est-à-dire de distinguer les cas de mort apparente de ceux de mort réelle.
Gomment donc distinguer la mort apparente de la mort véritable? Il y a un certain nombre de signes certains de la mort, c'est-à-dire de caractères dont la constatation positive ne laisse place à aucune erreur. Cependant quelques médecins et beaucoup de personnes étrangères à la science doutent encore assez de la certitude de ces signes pour souhaiter que la physiologie en découvre d'autres d'un caractère plus sûr. Un zélé philanthrope a fondé tout dernièrement un prix de vingt mille francs à décerner à l'auteur de la découverte d'un signe infaillible de la mort. Certes l'intention est excellente, mais on peut dès maintenant considérer sans effroi l'ouvrage du fossoyeur : les signes actuellement connus suffisent à prévenir toute erreur et à rendre impossible le danger sinistre d'une inhumation prématurée.
Il faut distinguer d'abord les signes immédiats de la mort. Le premier et le plus décisif est l'interruption définitive des battements du cœur, constatée pendant cinq minutes au moins, non pas avec la main, mais avec l'oreille. « La mort est certaine — dit le rapporteur de la commission nommée en 1848, par l'Académie des sciences, pour juger le concours relatif aux signes de la mort réelle, — la mort est certaine lorsqu'on a constaté chez l'homme la cessation définitive des battements du cœur, laquelle est immédiatement
suivie, lorsqu'elle n'en a pas été précédée, de la cessation de la respiration et de celle des fonctions du sentiment et du mouvement. > Les signes éloignés ne sont pas moins dignes d'attention. On en considère trois : la rigidité cadavérique, la résistance à Faction des courants galvaniques et la putréfaction. Comme nous l'avons vu, la rigidité cadavérique ne commence que quelques heures après la mort ; l'abolition générale et totale de la contractilité musculaire sous l'influence des courants, et enfin la putréfaction, ne sont manifestes qu'à une époque encore plus tardive. Ces signes éloignés, et surtout le dernier, ont l'avantage de pouvoir être constatés par des personnes étrangères à Fart, et on fait bien d*y prendre garde dans les pays où la vérification des décès n'est pas confiée aux médecins, mais ils n'ont plus d'importance partout où il y a des médecins pour ausculter le cœur et conclure la mort, avec certitude et promptitude, de la cessation absolue des battements de cet organe. Au commencement de ce siècle, Hufeland et plusieurs autres praticiens, convaincus que tous les signes alors connus de la mort étaient incertains, sauf la putréfaction, avaient proposé et obtenu en Allemagne la création d'un certain nombre de maisons mortuaires destinées à recevoir et à conserver quelque temps les corps des décédés. Depuis que ces établissements existent, on n'a vu aucun des corps transportés dans ces asiles, après la déclaration authentique du médecin, revenir à la vie. L'utilité des maisons mortuaires est encore plus contestable aujourd'hui où Fon possède un moyen positif et immédiat de reconnaître la mort réelle. Les mesures de police qui interdisent les autopsies et les inhumations avant
Texpii^atioa complète d'un délai de vingt-quatre heures à partir de la déclaration du décès restent d'ailleurs de sages précautions, mais qui n'enlèvent rien à la certitude du témoignage fourni par l'arrêt du cœur. Quand le cœur a définitivement cessé de battre, il n'y a plus de résurrection possible, et la vie qui l'abandonne se dispose à entrer dans un nouveau cycle.
Hamlet, dans son célèbre monologue, parle de « la contrée non découverte dont la frontière n'est repassée par aucun vopgeur », et il se demande mélancoliquement quels sont les rêves de l'homme auquel la mort a ouvert les portes des sombres lieux. On ne saurait, au nom de la physiologie, répondre avec plus de certitude que ne fait le personnage shakspearien. La physiologie est muette sur les destinées de l'âme après la mort; elle ne nous en apprend rien, elle ne peut rien nous en apprendre. Il est évident et il serait puéril de nier que toute manifestation psychique ou affective et toute représentation concrète de la personnalité sont impossibles aprèslamort. La dissolution de l'organisme anéantit certainement et nécessairement les fonctions sensitives, motrices et volitives, inséparables d'un certain ensemble de conditions matérielles. On ne peut sentir, mouvoir et vouloir qu'autant qu'on a des organes de réception, de transmission et d'exécution. Ces affirmations de la science sont indiscutables et doivent être acceptées sans réserve. Nous insti^uisentelles de la destinée des pt^incipes psychiques eux-mêmes? Encore une fois, non, et pour cette raison bien simple, que la science n'atteint pas ces principes; mais la métaphysique, qui les atteint, nous autorise, bien plus, nous oblige à croire qu'ils sont immortels. Us sont im-
mortels comme les principes de mouvement, comme les principes de perception, comme toutes les unités actives du monde. Qu'est-ce qui caractérise ces unités en général? C'est d'être simples, c'est-à-dire indestructibles , c'est-à-dire en connexion harmonique les unes avec les autres, de telle façon que chacune perçoive l'ordre infini des autres. Si cette connexion n'existait pas, il n'y aurait pas de monde. Qu'est-ce qui caractérise les unités psychiques en particulier? C'est d'avoir en outre la conscience d'une telle perception, le sentiment des rapports qui lient tout, et les facultés plus ou moins développées qu'impliquent cette conscience et cette perception. Or pourquoi ces unités seraient-elles plus périssables que les autres ? Pourquoi, si toutes les forces, toutes les activités, sont éternelles, celles-là seules n'auraient point l'éternité qui ont ce noble privilège, à savoir la conscience des rapports infinis que les autres supportent sans le savoir?
Pour concevoir l'immortalité de l'âme, il faut donc se placer à ce point de vue, où les hommes ne s'élèvent qu'avec difficulté, de la simplicité et de l'indéfectibilité de tous les principes d'énergie qui remplissent l'univers. Il faut nous habituer à comprendre que ce que nous voyons n'est rien à côté de ce que nous ne voyons pas. Toute la force, tout le ressort des mouvements les plus compliqués, des phénomènes les plus grandioses de la nature et des opérations les plus délicates de la vie, y compris la pensée, proviennent de l'emmêlement infini d'une infinité de séries de principes inétendus et cachés dont les activités vont en se perfectionnant depuis la simple capacité motrice jusqu'à la suprême raison. La personnalité humaine, telle que nous la
voyons et la connaissons, n*est qu'une résultante complexe et grossière de celles de ces activités primitives qui sont au plus profond et au meilleur de nous-mêmes. Ce n*est pas celle-là qui est immortelle — elle ne Test pas plus que la force motrice d'une machine à vapeur ou l'électricité d'une pile de Volta, alors que cependant le mouvement et l'électricité sont eux-mêmes indestructibles. Ce n'est pas celle-là qui peut aspirer au sein de Dieu. Notre vraie personnalité, notre vi*ai moi, celui qui peut sans illusion compter sur une vie future, c'est l'unité dégagée de tout lien matériel et de tout alliage concret; c'est l'énergie manifestement simple, qui a la conscience plus ou moins nette de ses propres rapports avec l'infinité des unités semblables, et s'en rapproche plus ou moins par la pensée et l'amour. Il est impossible de nous représenter ce que deviendra la vie de cette unité le jour où, quittant sa prison de chair et gagnant l'idéal éther, elle n'aura plus d'organes pour agir; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, précisément à cause de cela, elle s'élèvera à une science plus claire de ce qu'elle n'avait su qu'obscurément et à une dilection plus pure de ce qu'elle n'avait adoré qu'à travers le voile des sens. Et, cette certitude, qui est l'ennoblissement de la vie, est aussi la consolation de la mort.
l'hérédité en physiologie, en médecink
et en psychologie* .
Il y a dans les sciences humaines bien des motifs d& satisfaction et d'orgueil pour l'esprit, mais les raisons^ d'humilité et d'amertume n'y manquent pas non plus. En dépit des persévérants efforts et des longues pensées^ des légions d'investigateurs qui nous ont précédés, la nature a des abîmes noirs et profonds en face desquels toute clairvoyance devient de la cécité, toute hardiesse de la crainte et toute confiance du découragement. Quand nous essayons de projeter quelque lumière à rintérieur de ces gouffres mystérieux, cette lumière ne nous y fait apercevoir que les spectres de notre propre ignorance, et nous ne retirons de cette vaine tentative qu'un nouveau sentiment de notre impuissance et de notre misère. Il serait sage d'en retirer encore autre chose : je veux dire une leçon profitable. En effet, rien ne devrait rappeler à la modestie et à la patience, refroidir les ardeurs présomptueuses et confondre les audacieuses témérités, comme l'étude de ces phéno-
1 Revue des deux inondes du 15 août 1873.
PHËMOMËNES ET LUIS DE L'HËRÉDITË. 40»
mènes que la Providence semble avoir i^tablis tout exprès pour déconcerter la cuiiosité des hommes. Cependant beaucoup de ceux-ci fer ' ■"' '"ouvrages merveilleux et compliq dans les domaines inaccessibles i et contestent obstinément l'exister sibles el des forces insensibles. Vc cisme auquel il faut opposer le té:
dont nous parlons ici. La leçon e quente que, par un singulier cor rebelles à toute sorte d'eiplicatio présentation Imaginative, sont ji connaît le mieux empiriquement, effets n'y semble aucunement prép Ces réQexions s'appliquent par
redite. Le fait est que l'ovule renff
d'apparence homogène, non-se'
analomique de l'individu qui en
son tempérament, son caractère
sentiments et ses pensées. Les p
cette molécule l'avenir d'une exi
leur au point de vue physîologiqi
au point de vue pathologique soi
vue psychologique dans plus d'une
les résultais des derniers travau:
étonnante industrie vitale que i
de faire connaître au lecteur (1).
L'hérédité est la loi biologique en vertu de laquelle les êtres vivants tendent à transmettre à leurs descendants un certain nombre des traits qui les caractérisent. C'est une question fort délicate que celle de savoir s'il faut mettre sur le compte de l'hérédité la transmission des formes anatomiques et des fonctions physiologiques dont le système constitue l'espèce. En tout cas, il est clair qu'ici la répétition des parents dans les enfants est complète et absolue. Sans cela, il n'y aurait point d'espèce, il n'y aurait que des successions d'êtres sans autres rapports que celui de la génération. Dans les limites historiques de Texpérience, la reproduction perpétuelle des caractères spécifiques, toujours identiques, c'est-à-dire l'intégrité permanente de l'espèce, est un fait à peu près hors de doute. Les caractères qui distinguent les races et les variétés se transmettent avec moins de régularité et de fixité, et c'est précisément sur les transformations diverses qu'ils peuvent subir d'une génération à l'autre qu'une célèbre école de naturalistes s'appuie pour démontrer, avec plus ou moins de mesure, la transmutation des organismes dans la suite des temps. Plus irrégulière et plus variable encore est la répétition des caractères qui, moins généraux que ceux de l'espèce et de la race, peuvent être considérés comme propres à l'indi-
PHÉNOMÈNES ET LOIS DE L'HÉRËDITË. ill
vidu. Ainsi, plus les caractères deviennent particuliers et spéciaux, plus ils échappent à l'hérédité, plus il y a de chances pour que les enfants diffèrent des parents. L'observation, et une observation aussi ancienne que l'homme, établit cependant que ces caractères tout personnels sont transmissibles par la génération. Dans quelles limites et dans quelles conditions? Yoilà ce qu'il s'agit de rechercher avec toute sorte de prudence, car il n'y a pas de question où l'on soit phis exposé à gUsser sur des pentes dangereuses.
L'hérédité est surtout manifeste dans la continuité des états physiologiques et pathologiques. Elle s'accuse fortement dans l'expression et dans les traits de la physionomie. Les anciens l'avaient remarqué; de là, chez les Romains, les nasones, les labéoiies, les bîicconeSj les capUoneSy etc. Le nez est peut-être de tous les traits celui que l'hérédité conserve le mieux : celui des Bourbons est célèbre. L'hérédité paraît aussi dans la fécondité et dans la longévité. Dans la vieille noblesse française, plusieurs familles ont joui d'une grande vigueur de propagation. Anne de Montmorency,' qui, âgé de plus de soixante-quinze ans, put encore, à la bataille de Saint-Denis, briser de son épée les dents du soldat écossais qui lui porta le dernier coup, était père de 12 enfants. Trois de ses aïeux, Mathieu P', Mathieu II, Mathieu III, en avaient ensemble 18, dont 15 garçons. Le fils et le petit-fils du grand Gondé en avaient 19 à eux deux, et leur père arrière- -grand-père, tué à Jarnac, 10. Les quatre premiers Guise comptaient ensemble 43 enfants, dont 30 garçons. Achille de Harlay, père du premier président, eut 9 enfants, son père 10, son aiTière-grand-père 18. Dans
certaines familles, cette fécondité a duré pendant cinq ou six générations. La longueur de la vie moyenne dépend des localités, du régime, de Tétat de civilisation, mais la longévité individuelle parait complètement affranchie de ces conditions. On l'observe chez ceux qui mènent la vie la plus laborieuse aussi bien que chez ceux qui prennent le plus grand soin de leur santé, et elle semble tenir à une puissance interne de vitalité que les individus ont reçue de leurs ancêtres. Cela est si connu qu'en Angleterre les compagnies d'assurance sur la vie se font transmettre par leurs agents des renseignements sur la longévité des ascen> dants de la personne à assurer. Dans la famille de Turgot on ne dépassait guère Tâge de cinquante-neuf ans, et Thorame qui en a fait la célébrité eut le pressentiment, du jour où il eut atteint la cinquantaine, que le terme de sa vie n'était pas éloigné. Malgré toute l'apparence d'une bonne santé et une grande vigueur de tempérament, il se tint prêt depuis lors à mourir, et il mourut en effet à l'âge de cinquantetrois ans.
L'hérédité transmet souvent la force musculaire et diverses autres activités motrices". Il y avait dans l'antiquité des familles d'athlètes. Les Anglais ont des familles de boxeurs. Les recherches récentes de M. Galton sur les lutteurs et les rameurs à la course montrent que les vainqueurs, dans les exercices où ces hommes prennent part, appartiennent en général à un petit nombre de familles où l'agilité et l'adresse sont héréditaires. La souplesse et la grâce dans les mouvements de la danse se transmettent aussi, comme en témoigne la célèbre famille des Vestris. Il en est de
ménie des diverses particularités de la voix, le bégaiement, le nasillement, le grasseyement. Les familles de <îhanteurs sont nombreuses. La plupart des enfants nés de parents bavards sont bavards de naissance. Le docteur Lucas cite l'exemple d'une domestique d'une loquacité irrésistible. Elle parlait aux personnes à ne pas les laisser libres de respirer, eUe parlait aux bêtes, aux*choses; elle s'entretenait tout haut avec elle-même. Il fallut la congédier. « Mais, disait-elle à son maître, ce n'est pas de ma faute, cela me vient de mon père, dont le même défaut désespérait ma mère, et il avait un père qui était comme moi. d
L'hérédité des anomalies de l'organisation a été constatée dans beaucoup de cas. L'un des plus singuliers est celui d'Edward Lambert, dont le corps, moins le visage, la paume des mains et la plante des pieds, était recouvert d'une sorte de carapace d'excroissances cornées. Il donna le jour à six enfants qui tous, dès l'âge de six semaines, présentèrent la même anomalie. Le seul qui survécut la transmit, comme son père, à tous ses fils, et cette transmission, marchant de mâle en mâle, se continua pendant cinq générations. On cite aussi la famille Colburn, dans laquelle les parents communiquèrent aux enfants, pendant quatre générations, ce qu'on a appelé le sexdigitisme^ c'est-à-dire des membres à six doigts. L'albinisme, la claudication, le bec^de-lièvre et d'autres anomalies se reproduisent de la même façon dans la descendance. On a constaté que des habitudes purement individuelles étaient susceptibles d'une semblable tendance à la répétition. Girou de Buzareingues dit avoir connu un homme qui avait l'habitude, lorsqu'il était dans son lit, de se cou-
cher sur le dos et de croiser la jambe droite sur la gauche. Une de ses filles apporta en naissant la même habitude; elle prenait constamment cette position dans son berceau, malgré la résistance des langes. Le même auteur assure qu'il a observé souvent des enfants apnt reçu de leurs parents des habitudes non moins extraordinaires qu'on ne peut rapporter ni à l'imitation ni à l'éducation. Darwin en signale un autre exemple. Un enfant avait la bizarre habitude, lorsqu'il était content, de remuer rapidement ses doigts. Quand il était très-excité, il levait les deux mains de chaque côté de sa figure, à la hauteur des yeux, toujours en remuant les doigts. Devenu vieillard, il avait encore de la peine à se contenir pour ne pas faire ces gestes. Il eut huit enfants, dont une petite fille qui dès l'âge de quatre ans remuait ses doigts et levait ses mains tout comme son père. On a constaté enfin l'hérédité de récriture. Il y a des familles où l'usage spécial de la main gauche est héréditaire. Les particularités diverses des états sensoriels se transmettent de la même manière. Presque tous les membres de la famille des Montmorency étaient affectés d'un strabisme incomplet qu'on appelait la vue à la Montmorency. L'incapacité de distinguer les diverses couleurs est notoirement héréditaire : le célèbre chimiste anglais Dalton et deux de ses frères en étaient affectés; aussi cette affection a reçu le nom de daltonisme. La surdité et la cécité sont quelquefois héréditaires, quoique rarement; la surdimutité l'est encore plus exceptionnellement. On a cité quelques exemples curieux de transmission de certaines perversités du goût. M. Lucas rapporte, d'après Zimmermann, le fait que voici : en Ecosse, un
homme était entraîné par un penchant irrésistible à manger de la chair humaine. 11 eut une fille. Quoique séparée de son père et de sa mère, qui furent condamnés au feu avant qu'elle eût un an, quoique élevée au milieu de personnes respectables, cette jeune fille succomba, comme son père, à l'incroyable besoin de manger de la chair humaine. Ce fait touche évidemment à la folie.
La folie se transmet certainement par hérédité. Esquirol a trouvé sur 1375 aliénés 337 cas de transmission héréditaire. Guislain et d'autres médecins estiment d'une façon générale que le nombre des cas d'aliénation héréditaire représente le quart des malades. M. Moreau (de Tours) et d'autres admettent que la proportion est plus considérable. L'hérédité de la folie ne comprend pas seulement la transmission directe de l'aliénation proprement dite : L'hystérie, l'épilepsie, la chorée, l'idiotie, Thypochondrie peuvent provenir de la foHe, et réciproquement celle-ci peut les reproduire. En passant d'une génération à l'autre, ces diverses névroses se transforment en quelque sorte Tune dans l'autre (1). Herpin (de Genève) a constaté chez les ascendants de 243 épileptiques, 7 épileptiques, 21 aUénés et 27 individus qui avaient eu des
(1) La simple ivresse alcoolique peut se transformer en névroses pro' fondes. Les enfants conçus pendant un accès aigu d'ivresse sont souvent épileptiques, aliénés, idiots, etc. Ces faits avaient été observés depuis très-longtemps. Une loi de Carthage défendait toute autre boisson que Veau le jour de la cohabitation maritale, et Amyot dit que « l'ivrogne n'engendre rien qui vaille ». Des travaux récents et précis ont démontré que l'enfant engendré dans un accès de délire alcoolique même transitoire porte toujours les stigmates indélébiles d'une dégénérescence plus ou mojns profonde.
4t6 LA NATURE ET LA VIE
aifections cérébro-spinales; Georget a tiré, de nombreuses observations faites à la Salpêtrière la conclusion que les femmes hystériques avaient presque toujours parmi leurs proches parents des hystériques, des épileptiques, des hypochondriaques, des aUénés. M. Moreau a insisté sur la quantité prodigieuse d'états nerveux d'ordre morbide que Ton trouve chez les ascendants des idiots et des imbéciles. Un seul fait suffira pour donner une idée des complications variées et bizarres de la transmission héréditaire des névroses. Le docteur Morel a donné ses soins aux quatre frères d'une même famille. Le grand-père de ces enfants était mort aliéné, leur père n'avait jamais rien pu faire de suivi ; leur oncle, doué d'une grande intelligence et médecin célèbre, était connu par ses excentricités. Or ces quatre enfants, produits d'une même souche, présentaient des formes très-différentes de troubles psychiques : l'un était maniaque, à accès périodiques et désordonnés; le second, mélancolique, était réduit par sa stupeur à un état' purement automatique ; le troisième se signalait par une extrême irascibilité et des tendances au suicide ; le quatrième se faisait remarquer par de grandes dispositions pour les arts, mais il était d'une nature craintive et soupçonneuse.
La scrofule, le cancer, le tubercule, la syphilis, la goutte, l'arthritis, la dartre et en général les aiTec* tions chroniques constitutionnelles auxquelles on a donné le nom de diathèses et de cachexies passent fort souvent des parents aux enfants. L'hérédité de ces étals morbides est presque aussi fréquente et aussi nette que celle des névroses, II est permis d'affirmer aussi,
bien qu'elle soit plus rare, celle des maladies de la eau et surtout du psoriasis.
Rien de plus intéressant, de plus dramatique, que révolution de ces maladies héréditaires qui, déposées à l'état de germe, de simple prédisposition, dans l'économie des enfants, tantôt sont anéanties sans retour par un ensemble de conditions et de précautions heureuses, tantôt commencent immédiatement leur fatal ouvrage de destruction, tantôt se dissimulent pendant des années et se réveillent un jour, impitoyables et terribles, sous l'influence d'excitations diverses. C'est ainsi que l'âge, le sexe, le tempérament, les mœurs, les habitudes, l'hygiène, le milieu, interviennent dans le développement des activités morbides d'origine héréditaire. La folie est rare dans l'enfance ; l'épilepsie éclate le plus ordinairement dans l'adolescence. L'hystérie, la scrofule, le rachitisme et le tubercule apparaissent dans l'enfance et dans l'adolescence; la goutte, la gravelle, les calculs, l'alopécie, le cancer, sont des états héréditaires de l'adulte. — La femme est plus sujette à la folie, à l'épilepsie, à l'hystérie que rhorarae. Celui-ci, en revanche, est atteint beaucoup plus fréquemment de goutte, de gravelle et de calculs. Le tempérament nerveux favorise l'apparition des névroses, le tempérament lymphatico-sanguin celle de Farthritis et de la dartre, le lympathique celle de la scrofule. Les changements qui surviennent dans l'équilibre physiologique de l'individu ont une action prononcée sur le mouvement et l'aspect des affections constitutionnelles. Ainsi la folie apparaît souvent à la suite de la menstruation, de la grossesse, de l'accouchement; l'épilepsie et l'hystérie se déclarent égale-
ment à l'instant où les indices de la puberté se manifestent. L'éducation et les mœurs ont une influence analogue. Les traitements barbares et la sévérité excessive, tout comme Tabsence complète de discipline et le défaut de surveillance, ont souvent deç effets déplorables sur le cerveau des enfants. Les excès alcooliques, la bonne chère sont funestes aux individus nés de parents atteints de goutte et de gravelle, de même que la misère et l'insalubrité du milieu déciment ceux qui portent en eux le germe de la phthisie.
Quoi qu'il en soit, la fatalité des maladies héréditaires est un grand et lugubre lait dont ceux-là seuls ont la pleine et triste connaissance qui sont appelés à en constater chaque jour les conséquences. Il faut voir les infirmités précoces, les longues douleurs, les irréparables catastrophes, les agonies cruelles et lentes auxquelles les parents condamnent souvent leurs enfants en croyant leur transmettre le bienfait delà vie, pour juger de la puissance du génie morbide caché au plus profond de leur être. Il faut lire les auteurs qui ont traité ces questions, et particulièrement nos savants aliénistes français, pour apprendre à connaître l'énergie mystérieuse et malfaisante qu'apporte si souvent avec lui, en ouvrant les yeux à la lumière du jour, l'être innocent et chétif, objet — en ce court instant d'illusion — de toutes les joies, de toutes les bénédictions et de toutes les riantes espérances.
En résumé, il est permis de dire que la transmission héréditaire soit des particularités . individuelles de structure anatomique et de tempérament, soit des aptitudes à contracter tel ou tel état morbide —ce
qui lient aussi à certaines dispositions corporelles, — est un phénomène très-fréquent, mais non pas constant, chez les animaux et chez l'homme.
La transmission héréditaire des particularités individuelles d'ordre mental ou affectif et des aptitudes à telle ou telle activité spéculative ou morale est un phénomène qu'on observe aussi, mais plus rarement que le précédent. Lorsqu'on parcourt la série des exemples et des témoignages accumulés et invoqués par certains auteurs, on est frappé, il est vrai, de la force apparente de ces arguments, et l'on attribue volontiers une part considérable à l'hérédité dans le développement de l'intelligence et du caractère, dans la genèse de l'individu pensant. On ne voit pas, on oublie le nombre énorme des faits qui déposent en sens contraire. Les illusions de ce mirage n'ont pas été inutiles, en ce sens qu'elles ont suggéré des recherches fort intéressantes, mais elles seraient dangereuses si elles accréditaient dans le public les conclusions que quelques auteurs ont tirées de ces recherches. Nous signalerons succinctement le bénéfice réel des unes et nous essayerons de réfuter les autres.
D'après M. Galton, dans la famille de Richard Porson, célèbre helléniste anglais, la mémoire était si remarquable qu'elle était passée en proverbe : the Porson memory. Lady Esther Stanhope, qui a mené une existence si aventureuse, cite, entre beaucoup de ressemblances entre elle et son grand-père, celle de la mémoire. « J'ai les yeux gris et la mémoire locale de mon grand-père, dit-elle. Quand il avait vu une pierre sur une route, il s'en souvenait : et moi aussi; son œil, terne et pâle dans les moments ordinaires, s'illuminait
comme le mien d'un éclat effrayant dès que la passion le prenait. » — Les facultés imaginatives et créatrices, dont le rôle est prépondérant dans les arts et dans la poésie, se transmettent parfois des ascendants aux descendants. M. Galton, dans Touvrage qu'il a publié il y a quatre ans (1), et M. Th. Ribot, dans son livre tout récent, donnent de longues listes de peintres, de poètes et de musiciens, destinées à mettre en évidence le rôle de l'hérédité dans la genèse des talents de ces artistes. Il y a dans ces listes beaucoup de cas où ce rôle ne saurait être révoqué en doute, mais il y en a bien plus encore ou il est fort contestable. Ainsi ces auteurs voient une influence de l'hérédité dans le génie poétique de Byron, de Gœthe, de Schiller, parce qu'ils retrouvent dans leurs ascendants certaines passions, certains vices ou certaines qualités, comme si ces particularités de caractère étaient déterminantes du génie poétique. En fait, on n'y voit pas un grand poète qui ait reçu ses facultés de ses parents. On y voit qu'un grand poète engendre quelquefois des poètes médiocres, mais ce n'est pas la même chose. L'hérédité des aptitudes à la peinture •'est plus réelle; sur une liste de quarante-deux peintres célèbres itlaiens, espagnols ou flamands, M. Galton en note vingt et un qui ont des parents illustres. Les noms des Bellini, des Carrac^ie, des Téniers, des Van Oslade, des Miéris, des Van der Velde, des Vernet, témoignent assez de l'existence de familles de peintres. On rencontre dans la famille de Titien neuf peintres de mérite. L'histoire des musiciens offre des cas plus
(1) Hereditary Genius. London 1869,
PH£N0M£ISES et lois DE L'HËRËDITË. 421
surprenants. La famille des Bach commence en 1550 ! et se termine en 1800; son chef fut Veit Bach, bou- ' langer à Presbourg, qui se délassait de son travail ! par le chant et la musique. Il avait deux fils qui commeDcèrent cette suite non interrompue de musiciens du même nom qui inondèrent la Thuringe, la Saxe et la Franconie pendant près de deux siècles. Tous furent organistes, ou chantres de paroisse, ou ce qu'on } appelle en Allemagne musiciens de ville. Lorsque, devenus trop nombreux pour vivre rapprochés, les if membres de celte famille se furent dispersés, ils convinrent de se réunir une fois chaque année, à jour fixe, afin de conserver entre eux une sorte de lien -, patriarcal. Cet «sage se perpétua jusque vers le milieu - du xviii° siècle, et plusieurs fois on vil jusqu'à cent { vingt personnes, hommes, femmes et enfants, du nom I de Bach. Dans cette famille, on compte vingt-neuf muj siciensâni)i«nfa et vingt-huit d'ordre inférieur. Le père ! de Mozart était second maître de chapelle du priocei évêqoe de Salzboui^. Celui de Beethoven était ténor f de la chapelle de l'électeur de Coltine. Son grand-père i avait été chanteur, puis maître de la même chapelle. Les parents de Rossini jouaient de la musique dans tes foires.
On constate uneinterventi"" * """ "»^ ""«=■ "f""cace et suivie de l'hérédité passions et des sentiments ^ déterminent les penchants vi< les habitudes de débauche, h rent chez certains individus plique que par une Ëitale reçue des ancêtres, t Une ii
lié, jouissant d'une grande fortune, dit Gama Machado, avait la passion du jeu et passait ses nuits à jouer : elle mourut jeune d'une maladie pulmonaire. Son fils aine, qui lui ressemblait parfaitement, était également passionné pour le jeu. Il mourut de consomption, comme sa mère, et presque au même âge qu'elle. Sa flUe, qui lui ressemblait, hérita des mêmes goûts, et mourut jeune. » L'hérédité du penchant au vol, au viol, à l'assassinat, au suicide, a été constatée dans nombre de cas.
Au fur et à mesure qu'on s'élève des régions purement physiologiques ou pathologiques à celles où l'activité de l'esprit intervient davantage, on voit l'hérédité perdre de sa force et de sa constance. Il y a eu des familles de savants, celles des Cassini, des Jussieu, des BernouilU, des Darwin, des Saussure, des Geoffroy, des Pictet. Dans la littérature et l'érudition, on cite les Estienne, les Grotius el quelques autres. Les Mortemart étaient célèbres par leur esprit. Le génie de la politique et celui de la guerre se sont parfois perpétués dans certaines maisons pendant plusieurs générations. A tout prendre, ces faits de transmissions des facultés psychiques ne sont pas fréquents. Si on les note avec autant de soin, si on les met en relief, c'est apparemment qu'ils ne sont pas ordinaires, sans compter qu'il y en a plus d'un où l'éducation a eu peut-être autant de part que l'hérédité.
Il a paru il y a quelques années un Kvre intitulé Phrényogénie, dans lequel on trouve, à côté de beaucoup de propositions chimériques ou paradoxales, une idée qui mérite attention, d'autant plus qu'elle vise une particularité dont les physiologistes ne sem-
blent pas s'être jusqu'ici préoccupés. L'auteur de ce livre, M. Bertiard Moulin, cherche à y démontrer que les enfants sont la photographie vivante de leurs parents considérés au moment niême de la conception; d'après lui, les parents transmettent aux enfants les goûts et les aptitudes dont l'exercice spontané ou provoqué était alors à son maximum. Les conclusions absolues que M. Moulin lire de ses recherches touchant l'art de procréer des enfants supérieurs font parfois sourire, mais les faits qu'il cite à l'appui sont curieux. En voici quelques-uns. Neuf mois avant la naissance de Napoléon I", la Corse était en pleine discorde. Le célèbre Paoli, à la tête d'une armée de citoyens formée par ses soins, tachait d'éteindre la guerre civile et de prévenir une invasion d'étrangers. Charles Bonaparte, son aide de camp et son secrétaire, déployait à ses côtés un admirable courage. Le jeune officier avait près de lui sa femme, Lœtitia Ramolino, d'une beauté romaine, d'un mâle et puissant caractère. Napoléon fut conçu sous la tente, la veille d'un combat, à deux pas des batteries tournées vers l'ennemi. — Robespierre datait de l'année 1758, qui vit tenailler et écarteler en place de Grève le régicide Damiens, année de guerre, de famine, de mécontentement. Son père était avocat et lecteur* insatiable du Contrat social. — Pierre le Cruel, roi de Castille, naquit d'Alphonse XI, qui vivait en mésintelligence avec sa femme. Des scènes scandaleuses de colère, de jalousie, d'emportement, troublaient perpétuellement le ménage royal, et le résultat du commerce des deux époux fut Pierre le Cruel, monstre de laideur physique et morale. — L'histoire nous montre les parents de Raphaël adonnés
tous deux à Tari de la peinture. L'épouse, vraie madone, se complaisait dans les sujets gracieux et pieux. Le père, barbouilleur énergique, avait pour lui la force.
M. Ribot, dans Fouvrage remarquable qu'il vient de consacrer à l'hérédité, recherche les lois de cette mystérieuse influence, qu'il considère comme une sorte d'Jiabitude, de mémoire éternelle. Ces lois ne sont guère que la constatation des directions habituelles de l'impulsion héréditaire. Tantôt l'hérédité va du père à la fille, de la mère au fils; tantôt l'enfant tient de se& deux parents. Enfin il arrive souvent que l'enfant, au lieu de ressembler à ses parents immédiats, ressemble à l'un de ses grands parents ou à quelque ancêtre encore plus reculé, ou à quelque membre éloigné d'une branche collatérale de la famille. C'est ce qu'on a nommé Y atavisme ou l'hérédité en retour (4). Ce dernier fait était bien connu des anciens. Montaigne s'en émerveille. « Quel monstre, dit-il, est-ce que cette goutte de semence, de quoy sommes produits, porte en soy les impressions non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et des inclinations de
(1) On a rapproché de Tatavisme le singulier phénomène des générations alternantes. En 1818) Chamisso découvrit, en étudiant les frtphores ou siUpaSy que ces animaux sont tour à tour libres ou agrégés. A la première génération on trouve les biphores chaînes^ produits par gemmation; à la deuxième, les biphores solitaireSf produits par des spores; à la troisième, on retrouve les biphores chaînes, en sorte que le fils ne ressemble jamais à son père et ressemble toigoars à son grand-père. Les travaux de Saars et de Steenstrup ont fait voir que chez d'autres animaux le cycle dépasse trois générations, et que la ressemblance, au lieu d'aller de raïeul au petit-fils, va du bîsaïecl à rarrière-petit-fils.
nos pères? Cette goutte d'eau, où loge-t-elle ce nombre infiny de formes ? et comment porte-t-elle ces ressemblances d'un progrez si téméraire et si desréglé que rarrière-petit-fils répondra à son bisaïeul, le nepveu à l'oncle? » L'étonnement de Montaigne est légitime, et on ne connaît pas plus aujourd'hui qu'au xvi* siècle les causes de ces bizarres tiansmissions.
Tels sont les faits. C'est en vain qu'on les multiplierait ou qu'on les commenterait pour en changer le caractère . Les exemples d'hérédité ne seront jamais, dans le domaine psychologique, que des exceptions, comparés à ceux qui en représentent la contrepartie. Or, si ce sont des exceptions, de quel droit établit-on l'hérédité comme loi générale du développement de l'activité intellectuelle? de quel droit affirme-t-on qu'ici l'hérédité est la règle et la non-hérédité Texception? M. Ribot accumule les arguments les plus subtils pour étayer cette singulière proposition, mais il y perd son temps et son talent. De quelque façon qu'on explique comment l'hérédité des aptitudes intellectuelles est vaincue presque constamment par des causes antagonistes ou perturbatrices, elle n'en est pas plus victorieuse. Par quelques raisons ingénieuses qu'on se console de voir la souveraineté idéale de l'hérédité réduite, dans la nature des choses, à une trèsmédiocre autorité, celle-ci n'en est pas plus grande. Bref, si en fait la non-hérédité a beaucoup plus d'empire que l'hérédité, on se demande pourquoi M. Ribot adopte une formule qui implique tout le contraire.
Est-ce que d'ailleurs le spectacle du développement de la civilisation n'atteste pas à lui seul l'efficacité prépondérante, au sein de l'homme, d'une éternelle
tendance à la métamorphose, à l'innovation, au changement? La fixité des pensées et l'immobilité des habitudes ont été, il est vrai, la loi des peuplades primitives et sont encore aujourd'hui celle des tribus sauvages ; mais d'abord rien ne prouve que l'hérédité en soit cause. Cette répétition plus ou moins longue de sociétés identiques paraît; plutôt devoir être attribuée à l'instinct irrésistible et puissant de l'imitation, et au respect absolu des rites et des coutumes décrétés par la religion. Chez ces peuples, l'avenir ne ressemble au présent et le présent au passé que parce que la même règle inflexible, la même autorité et la même superstition tyrannique s'imposent indistinctement à tous. Rien n'y a de force et de crédit que par la tradition, et la tradition n'y est que le souvenir révéré d'une volonté exprimée jadis par les mystérieuses puissances. Quand les Anglais veulent associer les Hindous aux travaux de voirie et de salubrité qu'ils exécutent dans l'Inde, ils sont obligés encore aujourd'hui d'assurer que l'utilité de ces travaux a été comprise par les brahmanes des époques les plus reculées, tant cette vieille race a de peine à s'imaginer qu'une règle puisse être obligatoire sans être traditionnelle.
Quoi qu'il en soit, et quelque part que l'hérédité puisse avoir ici, il est certain que cette part n'est pas grande, puisque cette singulière homogénéité des races primitives, au lieu de se conserver et de se fortifier, fait place tôt ou tard à la diversité. Chaque peuple est envahi à son tour par une force aussi capable d'agir dans un sens opposé à celui des influences héréditaires que de secouer le joug de fer des coutumes originelles. C'est en Grèce, il y a près de trois
mille ans, que le premier essor de cette force détermina ce que Gœthe appelle « la libération de rtiumanité ». Depuis lors, les croisements des races distinctes, les besoins nouveaux et les inventions variées qu'ils ont perpétuellement suggérées , les idées que l'homme a conçues, grâce à un contact de plus en pilus intime avec la nature, ont substitué à la simplicité primitive une variabilité multiple et irrésistible dont l'état actuel du monde est la preuve évidente.
Ceci n'est qu'une réfutation historique. Une réfutation plus scientifique et plus directe sera aussi plus décisive et plus instructive. Après avoir établi que l'hérédité n'a pas exercé une influence exclusive et continue, il faut dire les causes qui agissent en même temps qu'elle et contrairement à elle. Il faut montrer l'activité permanente et puissante de ces forces qui tendent, comme nous l'avons dit, à modifier, transformer, compliquer les pensées, les sentiments, les passions, les mœurs, les coutumes.
L'éducation a pour objet spécial de transmettre à l'enfant la somme des habitudes auxquelles il devra se conformer dans la pratique de la vie et la somme des connaissances qui lui seront indispensables pour l'exercice de sa profession, mais il faut qu'elle commence par développer en lui les facultés qui lui per-
mettront de s'approprier ces habitudes et ces connaissances. Elle apprend à l'enfant à parler, à se mouvoir, à regarder, à sentir, à entendre, à comprendre, à juger, à aimer. Or l'influence de l'éducation, opposée à celle de l'hérédité, est si grande que c'est à la première seule qu'appartient, dans la plupart des cas, le pouvoir de réaliser la ressemblance morale et psychologique des enfants et des parents. Si l'hérédité déterminait irrésistiblement et sûrement chez les descendants la reproduction de tous les caractères constitutifs de la personnalité des ascendants, l'éducation serait inutile. Du moment que l'éducation, et une éducation prolongée, vigilante, laborieuse, est indispensable pour provoquer l'apparition et réaliser le développement des aptitudes et des qualités de l'esprit chez l'enfant, il faut bien conclure que l'hérédité ne joue qu'un rôle secondaire dans cette admirable genèse de l'individu moral. Cet argument est irréfutable. Que les influences héréditaires s'accusent par des prédispositions, par des tendances déterminées, il serait peu scientifique de le nier; mais il serait tout aussi inexact de prétendre qu'elles contiennent implicitement les états futurs et gouvernent l'évolution de l'êti'e psychique.
Rien de plus compliqué que l'éducation. Il ne peut être question ici d'en approfondir l'économie générale, qui a fait l'objet de tant d'écrits. L'importance qu'on attache partout aux ouvrages de pédagogie est à elle seule une protestation contre l'abus des théories héréditaristes. Quelques détails nouveaux sur l'un des ressorts principaux de l'éducation, sur l'instinct d'imitation, et la part qu'il a dans le développement des
individus et des races, suffiront pour faire apprécier l'énergie des influences étrangères à l'hérédité.
Un savant historien anglais, M. Bagehot, a écrit récemment des pages excellentes pour montrer combien l'imitation inconsciente d'un caractère ou d'un type préféré et la faveur générale accordée à ce caractère ou à ce type, dont le public copie instinctivement les traits, ont d'influence dans la formation des coutumes ^t des goûts, en même temps qu'ils en expliquent les révolutions périodiques. D'après lui, un caractère national n'est qu'un caractère local qui a fait fortune, exactement comme la langue nationale n'est que l'extension durable d'un dialecte local. Rien de plus réel que la force de cette tendance à l'imitation, grâce à laquelle, dans l'industrie, dans les arts, dans la littérature, dans les mœurs, certaines manières de faire, inventées dans des conditions très-particulières, prennent un ascendant général et s'imposent rapidement, d'abord à la foule docile et irréfléchie, puis aux personnes les plus capables d'examen el de résistance. Il convient à ce propos de remarquer que l'élite est presque toujours contrainte d'obéir aux goûts et aux exigences de la masse, sous peine d'être ignorée ou dédaignée. Un écrivain imagine un genre que le public accueille avec enthousiasme. C'est une veine. Il accoutume les lecteurs de ses livres, les spectateurs de ses pièces à ce genre bon ou mauvais, et voilà pour un temps tous les auteurs plus ou moins condamnés, s'ils veulent réussir, à imiter l'heureux novateur. Ainsi, quand même on n'imiterait point par instinct ou par nature, on imiterait par nécessité ou par intérêt. On demandait un jour au fondateur du Times comment il
se faisait que les articles de ce journal semblaient tous sortir de la même main. € Oh! répondit-il, il y a toujours un rédacteur supérieur aux autres, et tout le reste Fimite. »
L'histoire des religions tout entière est pleine de faits qui attestent à quel point les hommes sont guidés non par des arguments, mais par des modèles, et quelle tendance ils ont à reproduire ce qu'ils ont vu ou entendu, à régler leur existence d'après les exemples brillants et triomphants qu'ils ont sous les yeux. Beaucoup des victoires dont l'apostolat fait honneur auxv moyens persuasifs dépendent bien plus de cette impulsion secrète qui nous tourne irrésistiblement à imiter les autres. Est-ce que cette efficacité du milieu, pour transformer peu à peu et radicalement les habitudes, les opinions et même les croyances, ne ressort pas aussi du spectacle de la société politique? Y a-t-il rien de plus facile à un homme qui s'est emparé de la foule que de l'amener à ses sentiments, à ses idées, à ses chimères? Est-ce que cela ne ressort pas avec une égale netteté de l'expérience quotidienne que procure l'éducation des enfants? On remarque souvent que, dans une institution de jeunes gens, les caractères extérieurs, le ton, les allures, les jeux, changent d'une année à l'autre. C'est que quelques esprits dominateurs, deux ou trois enfants qui avaient de l'ascendant, sont partis. Il en est venu d'autres, et tout s'est transformé. Les modèles changeant, les copies ont changé. On applaudit autre chose et on raille autre chose. — L'instinct d'imitation est particulièrement développé chez les hommes qui manquent d'éducation ou de civilisation. Les sauvages copient plus vite et mieux que
les Européens. Gomme les enfants, ils sont naturellement mimes et ne peuvent s'empêcher d'imiter ce qui se fait devant eux. Il n'y a rien dans leur esprit qui puisse combattre cette tendance à l'imitation. Tout homme éclairé possède en lui-même une réserve considérable d'idées au milieu desquelles il peut se replier; cette ressource manque au sauvage et à l'enfant : les faits qui s'accomplissent devant eux sont leur propre vie. Ils vivent de ce qu'ils voient, de ce qu'ils entendent. Ils sont les jouets de l'extérieur. Dans les nations civilisées, les gens sans culture en sont là. Envoyez une femme de chambre et un philosophe dans un pays dont ils ne connaissent la langue ni l'un ni l'autre, il est probable que la femme de chambre l'apprendra avant le philosophe. Celui-ci a autre chose à faire. Il peut vivre avec ses pensées, mais elle, si elle ne parle pas, elle est perdue. L'instinct d'imitation est en raison inverse de l'esprit d'abstraction.
On voit par ces détails que cette force instinctive et énergique d'imitation, dont le rôle est si grand dans l'éducation des individus et des races, diffère complètement de l'hérédité. Elle peut agir et elle agit de concert avec les impulsions héréditaires, mais elle travaille bien plus souvent d'une façon indépendante et même opposée. Gela n'est pas moins vrai d'une autre force, rivale plus résolue, antagoniste plus puissante de rhérédité, et dont il faut maintenant considérer l'ouvrage : c'est la personnalité.
Instrument par excellence de la libre invention, ressort indéfectible de la spontanéité innovatrice, la personnalité individuelle de l'esprit peut être désignée, par opposition au mot hérédité, sous le nom d'innéité.
i32 LA NATIRË ET LA VIE.
Pour donner une idée de ia puissance de Tinnéité comparée à celle de l'hérédité, on pourrait dresser des listes où Ton rangerait les cas dans lesquels la manifestation des diverses passions ou des divers talents ne procède point des ancêtres, dans lesquels l'individu est né distinct de ses ascendants ou s'en est distingué par la réaction de sa propre volonté. Ces listes seraient infinies parce que, contrairement à l'opinion des partisans de l'hérédité absolue, c'est Finnéité, c'est l'activité personnelle qui est la règle générale dans l'évolution de l'esprit. En somme — et ceci est essentiel, — l'hérédité a sa racine dans Finnéité, car enfin ces aptitudes, ces qualités que les ascendants transmettent, à partir d'un certain moment et pour une durée plus ou moins longue, à leurs descendants, ces aptitudes et ces qualités ont nécessairement pris naissance à ce moment par Fessor spontané d'une volonté plus ou moins indépendante. On cite d'une part des fous, des hystériques, des épileptiques, de l'autre des peintres, des musiciens, des poètes, qui tiennent évidemment de leurs parents l'activité ou malfaisante ou bienfaisante qui les caractérise. A merveille, mais la question est maintenant de savoir d'où les parents eux-mêmes la tenaient à leur tour, et s'il n'est pas nécessaire de s'arrêter dans l'examen rétrospectif de l'ascendance à un point où Finnéité a été souveraine. Cette souveraineté est d'autant moins contestable qu'elle ne tarde pas à reparaître d'ailleurs dans la descendance. Les effets de l'hérédité ont une fin comme ils ont un commencement : ils triomphent d'abord de Finnéité, dont ils suspendent Finfluence, puis ils s'épuisent, et celle-là reprend ses droits. Ainsi Finnéité est la force continue
et permanente, tandis que l'hérédité est la force intermittente et transitoire. La nature humaine, considérée dans les siècles, est une succession d'âmes libres, d'autant plus libres qu elles ont moins besoin, pour vouloir et pour agir, du concours des puissances mécaniques ou organiques. Quand elles requièrent un tel concours, elles abdiquent une partie de leur indépendance innée au profit des influences aveugles de l'hérédité. Cependant, même en ce qui concerne l'origine des aptitudes esthétiques, l'innéité garde la prépondérance.
En étudiant l'histoire des hommes célèbres, combien ne Irouve-t-on pas de mémoires merveilleuses, d'imaginations brillantes, d'aptitudes exceptionnelles aux arts, à la poésie, à bien écrire, qui ne procèdent aucunement de l'hérédité? Il n'y a pas besoin d'en chercher bien loin des témoignages. Lamartine, Alfred de Musset, Meyerbeer, Ingres, Delacroix, Mérimée, Henri Regnault* — pour ne pas citer de vivants, — ont
* « Je crois que le soleil qui vous éclaire n*est pas le même que le nôtre — écrivait-il de Tanger, — et je vois de loin avec terreur le moment où il faudra recontempler en Europe l'aspect lugubre des maisons et des foules ; mais avant d'y entrer, je veux faire revivre les vrais Maures,... puis Tunis, puis l'Egypte, puis Tlnde!... Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme, je m'enivrerai de merveilles, jusqu'à ce que complètement halluciné je puisse retomber dans notre monde morne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière qu'ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair, je n'aurai qu'à fermer les yeux, et alors Moresques, fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, lacs de lapis, villes de diamant, tout l'Orient m'apparaîtra de nouveau... Oh! quelle ivresse, la lumière! » (Correspondance de Henri Regnault^ recueillie par M. Arthur Duparc, 1872.) — A coup sûr ces sentiments n'étaient pas héréditaires chez Henri Régnault.
manifesté des talents dont ils ne sont redevables en rien à leurs ascendants. L'histoire des savants proprement dits nous montre la part de T hérédité plus réduite encore. On cite des familles de savants- Combien y en a-t-il? Une douzaine au maximum. En revanche, combien de savants illustres parmi les ascendants desquels on ne rencontre que des gens ordinaires ou remarquables par des talents bien différents de ceux qui caractérisent le savant ! Où sont les influences héréditaires qui ont formé un Cuvier, un Biot, un Fresnel, unMagendie,un Ampère, un Blainville, un Gay-Lussacî Il est clair qu'ici l'innéité et l'éducation ont joué le principal rôle. La vie des écrivains n'est pas plus d'accord avec les prétentions des partisans absolus de rhécéditarisme.
Où rinnéité semble plus particulièrement triompher, c'est parmi les philosophes. Les auteurs ne donnent pas de listes de philosophes ayant hérité de leurs ancêtres des aptitudes à la spéculation. Il y a là une série de faits expressément négatifs qu'ils passent sous silence et que l'on ne considère point assez d'habitude. Les métaphysiciens, justement parce qu'en eux l'élément spirituel seul travaille, sont affranchis de toutes les influences du déterminisme héréditaire. Celui-ci est d'autant moins actif qu'il donne lieu à la transmission de caractères moins physiologiques et plus psychologiques. Or quoi de plus psychologique, quoi de plus exempt d'éléments sensoriels et de ËM^teurs mécaniques que fàme d'un spéculatif? En réalité, les grands métaphysiciens n'ont pas eu d'ancêtres et n'ont pas laissé de postérité. Le génie philosophique a paru toujours absolument individuel, inaliénable et Intrans-
missible. Il n'y a pas un seul penseur célèbre dans Tascendance ou la descendance duquel on puisse retrouver l'indice précui'seur ou le souvenir des aptitudes éminentes qui ont lait sa gloire. Descartes et Newton, Leibniz et Spinoza, Diderot et Hume, Kani et Maine de Biran, Cousin et JoufFroy, n'ont ni aïeux ni
postérité.
Telle est l'innéité. Il faudrait, pour en apprécier
' exactement le rôle, établir d'une feçon générale et ; dans ses rapports avec le tempérament, l'éducation, '• le milieu cosmique et social, etc., la genèse et le déi veloppement defe aptitudes par lesquelles tel homme supérieur se distingue nettement de ses ascendants, I rassembler, en essayant de les coordonner, les éléments caractéristiques qui constituent l'essence même de la personnalité et de l'individualité, ces éléments de liberté innovatrice et d'indépendaijce plénière, si étonnants et si puissants, par où le génie s'affirme. On verrait alors comment la plupart du temps les aptitudes supérieures sont tellement intimes à ceux qui les manifestent, tellement profondes et vivaces, que l'éducation et la discipline, au lieu d'en favoriser, en contrarient le progrès. On discernerait chez l'homme de génie une précocité sûre d'elle-même, une ardeur entreprenante, un sentiment énergique de sa mission, une fierté qui l'élève au-dessus des préjugés de secte, des ambitions de parti, et l'attache exclusivement à l'objet de ses pensées, qui seul lui fait aimer la vie Quand même les nécessités temporelles l'obligent à subir le commerce des hommes, le ipond e n'est pour lui qu'un désert populeux où son âme habite solitaire. Les matériaux de cette étijde existent en partie ; on les
trouverait dans les biographies écrites depuis deux cents ans par les secrétaires des grandes académies, et dans les mémoires autobiographiques que beaucoup d'hommes célèbres ont laissés eux-mêmes. Un ingénieux et savant écrivain russe, M. Wechniakof, a pu^ blié récemment plusieurs écrits où il recherche à ce point de vue les particularités anthropologiques et sociologiques qui ont influé sur le développement individuel des génies originaux. Malheureusement ces opuscules ne forment pas un tout; et cependant rien ne serait plus curieux et plus utile qu'un Traité de Vinnéité.
L'ensemble de toutes les causes de diversité, d'hétérogénéité et d'innovation qui travaillent, dans l'humanité, en opposition avec les principes de simplicité, d'homogénéité et de conservation, peut être désigné par un seul mot, celui d'évolution ou de progrès. Considérée dans les limites de l'observation positive, la nature aveugle reste identique à elle-même. Elle est aujourd'hui, dans l'ensemble, [ce qu'elle était au temps d'Homère et ce qu'elle sera certainement dans plusieurs siècles. Ce sont toujours les mçmes cieux, les mêmes océans, les mêmes montagnes, les mêmes forêts, les mêmes fleurs. L'homme, au contraire, se transforme continuellement. Les générations se suivent et ne se ressemblent point. Elles sont, sous le rapport des croyances, des arts, des besoins, dans un état de permanente et rapide métamorphose. Les nations, comme les individus, ont des grandeurs et des décadences. « Ton ciel est toujours aussi bleu, s'écrie Childe-Harold en face du paysage grec, et tes rochers toujours aussi sauvages, tes bocages sont aussi frais, tes plaines aussi verdoyantes!
Tes olives mûrissent comme au temps où tu voyais Minerve te sourire ; le mont Hymette est toujours riche en miel blond; la joyeuse abeille, toujours libre d'errer sur tes montagnes, y bâtit encore sa citadelle odoriférante. Apollon n'a pas cessé de dorer de ses rayons tes longs étés; le marbre de Mendeli n'a rien perdu de son antique blancheur ; les arts, la gloire, la liberté passent, mais la nature reste belle ! »
On pourrait multipliera l'infini ces oppositions historiques de l'immutabilité du déterminisme universel qui règne dans la nature avec le mouvement incessant de la liberté et de l'invention humaines, avec l'effort perpétuel de l'âme pour se dégager des étreintes de la fatalité. L'histoire n'est pas autre chose que le récit de ce que ce mouvement et ces efforts ont produit dans les siècles. C'est un long drame où le bon génie de la liberté dispute l'empire au mauvais génie de la force brutale, où, sous l'œil et avec l'aide de Dieu, se gagne lentement et péniblement la victoire de l'esprit qui cherche, découvre, invente, crée, aime, adore.
Dans la première partie de cette étude, nous avons établi Texistence des faits d'hérédité, et montré quel rôle ils jouent dans la répétition indéfinie des caractères physiologiques et psychologiques de l'homme. Dans la seconde, nous avons signalé et examiné les
causes qui agissent contrairement aux impulsions plus ou moins tyranniques de la nature et aux nécessités du mécanisme. Il convient maintenant de donner des conclusions pratiques touchant l'emploi qu'on peut faire de ces connaissances pour le perfectionnement de la race.
Les héroïques combattants d'Homère invoquaient le nom de leurs pères, celui de leurs aïeux et le sang généreux qu'ils en avaient reçu. C'était d'un noble instinct, et les hommes qui peuvent se vanter à bon droit de leurs aïeux auront toujours beaucoup de chances pour mériter aussi la reconnaissance de leurs enfants. Les phénomènes d'hérédité autorisent en effet à croire que des parents bien constitués de corps et d'esprit sont dans les meilleures conditions pour s'assurer une postérité qui leur ressemblera.
Comment donc s*y prendre pour réaliser des alliances heureuses, capables de donner lieu à des enfants reaiarquables sous le rapport du physique et du moral? C'est là une question très-délicate, on le conçoit, et i laquelle nous ne pouvons ici que répondre d'une façon très-générale, en nous appuyant particulièrement sur un écrit original et encore inédit de notre célèbre chirurgien M. Sédillot, qui emploie les loisirs de sa glorieuse retraite à des études sur le moyen de perfectionner la race. M. Sédillot pense d'abord qu'on peut obtenir d'excellents renseignements sur la valeur d'un individu en consultant sa généalogie : Fhistaire de ses ascendants pendant quatre ou cinq générations^ tracée au point de vue de l'intelligence, de la moralité, de la force, delà santé, de la tongévité, du rang social, coEtient en puissance une partie de sa propre histoire à
lui. L'examen de la tête peut procurer aussi des indi- •cations du plus grand prix. Il a été établi bien avant Gall, et il reste établi, en dehors des exagérations de OaU, que la forme de la tête révèle dans une certaine mesure le degré de la valeur mentale de Thomme. Dès l'antiquité la plus reculée, la sagacité populaire avait remarqué la relation qui existe entre une tête volumineuse et des capacités supérieures, et le langage est plein de locutions qui attestent la justesse de cette relation. Périclès excitait déjà Fétonnement des Athéniens à cause du volume extraordinaire de sa tête. Cromwell, Descartes, Leibniz, Voltaire, Byron, Gœthe, Talleyrand, Napoléon, Cuvier, etc., avaient des têtes énormes. On sait que le cerveau de Cuvier pesait 4,829 grammes, tandis que le poids moyen du cerveau des Européens est, d'après M. Broca, de 1350 à 4400 grammes. M. Sédillot regrette qu'on i\b possède pas et voudrait qu'on se préoccupât de prendre la mesure des diverses dimensions du crâne chez les hommes notoirement connus par des aptitudes déterminées, afin de rechercher les rapports si utiles à connaître qui pourraient exister entre ces dimensions et ces aptitudes. Du moins on sait d'une façon générale quels caractères et quelles proportions du crâne correspondent aux divers degrés d'activité cérébrale. La plupart des anthropologistes reconnaissent que Thomme dont la tête ne présente pas 50 centimètres de circonférence horizontale est presque forcément médiocre, et que celui chez qui cette circonférence atteint ou dépasse 58 centimètres a beaucoup de chances pour être trèssupérieur. On cite, il est vrai, quelques exemples d'hommes célèbres dont la tête était petite, mais il
s'agit alors d*hoinmes distingués dans une spécialité fort restreinte. Ces dimensions ne constituent d'ailleurs qu'un des indices extérieurs par où il est possible de déterminer approximativement la valeur intellectuelle de l'individu. Il importe de considérer d'autre part la forme d'ensemble et les proportions relatives des diverses régions du crâne, c'est-à-dire rharmonie qu'on appelle beauté. Un moyen facile, d'après M. Sédillot, d'apprécier la conformation de la tête, est de la regarder de -épté ou de profil, et un peu d'arrière en avant. On est immédiatement frappé des rapports de hauteur et de largeur du front et de la tempe avec la face, et l'on voit nettement les proportions relatives des contours antérieur ou frontal et postérieur ou occipal de la tête. Toute personne dont les arcades sourcilières sont saillantes, les tempes découvertes, droites ou presque verticales et élevées, dont le front est large et haut, dont la physionomie n'est ni égarée^ ni endormie, peut être considérée en général comme réalisant un type vraiment humain, comme l'enveloppe d'une âme capable d'honorer l'espèce. — On raconte qu'un jour un Anglais envoya son groom dans une taverne pour y chercher Shakspeare, qui était son ami. — Gomment le reconnaîtrai-je? fit le groom. — Rien de plus simple, répondit le maître. Chaque figure a quelque ressemblance avec celle d'un animal ; mais en voyant Shakspeare tu diias : Voilà l'homme! — L'homme conçu dans la plénitude de sa beauté haraionicuse, oui, voilà l'idéal vers la réalisation duqu^' doivent tendre les efforts de notre actuelle et iropai" faile humanité, et il est temps qu'on ne néglige rien pour se rapprocher, par un habile emploi de l'hérédité,
c'est-à-dire par de saines procréations, d'une race humaine où les derniers vestiges de l'animalité auront disparu, où Y homme sera moins rare!
Qu'est-ce qui fait la supériorité de l'aristocratie anglaise? C'est la constante préoccupation qui l'anime de doter sa descendance des meilleures qualités corporelles, intellectuelles et morales. L'Anglais ne se marie point par caprice ou par passion ; il se marie dans les conditions les plus propres à assurer le bonheur de ses enfants, car il sait que le sien et l'honnàir de son nom en dépendent. Le respect dont on entoure les jeunes Anglaises, l'honnête liberté dont elles jouissent, l'importance secondaire qu'on attache à leur fortune et le cas que l'on fait de leur mérite personnel sont autant de causes qui augmentent chez ce peuple le nombre des alliances heureuses, et par suite fortifient la population. C'est là un des grands secrets du perfectionnement par l'hérédité. 11 faut que les hommes, au lieu de demander la richesse à leurs fiancées, leur demandent la beauté, le caractère et la vertu. Tant qu'ils ne craindront pas de s'allier à des femmes débilitées ou dépourvues de qualités sérieuses, la race s'altérera et s'abâtardira. Le même déplorable résultat est aussi la conséquence du mariage des femmes distinguées et bien constituées avec des individus plus ou moins dégradés. Par bonheur, le tact et la dignité instinctive des femmes, la sympathie naturelle qui les porte vers les supériorités, les empêchent le plus souvent de s'abaisser à des unions humiliantes ou dangereuses, et les prémunissent presque toujours contre les mésalliances, « Au lieu de s'abcandonner aux entraînements sympathiques, dit M. Sédillot, qui troublentfacilement le jugement, qu'on
se demande, à la vue d'une personne qui plaît, si Fon désirerait avoir des fils et des filles à sa ressemblance, et Ton sera surpris de la fréquence des réponses négatives. Il serait peu raisonnable sans doute de sacrifier des avantages présents à ceux d'une destinée incertaine, mais la sagesse commande de les concilier et de se rappeler la rapidité du temps et le peu de valeur de l'heure qui s'écoule, en comparaison des espérances et des satisfactions de l'avenir. » M. Sédillot ajoute qu'en des temps ordinaires, l'hygiène, l'évidence morale des avantages de la santé et de l'intelligence, suffiraient à la reconstitution d'un peuple. Malheureusement la France a besoin pour se relever d'un ressort plus énergique et plus efficace. Il faut qu'elle se plonge aux sources mêmes de la régénération et de la vie, c'est-à-dire qu'elle songe aux moyens les plus rapides d'assurer aux générations qui se préparent un avenir de vertu et d'ardeur. A une autre époque, il a pu paraître difficile ou indiscret de faire intervenir dans les questions relatives à la*reproduction de l'homme des calculs et des estimations qui ne sont pas sans analogie avec ceux de zootechnie, ou la sélection est depuis si longtemps mise en pratique. Aujourd'hui ces scrupules délicats doivent disparaître devant les avertissements de la nécessité qui nous dit, de sa voix la plus grave et la plus solennelle, qu'il n'y a plus une faute à commettre*.
Il est nécessaire à ce sujet de signaler les moyens de
* Relativement aux caractères extérieurs qui peuvent donner quelque idée des aptitudes, il faut consulter les remarquables travaux de M. Quetelet, résumés dans le récent ouvrage qu'il a publié sous le titre de Anthropométrie.
PHÉNOMÈNES ET LOIS DE L'HÉHÉDiTÉ. i4i?
prévenir et d'atténuer autant que possible la fatale hérédité morbide qui est un obstacle si puissant au perfectionnement. Les moyens préventifs ou prophylactiques qu'il convient d'opposer à l'évolution des germes de maladie dépendent, on le conçoit, de la nature de ceux-ci. Une mère phthisique ou prédisposée aux tubercules ne doit pas allaiter son enfant; elle doit le confier à une excellente nourrice. Les individus nés de parents poitrinaires supportent mal un régime trop animalisé ; les viandes blanches et les aliments maigres leur conviennent davantage. En ce qui concerne la profession, ces individus auront soin d'éviter celles qui les exposeraient à respirer des poussières, à subir des alternatives de chaud et de froid, à se livrer à un exercice habituel de la voix. Le séjour dans les stations maritimes du Midi et dans les lieux où la phthisie est l'are est la meilleure prophylactique contre cette redoutable maladie. Ce qu'il faut particulièrement aux individus prédisposés à la scrofule, c'est un air pur, une nourriture substantielle et tonique, et l'atmosphère maritime du nord-ouest de l'Europe. Ceux qui sont menacés de la goutte ou de la gravelle doivent s'astreindre à la plus grande sobriété et se donner beaucoup d'exercice. La régularité et l'uniformité de la vie sont la règle des prédisposés au cancer. Les individus qui comptent des épileptiques parmi leurs ascendants réclament les soins les plus attentifs. Il faut assurer chez eux le calme de toutes les fonctions, leur interdire tous les excès, leur éviter toutes les fatigues, les mettre à l'abri de toutes les émotions, en un mot éloigner d'eux tout ce qui excite. Les prédisposés à la folie doivent être traités d'une façon analogue, c'est-à-dire
avec une grande douceur. Il faut tâcher d'endormir chez eux les passions. L'existence qui leur convient le mieux est celle où il n'y a ni forte activité intellectuelle à dépenser, ni gloire, ni fortune à espérer. Prévenir ou enrayer au sein même des individus le développement des germes morbides n'est ici que l'accessoire ; le principal est d'empêcher le passage de ces germes dans les nouvelles générations. Or, pour atteindre ce résultat, il n'importe pas seulefnent de multiplier et de faciliter les mariages conformes aux lois de l'hygiène et de la morale, il faut encore s'opposer aux alliances d'où il ne peut sortir que des enfants misérables d'esprit et de corps. Les médecins doivent employer toute leur influence pour défendre l'union de deux époux atteints l'un et l'autre dans les profondeurs de leur constitution par une prédisposition aux diverses névroses, aux tubercules, à la scrofule, etc. Quand l'un des deux époux a des antécédents héréditaires morbides, le médecin doit insister tout au moins sur la nécessité de donner comme conjoint à l'individu qui n'est pas d'une constitution irréprochable, un époux ou une épouse d'un état de santé parfait, d'une force et d'une sexualité supérieures, et surtout d'un tempérament contraire. De la sorte y on atténue plus ou moins les chances de contamination héréditaire auxquelles il serait préférable de ne pas exposer du tout sa progéniture. C'est là une question trop délicate pour que nous y insistions ici. Nous devons dire quelque chose cependant des unions entre consanguins, qui ont donné lieu à de si vives controverses dans ces dernières années. Certains médecins et anthropologistes, M. Broca et M. Bertillon entre autres, soutiennent que les races les moins
mélangées, les plus pures, résistent mieux que les races croisées aux causes de dégénérescence. D'après eux, les méfaits attribués à la consanguinité dépendent de motifs tout à fait étrangers, et principalement des affections héréditaires des ascendants. Trousseau et Boudin affiraient de leur côté que les mariages entre individus de la même famille engendrent souvent d,es produits malsains, des fous, des idiots, fce différend semble être terminé aujourd'hui en faveur des partisans de la première opinion. Tout dernièrement encore, M. Auguste Voisin a constaté, en interrogeant les parents de plus de 1500 malades de Bicêtre et de la Salpêtrière, que l'état d'aucun de ces malades ne pouvait être attribué à l'influence de la consanguinité. Si celle-ci était une cause aussi décisive de dégénérescence, on en aurait vu les effets parmi cette foule d'aliénés et d'idiots.
En tout cas, et quelque exagération qu'il puisse y avoir chez les théoriciens de l'hérédité, celle-ci a une part incontestable dans la genèse du tempérament et du caractère, et la réalité de ce fait suffit pour autoriser toutes les pratiques de nature à faciliter la transmission des meilleures aptitudes. A Rome, les femmes les plus remarquables et les plus respectées apportaient parfois à une autre famille, du consentement de leurs époux, la supériorité de leur sang. Quintus Hortensius, ami et admirateur de Gaton, n'ayant pu obtenir sa fille Porcia, lui demanda sa femme Marcia, et Gaton la lui céda. La grossièreté de pareilles coutumes choque notre délicatesse, mais elle s'explique très-bien par le désir qu'avait le chef de la famille romaine d'assurer à ses descendants la plus mâle vigueur et les plus solides
vertus. — Dans notre ancienne société, le maintien des maîtrises, des charges, des professions dans les mêmes familles, où elles se continuaient de père en fils, a eu pour origine et pour base l'observation inconsciente de la transmission héréditaire des aptitudes, et M. Sedillot regrette que les bouleversements de la société moderne aient fait disparaître cette tradition salutaire qui astreignait moralement, à tous les degrés de Téchelle sociale, le fils à remplacer le père. C'est là encore un souvenir qui ne doit pas être oublié des races qui ont souci de leur propre perfectionnement.
Ce qu'elles ne doivent pas perdre de vue non plus, et ce qui est d'une application plus facile, ce sont les préceptes d'une vigilante et intelligente éducation. Sous ce rapport, les hommes qui ont le plus de souci de l'avenir de la France n'ont aujourd'hui qu'une opinion : il faut fortifier les nouvelles générations en donnant une plus grande place aux exercices corporels et en fatiguant moins les enfants de travaux funestes à la santé. II ne s'agit pas de toucher aux études classiques ni aux humanités, qui demeureront le principal élément de la culture morale, il est question seulement de rechercher si les enfants ne pourraient pas £sdre connaissance im peu plus vite et un peu mjeux avec les trésors de la latinité' et de l'hellénisme, et vivre un peu plus dans le commerce des choses modernes. Il y en a beaucoup qu'on ne leur enseigne pas et qu'on pourrait leur enseigner au grand bénéfice de leur développement intellectuel. Ce n'est pas le lieu d'y insister ici ; mais il semble et personne ne doute que, par une éducation très-forte et hardiment rénovatrice, il soit possible^ sinon de changer la face d'un peuple, comme le disait
Leibniz, au moins de détruire la plupart des causes de décadence auxquelles il s'abandonne en Fabsence d'une discipline convenable.
La conviction qu'il est possible de réagir contre les impulsions dangereuses de l'hérédité et de triompher des tyrannies fatales, au moins dans le domaine moral, est d'ailleurs une des plus salutaires qu'on puisse répandre et accréditer dans le monde. Vouloir fortement^ c'est déjà pouvoir. Quand même il ne serait pas aussi facile qu'il l'est en réalité de dompter les énergies aveugles par le seul ascendant d'une volonté résolue et clairvoyante, il y aurait encore des raisons pour faire croire aux hommes qu'ils sont maîtres de se modifier, de s'amender, qu'ils ne sont pas les jouets d'un inflexible destin, et qu'il ne leur est pas permis de céder, sans résistance et sans remords, à leurs mauvais instincts. Croyons à la puissance de l'hérédité en tant qu'elle peut devenir un moyen d'amélioration et de libre perfectionnement. N'y croyons plus au cas où l'on prétendrait qu'elle exerce un despotisme tellement absolu qu'il y aurait de la témérité à refuser de le subir. L'éducation ne doit pas seulement se proposer de perfectionner les hommes, elle doit entreprendre aussi de leur inspirer le désir du perfectionnement en leur démontrant qu'ils sont perfectibles. Associée à la culture judicieuse de l'hérédité bienfaisante, l'éducation triomphe ainsi de l'hérédité malfaisante et renouvelle les générations.
Il ne faudrait pourtant pas accorder à l'éducation une influence exagérée, ni prétendre qu'elle puisse à elle seule provoquer des supériorités très-éminentes. Elle n'a qu'une influence limitée, comme l'hérédité elle-
même. Le génie échappe à Tune comme à l'autre. Le génie, c'est-à-dire l'expression la plus parfaite et la plus complète de l'esprit considéré comme force librement créatrice, ah! voilà tout ensemble l'éternelle consolation et l'éternel désespoir de notre nature! 11 console puisqu'il est la source de toute lumière et de tout ravissement ; il désespère justement parce qu'il est rare, exceptionnel, capricieux, étrange, dédaigneux de la familiarité de ceux qui voudraient connaître son secret mystérieux, obstinément rebelle aux efforts de ceux qui entreprennent de le soumettre, bref, tout à fait en dehors de la logique et de la discipline du commun des hommes. C'est un arbre gigantesque dont les fruits sont l'aliment des siècles, et qui croît dans des conditions telles qu'on n'en saurait pas plus prévoir ou provoquer la genèse que régler l'existence ou calculer la fécondité. 11 faut attendre humblement et patiemment qu'il plaise à la Providence de nous en procurer le bénéfice et la décoration. Heureusement les hommes de génie ne sont pas indispensables à l'humanité. Plus la moyenne générale d'une nation s'élève, moins ils deviennent nécessaires. Or la moyenne s'élève irrésistiblement quand la volonté et l'initiative de tout les citoyens n'y ont plus qu'un sincère désir : celui de se perfectionner. La culture héréditaire, par sélection impitoyable des causes de dégénérescence au profitdes causes d'amélfejcàtion, peut être recommandée avec confiance aux nations jalouses de conquérir ainsi le premier rang dans le monde.