‹ La nature et la vie: Faits et doctrinesChapitre 14 sur 15 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

Pour beaucoup de gens, le mot matière a une signification toujours identique à elle-même et bien déterminée; c'est une réalité fort claire, une entité souveraine, une espèce de divinité comprenant tout. Les philosophes candides qui en sont là n'ont jamais analysé les caractères in- ' nés de cette matière, ni réfléchi aux particularités distinc-

-es de la substance envisagée sous ses différents aspects.

5 ignorent que les propriétés qui leur servent à caracté-

* Liberté du 15 septembre 18G*J.

450 APPE?iDICE.

riser cette matière sont plus mobiles et plus fugitives que les songes de la nuit, et que, dans beaucoup de cas, les corps ne nous révèlent leur présence que grâce à des vertus intimes, à des énergies cachées, invisibles et intangibles, que les sens aveugles ne percevraient point, si Tesprit n'était pas là pour les y aider. La matière a des familles, des genres et des variétés comme Tanimal et comme la plante; mais Fanimal en soi, la plante en soi, que sont-ils, que deviennent-ils dans votre empirisme? Ils s'y évanouissent, ils y disparaissent, parce que vous êtes impuissants à les comprendre : vous ne comprenez pas davantage la matière.

Pourquoi les molécules chimiques inertes et mortes deviennent-elles, lorsqu'elles sont agrégées d'une certaine manière, un centre de force et de vie? C'est qu'elles changent bien certainement d'énergie et de forme. Et vous, qui avez pénétré les mystères de l'organisation cérébrale, le cerveau, je vous prie, a-t-il rien de commun avec la matière ordinaire? Cette substance délicate, en quelque sorte éthérée et immatérielle, c'est de l'esprit condensé — qu'on me passe l'image, — ce sont des molécules transfigurées.

Vous la réduisez en carbone, en hydrogène, en oxygène, en azote et en phosphore, qui sont de la matière, soit; mais quand elle sent, quand elle veut, quand elle pense, quand elle invente, grand Dieu ! que deviennent carbone, hydrogène, oxygène, azote et phosphore? Comment et par quoi sont-ils modifiés, asservis, façonnés, transformés, organisés de façon à n'avoir plus rien de commun avec eux-mêmes et à disparaître dans l'unité du moi?...

Après avoir résumé l'idée et la pensée des œuvres remarquables qui ont fourni le prétexte de cet article, il con* vient de joindre ici notre idée et notre pensée à nous, et de faire connaître au lecteur la nature vraie du problème philosophique dont la solution est aux mains de l'avenir.

APPENDICE- -45t

Ce problème git dans la conciliation du matérialisme et iiu spiritualisme, ou, si Ton aime mieux, de l'empirisme et de Fidéalisme. L'idée de matière doit disparaître avec celle d'esprit dans le suprême concept de la réalité ; l'expérience et la raison doivent concourir dans la science logique de l'être. Qu'est-ce donc que la réalité? Qu'est-ce donc que 4'être? Ni la réalité, ni l'être ne sont simples; ils sont multiples, et cette proposition, démontrée par les sciences d*aujourd'hui, est un coup mortel pour toutes les métaphy- .^iques du passé.

Expliquons-nous. En analysant la notion de matière, en séparant par abstractions successives tous les éléments qui déterminent pour nous cette notion, on arrive à un certain nombre de forces inétendues, sans corps et sans figure, qui se confondent probablement avec ce que Leibniz désignait sous le nom de monades, cenïres mêmes de l'activité. D'autre part, on éprouve beaucoup de peine à comprendre comment la matérialité peut résulter de l'assemblage de ces forces. C'est pourquoi certains philosophes imaginent que celles-ci ont pour substratum des atomes ou points matériels. Mais ici encore il est impossible à la raison de se représenter clairement ces atomes distincts des forces. C'est ainsi que le grand débat et réternelle difficulté sont entre Vatomisme ou matérialisme et le dynamisme ou spiritualisme. Or, nous disons que la difficulté n'est point réso* iuble et que l'essence de l'être est un mystère qui dépasse notre entendement. Mais à c6té de l'essence de l'être sont les apparences de l'être, les degrés de l'être, les complexités de l'être, et c'est là ce qui constitue pour nous la réalité. Quels sont ces apparences, ces degrés, ces complexités? Ils sont an nombre de quatre, à savoir : les propriétés^ les phénomènes^ les lois et les idées.

Les propriétés sont les éléments les plus simples du savoir, les termes premiers de la recherche. Les phénomènes sont le résultat complexe du jeu d'un certain nombre de

\:,i APPENDICE.

propriétés, considéré en tant qu il est perçu par nous. Le3 lois sont les formules générales qui ré3ument ce qu'il y a d'immuable dans les phénomènes. Les idées enfin sont les expressions rationnelles qui représentent le travail opéré par l'intelligence sur la réalité des lois.

L'hydrogène, par exemple, a lApropriélé de se combiner à Foxygène pour former de Teau réciproquement. Le fait même de cette combinaison est un phénomène qui s'ac* complit selon la loi des propriétés définies, laquelle loi se rattache à Vidée plus compréherisive et plus générale d'atomicité. Cette idée compte avec celle de série, de type, de Hubstilution parmi les concepts qui donnent à la chimie ' toute sa puissance de prévision et toute sa valeur philosophique.

Montrer que les phénomènes résultent du fonctionnement simultané d'un certain nombre de propriétés; que les lois sont l'expression des rapports de concomitance ou de subséquence qui gouvernent le jeu des propriétés dans l'accomplissement des phénomènes; que les idées proviennent de la synthèse inductive des lois analogues; — établir que la méthode n'est autre chose que l'art de passer de l'une à l'autre de ces quatre catégories, soit de la plus simple à la plus complexe, soit de celle-ci à celle-là; l'expérimentation permettant d'opérer le passage des propriétés aux phénomènes, ou des phénomènes aux propriétés, l'induction ^ le passage des phénomènes aux lois, et la déduction, le passage réciproque ; la dialectique enfin étant le moyen de s'élever des lois aux idées, et, par un processus inverse, de discerner dans les idées les lois virtuellement incluses ; — conclure qu'en dernière analyse le monde entier se résout pour nous dans un certain nombre de propriétés élémentaires, de facteurs irréductibles, d'activités ultimes emmêlés et enchevêtrés de toute façon, groupés selon des lois multiples et infiniment diversifiées, formant des équations de tout degré et de toute forme; — faire entrevoir que peut-être ces equa-

lions partielles ne sont que des cas particuliers d'une équation générale, absolue et suprême qui est la loi universelle, le dieu inconnu, la fin de la science ; — remarquer que les procédés intellectuels, c'est-à-dire les ressources de la méthode, consistent à trouver les moyens de résoudre les problèmes de cette algèbre complexe et grandiose, et que les monômes définitifs de cette mathématique sont les idées de la raison pure, les concepts de Tentendement, les substantiels et clairs iioumènes en qui s'harmonise ce qu'il y a de réel et d'ipimuable dans le savoir morcelé, empirique, incohérent : — là est, selon moi, toute la question philosophique, toute la logique positive.

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