VIVANTS
La physique, la chimie et la physiologie contemporaines s'étendent prodigieusement en surface; mais peut-être ne remarque-t-on pas assez qu'en même temps elles montent et aspirent aux sommets. A mesure que les procédés se renforcent et que les doctrines se consolident, la science, plus audacieuse, aborde plus résolument les questions élevées, et prétend y porter une lumière décisive. Elle entreprend avec des méthodes précises et une régularité très-assurée la discussion des problèmes les plus généraux et les plus compréhensifs. Ne trouvant plus de limites ni à l'exploration du monde des soleils, ni à l'exploration du monde des atomes, s'imaginant d'ailleurs que cette double enquête lui livrait tous les secrets de la matière et de l'esprit, il ne faut pas s'étonner qu'elle ait cru en pouvoir tirer la connaissance de ce qui semblait jusqu'ici réservé à d'autres capacités que les siennes. Justifiée ou non, cette tendance philosophi-
1 Revue des deux mondes du 15 juillet 1870.
que de la science moderne n'en est pas moins le résultat d'un ensemble de découvertes pleines d'intérêt malgré leur nature souvent abstraite, pleines de féconds enseignements sous l'apparente stérilité de leurs détails.
Si chacun a dans son bagage des notions relatives à la conformation des principaux viscères animaux, peu de personnes, même parmi les plus éclairées, soupçonnent l'intérêt puissant et la portée des connaissances louchant la composition intime des organes, la structure et le développement de leurs parties les plus profondes et les plus fines, les propriétés singulières des corpuscules infiniment petits dont l'agrégation constitue les êtres vivants. Les problèmes de la vie apparaissent dans ces études avec toute leur grandeur, tout leur mystère et tout leur attrait. Les muettes révélations du microscope y sont associées au langage éloquent de l'expérimentation sur les animaux. La chimie la plus compliquée y vient en aide à une dialectique qui, pour être positive, n'en est que plus pénétrante. Enfin la médecine, sous peine de stagnation, est condamnée à chercher là le mot des énigmes que l'empirisme n'a pu découvrir. C'est assez dire tout l'intérêt que peut offrir un exposé d'ensemble de l'état actuel de l'anatomie générale.
LA NàTl^RE ET LA VIE.
L'anatomie générale est de création toute moderne. Les anciens anatomistes, bornant leurs études à l'examen superficiel des organes, négligèrent d'en explorer les profondeurs. D'ailleurs, pendant longtemps ils furent privés de Tinstruraent le plus indispensable aux investigations de ce genre, du microscope. Depuis HérophileetErasistrate, qui florissaient trois cents ans avant l'ère chrétienne et qui sont les vrais fondateurs^ de l'anatomie descriptive du corps humain, jusqu'à Galien, depuis Galien jusqu'à Vésale inclusivement, la grosse anatomie fut constituée presque tout entière. Un grand nombre de points restés obscurs furent éclaircis ensuite par Bërenger de Carpi, Massa, Servet, Sylvius, qui découvrit les valvules des veines, Eustachi, qui vit le canal thoracique, Varole, qui scruta le cerveau, Botal, Bauhin, Gésalpin, Fabrice d'Aquapendente, et biend'autres qui , durant le xv* et le xvi* siècle, firent graver de magnifiques planches presque aussi utiles au progrès des études anatomiques que les investigations originales le plus heureusement accomplies. — Ces connaissances, déjà étendues, furent complétées au xvii* et au xviii* siècle par une série d'hommes supérieurs, et dont les noms seuls rappellent une vie laborieuse et des œuvres éclatantes. Harvey prouve en 1619 la circulation du sang; après lui, Wirsung démon-
tre le conduit pancréatique; Pecquet, le canal thoraoique; Rudbeck et Thomas Bartholin, les lymphatiques; Vieussens éclaire toute la névrologie. Plus tard, Ruysch, Albinus, Haller, Boeihaave, Yinslow, Vicq d'Azyr, joignent le fruit de leurs recherches persévérantes aux résultats de leurs devanciers.
En résumé, l'anatomie descriptive du corps humain était, à la fin du xvm* siècle, dans un état de perfection notable. La disposition extérieure, la forme et les rapports des os, des muscles, des nerfs, des vaisseaux et des viscères étaient établis d'une façon positive et satisfaisante pour les besoins de l'art chirurgical. Grand fut l'étonnement des vieux anatoraistes d'alors quand UH homme de génie vint leur dire et leur prouver qu'une première moitié seulement de l'anatomie était connue, la moitié la plus superficielle et la plus grossière, et qu'une seconde moitié s'offrait aux investigations, pleine de difficultés et de surprises. 11 s'agit précisément de l'anatomie générale et de Xavier Bichat, qui en est le fondateur. En effet, ces organes dont on savait les contours, l'arrangement et la topographie, n'étaient connue qu'à demi. On en ignorait la texture, la composition intime, la fine trame. On n'avait pointanalyséles propriétés essentielles des membranes qui les constituent. Voilà l'objet de l'anatomie nouvelle créée par Bichat. Expérimentateur hardi et ingénieux autant qu'observateur habile et clairvoyant, également versé dans la connaissance de l'homme sain et dans celle de l'homme malade, penseur profond et lucide, infatigable et merveilleusement heureux dans la recherche naéthodique des faits, mesuré et circonspect dansl'éta- Wissement des principes, unissant une compréhensive
et large vue des choses à un sentiment très-juste des difficultés et des périls de l'investigation chez les êtres organisés, esprit à la fois très-positif et très-élevé, ne manquant ni d'audace ni de noble ambition, ce grand homme était appelé peut-être à réformer définitivement la biologie, si la mort ne l'eût fauché à l'âge de trente-deux ans. Ses travaux inachevés ont suffi néanmoins à la perfectionner notablement en instituant la connaissance des tissus vivants. « Tous les animaux, dit Bichat, sont un assemblage de divers organes qui, exécutant chacun une fonction, concourent chacun à sa manière à la conservation du tout. Ce sont autant de machines particulières dans la machine générale qui constitue l'individu. Or ces machines particulières sont elles-mêmes formées par plusieurs tissus de nature très-différente et qui forment véritablement les éléments de ces organes. » S'appuyant sur ce que ces divers tissus sont à peu près identiques d'un animal à un autre, Bichat put assigner légitimement à la science qui les étudie le nom d'anatomie générale. Non content de les décrire exactement, il entreprit l'analyse catégorique de leurs propriétés intimes. En même temps, il entrevit le rôle des humeurs fondamentales de l'économie.
La mort n'avait pas permis à Bichat d'étendre et d'appliquer à la pathologie ses découvertes d'anatomie générale, ni d'en tirer un nouveau système de médecine. Ce fut l'œuvre d'un autre homme supérieur, dont le tempérament ardent, la vigueur d'esprit surprenante et la sagacité généralisatrice ont fait une des plus originales figures de ce siècle. Broussais expliqua les maladies par l'altération des tissus. Éliminant les entités
LA CONSTITUTION GÉNÉRALE DES ÊÏRES VIVANTS. Hi
imaginaires et les causes occultes de Fancienne médecine, cherchant dans Tétude des fonctions normales le mécanisme d^s perturbations morbides, comprenant tout le prix d'une étude approfondie des propriétés de la substance organisée, ce célèbre médecin, par ses travaux sur les fièvres, les phlegmasies et la folie, transforma la doctrine de son époque. Ramenant les attributs esseirtiels de la matière vivante à une propriété unique, Y irritabilité y il essaya de montrer «omme les dérangements de l'économie dérivent ^e l'augmentation ou de la diminution de celle-ci, ' C'était une hypothèse aventurée qu'il a fallu modifier plus tard, mais il avait aperçu avec une telle justesse le ressort des phénomènes de la vie, il avait pénétré si avant dans le secret de tous les modes de Factivité organique, que la médecine entière se trouva éclairée par cette proposition. Broussais avait en tout cas prouvé que la maladie ne détermine point Fapparition de propriétés nouvelles dans les parties constituantes des organes, et qu'elle résulte d'un trouble dans la manifestation complexe des propriétés ordinaires. Il avait vu comment les lois de la maladie ne sont que des cas particuliers des lois générales gouvernant fexistence des tissus animaux.
Blainville ne dépassa point Bichat en ce qui concerne les tissus, mais il comprit bien mieux que lui le rote et Forganisation des parties liquides qu'on désigne sous le nom tf humeurs, et il en revendiqua la connaissance pour Fanatomie générale. Il traça Fhistoire simultanée des tissus et des humeurs, envisagés tous deux comme parties constituantes et solidaires de l'économie. H jeta de plus un jour nouveau sur les
systèmes formés par Tassemblage des tissus similaires. En même temps que Blainville, c'est-à-dire dans le premier tiers de ce siècle, des savants étrangers, ap- ^ pliquant aux tissus vivants des animaux la méthode d'observation que Mirbel avait appliquée aux tissus végétaux, découvrirent que tous ces tissus, loin d'être homogènes, sont constitués par Tenchevêtrement de corpuscules d'espèces et de formes diverses, visibles seulement au microscope, et qu'on nomme éléments anatomiques. Ils virent quelques-unes des cellules, des fibres et des tubes extrêmement petits qui s'associent ainsi pour former les parties solides que nous observons à l'œil nu. Gruthuisen, Heusinger, Schleiden, Schwann et d'autres développèrent ainsi le système d'anatomie générale exposé par Xavier Bichat.
L'ancienne médecine avait professé les doctrines les plus bizarres sur les liquides de l'organisme, et les avait associées de la plus étrange façon à ses systèmes 5ur la santé et la maladie. Pour les hippocratistes, et plus tard pour Galien, il y avait quatre humeurs : le sang, la pituite, la bile jaune et la bile noire, dont le juste tempérament constituait la santé, et dont la disproportion ou l'âcreté produisait les maladies. Les modernes se contentèrent bien longtemps de ces données illusoires, et ce n'est guère qu'au xviii* siècle qu'un progrès réel fut accompli dans la connaissance des humeurs, grâce aux travaux de Rouelle le cadet. Après lui, Fourcroy, Vauquelin, Berzelius, Ghevreul, Liebig, Dumas, Denis, etc., appliquant la méthode exacte des investigations chimiques à l'étude de ces intéressantes parties, firent connaître les composés chimiques, les principes immédiats dont elles sont formées. Ils ta-
chérent aussi de reconnaître et de doser ces principes dans les organes et dans les tissus de Téconomie. Malheureusement la chimie ne suffit pas pour résoudre tous les problèmes de la biologie, et l'on a reconnu (le nos jours que l'analyse chimique doit céder le pas à l'analyse anatomique dans l'examen de la composition des rouages de l'organisme. C'est ainsi que s'est constituée une anatomie générale plus complète que celle deBichat, et comprenant l'étude méthodique des êtres animés à partir de leurs principes intégrants les plus rudimentaires jusqu'aux tissus complexes qui sont la trame de leurs organes.
Les géologues, personne ne l'ignore, décomposent les terrains en roches et les roches en minéraux, qui sont'comme les éléments premiers de la croûte terrestre. C'est ainsi qu'ils distinguent dans les terrains ignés le granité, la syénite, le gneiss, la diorite, etc. Ils réduisent ensuite chacune de ces roches à un certain nombre de principes immédiats: Le granité, par exemple, fournira le feldspath^ le quartz et le mica. De même il y a plusieurs degrés de complication dans l'édifice des êtres vivants, lesquels se ramènent, par one série d'analyses du même genre, à un certain nombre de principes également immédiats, c'est-à-dire de substances chimiques fondamentales. M. Robin, un
des premiers, a compris la nécessité d'organiser méthodiquement la connaissance de ces ingrédients, matériaux àe toute élaboration vitale et de toute construction organique.
L'ancienne chimie admettait d'emblée que les humeurs et les tissus de l'économie sont formés d'eau, d'huile, de terre et de sel. On y ajoutait quelquefois le soufre, le phlegrae et l'alcali. C'était très-vague et peu instructif. On a reconnu depuis que le nombre des principes immédiats est bien autrement considérable, et que la constitution en est très-compliquée. Les analyses de la chimie moderne ont établi la nature précise et les principales propriétés de ces corps, mais sans en systématiser la connaissance. Elles nous ont appris qu'il y a: dans l'économie des matières colorantes, des matières albuminoïdes, des acides, des sels, des alcalis, des alcools, des sucres, des graisses, des éthers. M. Robin, reprenant certaines indications de M. Chevreul, mit les principes immédiats à leur vraie place et les classa en déterminant leur rôle dans les diverses parties de l'organisme. Ces principes marquent la transition de la chimie à la biologie. Envisagés individuellement dans leur composition moléculaire, dans leur fonction chimique et dans les métamorphoses qu'ils peuvent éprouver sous l'influeiiee des réactifs, ils appartiennent à la chimie. Envisagés au point de vue de leur nombre et de leur répartiti^m dans l'économie vivante, de la part qu'ils prennent à la formation des organes et des liquides de l'aniimal, des particularités qu'ils offrent suivant les âges, les espèces et les états morbides, ils appartiennent à l'anatomie générale. M. Robin a montré comment
ils s'associent et se transforment dans le cycle de la vie*.
Les principes immédiats, groupés dans un ordre déterminé et avec une structure propre, forment des corpuscules de diverse nature, mais toujours extrêmement ténus et délicats, visibles seulement au moyen de microscopes fortement grossissants, et qu'on appelle éléments anatomiques. Ces éléments, en se juxtaposant et s'enchevétrant de mille façons forment les tissus des organes, et c'est en eux que résident essentiellement toutes les énerçies de 1 être vivant. Plus compliqués que certains infusoires (monades, amibes), ils représentent de petits organismes constituant par leur fédération l'organisme de l'individu. Aussi les explications physiologiques de la science moderne n'ont plus d'autre objet que d'atteindre, par les procédés d'une sagace analyse, ces monades actives qui se comptent par milliards. Ce sont les corps simples de la biologie, non moins indispensables à l'interprétation des faits, vitaux que ceux dont on doit la découverte au génie de Lavoisier le furent à la connaissance des faits chimiques. On distingue parmi les éléments anatomiques les cellules, les fibres et les tubes. Les cellules sont des corpuscules sphéroMaux, polyédriques ou discoïdes, dont les dimensions à peu près égales en tout sens varient de 5 millièmes à 4 dixième de millimètre. Elles sont formées d'une masse fondamentale possédant rarement une cavité, mais au sein de laquelle on distingue souvent un ou plusieurs noyaux pourvus quelquefois de noyaux secondaires. Ces élé-
* Voyez à ce SBJet Tintraduction de mon livre sur les Humeurs,
ments sont les plus répandus dans Téconomie. L; forme cellulaire appartient en effet aux globules blanci et rouges du sang, aux éléments des os et de la moelL des os, aux éléments de la substance nerveuse centrale et de^ ganglions, à ceux de Tépiderme, etc. Ia forme des diverses cellules varie considérablemen d'une espèce à l'autre. Quelques-unes affectent menu des figures très-bizarïes. Les cellules multipolaires de la substance nerveuse centrale ressemblent à des poulpes aux bras étranges. D'autres sont étoilées, d'autres en forme de fuseau, etc. Les fibres ont la forme d'un ruban étroit, allongé et très-mince, renfermant quelquefois un ou plusieurs noyaux. Les éléments fondamentaux des muscles sont des fibres de deux sortes : celles de la vie organique, qui sont lisses et dont la longueur varie entre 0'"°,06 et 0'"'",5, et celles de la vie animale, qui sont striées et bien plus petites. Le tissu conjonctif et le tissu élastique sont constitués aussi par des fibres spéciales. Les éléments ayant forme de tubes sont le périnèvre, qui entoure les faisceaux primitifs des tubes nerveux dans les nerfs de la vie animale et dans les filets blancs du grand sympathique; le myolemme, qui enveloppe les faisceaux primitifs des fibres musculaires de la vie animale; les vaisseaux capillaires, les tubes des glandes et des parenchymes, et enfin les tubes nerveux. Ces derniers, qui constituent la plus grande partie des nerfs, ont un diamètre qui varie de 0"",01 à 0"", 001. Mirbel écrivait en 1835 que les cellules ou utricules sont autant d'individus vivants, jouissant chacun de la propriété de croître, de se multiplier, de se modifier dans certaines limites, travaillant en commun à l'édi-
tication de la plante dont elles deviennent elles-mêmes . les matériaux constituants. Il ajoutait, comme l'avait déjà exprimé Turpin en 1848, que la plante est ainsi un être collectif. On doit en dire autant aujourd'hui de ranimai. C'est un être collectif formé par Tagglomération des fibres, tubes et cellules que nous venons de caractériser. Nous ne sommes que des fédérations d'éléments anatomiques.
Jusqu'à M. Robin, on avait plus ou moins confondu les éléments anatomiques avec les tissus. On n'en avait précisé ni le rôle, ni les caractères biologiques. On avait expliqué- les phénomènes sans remonter jusqu'à ces corpuscules, qui en sont le siège initial. Ce savant les a considérés pour la première fois comme devant former l'objet d'une branche spéciale de Tanatomie. De plus il a découvert un certain nombre d'entre eux qui avaient jusqu'alors échappé à l'investigation microscopique, à savoir : le périnèvre dans les nerfs, les méduUocèles et les myéloplaxes dans la moelle des ^ os; il a dévoilé les attributions ignorées de plusieurs autres, tels que les leucocytes, les cellules nerveuses des ganglions, les divers épithéliums ; enfin il a répandu un jour nouveau sur l'histoire de tous en dé-, crivant les particularités de leur naissance et de leur développement.
Rien de plus instructif et de plus attrayant que l'étude des éléments anatomiques. Us sont invisibles à notre œil, mais ils ne sont pas moins les ardents foyers où brûle le feu de la vie. C'est en eux et par eux qu'elle commence et se constitue, c'est en eux que successivement apparaissent les attributs fondamentaux qui donnent lieu aux manifestations les plus élevées
de Texistence animale. Véritables microcosmes, vivant chacun d'une vie propre et indépendante, ils sont doms de propriétés essentielles qui rendent compte de tou& les actes vitaux. Leur composition en principes immédiats est très-complexe. Elle est aussi mobile qae leur structure est délicate. Soumis à une rénovation moléculaire continuelle, assimilant sans cesse de nouveaux matériaux et sans cesse se débarrassant d'une portion de leur substance, ils sont dans un état de métamorphose permanente. Ce renouvellement perpétuel est précisément la nutritio^i, caractère absolu des être^ organisés. Point de vie sans nutrition. L'humble vibrion se nourrit comme le mammifère le plus perfectionné, la plus infime moisissure comme le cèdre gigantesque. Toutes les auti^es propriétés des corp& vivants sont subordonnées à celle-là, qui en est la condition première et le trait le plus spécifique de la vie. Un autre caractère des éléments anatomicpies est Yévohitiony bien distincte de la nutrition. Ces petits corps, au moment où ils apparaissent, ne sont pas sanblables à ce. qu'ils doivent être plus tard. A mesure qu'on s'éloigne de l'instant de leur naissance, on observe qu'ils offrent un aspect différent de celui qu'ils avaient antérieurement. Ils acquièrent un volume plus considérable et se compliquent de parties nouvelles, de formes plus parfaites, qui disparaîtront à leur tour, en sorte que chaque élément trace ainsi une courbe évolutive dont le sommet, représentant l'état adulte^ est atteint plus ou moins rapidement.
Si la nutrition et l'évolution appartiennent à tous les éléments anatomiques, h cofUractilité est l'apanage d'un tïès-petit nombre d'entre eux. Elle est propre
aax fibres musculaires, où elle présente deux modes. Dans les fibres musculaires striées de la vie animale, elle est brusque et rapide ; dans les fibres lisses de la vie oi^nique, elle se fait avec lenteur. C'est de cette propriété que dépendent tout mouvement et toute locomotion, puisque c'est elle qui donne la force aux muscles.
Vinnervation est la propriété des éléments nerveux. Les manifestations en sont complexes et diversifiées, mats elle est siïrtout caractérisée par ce fait que, loin de borner son rôle à une action locale, elle rayonne à distance et transporte au loin son influence. La cellaie nerveuse trouve en effet dans les tubes nerveux qui en émanent, dans la cellule congénère qui lui est annexée, soit des appareils conducteurs chargés d'exporter la forcé qu'elle produit, soit un véritable appareil réœptmr chargé d'emmagasiner cette force et de la propager à distance sous une nouvelle forme. Véritable couple électro-dynamique, comme l'a^si bien exprimé M. Luys, l'appareil nerveux ainsi réduit à sa plus simple expression engendre lui-même la force qu'il transmet à distance. Il la conduit, la reçoit et la U'ansfomfe à l'instar des appareils de transmission électrique, qui représentent dans l'appareil générateur d'électricité la cellule d'émission, dans le fil interposé le tube nerveux, et dans la cellule située à l'autre extrémité du tube l'appareil récepteur destiné à enregistrer et à traduire sous une fonne nouvelle l'incitation du départ. Cette force, tantôt centripète comme la sensibilité, tantôt centrifuge comme la pensée, est aussi centripète et centrifuge à la fois comme la motricité. Mais ce qu'il y a de plus caractéristique dans
les actes d'innervation, c'est leur spontanéité. Les cellules nerveuses ont la propriété de conserver l'impression des agents extérieurs qui ont influé sur elles et de persister pendant un temps plus ou moins prolongé dans cet état où elles ont été artificiellement placées. C'est ainsi que dansTordre physiquela lumière communique aux corps qu'elle a frappés pendant un instant une véritable activité et lés rend phosphorescents plus ou moins longtemps. Cette aptitude à conserver en dépôt les impressions extérieures, qui est l'apanage presque exclusif des cellules nerveuses, peut persister pendant un temps indéfini à Tétat latent, se perdre à la longue et ne se révéler derechef que sous Tinlluence évocatrice de la première impression, ou bien sous celle des cellules ambiantes, qui sont en quelque sorte de nouveaux foyers d'incitations secondaires. De môme que l'on voit des corps, devenus phosphorescents sous l'influence de l'insolation, perdre insensiblement jcette propriété et la récupérer à l'aide d'une autre source de phosphorescence, la chaleur par exemple, de même la réceptivité des cellules peut être rétablie soit sous l'influence de la cause première, soit sous Tinfluence d'une autre source d'incitation. Remarquons enfin, et c'est ici le point le plus important de l'innervation cérébrale, que les cellules une fois ébranlées par l'arrivée des impressions extérieures, n'en restent pas là. Cet état dans lequel elles se trouvent après leur imprégnation par l'impression extérieure, et que M. Luys assimile à la phosphorescence, se communique de proche en proche, et va, par une série d'ébranlements intermédiaires, susciter la mise en activité de nouveaux groupes de^ cellules situés à
d'autres pôles, et qui se mettent à l'unisson des premiers en provoquant à leur tour de nouvelles incitations. Tels sont les traits principaux sous lesquels apparaît et fonctionne l'innervation, cette propriété qui, rudimentaire et presque imperceptible chez les animaux inférieurs, s'élève chez les animaux supérieurs et les élève eux-mêmes à un si haut degré de perfection. Quelle que soit du reste la cause première des actes les plus éminents de notre vie afTective et intellectuelle, nous ne sentons, voulons, imaginons et comprenons que par le moyen de ces corpuscules nerveux répartis dans notre économie et doués de cette faculté, sans analogue ailleurs, de recevoir, de conduire, de percevoir, d'emmagasiner, de modifier les impressions.
Voici donc un premier et fondamental enseignement fourni par l'étude des éléments anatomiques : le jeu des organismes animaux se ramène à quatre activités essentielles et simples, nutrition, évolution, contractilité et innervation. A la fois distinctes et solidaires, tantôt confusément emmêlées, tantôt visiblement séparées, consubstantielles avec les éléments anatomiques par où se manifeste leur existence, pouvant revêtir des apparences variées et multiples, ces propriétés sont les ressorts de toutes les mécaniques vivantes. Dans les machines qui émanent de l'industrie humaine, une seule force se transforme pour accomplir les effets les plus divers. Chez les animaux, plusieurs forces diverses ont pour emploi, à travers mille enchevêtrements et complications, d'assurer la perpétuité de l'espèce par le fonctionnement de l'individu. Nous sommes ainsi amenés à parier de la génération
des éléments anatoraiques. Ce problème est doublement grave. D'abord il abofide en difficultés de toute sorte, tant ici les observations sont minutieuses, le sens est enclin à s'abuser, l'esprit prompt à s'égarer. Ensuite il touche aux plus redoutables quesiKMîs, nonseulement de l'anatomie générale, mais encore de la philosophie naturelle, puisqu'il se confond avec l'étude de la génération des êtres organisés en général. Les recherches de M. Robin ont contribué daas nm large mesure aux progrès de la connaissance de ces obscurs phénomènes.
Toute substance organisée, qui se nowrrit et se développe, détermine dans son vœsinage l'apparition de nouveaux éléments anatomiques. Elle tend à créer autour d'elle de nouvelles formes et une noovdle activité. Un élément peut en engendrer un autre en se segmentanty c'est-à-dire en se fractionnant en deux ou plusieurs parties. Dans les cellules à noyaux, on observe d'abord le fractionnement du noyau, puis ensuite Y individualisation du contenu de la cellule autour des petits noyaux secondaires ainsi formés. Une cellule est ainsi l'origine de trois ou quatres cellules nouvelles qui deviennent chacune le siège d'un phénomène identique. Il y a là comme un cloisonnemeiit opéré dans le contenu de la cellule en train de grandir, La gemmation est im second mode de production des éléments anatomiqucs. Dans ce cas, il se forme en un des points de l'élément mère une saillie ou hernie d'où résulte un autre élànent distinct du premier. Et ce fait, comme celui de la segmentation, est bien plutôt une reproduction qu'une naissance.
Arrivons au troisième mode. Ici les éléments anato-
miques naissent de toutes pièees au sein et aux dépens d'un liquide vivait émané d'éléments anatomiques déjà existants. Ce liquide, appelé blastèmey est formé de principes immédiats provenant d'une transsudatkm de la substance organisée dans les interstices de laquelle il s^éeoule. Le blastème est le liquide fécond par excellence, le lie» dissimulé où sont condensées les forces créatrices de la vie, se manifestant par une élaboration eonlinueUe de cellules^ de fibres et de tDbes qui sont le rudiment des tissus et des organes. On y voit d'abord apparaître un noyau très-petit qui s'entoure peu à peu de matière solidifiée, laquelle finit par acquérir une figur,e déterminée et une structure propre. Les éléments du tissu des plantes se forment de même au sein d'un liquide mucilagineux appelé eambiumy et dans lequel les instruments les plus perfectionnés ne décèlent que de la matière amorphe . Il y a autant de blastèmes différents qu'il y a de tissus; en d'autres termes, les éléments anatomiques de chaque tissu laissent suinter entre eux des liqueurs génératrices où naissent des éléments pareils. Nous aurons occasion plus loin d'en signaler d'intéressants exemples. Cette éclosion de molécules vivantes dans la masse des blastèmes, démontrée par les innombrables obscr- Yations de M. Robin, vérifiée par celles de beaucoup d'autres savants*, est une véritable génération sponiemée. En effet, des corpuscules organisés se développent ici sans germes ni parents, au milieu d'un liquide o» rîen ne pouvait autoriser quelques instants auparavant à prédire leur apparition. Seulement ce liquide
< Voyez ]es travaux rccenis de MM. Oniouis, Feilz , etc.
dépend d'un organisme vivant, c'est-à-dire dont \e$ particules élémentaires sont elles-mêmes en voie de rénovation moléculaire continue. En dehors de ces faits, on n'a pu établir avec certitude, du moins jusqu'à présent, que des êtres même microscopiques puissent se produire avec le seul concours des forces physico-chimiques. Les expériences nombreuses qui ont été, il y a quelques années, l'origine de débats si passionnés et si vifs, prouvent qu'un liquide ou qu'une infusion observés dans les vaisseaux d'un laboratoire restent absolument inféconds tant qu'on les soustrait au contact des germes et des spores charriés par l'atmosphère. Ce résultat, démontré par M. Pasteur, ne laisse subsister aucun des arguments invoqués à l'appui de l'hétérogénie.
Les trois modes de naissance que nous venons d'étudier sont les modes mêmes de génération des êtres vivants, puisque ceux-ci commencent invariablement par des éléments anatomiques. Pour donner une idée plus claire de ces opérations naturelles si curieuses, voyons ce qui se passe dans le granule organisé qui est le point de départ de la formation et du développement de l'embryon, c'est-à-dire dans l'ovule. Nous y constaterons ces trois modes en action.
L'ovule est un petit globule de 1 à 2 dixièmes 'de millimètre de diamètre, c'est-à-dire gros comme un grain de sable à peine visible. Il se compose d'une sphère enveloppante, appelée membrane viielline^ où se trouve une matière gélatineuse demi-liquide à laquelle on a donné le nom de vitellu$\ Le vitellus
1 Les œufs d'oiseaux contiennent à leur centre Tovule, dont le dé-
(offre à son tour une sorte de noyau qui est la vésicule jerminative ou de Purkinje. Ainsi Tovule présente à son début les caractères d'une véritable cellule, mais il acquiert en se développant des dimensions et une structure qui Ten distinguent bientôt et en font un organe spécial. Quand il est arrivé à la période de maturité, la vésicule germinative disparaît, et sa substance se confond avec celle du vitellus. En même temps ce dernier se retire sur lui-même et se contracte. Il se produit entre lui et la paroi de la membrane vitelline un espace qui se remplit d'un liquide clair. C'est à ce moment que survient le phénomène de la fécondation y lequel est dû à la pénétration des spermatozoaires qui s'introduisent dans l'espace nouveau que nous avons signalé. Alors le vitellus se déforme et accomplit pendant quelques minutes une série de mouvements giratoires très-variés étudiés par M. Robjn. Simultanément les spermatozoaires — qui sont, ainsi que M. Robin l'a démontré, de véritables éléments analomiques provenant d'ovules mâles analogues aux cellules embryonnaires des ovules femelles, — les spernialozoaires se, liquéfient, et mélangent ainsi la substance du père à celle de la mère qu'ils imprègnent. On voit ensuite un fait très-curieux découvert et étudié ^nssi par M. Robin, la production des globules polaires. fe globules sont de petites éminences qui naissent par y^mation à la surface du vitellus. Us marquent le point ^ù commencera plus tard la dépression, puis le fractionnement de celui-ci. Au même moment, un nouveau
^eloppement, au lieu de se faire au moyen de matériaux fournis directe- •nent par la mère, se fait aux dépens de ceux qui sont contenus dans ^^Qf) c'est-à-dire du blanc et du jaune.
noyau, le noyau vitellin, naît de toutes pièces, par gemse spmitmiée, au sein de la masse primitive. Ce noyau se fractionne et se segmente en plusieurs noyaux autour desquels s'individualise la substance du vitellu*^, et il se constitue ainsi des cellules qui vont former, en se juxtaposant contre la paroi de la membrane vitelline, .une autre membrane dite blastoderme. Cette segmentation dix vitelliïs, découverte en 1824 par Prévost et Dumas, est extrêmement importante, attendu que les premiers éléments de l'embryon procèdent directement des celhiles blastodermiques. 11 faut noter que chez les insectes et les araignées, ainsi que M. Robin Ta dé- •couvert, le vitellus ne se segmente pas. Chez ces petits êtres, les cellules du blastoderme se forment par gemmation de la partie superficielle du vitellus, c'est-à-dire que les globules polaires, au lieu de se développer en un . seul point de celui-ci, apparaissent sur toute sa surface pour constituer la membrane blastodermique. En résumé, le mécanisme essentiel de la génération se réduit à la série suivante de phénomènes s'accomplissant au sein de l'ovule ou de l'œuf dans un temps qui varie de douze à vingt-quatre heures : 1° disparition de la vésicule germinative, 2° retrait du vitellus, 3° pénétration des spermatozoaires, 4-^ déformation et giratien du vitellus, 5° production des globules polaires par gemmation, 6"* naissance du noyau vitellin par genèse, 7° segmentation du vitellus, 8"* constitution du blastoderme, 9° formation de la tache embryonnaire, 10° apparition des premiers éléments définitifs de l'efflbryon. On le voit, le nouvel être, formé d'éléments analomiques bien constitués, n'en a reçu aucun de sa mère. Ce n'est que molécule à molécule que lui sont
arrivés, au travers des membranes d'enveloppe, les matériaux qui ont concouru à la production graduelle de ces éléments.
La doctrine de M. Robin relative à la genèse des éléments anatomiques au sein des blastémes n'est pas admise par certains médecins allemands qui continuent de recevoir la théorie œlhilaire établie en physiologie végétale par Schleiden vers 1838, étendue plus tard à la physiologie animale par Schwann. Cette théorie admet cpie tous les éléments anatomiques des animaux proviennent des transformations successives et directes de la cellule. Une cellule unique et primordiale est la source des éléments les plus dissemblables, éléments nerveux, éléments musculaires, etc. La cellule naît de la cellule car prolifération y les autres éléments en naissent par métamorphose. L'organisme le plus compliqué dérive ainsi par une série de transfigurations variées d'un simple utricule rudimentaire. C'est, comme on voit, la dootrine de Lamarck et de Darwin appliquée à l'embryogénie. La question est importante. Elle a donné lieu à de récents et célèbres débats, et peutêtre convient-il de la discuter rapidement ici.
Omnis cellula e cellula^ disent les partisans de la théorie de Schwann. Cela se concevrait aisément, s'il n'y avait dans l'économie que des cellules semblables; mais il s'y trouve quantité d'éléments tellement distincts, que l'esprit ne peut comprendre comment les uns seraient émis par les autres. 11 se refuse par exemple à admettre que des leucocytes, attaquables par l'eau, solubles dans l'acide acétique, proviennent, par prolifération, soit des noyaux du tissu cellulaire, soit des noyaux épithéliaux inattaquables par ces réactifs. On a
de la peine à croire que des fils ressemblent si peu à leurs pères. On ne conçoit pas comment des fibres musculaires et des tubes nerveux peuvent émaner de globules absolument dissemblables sous le rapport de la composition comme sous celui des propriétés. Jamais, du reste, une telle filiation n'a été directement constatée. On observe bien que des cellules individualisées par segmentation sont le siège d'une scission qui donne naissance à d'autres cellules; mais cela n'arrive que quand les cellules mères ont atteint ou dépassé leur entier développement et leurs dimensions normales. Or ce fait, qui est devenu le point de départ de la théorie cellulaire, est un pur phénomène d'évolution et non un fait de production. Les auteurs de cette théorie ont également méconnu, faute d'observer avec assez de soin et de continuité, ce qui se passe lorsqu'on voit succéder à certains éléments anatomiques d'autres éléments d'espèce différente, à savoir la liquéfaction des premiers, puis la formation d'un blastème dans lequel naissent les seconds. C'est une véritable genèse par substitiUioUy comme l'a nommée M. Robin, et non une émission directe, une prolifération, ainsi qu'on l'enseigne dans les écoles d'outre-Rhin. R y a là plusieurs phases qui ont échappé à l'observation des médecins trop systématiques de Wiirzbourg et de Berlin, mais que les savants français ont établies d'une façon irrévocable, n'étant point aveuglés comme les premiers par une idée préconçue. Ce que les mêmes Allemands ont appelé génération endogèney c'est-àdire génération dans l'intérieur d'une cellule, est un mode également exceptionnel de la naissance des éléments anatomiques, mais en aucune façon contradic-
LA COXSTITCTiON GÉNÉRALE DES ÊTRES VIVANTS. 99
toire avec ceux que nous avons énumérés, et nullement suffisant à étayer la doctrine de Schwann. La théorie rellulaire est une doctrine aussi trompeuse que commode et séduisante. C'est une des erreurs nombreuses qu'a introduites dans la science allemande cette philosophie de la nature, si fort goûtée des contemporains ♦de Schelling et d'Okcn, et dont on trouve encore aujourd'hui des traces dans les ouvrages de plusieurs savants distingués d'Allemagne. Favorable au penchant qui nous porte à vouloir conl'ondre les choses les plus disparates dans un,e chimérique unité, il n'est pas étonnant qu'elle ait fait si longtemps illusion a des «sprits pour qui tout était réel, excepté la réahté ellemême.
Certains biologistes de la même école ont été conduits, par une méprise analogue, à imaginer une prétendue propriété inhérente aux tissus vivants, et consistant dans le pouvoir qu'ils ont d'entrer en activité sous les influences les plus diverses. Ils ont donné le nom <ï^ irritabilité à cette propriété, la même que Broussais considérait jadis comme spécifique et dont il avait fait le principal étai de sa doctrine. Cette irritabilité, ni au- 'tonome ni sf)écifique, n'est autre chose que la manifestation de l'une des cinq propriétés fondamentales de la substance organisée. Du moins elle s'y ramène toujours, ainsi que l'a montré M. Robin, et ne saurait à aucun point de vue être envisagée comme une propriété nouvelle. C'est parce que les éléments anatomiques sont dans un état de métamorphose permanente qu'un rien peut en troubler l'équilibre et déterminer ce qu'on appelle l'irritation. Qu'un seul atome de leur inasse vienne à éprouver un dérangement quelconque, le
reste en subit le conlre-coup, et toutes les propriétés de rélément sont sollicitée^ diversement. La chaleur^ le froid, l'électrieité, les substances chimiques, en un mot les causes capables de modifier Tétat moléculaire des éléments agissent ainsi sur la substance organisée. C'est rinslabilité du système de tels changements incessants et fugitifs qui la rend si sensible à toutes les influences, si irritable; mais encore une fois les irritants ne provoquent en elle rien d'autre que la manifestation des propriétés que nous avons mentionnées. Fendez un atome, dit un poëte persan, vous y trouverez un soleil. De même l'élément anatomique, scruté en ses profondeurs, nous donne le spectacle grandiose de la vie. Il nous en dévoile les rouages cachés, les énergies dissimulées, les ressorts latents, les forces sourdes : lumineux enseignements qui ont renouvelé les conceptions philosophiques sur le monde animé.
Nous voici ramenés, après un assez long circuit, aux tissus de Bichat. En effet, c'est par l'agglomération ou Uentre-croisement en mille sens divers des éléments anatomiques que sont formés ces tissus, lesquels à leur tour se mélangent pour constituer les organes. L'étude des tissus ou histologie est certainement la partijB de l'anatomie qui a séduit le plus, par ses étonnantes et précieuses révélations, les médecins et les
physiologistes contemporains. Le nombre des cléments anatomiques qui concourentà la formation d'une partie donnée de tissu ne saurait être supputé, pas plus que celui des grains de sable du bord de l'Océan. Quand on songe que ces éléments, ayant forme de cellules, de fibres et de tubes, se mesurent par millièmes de millimètre, il est clair qu'un lambeau de peau ou de muscle, qu'un fragment de cerveau ou d'os en contient des quantités immenses. Du reste, cette question n'a qu'un intérêt secondaire. Ce qu'il qst important de 4!onnaître, c'est la disposition de ces éléments et l'ordre dans lequel ils s'arrangent pour constituer le tissu; en un mot, c'est la texture de ce dernier. A part les tissus produits qui résultent de la simple juxtaposition d'éléments anatomiques de la même espèce, tous les autres tissus offrent une espèce d'élément dite fondamentale, parce qu'elle prédomine et donne au tissu ses principales propriétés, tout en étant associée à d'autres espèces dites accessoires. Les tissus produits oflTrent ainsi le degré de texture le plus simple, et ne renferment point de vaisseaux à l'état normal. De ce nombre sont le tissu épidermique ou épithélial, le tissu des ongles et des cornes, qui Sont formés exclusivement de cellules épithéliales, le tissu du cristallin, qui est formé de fibres disposées en couches concentriques, etc. Les autres tissus, c'est-à-dire l'immense majorité, offrent une texture bien compliquée. Plusieurs espèces distinctes d'éléments anatomiques sont ici associées en un groupement défini. Le rôle du tissu est la somme des propriétés inhérentes à chaque espèce d'élément, avec prédominance des caractères de l'élément fondamental. Les éléments accessoires tempèrent en quel-
<iue sorte Vactivité trop grande de ce dernier, et contribuent aussi à donner à ce tissu des propriétés d'ordre secondaire, mais indispensables à raccomplissement de son rôle, qui est ainsi la résultante de propriétés^ multiples. Lorsqu'on examine au microscope la texture de ces trames organiques, on est souvent surpris de la complexité prodigieuse qu'elle manifeste. Rica de curieux comme la disposition et l'arrangement de tous ces petits centres de vie, les uns ronds, les autres^ polyédriques, les autres filamenteux, les autres tubulaires, et tous si petits que le plus humble ciron est un monstre à côté d'eux. Tantôt les fibres s'emmêlent d'une façon inextricable, comme des lianes épaisses autour d'un tronc séculaire ; tantôt c'est un réseau bizarre formé par les capillaires aux manilles fines et dans lequel les cellules se pressent en se déformant; tantôt ce sont des grappes où des follicules sont disposés le long d'un canal tortueux ; tantôt ce sont des couches superposées rappelant les strates géologiques. Bref^ la disposition des éléments est très-diversifiée , et si l'on peut dire que les tissus sont des mots dont les éléments anatomiques représentent les lettres, il faut ajouter que l'ordre de ces dernières y est bien autrement compliqué que dans les termes du langage arti<culé.
Le tissu nerveux, vrai chef-d'œuvre de la puissance vitale, n'est bien connu que depuis que l'histologie nous a révélé tous les éléments de cette pulpe blan^ châtre et frêle. La structure des ganglions, les connexions qu'ils ont avec les nerfs, la différence des tubes nerveux et des cellules nerveuses, ont été établies par M* Robin. C'est lui aussi qui a décou^^^t les^
vaisseaux lymphatiques de la substance cérébrale. Ces lymphatiques circonscrivent les vaisseaux sanguins qui parcourent le tissu nerveux central, de telle sorte que ces derniers sont complètement engaînés dans les premiers. I^a lymphe circule avec ses globules entité la surface interne du lymphatique et la surface externe du capillaire qui occupe le centre. La texture de la moelle des os, du placenta, de la vésicule ombilicale, de la peau, des artères, du pancréas, a été éclairée ■ d'une vive lumière par les recherches du même obsei*vateur. On peut même dire que, sur les trente tissus de réconomie, il n'y en a pas un seul dont il n'ait contribué à mieux faire connaître la nature. Et cette besogne accomplie lui en a suggéré une autre, à savoir la comparaison des mêmes parties organiques entre elles aux diverses périodes de leur existence, c'est-àdire rétablissement de l'anatomie générale comparative. Dans ce vaste champ, et si peu exploré avant lui,. de la comparaison histologique, M. Robin a recueill de précieuses vérités pour l'ensemble de la biologie.
Nous avons vu que les tissus normaux de l'organisme se composent d'un élément anatomique fondamental et d'un certain nombre d'éléments accessoires. L'art médical a tiré de la découverte de cet ordre de faits des lumières complètement inattendues. Les travaux des micrographes modernes, et principalement de MM. Han nover, Lebert, Virchow, Robin, Broca, FoUin, etc., ont établi en effet que toutes les productions morbides, et en particulier- celles qu'on connaît sous les noms de tumeurs y de kystes ^ de polypes, de cancers, de squirrkes, de tubercules, etc., proviennent tout simplement de la formation surabondante, excessive, de l'un de ces
éléments accessoires. Il est démontré aujourd'hui que cQS néoplasies^ d'une apparence si soment repoussante et où se dissimulent les germes de la mort, ne renferment rien d'étranger à l'organisme sain et ne sont caractérisées par aucune substance spéciale née sous l'influence de la maladie. Elles sont dues tantôt à Vhypergénèse, c'est-à-dire à une agglomération extraordinaire de tel élément accessoire participant à la composition normale du tissu où elles se développent, tantôt à Vhétérotopie de tel autre élément, c'est-à-dire à l'apparition de cet élément là où il ne se produit point d'ordinaire. Le cancer, par exemple, l'affreux cancer, qui enviahit et qui ronge, est constitué uniquement — qui l'aurait cru? — par un développement exagéré de cellules épithéliales identiques à celle de notre épiderme, ou n'en différant que par des particularités dont l'origine s'explique aisément. La phthisie, ce fléau terrible qui décime notre espèce, est causée par le développement d'une matière dite tuberculeuse, composée de noyaux épitheliaux embryoplastiques devenus granuleux et graisseux, et mélangés à des corps fusiformes, tous éléments qui se trouvent dans l'organisme normal. Le poumon est ainsi envahi et détruit par des productions d'un aspect caséeux, nées sous l'influence de la même loi que les productions normales, mais dans d'autres conditions. Vhétérotopie nous révèle d'autres phénomènes non moins singuliers. On a trouvé, dans l'ovaire, des kystes contenant à leur paroi intérieure un véritable derme pourvu de papilles, d'épiderme, de follicules pileux, de poils et de glandes sudoripares. On a même vu des dents se développer dans l'abdomen. Tous ces organes sont nés accidentel-
Jement dans ces régions, y ayant trouvé réunies par un <;oncours fortuit les circonstances favorables à leur apparition. M. Robin, a observé au voisinage de certaines glandes du corps, la formation de petites masses composées entièrement de tissu identique à celui de la mamelle. D'autre part, les expériences récentes de M. OUier et M. Goujon, confirmatives de celles de Flourens, nous ont appris que des os peuvent se produire dans tous les points de l'organisme où se trouve transporté du périoste ou de la moelle fraîche, dans le ventre par exemple. Cette formation extraordinaire de substance osseuse n'a pas encore été observée à l'état spontané, mais il est facile de la réaliser par l'expérience sur les animaux.
La formation du tissu cicatriciel n'est pas autre chose qu'une régénération du tissu lamineux de la peau, et tous les tissus, à l'exception d'un seul, peuvent se régénérer ainsi dans l'organisme, lorsqu'on les y a détruits par un procédé quelconque. Et ils se régénèrent suivant les mêmes principes qui président à leur apparition et à leur développement embryonnaires. M. Robin, qui a formulé cette loi, l'étend aussi à la production des tissus morbides. Outre la régénération des tissus, le naturaliste constate aussi celle de plu- •^ieurs organes. Les travaux célèbres de Spallanzani ont wis hors de doute la reproduction de la queue et des membres chez la salamandre. De tout temps la régénération de la queue chez les lézards a été connue, seule- «ient on n'avait point observé de vertèbres dans cet appendice de nouvelle formation. M. Charles Legros a vu dernièrement que les vertèbres y apparaissent au bout <ledeux ans après l'amputation. Il a obtenu aussi la re-
production totale des yeux et d'une portion de la tête chez* des salamandres auxquelles il avait enlevé avec des ciseaux la tête tout entière, en respectant toutefois le cerveau. Il a déterminé également la régénération de la queue chez des loirs ; seulement il n'a pu conserver ces animaux assez longtemps pour donner aux vertèbres le temps d'apparaître à l'intérieur de l'organCi
Ces phénomènes nous montrent une même loi régissant les manifestations diverses de la puissance évolutive dans la maladie comme dans la santé. On trouve dans les faits déjà très-anciens de greffe animale d'autres singulières preuves de cette puissance. Les travaux de M. Bert ont montré, à un nouveau point devTie, comment certains organes animaux pouvaient être déplacés et transportés, pour continuer à y vivre, dans une région de l'économie qui n'est pas leur siège normal. On peut même transporter, greffer des tissus d'une espèce animale à une autre espèce, injecter les globules sanguins d'un animal dans les vaisseaux d'un animal d'espèce différente, et ces globules remplissent à cette nouvelle place leur rôle propre. Il y a des cas dans lesquels des animaux, y compris l'homme, mis dans l'état de mort apparente par la perte de leur sang, ont été ranimés par la transfusion du sang d'un être de même espèce, quel qu'en fût le sexe; on sait de plus que du sang d'agneau et de veau a été injecté dans les veines d'hommes qui ont survécu; qu'il en a été de même dans les cas de transfusion du sang d'homme au chien, de celui de la brebis et du veau au chien, du veau à la brebis et au chamois, de celui du chien, du lapin et du cabiai à la poule et au coq. Ces phénomènes de physiologie, joints au résultat des observations anatomiques, ne
U CONSTlTUTfON GÉNÉRALE DES ÊTRES VIVANTS. 107
laissent aucun doute sur l'identité spéciflque des éléments dans toute la série animale.
Cette identité reconnue pour les solides s'élend aussi aux liquides de l'économie vivante, et ces liquides sont des parties non moins indispensables à l'accomplissement des phénomènes vitaux. Formées par un mélange de principes immédiats nombreux dissous dans l'eau à Taidc les uns des autres, et tenant souvent une, deux ou trois espèces d'éléments anatomiques en suspension, les humeurs sont plus complexes que les éléments anatomiques et moins complexes que les tissus. Longtemps Tàpanage exclusif des chimistes, l'étude des humeurs, grâce à M. Robin, a repris sa place naturelle et légitime dans le cadre des études anatomiques. Ces organes mobiles sont étudiés avec la même méthode, les mêmes procédés et dans le même esprit de subordination aux actes physiologiques et pathologiques que les organes immobiles et consistants situés dans une position fixe. M. Robin a donc fait pour les humeurs ce qu'il avait l'ail déjà pour les principes immédiats et les éléments anatomiques. Il les a mises à leur vraie place, les a classées et en a indiqué le rôle dans l'ensemble des actes organiques. Il divise les liquides animaux en trois classes ; les humeurs constituantes^ les sécrétions et les excrétions. Et c'est vraiment une satisfaction pour Fespiit que le tableau qu'il nous donne des rapports de ces trois classes dans le système des opérations de la vie. Les humeurs constituantes, sang, chyle et lymphe, portant partout dans l'intimité des tissus et des organes les matériaux nutritifs destinés à l'assimilation et l'oxygène destiné à faciliter le travail de la nutrition, sont 'es fluides vivifiants par excellence. Ils baignent tout
rorganismo, ils rarrosent perpétuellement de force et de chaleur, ils rentretiennent dans son harmonie et dans son intégrité. Ce sont de vrais milieux orgamique^ intermédiaires entre le milieu extérieur dans lequel plonge l'individu et les éléments anatomiques situés dans les profondeurs du corps. Ils sont organisés et doués de nutrition, c'est-à-dire que la substance s'en renouvelle moléculairement d'une façon continue. Tandis que les sécrétions et surtout les excrétions sont des liquides dénués de vie, fabriquées par les glandes et les parenchymes aux dépens du sang, le sang se fabrique pour ainsi dire lui-même avec les matériaux qu'il reçoit tant par la voie du poumon que par celle du canal digestif tout entier. Le sang est un laboratoire où les métamorphoses les plus variées et les plus insaisissables s'accomplissent dans des moments trèspetits, si petits qu'il est impossible à l'œil du biologiste d'en surprendre toutes les phases et d'en suivre la succession précipitée. La chimie tout entière que nous connaissons se déroule dans ce laboratoire ; mais il s'en déroule une autre qui nous échappe et dont nous ne faisons qu'entrevoir les lois. En effet, ces principes immédiats qui entrent dans le sang sous forme de matière grasse, de matière sucrée et de matière albumînoïde, qui en sortent sous forme de cholestérine, de leucine, de tyrosine, d'urée, de créatine, etc., ne passent pas d'emblée d'un état à l'autre. Durant tout le cours des combustions respiratoires, ils éprouvent mille modifications isomériques et 'transformations spécifiques que nous ignorons. Nous ne surprenons que le commencement et la fin^du phénomène, mais le milieu se dérobe à nous. Pas une molécule organique n'y
U CONSTITUTION GÉNÉRALE DES ÊTRES VIVANTS. i(X>
est identique à elle-même dans deux instants consécutifs. Il se lait là, dans ces myriades de capillaires, un travail dont nous n'avons aucune idée. Ces métamorphoses sont de véritables équations chimiques en mouvement, ce sont les séries mathématiques de la vi(^ analogues à celles aue le calcul infinitésimal étudie. Quand viendra le Leibniz qui nous dévoilera les procédés d'analyse applicables au sang qui brûle?
Quoi qu'il en soit, cette mobilité du liquide sanguin est justement ce qui le rend susceptible d'éprouver des modifications de toute sorte sous Tinlluence des matières miasmatiques que renferme quelquefois l'atmo- '^phère. La substance albuminoïde, qui est la partie fondamentale du plasma sanguin, se met sans peine à l'unisson des molécules virulentes d'origine extérieure^ ^tune fois qu'un point est altéré, l'altération se transmet de proche en proche, molécule à molécule, dans ^oute la masse. Le sang, et à sa suite les tissus plus mobiles éprouvent ainsi une modification isomérique qui tes rend incapables de remplir leurs fonctions normales 61 amène souvent la mort. En particulier, dans le cas de 'holéra, l'albumine du sang subit une transformation qui la rend incapable de rester unie à l'eau qui la tient liquide, et en détermine la coagulation dans les vais- ^\x\. De là résulte fatalement Tarrêt de la circulation, de la respiration et de toute autre action vitale. M. Robin a développé du reste avec beaucoup de force ^'^Ite idée qu'il n'y a pas de virus, mais seulement des "Umeurs devenues virulentes, qui sont aux humeurs •'^aines ce que le phosphore ordinaire et toxique est au PWphore rouge et innocent, et l'on sait que ces deux ^T)s ont la même nature chimique. Sans doute le se-
cret des maladies virulentes et contagieuses ou épidémiques, si nombreuses et si redoutables, n'est point trouvé pour cela, mais du moins on saura maintenant la direction qu'il convient de donner aux recherches et le vi*ai sens des investigations.
Il en est pour les humeurs morbides comme pour les tissus morbides. Elles dérivent des humeurs saines par des procédés analogues, et ne renferment point de principes étrangers à l'économie. Seulement elles se produisent là où elles ne devraient point se produire, et dans une proportion qui explique les désordres qu'elles amènent. Les liquides des diverses hydropisies, par exemple, proviennent de l'hypergénèse des sérosités normales, lesquelles sont extraites du sang par les membranes séreuses telles que la plèvre et le péritoine. Le pus est formé par un blaslème émané du tissu cellulaire sous-cutané, et au sein duquel naissent les globules! blancs*. Le contenu des différents kvstes à liquide est produitsemblablement aux dépens du plasma sanguin par une véritable hypersécrétion. Ces humeurs morbides ne débarrassent point l'économie de quelque subtil et dangereux principe, cause de tout le mal, comme on l'enseignait jadis, elles se forment sous Tin-
' * Des auteurs qui avaient cru jusqu'ici que les globules de pus naiskent par prolifération des éléments du tissu dit conjonctif, se sont vos récemment contraints de renoncer ù cette explication, conforme d'ail' leurs à la théorie cellulaire, et ils en ont adopté une autre extrêmement ingénieuse, qui consiste à prétendre que ces globules viennent du sang, sans jamais avoir constaté d'ailleurs comment ils se produisent dans ce sang. Du reste, ils oublient aussi d'expliquer comment il se forme dans certains cas des collections purulentes où il y a cinq ou six fois plus de leucocytes que dans toute la masse sanguine qui a servi à les former.
LA CONSTITLTIO^î GÉNÉRALE DES ÊTRES VIVANTS. 111
fluence d'une altération du sang, d*uû trouble circulatoire ou d'un dérangement dans les actes soit de sét rétion, soit d'excrétion.
L'ancienne physiologie et l'ancienne médecine ont préconisé tour à tour le solidisme et Vhumo'iisniej c'est-à-dire la prépondérance exclusive soit des solides, soit des liquides dans l'accomplissement des phénomènes vitaux. Ces svstèmes ne sont confirmés ni l'un ni l'autre par les faits. Les tissus et les humeurs jouent des rôles également actifs et importants dans l'orga^ nisme, et la maladie a pour origine les altérations qui suniennent dans celles-ci aussi bien que les perturbations de ceux-là. En d'autres termes, il y a des maladies d'humeurs, des maladies de tissus et des maladies d'éléments anatomiques; mais cette diversité s'évanouit quand on remonte à la cause commune de tous les phénomènes morbides, quand l'on découvre l'origine effective et intime des perturbations, c'est-à-dire la modification qualitative ou quantitative des principes immédiats. Nous revenons ainsi à notre point de départ, et nous trouvons à la fin de cette étude la preuve de l'intérêt qui s'attache à l'objet du commencement. La vraie médecine expérimentale et positive part en effet des principes immédiats normaux, et s'élève par degrés successifs de la connaissance de ceux-ci à la connaissance des éléments anatomiques, des tissus, des humeurs, des organes, des systèmes. Elle part des principes immédiats toxiques, morbigènes et médicamenteux, et découvre la loi des diverses aberrations pathc^éniques comme des influences curatives. Tous les organes animaux et tous les liquides de l'économie
se résolvant en principes immédiats, toutes les mé-
lamorphoses de la santé et de la maladie se ramenant à des transformations de principes immédiats, tous les effets d'empoisonnement ou de guérison se réduisant à> l'action de principes étrangers sur les principes normaux, bref, les actes les plus compliqués de la vie régulière ou dérangée s'expliquant en dernière analyse par les principes immédiats, on conçoit toute l'importance de ceux-ci. Du moment où les recherches médicales sont subordonnées à cette nécessité de ramenei^ les faits à un tel point de départ, du moment où les expériences et les observations convergent vers cette lumière, tout s'ordonne, tout se range, tout prend une signification. Les incertitudes disparaissent. La scienceavance avec régularité, et la pratique avec sûreté. C'est ainsi que l'anatomie générale influe d'une façon salutaire et incessante sur le progrès de moins en moins lent de la médecine proprement dite.
Ce qui précède n'est qu'un exposé de faits et de phénomènes dont la découverte est due la plupart du temps à l'emploi du microscope associé aux suggestions d'une raison érainente. La grande majorité du public ne connaît M. Robin que par là, et fait volontiers consister tout le mérite de ce savant dans ses travaux de micrographie. Elle se le représente comme un homme rompu aux minutieux et fastidieux détails et n'en sor-
fLA CONSTITUTION GÉNÉRALE DES ÊTRES VIVANTS. i 13 faut point, quittant malgré lui l'oculaire de son microscope, peu soucieux de philosopher et systématiquement indifférent aux doctrines. En effet, beaucoup de micrographes en sont là, et c'est le résultat le plus ordinaire du commerce trop assidu avec les infiniment petits. Par une rare exception, le contraire est arrivé à M. Robin. L'habitude de la réalité minutieuse et fastidieuse a grandi son esprit en l'éclairant, à tel point que ses ouvrages ont contribué pour une aussi forte part au progrès des idées qu'à celui des faits.
M. Robin a conçu que la biologie pouvait être renouvelée par la méthode, c'est-à-dire par l'introduction d'une logique rigoureuse dans les études sur la vie. Empruntant les idées de Blainville, d'Auguste Comte et de M. Chevreul sur ce difficile sujet, y ajoutant le fruit de ses méditations personnelles, il a systématisé les connaissances biologiques d'une façon probablement définitive. Il y a introduit en effet Tordre même qui est adopté dans les sciences plus simples, dans la chimie par exemple , ordre qui consiste à cominencer par le plus élémentaire pour remonter au plus complexe. M. Robin place à la base des études biologi- ^pies les principes immédiats, qui sont le point de départ de toute organisation, étant aussi les composés les plus simples existant dans l'organisme. Cette division porte le nom de slœchiologie. Vient ensuite l'étude des éléments anatomiques ou élémentologie. Ces éléments, formés par la juxtaposition et le mélange de principes immédiats des trois classes, visibles seulement au mi- <iroscope et se présentant sous forme de cellules, de
fibres et de tubes, sont doués, comme nous l'avons dit,
des propriétés vitales élémentaires : nutrition, génération, évolution, contractilité et innervation. A un degré supérieur est placée la science des humeurs o\x hygroldgie. Les liquides organiques sont en effet forméspar la dissolution d'un certain nombre de principes immédiats dans Feau, et tiennent en suspension des éléments anatomiques. Les tissus, dont l'étude constitue V histologie, sont plus complexes. Ils proviennent de l'association et de l'enchevêtrement des éléments anatomiques. A l'exception de ceux que l'on appelleproduits, ils contiennent tous plusieurs espèces d'éléments anatomiques. Vliomosomérologie connaît les systèmes formés par l'assemblage des parties de tissu identique (système osseux, système nerveux). Aux degrés supérieurs vient l'étude des organes, puis celle des appareils. Telle est la gradation méthodique des parties dont l'ensemble fait l'objet de l'anatomie. Si l'on ajoute que ces parties, qui représentent les diverses complications de la matière organisée, peuvent être étudiées non-seulement au point de vue anatomique ou statique proprement dit, mais encore au point de vue physiologique et thérapeutique, c'est-àdire dans leur fonctionnement et dans leurs rapports avec les milieux, on aura indiqué tout le cadre de la science.
Voilà, pour M. Robin et la majorité des biologistes,, la constitution générale de la biologie ; mais ce système est plutôt un plan et une méthode qu'une doctrine. Nous n'y apprenons ni ce qu'est en soi la vie, ni comment il faut concevoir la succession régulière et l'enchaînement harmonieux des phénomènes, l'appropriation des organes à l'accomplissement d'actions
déterminées, la permanence des types, bref, tous les caractères éclatants et singuliers qui donnent aux êtres organisés une physionomie si distincte. Ces questions ont été traitées par M. Robin avec une dialectique aussi originale que savante.
M. Claude Bernard a écrit un livre très-beau*, dans lequel il expose, sous le nom de déterminismey la doctrine qui établit la solidarité indissoluble de toutes les conditions nécessaires à l'accomplissement des phénomènes de la vie. Il y démontre que ces phénomènes sont rigoureusement déterminés en ce sens qu'ils se produisent selon des lois fixes et invariables aussi expresses que celles qui régissent le monde minéral, et qu'aucune intervention capricieuse ne saurait déranger Tordre commandé par ces lois. Pour l'illustre physiologiste, il n'y a pas plus de principe vital qne de principe minéral, c'est-à-dire d'entité distincte des phénomènes eux-mêmes. Il admet pourtant que l'évolution de ceuxci obéit, dès qu'apparaissent les premiers éléments de l'embryon, à une loi ou idée préméditée, gouvernant par anticipation les phases de l'existence future. Dans un récent et très-remarquable ouvrage*, M. Robin a développé des idées bien différentes. Le célèbre anatomisté, s'appuyant sur les données de l'embryogénie moderne telle qu'elle a été constituée par les Prévost et les Dumas, les Coste, les Reirhert, les Bary, et par lui-même, voit dans l'harmonie et l'ensemble de l'organisme le résultat spontané du concours des énergies
* Introduction à la médecine expérimevUaU, in-8o, 1867.
2 Dt V appropriation des parties organiques et de V organisme à l'ac-
complissement d'actions déterminées y in-8o, 1869.
propres à chaque élément anatomique. Il y voit le consensus nécessaire des tendances invincibles de ces milliards de monades avant chacune en soi son rôle et sa direction, et cette vue lui fait apercevoir dans un jour inespéré la solution des diBîciles problèmes que nous avons énumérésplus haut. L'ordination et l'accomodation des parties dérivent pour lui du fait même de la formation graduelle de ces parties et des propriétés qui leur sont inhérentes. Il montre comment s'explique par TefTectuation simultanée des propriétés consubstantielles aux éléments, par l'enchaînement logique des actes générateurs évolutifs et nutritifs, tout ce qu'on avait attribué jusqu'ici à la présence d'un soi-disant principe vital.
L'hypothèse d'un principe vital coordinateur et directeur des phénomènes de la vie semble contradictoire avec les faits, en ce sens qu'il est d'abord impossible de préciser le moment où intervient ce principe. Voici l'ovule, c'est-à-dire un élément anatomique pur et simple, renfermant le vitellus. Cet ovule est déjà doué de vie alors qu'il dépend encore de l'ovaire. Par un enchaînement ininteiTompu et fatal, d'autres éléments anatomiques s'y produisent dans un ordre déterminé depuis l'instant où il n'appartient plus à l'ovaire jusqu'à celui où l'embryon s'y forme. Ce dernier naît dans la tache embryonnaire de la même façon que le noyau vitellin dans le vitellus. Chaque élément, par le fait même de son existence et de l'accom.plissement du rôle qui lui est propre, devient ici la condition d'existence d'autres éléments apparaissant nécessairement dans le miheu qu'il a engendré et se comportant comme lui- Dès lors à quel moment et de quelle façon un principe
vital interviendrait -il dans cette suite de générations?
Dès que le vitellus se borne à offrir successivement les conditions nécessaires à la genèse des divers éléments de rembrjon, et que celles-ci sont solidaires, il est clair que, si on entrave ou modifie un des actes du développement, celui-ci ne se continuera plus d'une manière normale. C'est ce que rcxpérience vérifie pleinement. Les causes les plus légères, les moindres déviations spontanées ou provoquées dans l'arrangement des cellules blastodermiques ou embryonnaires compromettent la formation régulière du nouvel individu en amenant soit la production de monstruosités, soit la mort du germe. Quand celui-ci est arrêté dans son évolution, ses enveloppes naturelles continuent la leur, et l'on voit se former ce qu'on appelle une môle. En effet, il faut concevoir que les cellules dont nous venons de parler n'ont absolument qu'une fonction et qu'un pouvoir : fournir les conditions nécessaires à la formation des premiers organes de l'embryon, c'est-à-dire des lames dorsale et ventrale. Ces lames sont à leur tour le point de départ de la corde dorsale, qui détermine l'apparition des deux moitiés de l'axe nerveux central. Viennent ensuite les cartilages vertébraux, les yeux et les vésicules auditives, le cœur, les vaisseaux, le sang, etc. Chacun de ces organes devient, en apparaissant, la cause de la génération de Tautre, en sorte que, si quelque circonstance dérange ou fait cesser la production ou le développement du premier, le second ne se montre pas ou bien donne une monstruosité. Chez les truites, les saumons et les broc^hets, il meurt de 70 à 80 pour 100 des œufs fécondés
artificiellement. Lereboullet, à qui l'on doit cette observation, a fait voir également que sur 100 œufs qui éclosent, le nombre des monstres produits varie de â à 5. L'homme est soumis aux mêmes contingences. — Sur 3000 naissances, il y a toujours au moins 200 mort-nés à Paris et la moitié dans le reste de la France, et sur 100 mort-nés on compte en moyeime un monstre non viable. Indépendamment des mortnés, on constate dans l'espèce humaine un nombre considérable d'anomalies congénitales qui, sans menacer l'existence, l'abrègent et l'embarrassent souvent en s'opposant à l'exercice régulier des fonctions. Le crétinisme, l'idiotie, la surdi-mutité, Thydrocéphalie, la spina-bifida, l'extrophie de la vessie, les imperforations ou l'absence du dernier intestin, les anomalies du cœur et des organes génitaux, etc., sont ainsi des aberrations aussi tristes que fréquentes de la puissance évolutive.
Ces faits démontrent, ce semble, l'inanité de l'hypothèse d'un principe plastique disposant de l'ovule et de l'embryon, et les façonnant à son gré, conformément à une loi préméditée. Ils prouvent aussi que la naissance du nouvel être se compose d'une série d'épigénèseSy au lieu de se réaliser, comme l'ont cru certains naturalistes, par la transformation successive de parties qui préexistaient dans l'ovule. La doctrine de Yemboîtemeni des germes ou de la préformation syngmiétiquey dans laquelle on admet que les germes de toutes les générations futures étaient contenus dans un œuf primordial, c'est-à-dire que l'ovule renferme en puissance tout ce qui existera plus tard dans l'organisme, cette théorie, défendue par Leibniz, Kant et plusieurs autres philo-
lA CONSTITUTION GËNÉHALE BES ÊTRES VIVANTS. 11»
^phes et naturalistes, paraît donc opposée à l'observation embryogénique.
Evidemment les phénomènes d'évolution cl d'oig^anisation sont soumis à une loi qui s'exprime par les limites imposées à l'évolution et par la forme imposée aux organes. Cette loi n'est pas invariable, l'étude des maladies et des monstruosités le prouve; alors même qu'elle le serait, rien ne nous autorise à lui supposer une origine extérieure ou antérieure aux êtres vivants, pas plus qu'à la déduire de la mécanique des atomes. Évidemment il y a dans la série des formations anatomîques une création graduelle et dans la série des foncticms physiologiques une direction visible; mais quelle témérité d'en inférer l'existence d'une idée créatrice et d'une idée directrice ! Avons-nous le droit de donner ainsi une réalité objective aux abstractions de notre cspit? Comment d'ailleurs et par quelle analogie se représenter l'influence de telles idées sur les matériaux organiques? La raison intrinsèque, suffisante et déterminante des phénomènes vitaux, on est obligé de le confesser après la démonstration qu'en donne M. Robin, git dans les propriétés mêmes de la substance organisée. Ces phéqomènes sont des équations d'un degré très-élevé, des formules infiniment complexes dont ces propriétés sont les facteurs premiers, les termes irréductibles pour nous. Bref, les éléments anatomiqucs ont en eux-mêmes leur principe d'action et de direction, exactement comme les molécules minérales qui forment les cristaux ont en elles le principe de l'harmonie qu'elles engendrent. La forme extérieure, c'est-à-dire le contour, de même que la forme intérieure^ c'est-à-dire l'organisation, sont l'una et
Taiitrc la. conséquence des principes d'énergie spontanée propres aux particules ultimes de la vie. Quant au principe de ces principes, à leur cause première, une nuit impénétrable nous en .dérobe la vue.
Sans doute, après un premier regard jeté sur Fensemble des êtres animés, on a quelque peine à ne pas se laisser aller à la pensée qu'un souffle aussi intelligent que puissant s'est communiqué à eux, les imprègne, les vivifie et les pousse dans une voie dont il sait le but (mem agitât molem). En voyant les organes les plu^ délicats et les plus parfaits naître d'une pulpe d'apparence informe et grossière, on est porté presque invinciblement à chercher haut l'ouvrier de cette industrie étonnante. La contemplation de cet ensemble d'abord plein d'enchantements et de merveilles jette l'esprit dans une rêverie où il acquiert la conviction que de si surprenants ouvrages sortent directement d'une main souveraine. Mais pour peu que l'esprit soit clairvoyant, il a bientôt renoncé, devant le témoignage des faits, à l'illusion du premier moment. S'il se donne la peine de pénétrer au fond des choses et d'en épuiser le détail, s'il veut bien suivre pas à pas le développement de la vie dans l'ovule et dans l'embryon, étudiei' les fonctions de l'économie sur les animaux sains et sur les animaux malades, il reconnaîtra la spontanéité et l'activité des forces naturelles agissant en soi et pai' soi dans un processus éternel. Le juste sentiment des activités initiales et sourdes s'élevant à l'état de systèmes harmonieux et se déployant en fécondes énergies sera pour lui toute une révélation. Cette nouvelle aperception des choses où l'on part du petit, de l'imparfait et
du relatif pour arriver au grand, au perfectionné et à l'absolu lui semblera comme une réminiscence de la philosophie de Leibniz. Les vertus particulières de corpuscules élémentaires engendrant un tout supérieur par les siennes lui rappelleront la monadologie. Il concevra l'unité dans la solidarité et non dans la confusion. Tout ce qui existe et vit à la surface de notre planète lui apparaîtra dans une claire vision comme le résultat des groupements innombrables et compliqués de phénomènes simples, où la consubstantialîté de la forme et de la force est évidente. Dans un désespir éternel (Ten œnnaitre ni le principe ni la fin y ^omme dît Pascal, il se contentera d'en saisir les apparences les plus sûres et les plus déterminées. Aucunement dogmatique, également impuissant à comprendre de quelle manière la vie et la pensée peuvent provenir d'une agrégation d'atomes ou d'une cause surnaturelle, il se tiendra dans une sage réserve touchant ces problèmes redoutables. C'est là du moins le dernier enseignement et l'impérieux précepte de la science expérimentale* .
Celle-ci, en tout cas, nous a livré bien des secrets. Montrer la matière organique, amorphe et rudimenlaire dans les blastèmes, se combiner, s'organiser, évoluer et s'ordonner de mille façons pour former par degrés successifs les éléments anatomiques, les humeurs, les tissus et les organes, montrer les propriétés élémentaires et irréductibles s'enchaîner, s'emmêler, s'engrener, pour provoquer par leur ressort l'accom-
^ Je rappeUe que ceci a été écrit au commencement de 1870. Depuis lors ma pensée est sortie de ces incertitudes.
plissement des opérations les plus élevées, montrer la connexion de tous les actes dans le développement embryonnaire comme dans la vie plénière, et entrevoir le mécanisme des perturbations de toute sorte, c'est donner une ample satisfaction pour le présent et de belles espérances pour l'avenir en ce qui concerne la connaissance de l'économie animale.
L'être organisé que nous observons à la surface du globe ne vit pas seulement par la nourriture qu'il absorbe tantôt sous la forme d'aliments, tantôt sous la forme d'air atmosphérique, il a besoin aussi de chaleur, d'électricité et de lumière. Ses organes sont soumis à la double influence d'un milieu interne représenté par les humeurs qui baignent ses tissus, et d'un milieu externe constitué par tous les agents subtils et mobiles qui remplissent l'espace. Cette étroite solidarité des êtres et des milieux où ils sont plongés, trop évidente pour avoir été entièrement méconnue, mais trop complexe pour avoir été rigoureusement analysée par une science rudimentaire, a été soumise de nos jours à un examen pénétrant et méthodique dont les résultats présentent un intérêt considérable. La lumière en particulier joue dans cet ensemble un rôle <ligne d'être approfondi. Soit que Ton considère Vexistence organique à son degré le plus simple et dans son expression la plus infime, soit qu'on l'envisage dans ses fonctions les plus complexes et les plus élevées,
< Retme des deux mondes du 15 août 1870.
124 LA KATUftE ET LA VIE.
l'influence de la lumière y apparaît dans des rapports aussi singuliers qu'imprévus. Les belles formes comme les intenses couleurs, les harmonies cachées de la vie comme ses floraisons éclatantes, ont une mystérieuse parenté avec celte vapeur d'or que le soleil projette sur le monde.
A ce point de vue, la science moderne justifie les adorations naïves de l'homme primitif. Elle aide à comprendre le culte dont l'astre du jour fut Fobjet dans les civilisations primordiales, et les touchantes terreurs qui assaillaient ces peuples enfants lorsque le soir ils voyaient disparaître lentement à l'horizon le globe empourpré qui recelait pour eux toute puissance et toute splendeur. Ce fétichisme n'était pas seulement un témoignage de gratitude pour les trésors de fécondité que le soleil répand sur la terre, c'était aussi un hommage à la source consolatrice de la clarté et de la joie, c'était le symptôme d'une affinité naturelle entre l'homme et la lumière. Les védas et d'autres monuments des premières religions sont pleins de ce sentiment qu'on retrouve dans beaucoup de poètes et de philosophes de l'antiquité, entre autres dans Lucrèce et dans Pline. Dante, qui invoque si souvent la lumière {la luce divina € pénétrante) ^ couronne son poëme par un hymne qui est surtout l'apologie symbolique de l'éternelle clarté. D'autre part, les laboureurs, les jardiniers, les médecins, s'accordent pour rendre témoignage des bienfaits de la lumière. Les naturalistes et les voyageurs de tous les temps, frappés aussi de la puissance du soleil, en ont signalé les eff'ets de toute sorte. Alexandre de Humboldt, après Lavoisier et Gœthe, en remarque souvent les influences diverses.
Un aussi fertile objet d'études ne coramen^'a cependant qu'au milieu du xviii' siècle à provoquer des recherches expérimentales sérieuses, et telle est la diWiculté de ce vaste et complexe problème que, malgré une longue série d'efforts, la solution n'en est encore que partiellement trouvée. De grandes lacunes restent à combler. On n'a même pas encore tenté de coordonner et dégager beaucoup d'inconnues à l'ensemble des résultats obtenus. C'est ce que nous nous proposons de faire dans les pages suivantes, afin de montrer comment s'opère l'évolution du savoir par la vertu de la méthode expérimentale; comment les expériences bien faites se suivent, se superposent, se soutiennent les unes les autres, et sont éternellement instructives; comment enfin les hommes éminents procèdent dans le grand art d'interroger la nature vivante.
Les plantes se nourrissent en absorbant par leurs racines certaines substances du sol et en décomposant, au moyen de leurs parties vertes, un gaz particulier contenu dans l'atmosphère, le gaz acide carbonique. Elles décomposent ce gaz en carbone?, qu'elles assimilent, et en oxygène, qu'elles rejettent. Or ce phénomène, qui est le mode même de la respiration des végétaux, ne peut s'accomplir qu'avec la collaboration de la lumière solaire.
Charles Bonnet, de Genève, qui avait commencé sa carrière par TexpcTimentation sur les plantes, et qui ne quitta cet attrayant sujet, pour s'occuper de philosophie, qu'à la suite d'un affaiblissement grave de sa vue, Ch. Bonnet, le premier, vers le miUeu du xviir siècle, vérifia rigoureusement cette collaboration. Il remarqua que les végétaux croissent verticalement et tendent vers le soleil, quelle que soit la position dans laquelle leur graine ait été plantée en terre. Il démonti'a la généralité de ce fait que, dans les lieux obscurs, les plantes se dirigent toujours vers le point d'où vient la lumière. Enfin il découvrit que les plantes plongées dans l'eau dégagent des bulles de gaz sous l'influence du soleil. En 1771, Priestley, en Angleterre, fit une autre expérience. Il laissa brûler une bougie dans un espace clos jusqu'à ce que la lumière fût éteinte, c'est-à-dire jusqu'à ce que Fair y fût devenu impropre à la combustion. 11 introduisit alors dans cet espace les parties vertes d'une plante fraîche, et, au bout de dix jours, l'air fut purifié au point que l'on put de nouveau y allumer la bougie. Il avait prouvé ainsi que les plantes substituent un gaz combustible au gaz vicié par la combustion ; mais il avait reconnu aussi qu'à certains moments un phénomène opposé semble se produb'e. Le médecin hollandais Ingenhousz devait, dix ans plus tard, expliquer cette apparente contradiction. « A peine fus-je engagé dans ces recherches, dit cet habile physicien, que la scène la plus intéressante s'ouvrit à mes yeux. J'observai que les plantes n'ont pas seulement la faculté de corriger l'air impur en six jours ou plus, comme les expériences de M. Priestley semblent l'indiquer, mais qu'elles s'acquittent de ce de-
voir important en peu d'heures et de la manière la plus complète; que cette opération meneilleuse n'est aucunement due à la végétation, mais à l'influence de la lumière du soleil sur les plantes; qu'elle commence seulement quelque temps après que le soleil s'est élevé à l'horizon ; qu'elle est suspendue entièrement pendant l'obscurité de la nuit; que les plantes ombragées par les bâtiments élevés ou par d'autres plantes ne s'acquitlent pas de ce devoir, c'est-à-dire n'améliorent par l'air, mais au contraire exhalent un air malfaisant et répandent un vrai poison dans l'air qui nous environne ; que la production du bon air commence à languir vers la fin du jour et cesse entièrement au coucher du soleil; que toutes les plantes corrompent l'air environnant pendant la nuit ; que toutes les parties de la plante ne s'occupent pas de purifier l'air, mais seulement les feuilles et les rameaux verts. »
Mais comment se produisent cette transformation d'air impur en air pur sous l'influence du soleil, et le phénomène inverse dans l'obscurité? C'est à quoi répondit Senebier, compatriote et ami de Charles Bonnet. Appliquant au problème les découvertes récentes de Lavoisier, il fit voir que l'air impur absorbé et décomposé le jour par les plantes n'est autre chose que Tacide carbonique produit par les animaux en respirant, et que l'air pur résultant de cette décomposition est de l'oxygène. Il prouva de plus que le gaz dégagé par les végétaux pendant la nuit est également de l'acide carbonique, et par conséquent que la respiration diurne des plantes est l'inverse de leur respiration nocturne. Il démontra enfin que la chaleur ne peut remplacer la lumière dans ces opérations. La nature
du phénomène était ainsi expliquée, mais il restait encore à savoir quel rapport existe entre le volume d'acide carbonique absorbé et le volume d'oxygène exhalé. Un troisième Genevois, Théodore de Saussure, montra que le volume d'oxygène dégagé est inférieur à celui de l'acide carbonique absorbé, et qu'en même temps une portion de l'oxygène retenu par la plante est remplacée par de l'azote exhalé. Il admit que cet azote provenait de la substance même de la plante. — Cette fonction des parties vertes des végétaux s'accomplit d'ailleurs avec une grande vitesse et une grande énergie. M. Boussingault, qui a fait de remarquables travaux à ce sujet, remplit un vase de verre avec des feuilles de vigne, le plaça au soleil, ety fit passer un courant d'acide carbonique ; il ne recueillit à sa sortie que l'oxygène pur. On a calculé qu'une feuille de nénuphar abandonne ainsi pendant Tété environ 300 litres d'oxygène.
En 1848, MM. Cloëz et Gratiolet apportèrent de nouveaux faits. Ils établirent que les plantes aquatiques se comportent durant le jour comme les autres, mais que la nuit elles sont inactives et ne donnent lieu à aucuA dégagement d'acide carbonique. Ils démontrèrent l'énergique instantanéité de l'action solaire sur la respiration végétale. En plaçant quelques feuilles de potamogeton ou de 'iiayas (épi d'eau) dans une éprouvette remplie d'eau saturée de gaz carbonique, on voit, dès que l'appareil est exposé au soleil, se dégager de la surface des feuilles une infinité de petites bulles d'oxygène presque pur. L'ombre d'un léger nuage traversant l'atmosphère suffit pour ralentir aussitôt le dégagement, qui reprend une activité soudaine après son passage. En intercep-
tant le faisceau solaire avec un écran, on observe Irèsnettement les alternatives de rapidité et de lenteur dans la production des bulles gazeuses» selon que la plante reçoit ou ne reçoit point les rayons lumineux. Les plantes aquatiques présentent d'autres particula* rites intéressantes. La lumière diflfuse est incapable d'y provoquer la décomposition de Tacide carbonique, à moins que le phénomène n'ait été préalablement exdté par la lumière directe du soleil. Bien plus, l'influence solaire une fois produite, la réduction de l'acide carbonique se continue même dans l'obscurité. Le végétal persiste la nuit dans son mode de respiration diurne. La force vive de la lumière solaire peut donc, •comme le dit très-bien M. Van Tieghem, qui a découvert cette propriété curieuse, se fixer, s'emmagasiner dans les plantes, pour agir après coup dans l'obscurité complète et s'épuiser peu à peu en se transformant en un travail chimique équivalent. Elle se fixe semblablemeutdans les sulfures pAo^pAore^cen/^, pour apparaître ensuite sous forme de radiations moins intenses ; elle ^accumule dans le papier, l'amidon et la porcelaine, pour se manifester, après un temps plus ou moins long, par son action sur les sels d'argent. La propriété que possèdent les cellules vertes des végétaux n'est doficpas isolée; c'est un cas particulier de cette propriété générale, inhérente à beaucoup de corps, de retenir dans leur masse, sous une forme inconnue, une partie des vibrations incidentes et de les conserver en les transformant, pour les émettre plus tard, soit à l'état de radiations lumineuses, soit à l'état de travail chimique ou mécanique. Le grand principe de la transformation des forces se vérifie ainsi dans le règne vé-
gelai. On pourrait enfin remarquer que ces faits d'activité persistante, provoqués par une excitation initiale, viennent à l'appui de cette idée que les forces vives sont dans un lien étroit avec la structure des molécules des corps, et peut-être même sont l'expression déterminée de cette structure. On ne conçoit pas d'énergie variée dans un atome mathématique et irréductible, mais on se représente, dans une molécule formée d'un certain nombre d'atomes, des figures dynamiques d'un ordre très-composé.
Nous n'avons jusqu'ici envisagé que l'action de la lumière blanche, l'effet d'ensemble des rayons que nous envoie le soleil, mais cette lumière n'est pas simple. Elle se compose d'un grand nombre de radiations dont la couleur et les propriétés sont distinctes. Lorsqu'on décompose la lumière blanche par le prisme^ on obtient sept groupes de rayons visibles et inégalement réfrangibles, violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Le spectre ou ruban coloré ainsi obtenu se prolonge et s'étend par des radiations invisibles. Au delà du rouge existent des radiations de chaleur obscure ou rayons calorifiques^ au delà du violet des radiations dites chimiques ou rayons ullra-violets. Les premières agissent sur le thermomètre, les secondes déterminent des réactions énergiques dans les composés chimiques. Quelle en est l'influence sur la végétation? La lumière solaire agit-elle par ses rayons ( olorés, par ses rayons de chaleur ou par ses rayons chimiques?
Cette question a fait l'objet d'un grand nombre de travaux importants et n'est peut-être pas encore résolue. Daubeny le premier, en 1836, fit respirer des plantes
dans des verres colorés, et vit que le volume d'oxygène dégagé est toujours moindre dans les rayons colorés que dans la lumière blanche. Les rayons orangés lui semblèrent les plus énergiques. A leur suite venaient les rayons bleus. Quelques années plus tard, Gardner, en Virginie, exposa aux divers rayons du spectre de jeunes plantes étiolées, longues de 5 à 7 centimètres, et il reconnut qu'elles reverdissent avec une rapidité maximum sous l'action des rayons jaunes et des rayons voisins. Dans une de ses expériences, la coloration verte fut obtenue avec les rayons jaunes en trois heures et demie, avec les orangés en quatre heures et demie, avec les bleus seulement au bout de dix-huit heures. On voit parla que la plus grande énergie de l'action solaire sur leg végétaux ne correspond ni au maximum de chaleur qui est placé à l'extrémité du rouge, ni au maximum d'intensité chimique qui est à l'autre extrémité du spectre, c'est-à-dire dans le violet. Les nidiations les plus actives sm point de vue chimique paraissent être celles qui influent le moins dans les phénomènes de la vie végétale.
M. Draper, aujourd'hui professeur à l'université de ^e\s-York et auteur d'une très-remarquable Histoire du ^^velojypement intellectuel de VEurope^ entreprit à la même époque de nouvelles recherches plus précises. " mit des brins d'herbe dans des tubes remplis d'eau chargée de gaz carbonique, et il exposa ces tubes les uns près des autres aux divers rayons du spectre solaire. Mesurant ensuite la quantité de gaz oxygène dégagée ^ans chacun de ces petits appareils, il constata que la plus grande production gazeuse avait eu lieu d'abord ^ns les tubes exposés à la lumière jaune et verte, puis
dans les rayons orangés et rouges. MM. Cloëz et Gratiolet découvrirent, en 4848, ce fait singulier que Tactioa de la lumière sur la végétation est plus grande quand elle a traversé un verre dépoli que quand elle a traversé un verre transparent. M. Julius Sacbs, plus récemment, a eu ridée de mesurer le degré d'intensité de Faction de la lumière sur les plantes aquatiques en comptant le nombre de bulles gazeuses qui se dégagent de la coupe d'un rameau qu'on expose au soleil dans l'eau chargée d'acide carbonique. Il a observé ainsi que les bulles produites sous l'influence de la lumière orangée ne sont guère moins nombreuses que dans la lumière blanche, tandis que le rameau soumis à la lumière bleue donne un dégagement environ vingt fois moindre. Ces expériences sont décisives. Ni les rayons chimiques ni les rayons calorifiques du faisceau solaire n'agissent sur les plantes. Les rayons lumineux seuls, et principalement les jaunes et les orangés, ont cette propriété. A ces résultats solidement établis M. Gailletet a récemment ajouté que la lumière verte se comporte comme l'obscurité à l'égard de la respiration végétale. 11 explique ainsi pourquoi la végétation est languissante à l'ombre des grands arbres dans le bain de la lumière verte. Cette découverte de M. Cailletet a été, il est vrai, vivement contestée dans ces derniers temps, mais elle a été aussi défendue, entre autres par M. Bert, et nous verrons plus loin qu'elle est en harmonie avec tout le système des actions de la lumière dans les deux régals vivants*.
1 M. fiert a constaté que la lumière verte tue te mouvement éeê sesÊr sitives.
La srience en élait là lorsqu'un botaniste dislingné, M. Prillieox, fit connaître le résultat d'une série d'expériences instaurées dans un esprit tout différent, et où l'action de la lumière est étudiée à un point de vue nouveau. S'appuyant sur cette double considération que les différents rayons colorés ne sont pas également lumineux et que les rayons qui agissent le plus sur les plantes sont aussi ceux qui ont le plus grand pouvoir éclairant, M. Prillieux a voulu rechercher quelle influence peuvent produire sur les plantes des lumières de couleur diverse, mais d'intensité reconnue égale, et si cette influence est différente d'une couleur à l'autre ou si elle est la même à égalité de pouvoir éclairant. Les recherches consciencieuses et longues de cet habile botaniste l'ont conduit à admettre que les lumières de couleurs diverses agissent à un égal degré sur les parties vertes des plantes et y déterminent un égal dégagement de gaz jM>ur une même intensité lumineuse. Tous les rayons lumineux déterminent, selon lui, la réduction de l'acide carbonique par les végétaux, proportionnellement à leur pouvoir éclairant et quelle que soit leur réfrangibilité. Si les rayons jaune et orangé sont plus actifs à cet égard, c'est que leur éclat lumineux est bieja plus grand que celui des rayons extrêmes.
Les rayons lumineux favorisent également la production du tissu vert, de la matière verte de tous les végétaux. Les jardiniers, pour faire pâlir certaines plantes, les élèvent dans l'obscurité. Us obtiennent ainsi des herbes jaune pâle, étiolées, sans vigueur et sans ressort. Elles sont atteintes d'une véritable chlorose et dépérissent comme si elles étaient nées dans un sable stérile. Le soleil aide aussi à la transpiration des plantes et au re-
nouvellement continu de riiumidité bienfaitrice dans leurs tissus. Quand l'humidité ne s'évapore pas, la plante tend à devenir hydropique, et ses feuilles tombent par suite de la faiblesse de la tige.
Cet amour des plantes pour la lumière, qui est un des besoins les plus impérieux de leur existence, se manifeste par d'autres phénomènes intéressants, et où l'on voit que les rayons solaires sont bien réellement Y engrais qui donne la couleur. La corolle des espèces végétales qui croissent à de grandes hauteurs, sur les montagnes, a des couleurs plus vives que celle des espèces qui poussent dans les lieux bas. Les rayons du soleil traversent en effet plus facilement l'atmosphère sereine qui baigne les cimes élevées. La teinte de certaines fleurs varie même suivant l'altitude. La corolle de Yanthyllis vulneraria passe ainsi du blanc au rouge pâle et au pourpre intense. En général, la végétation des endroits découverts et bien éclairés est plus riche en couleur et en dimensions que celle des régions peu accessibles au soleil. Les nelumbium et les bougainvillcea ne fleurissent pas dans les serres d'Angleterre, où la chaleur ne leur manque point, mais ils se développent parfaitement souô le ciel pur de Montpellier. Un certain nombre de fleurs qui naissent blanches se colorent ensuite par l'action directe de la lumière. Ainsi le clieirantlius cameleo a une fleur d'abord blanchâtre, puis jaune-citron, puis rouge violacé. Le stylidium fruticosum a des pétales d'un jaune pâle à leur naissance et qui deviennent roses. Vœno' thera tetraptera passe successivement par les couleurs blanche, rose et rouge. Les fleurs du œboea scandens sont vertes le premier jour et violettes le lendemain.
Vhibiscus mutabilis a une fleur qui naît le matin avec une couleur blanche et qui devient rouge dans la journée. Les boutons floraux de Yagapanthus iimbellattis sont blancs lorsqu'ils commencent à s'ouvrir. Ils pren- I nent ensuite une teinte bleue. Si on enveloppe la fleur, au moment où elle sort de la spathe, avec un papier noir interceptant la lumière, cette fleur reste blanche, mais reprenji sa couleur au soleil. M. Edmond Becquerel a observé que si on laisse fleurir un pied de crassula à fleurs rouges dans une chambre peu éclairée, les pétales acquièrent une teinte moitié jaune, moitié rosée à leur base. Une exposition de plusieurs heures aux rayons solaires donne lieu à une coloration rouge de toutes les corolles de ces petites fleurs. Si quelques parties de la plante sont garanties par une enveloppe en papier noirci, alors les fleurs cachées de cette manière conservent la teinte pâle qu'elles avaient à la lumière diffuse de la chambre. Les couleurs des fruits se développent également sous l'action bienfaisante du jour. Il en est de même des principes de toute sorte qui communiquent aux diverses parties de la plante le goût et l'odeur.
Fleurs, feuilles et fruits sont donc élaborés avec Vaide des vibrations lumineuses. Il y a des rayons de soleil dans leur tissu. Ces couleurs charmantes, ces doux parfums, ces saveurs exquises et toutes ces innocentes voluptés que nous procure le règne végétal, c'est la lumière qui en est créatrice. L'industrie de ces opérations merveilleuses nous échappe, tout comme celle qui règle les dispersions mobiles et les réfractions multiples auxquelles nous devons les spectacles imposants de l'aurore; mais n'est-ce rien de concevoir déjà les
premières lois et de posséder une clarté de ces phénomènes grandioses?
La lumière exerce sur les végétaux une action mécanique. Le sommeil des fleurs, l'inflexion des tiges,. k nutation des plantes héliotropes et les migrations intracellulaires de la chlorophylle fournissent à cet égard les preuves d'une sensibilité extrêmement délicate dans certaines espèces. — Pline parle de cette plante appelée tournesol, qui regarde toujours le soleil qui s'en va et tourne continuellement avec lui. II remarque aussi que le lupin suit quotidiennement le soleil dans sa révolution et indique les heures aux laboureurs. Tessier, à la fin du siècle dernier, entreprit l'étude rigoureuse de ces phénomènes, et il en déduisit d'une façon générale que les tiges des plantes se dirigent toujours du côté de la lumière et s'infléchissent, s'il le faut, pour la recevoir. 11 nota aussi que les feuilles tendent à se tourner du côté par où vient le jour. Payer fit des expériences plus précises. Il opéra sur de jeunes tiges de cresson alénois venues dans l'obscurité sur du coton humide. Ces tiges ont la propriété de se courber et de s'incliner rapidement quand elles sont placées dans une chambre éclairée d'un seul coté, ou bien lorsqu'elles sont mises dans une boHe dont une seule paroi reçoit la lumière. C'est d'abord
la partie supérieure de la tige qui s'infléchit, la partie inférieure restant droite. Dans un deuxième mouvement, le haut se redresse et le bas s'incline, en sorte que la plante redevient presque rectiligne tout en étant penchée. Lorsque la plante est mise dans une chambre ou la lumière arrive par deux fenêtres, on observe ce qui suit : si les deux ouvertures sont du même côté et introduisent une égale clarté, la tige se courbe dans la direction du milieu de l'angle formé par les deux faisceaux. Si l'une des deux fenêtres laisse pénétrer plus de lumière, la tige tend vers elle . Si les ouvertures sont placées en face l'une de l'autre, la tige reste droite au cas où la lumière qui arrive est égale de part et d'autre, et se dirige vers les rayons les plus intenses, en cas contraire. Payer a trouvé, de plus, que la partie du rayonnement lumineux particulièrement active ici correspond au violet et au bleu. Les radiations rouges, orangées, jaunes et vertes semblent ne déterminer aucun mouvement dans les plantes. M. Gardner a poussé encore plus avant l'investigation. Il a semé des flavets et les a laissés se développer dans l'obscurité jusqu'à ce qu'ils eussent atteint de 5 à 7 centimètres de longueur; puis il a projeté sur ce petit champ les couleurs du spectre solaire obtenues avec le prisme. Les plantes se sont inclinées vers un axe commun. Celles qui étaient exposées aux rayons rouges, orangés, jaunes et verts , se sont penchées vers le bleu foncé, tandis que la partie dirigée vers le violet a suivi une direction opposée. Le semis a pris ainsi l'apparence d'un champ de blé courbé par deux vents contraires. Les navets placés dans la région bleu-violet regardaient le prisme. M. Gardner a reconnu de la sorte,.
comme Payer, que les rayons les plus réfrangibles sont ceux qui opèrent la flexion des jeunes tiges. Il a constaté aussi que ces dernières se redressent dans Tobscurité.
Ces expériences, reprises et variées de bien des laçons par Dutrochet et M. Guillemin, ont constamment donné les mêmes résultats ; mais le phénomène en lui-même reste à peu près inexpliqué. Cette remarque s'applique également aux faits si remarquables d'enroulement des plantes volubiles. Les tiges de ces plantes s'enroulent pour la plupart en tournant autour de leur support de gauche à droite. Les autres suivent une direction contraire. Certaines tiges tournent indifféremment dans les deux sens. M. Charles Darwin a conclu de ses recherches que la lumière exerce une action sur ce phénomène. Si Ton place des plantes volubiles dans une chambre, près d'une fenêtre, l'extrémité de leur tige met plus de temps pour décrire la demi-révolution pendant laquelle elle regarde le fond peu éclairé de la chambre que pour accomplir celle qui la maintient près de la fenêtre. Ainsi un ipomœa jucunda ayant fait en cinq heures vingt minutes un tour entier, le demi-cercle du côté de la fenêtre n'a pas exigé tout à fait une heure, tandis que l'autre n'a été parcouru que dans l'espace de quatre heures trente minutes. M. Duchartre a placé des ignames de Chine {diascorea batatas) en pleine végétation, les uns dans un jardin, les autres dans une cave complètement obscure. Dans tous les cas, les tiges d'ignames ont perdu à l'obscurité la faculté de s'enrouler autour des baguettes qui leur servaient de tuteurs. Les plantes exposées au soleil présentèrent
• LA LUMIÈRE ET LA VIE. 13i)
une portion enroulée; mais lorsqu'on les rentra dans la cave elles poussèrent des tiges droites. On connaît pourtant des plantes volubiles dont Uenroulement semble n'avoir aucun rapport avec la lumière.
Le sommeil des plantes, certainement en connexité avec la iumière, est moins connu encore. Les fleurs et les feuilles de certains végétaux se flétrissent et s'affaissent à des heures déterminées. La corolle est fermée, et, après une douce léthargie, la plante s'épanouit à nouveau. Chez d'autres plantes, la corolle tombe et meurt sans s'être fermée. Chez d'autres, comme les convolimlus^ l'occlusion de la fleur n'a lieu qu'une fois et son sommeil marque sa fin. Linné a noté les heures où certaines plantes s'épanouissent et se ferment, et il a composé ainsi ce qu'on a appelé Vhorloge de Flore, mais on n'a pas pu établir scientifiquement les relations de ces occlusions avec l'intensité lumineuse.
La coloration verte des feuilles et des tiges végétales est due à une matière spéciale appelée chlorophylle^ laquelle forme des granulations microscopiques contenues dans les cellules qui constituent ces feuilles et ces tiges. Ces grains sont plus ou moins nombreux dans chaque cellule, et c'est à leur nombre, autant qu'à l'intensité de leur coloration, qu'est due la nuance des tissus de la plante. Tantôt ils sont serrés les uns contre les autres et recouvrent totalement la surface interne de la cellule, tantôt leur quantité est moindre, et ils ne se touchent point. Or on a découvert récemment que, dans ce dernier cas, sous l'influence de la lumière, les corpuscules verts dont il s'agit éprouvent des changements de position très-remarquables-
M. Bœhm, il y a une douzaine d'années, vît pour la première fois que, chez certaines plantes grasses, les grains de chlorophylle s'agglomèrent sur un point de la paroi des cellules lorsque la plante est exposée à l'action du soleil. Il observa que le phénomène n'a lieu ni dans l'obscurité ni dans les rayons rouges. — La lame plane, formée d'une seule couche de cellules, dépourvue d'épiderme, qui constitue les feuilles des mousses, parut à M. Famintzin plus commode pour ce genre d'observations délicates. C'est en étudiant ces lames au microscope qu'il a pu suivre les mouvements qui s'y accomplissent. Pendant le jour, les grains de couleur verte sont disséminés à la partie supérieure et à la partie inférieure des cellules de la feuille. Pendant la nuit, au contraire, ils se réunissent vers les parois latérales. Les rayons bleus agissent comme la lumière blanche. Les rayons jaunes, comme les rouges, maintiennent la chlorophylle dans sa position nocturne. Les recherches très-exactes de M. Borodine, de M. Prillieux et de M. Roze ont prouvé que ces migrations intracellulaires des corpuscules colorants existent chez presque toutes les plantes cryptogames et dans un certain nombre de phanérogames. Les observations de M. Roze publiées dernièrement montrent que, dans les mousses, les grains de chlorophylle sont unis entre eux par des filets très-ténus de plasma, et peuvent faire supposer que ces filets sont la cause des changements de position que nous venons de signaler. Peutêtre y a-t-il ici quelque relation véritable; mais il ne faut pas oublier que les mouvements intracellulaires de la matière plasmatique ont lieu jour et nuit, et que la lumière n'a pas d'action marquée sur eux. Les par-
LA LUMIÈRE £T LA VIE. Ul
ticules vertes, au contraire, rampent sur la paroi de la <îellule et se dirigent vers la portion la plus éclairée, comme font les zoospores et certains infusoires.
Biot raconte qu'en 1807, se trouvant à Foimentera, occupé aux travaux du prolongement de la méridienne, il employait ses heures de loisir à analyser les gaz contenus dans ia vessie natatoire des poissons qui vivent dans la mer à diverses profondeurs. L'oxygène qui lui était nécessaire pour ces analyses lui était fourni par ées feuilles de cadus opuntia qu'il exposait dans l'eau à la lumière solaire, sous des cloches de verre, appliquant ingénieusement ia découverte d'Ingenhouzs et de Senebier. 11 s'avisa un jour d'exposer ces feuilles, dans un lieu obscur, à l'éclairement opéré par des lampes placées au foyer de trois grands miroirs réflecteurs qui servaient pour les signaux de nuit de la grande triangulation. Il projeta la lumière de trois de ees réflecteurs sur les feuilles de cactus. On n'aurait pas pu placer l'œil dans cette masse de lumière sans être aveuglé, dit Biot. L'expérience, maintenue pendant une heure, ne fit pas dégager une seule bulle de gaz. La cloche fut portée alors à la lumière difl'use hors de la cabane. Le soleil ne brillait pas, mais le dégagement de gaz eut lieu à l'instant avec une grande rapidité. Biot s'étonne quelque peu du résultat et conclut que la lumière artificielle est impuissante à faire ce que Eût la lumière solaire. Les travaux de M. Prillieux et d'autres botanistes contemporains ont établi que toute lumière agit sur la respiration des plantes, mais à la condition de n'être pas trop vive. Dans le cas de Biot, la lumière artificielle est restée inactive parce qu'elle était beaucoup trop intense.
Lavoisier dit quelque part : <r L'organisation, le mouvement spontané, la vie n'existent qu'à la surface de la terre, dans les lieux exposés à la lumière. On dirait que la fable du flambeau de Prométhée était l'expression d'une vérité philosophique qui n'avait pas> échappé aux anciens. Sans la lumière, la nature était sans vie : elle était morte et inanimée. Un dieu bienfaisant, en apportant la lumière, a répandu &ur la surface de la terre l'organisation, le sentiment et la pensée. » Ces paroles sont éminemment vraies dans le fond. Toute activité organique fut bien évidemment à l'origine empruntée au soleil, et si depuis la terre a emmagasiné, s'est approprié une quantité d'énergie suffisante pour engendrer quelquefois d'elle-même ce qui procéda au début de l'incitation solaire, il ne faut pas perdre de vue que ces forces vives, aux aspects mouvants et compliqués, quelquefois nos impitoyables ennemies, souvent nos humbles servantes, sont descendues et descendent toujours sur notre planète de l'astre inépuisable. L'étude de la vie animale nous montre dans des exemples saisissants l'efficacité physiologique de la lumière et celte sorte de chaîne immatérielle qui suspend les êtres au foyer incandescent et fécond de l'univers connu.
Chez les plantes, nous l'avons vu, la respiratiofl nocturne est l'inverse de la respiration diurne. Il existe
(les infusoires qui se comportent, sous T influence de la lumière, absolument comme les parties vertes des plantes. Ces animalcules microscopiques se développent dans les eaux stagnantes lorsqu'il fait beau, ety respirent en produisant de Toxygène aux dépens de Tacide carbonique contenu dans le liquide. MM. Morren ont vu que l'oxygénation de Teau déterminée par ces petits êtres varie très- sensiblement dans l'espace de vingt-quatre heures. Elle est à son minimum au lever du soleil, et atteint son maximum vers quatre heures du soir. Si le temps se couvre ou si les animalcules disparaissent, le phénomène est suspendu. Ce n'est là qu'une exception. Les animaux respirent la nuit de la même façon que le jour, seulement avec une moindre intensité. Jour et nuit ils brûlent du charbon dans l'intérieur de leurs tissus et forment de l'acide carbonique. Seulement l'activité du phénomène est bien plus considérable à la lumière que dans l'obsturité.
La lumière accélère -chez les animaux le mouvement vital et en particulier les actes nutritifs. L'obscurité les ralentit. Ce fait, connu et appliqué depuis très-longtemps dans la pratique agricole, est expressément signalé par Columelle. Il recommande, si l'on veut engraisser des volailles, de les élever dans des cages étroites et non éclairées. Le laboureur, pour engraisser son bétail, l'enferme dans des étables entourées de fenêtres petites et basses. Dans le clair-obscur de ces prisons, le travail de désassimilation s*opère avec lenteur, et les matières nutritives, au lieu d'être brûlées dans le torrent circulatoire, s'accumulent plus aisément dans les organes. De même pour développer chez
aii LA NATURE ET LA VIE.
les oies d'énormes foies gras, on les plonge dans de caves noires, où elles sont gorgées de maïs et mainte nues dans Fimmobilité.
Les animaux s'étiolent comme les plantes. L'abseivc< de lumière tantôt les fait dépérir, tantôt les transforme complètement et modifie leur organisation de h façon la moins avantageuse au plein exercice des fa* cultes vitales. Ceux qui vivent dans les cavernes soni comme les plantes qui poussent dans les caves. On trouve dans certains lacs souterrains de la basse Car niole des reptiles très-bizarres, ressemblant aux salamandres, et qu'on appelle des protées. Ils sont presque blancs et n'ont que des yeux rudimentaires. Lorsqu'on les expose à la lumière, ils paraissent souffrir et leur peau se colore. Il est très-probable que ces êtres n'ont pas toujours vécu dans l'obscurité où ils sont aujourd'hui relégués, et que c'est l'absence prolongée de lumière qui a détruit chez eux la couleur de la peau et anéanti Torgane de la vision. Les êtres privés du jour sont exposés à toutes les faiblesses et à tous les inconvénients de la chlorose et de Tappauvrissement du sang. Ils croissent et se bouffissent comme le champignon blafard, sans connaître le salutaire baiser des efQuves lumineux.
William Edwards, à qui la science doit tant de recherches sur l'action des agents physiques, étudia, vers 1820, l'influence que la lumière exerce sur l6 développement des animaux. Il plaça des œufs de grenouilles dans deux vases pleins d'eau, dont l'un était transparent et dont l'autre était rendu imperméable à la lumière par une enveloppe de papier noir l'entoudrant de toutes parts. Les œufs exposés à la lumière
LA LblIÈRE ET Là VIE. 145
5e développèrent régulièrement. Ceux du vase obscur ne fournirent que des rudiments d'embryons. H mit ensuite des têtards de crapauds dans de grands vases, les uns inaccessibles à la clarté du jour, les autres incolores. Les têtards éclairés se métamorphosèrent promptement et passèrent à l'état d'adulte, tandis que les autres ou bien demeurèrent à l'état de têtards, ou bien ne passèrent qu'avec une extrême difficulté à l'état d'animaux parfaits. Trente ans plus tard, M. Moleschott fit plusieurs centaines d'expériences dans le but de rechercher comment la lumière modifie la quantité d'acide carbonique exhalé dans la respiration- En opérant sur des grenouilles, il trouva que le volume de gaz exhalé sous l'influence du jour est supérieur d'un quart au volume exhalé dans l'obscurité. Il constata d'une façon générale que la production d'acide carbonique s'accroît proportionnellement à l'intensité de la lumière. Ainsi, pour une intensité lumineuse représentée par 3,27, on obtenait 4 d'acide carbonique, et pour une intensité de 7,38, on en obtenait 1,18. Le même physiologiste pense que chez les batraciens l'activité de la lumière se transmet en partie par la peau, en partie par les yeux.
M. Jules Béclard a fait des recherches plus complètes. Des œufs de mouche ordinaire, pris dans un même groupe et placés en même temps sous des cloches diversement colorées, donnent tous naissance à des vers. Cependant, si, au bout de quatre ou cinq jours, on compare les vers nés sous les cloches, on remarque parmi eux de notables diff'érences. Les vers les plus développés correspondent au rayon violet et au rayon bleu. Les vers éclos dans le rayon vert le sont
iAQ U NATURE ET U VIE.
beaucoup moins. Les rayons rouge, jaune et blaiM exercent une action moyenne. Une longue série d'expé riences sur les oiseaux a montré à M. Béclard qu< la quantité d'acide carbonique formée par la respiration en un temps donné n'est pas sensiblement modifiée par les diverses cloches colorées sous lesquellei on a placé ces animaux. Il en est de même pour les petits mammifères tels que les souris; mais il est l remarquer ici que la peau est couverte soit de plumes, soit de poils, et que la lumière ne frappe pas à sa surface. Le même physiologiste a examiné aussi l'influence des divers rayons colorés du spectre sur les grenouilles. Dans le rayon vert, un même poids de grenouilles produit dans un même temps une quantité d'acide carbonique plus considérable que dans le rayoa rouge. La différence peut être de plus de moitié; elle est généralement d'un tiers ou d'un quart en sus; maissi ensuite l'on enlève aux grenouilles leur peau et si on les replace dans les mêmes conditions, le résultat change. La quantité d'acide carbonique prodiuite par les grenouilles dépouillées est plus considérable dans^ le rouge que dans le vert. Un petit nombre d'essais tentés par M. Béclard sur l'exhalation cutanée de la vapeur d'eau montrent que dans l'obscurité (à température et à poids égal), les grenouilles perdent p^r évaporation une quantité d'eau moitié moindre ou d'un tiers moindre qu'à la lumière blanche. Dans le rayon violet, la quantité d'eau perdue par l'animal est sensiblement la même qu'à la lumière blanche.
La lumière agit directement sur l'iris de presque tous les animaux et détermine ainsi le resserrement de la pupille, tandis que la chaleur opère le phénomène
JBverse. Celte excitation s'observe sur des yeux séparés depuis un certain temps du corps, ainsi que l'a oon* staté M. Brown-Séquard.
M. Bert a fait récemment des expériences fort curieuses sur les prédilections des animaux pour les divers rayons colorés. Il prit des crustacés presque microscopiques, très-communs dans nos eaux douces, des daphnies puœs, remarquables par l'empressement avec lequel ils se précipitent vers la lumière. Un certain nombre de ces insectes fut placé dans un vase de ^errebien noirci; on y introduisit ensuite un spectre lumineux. Les daphnies erraient dispersées dans le vase obscur. Sitôt que les couleurs du spectre apparurent, elles s'agitèrent et se groupèrent dans la direction de la traînée lumineuse. Un écran ayant été interposé, elles se dispersèrent de nouveau. Toutes les couleurs du spectre attiraient les daphnies. On remarqua bientôt qu'elles accouraient beaucoup plus vite au jaune et an vert, et que même, si à ces rayons on faisait succéder immédiatement les rayons violets, elles s'éloignaient un instant. Dans cette région du spectre jaune, vert et orangé, c'était donc un grouillement et une attraction surprenants. Une assez grande quantité de petits êtres se voyait encore dans le rouge, un certain nomhre dans le bleu, quelques-uns, de plus en plus rares, a mesure qu'on s'éloignait vers les portions plus réfrangibles du violet et de l'ultra-vioiet. La région la plus lumineuse et la plus agréable était pour ces daphnies la même que pour nous. Elles s'y comportaient comme un homme qui, éclairé par un spectre et voulant lire quelque chose, s'approcherait du jaune et s'éloignerait du violet. Cela prouve d'abord que les
daphnies voient tous les rayons lumineux que nous voyons nous-mêmes. Aperçoivent-elles les rayons ca-i lorifiques et chimiques, c'est-à-dire ultra-rouges et ultra-violets, qui n'affectent point notre rétine? Les expériences de M. Bert nous autorisent à répondre que non. Ge physiologiste est même conduit . à affirmer que, vis-à-vis de la lumière et des divers rayons, tous les animaux éprouvent les mêmes impressions que; rhomme.
Voyons maintenant l'influence de la lumière sur II couleur de la peau des animaux, et parlons d'aborè de l'être qui à cet égard offre les particularités les plus bizarres, du caméléon. Cet animal éprouve, ea effets dans le courant d'une même journée, des modi-i fications de couleur très-nombreuses. Depuis Aristotc, qui rapportait ces changements à un gonflement de b peau, et Théophraste, qui les attribuait à la peur, jusqu'à WaUisnieri, qui leur assigne pour cause le mouvement des humeurs à la surface du corps de l'animal, les opinions les plus diverses ont été produites à ce sujet.. M. Milne-Edwards, il y a une trentaine d'années, les expliqua par des inégalités successives dans la proportion des deux matières, l'une jaunâtre et l'autre violacée, qui colorent la peau de ce reptile, inégalités dues au changement de volume des cellules trésaplaties qui contiennent les substances colorantes. M. Brucke, qui a repris ces études, a démontré que les couleurs du caméléon sont dues aux dispersions multiples de la lumière solaire dans les cellules colorées, c'est-à-dire à la production du même phénomène qu' s'observe dans les bulles de savons et dans toutes les lames minces. Les teintes du caméléon proviennent
donc des jeux du soleil dans ces substances jaunes et Tiolettes distribuées avec un art particulier sous son épiderme ridé. Il passe de Torangé au jaune, du vert au bleu, par une série de nuances chatoyantes et irisées,, subordonnées ta l'état de la radiation diurne. L'obscurité le fait pâlir, le demi-jour marbre son corps des plus fines nuances, le soleil le noii'cit. Une portion de peau froissée ou contusionnée reste noire et ne blanchit plus à Tobscurité. M. Brucke s'est d'ailleurs assuré que la température n'a aucune influence sur ces phénomènes.
L'influence de la lumière et de la couleur ambiante sur la teinte des poissons et des crustacés a été obsenée depuis longtemps. Ces animaux changent de nuance avec le fond sur lequel ils vivent. M. Georges Pouchet, qui a étudié dernièrement ces phénomènes, a découvert que dans ce cas la lumière agit non pas directement sur la peau, mais sur la rétine de l'œil, laquelle transmet aux cellules colorées de l'épiderme, par l'intermédiaire du nerf grand sympathique, les influences modificatrices des vibrations lumineuses de l'extérieur. Les turbots, par exemple, placés alternative- Hient sur des fonds blancs et des fonds noirs, deviennent pâles ou foncés. Mais lorsqu'on les aveugle ils ne changent plus de couleur.
Tous les animaux qui ont un pelage ou des plumes ont le dos plus foncé, et plus coloré que le ventre. Leurs •'ouleurs sont aussi plus intenses en été qu'en hiver, I^s papillons de nuit n'ont jamais la teinte brillante des diurnes. Les oiseaux de nuit ont un plumage sombre, ^^ la mollesse de leurs téguments contraste avec la rigi-
é de celui des oiseaux de jour. Les coquilles abri-
tées SOUS les rochers ont des nuances pâles compara tivement à celles qui s'abreuvent de lumière. No avons parlé plus haut des animaux des cavernes. Go parons ceux des régions froides à ceux des pays équ toriaux. Quelle différence ! Le coloris des oiseaux, d mammifères et [des reptiles qui peuplent les immens forêts ou qui bordent les grands fleuves de la zo torride est si éclatant qu'il nous éblouit. Au nord, sont des teintes froides, mates, peu variées, général ment proches du blanc à cause de la réverbératio! presque constante de la neige.
Ce n'est pas seulement la couleur des êtres orga nisés, c'est encore leur forme <jui est liée à l'action la lumière, ou mieux du climat. La flore et la fau terrestre acquièrent une perfection croissante à mesu qu'on- s'avance du pôle à l'équateur. Plus les êtres rapprochent du maximum de chaleur et de lumièr plus la richesse, le lustre et la beauté leur sont pro gués avec munificence. L'activité et la splendeur de vie, les formes achevées aussi bien que les parurej étincelantes, voilà ce cpii distingue les espèces variée* et multiples des régions tropicales jet ce qui donne uner physionomie si caractéristique à ce monde privilégié.t Cette nature est d'autant plus imposante qu'elle mani-^ feste une radieuse virginité. Pure émanation du soleil,! elle a toutes les chastetés et ne connaît ni le commerce! de l'homme, ni la domination de ses arts corrupteurs. Elle vit sauvage et superbe, contemplant sans malaise, comme l'aigle des Alpes, la source éternelle et sublime qui lui verse la chaleur et l'éclat. Voyez maintenant les environs du pôle. Quelques broussailles ternes, quelques plantes herbacées et grêles, voilà toute sa flore.
les animaux y ont un vêtement pâle, des plumes duveleuses; les insectes, des nuances obscures. Tout près «ont les dernières limites de la vie... La glace envahit tout. Un froid étemel et âpre désole la terre. La mer «eule nourrit encore quelques acalèphes, quelques ïoophytes et autres humbles rudiments d'organisation. Là le soleil est oblique et rare. A Téquateur, il darde «a flamme, il se donne tout entier à Theureux éden de sa prédilection !
Pour compléter le tableau, il nous reste à marquer \es relations de la lumière avec l'être qui la sent le mieux et peut le mieux exprimer ce qu'il en éprouve, avec l'homme lui-même. Le nouveau-né cherche instinctivement le jour, il se tourne du côté où il arrive, «t si l'on gêne alors le mouvement spontané des yeux de l'enfant, le strabisme peut en résulter.
Notre œil est de tous nos organes celui qu'affecte plus particulièrement la lumière. C'est de leur conflit réciproque que résultent toutes nos notions immédiates du monde extérieur et toutes nos impressions •esthétiques. Or l'excitabilité de notre rétine présente des variations de toute sorte. On a vu des prisonniers enfermés dans d'obscurs cachots acquérir à la longue la faculté d'y voir distinctement. En même temps leurs yeux deviennent sensibles aux plus légers changements
dans rintensité de la lumière. En 1766, Lavoisier, â propos de questions mises au concours par rA-cadémie des sciences sur l'éclairage de Paris, s'aperçut, après quelques tentatives, que sa vue manquait de la délicatesse nécessaire pour apprécier les intensités relatives des diverses flammes qu'il voulait comparer. Il fît alors tendre une chambre en noir et s'y enferma pendant six semaines dans une obscurité complète. Au bout de ce temps, la sensibilité de sa vue était telle qu'il appréciait les diflerences les plus petites. Le passage brusque d'un lieu obscur à un jour éclatant est d'ailleurs plein de péril. Galien rapporte que Denys le Tyran avait fait construire un bâtiment aux murs clairs et blanchis à la chaux, et y introduisait subitement des malheureux soustraits depuis longtemps à la lumière. Ce contraste suffisait pour les rendre aveugles. Xénophon raconte qu'un grand nombre de soldats grecs perdirent la vue par la réverbération de la neige en traversant les montagnes de l'Arménie. Tous les voyageurs qui ont visité les régions polaires ont été témoins d'effets analogues produits par l'éclat de la neige. Quand l'impression de la lumière sur l'œil est puissante et instantanée, c'est la rétine qui souffre le plus. Si, moins énergique, elle est prolongée davantage, ce sont les humeurs de l'œil qui sont altérées. Le phénomène auquel on a donné le nom de coup de soleil est dû à l'action de la lumière et non pas, comme on l'a cru souvent, à une élévation de température. Il se produit quelquefois au printemps, alors que la température est peu élevée. Une lumière artificielle très-intense peut également y donner lieu, surtout la lumière électrique. Les parties violettes et ultra-violettes du rayonnement
lumineux paraissent être la cause de cette action, cailes écrans en Terre d'urane, qui absorbent ces parties, préservent les yeux des expérimentateurs occupés à 1 étude de la lumière électrique. Cet érytbème est une véritable inflammation.
L'action de la lumière sur la peau de Fhomme est évidente. Elle brunit et hâle nos téguments en y déterminant la production de la matière colorante qu'ils contiennent. Les parties du corps habituellement dénudées, comme la peau de la face et des mains, sont plus foncées que les autres. Dans le même pays, les habitants des campagnes sont plus hâlés que ceux de la ville. A des latitudes un peu distantes, les habitants d'un même pays diffèrent de teinte dans une proportion sensiblement en rapport avec l'intensité de la lumière solaire. En Europe, on distingue parfaitement trois variétés de coloration du tégument : le brun-olive avec œil noir, chevelure et barbe noires, le châtain avec barbe fauve et œil azuré, le blond avec barbe blonde cendrée et œil bleu de ciel. Les peaux blanches laissent voir plus facilement les altérations déterminées par la lumière et la chaleur; mais, pour être moins tranchés, les faits de coloration variée s'observent aussi ailleurs. La race scythe arabe n'a qu'une moitié de ses représentants en Europe et dans l'Asie centrale, le reste descend vers l'océan Indien, en continuant à témoigner par des teintes brunes croissantes des ardeurs graduelles des climats. Les Hindous de Tllymalaya sont presque blonds; ceux du Décan, du Coromandel, du Malabar, de Geylan, sont plus foncés que certaines Wbus nègres. Les Arabes, olives et presque blonds en Arménie et en Syrie, sont basanés dans l'Yémen et
151 LA NATURE ET iA VIE.
le pays de Mascate. Les Egyptiens offrent une gamme chromatique ascendante du blanc au noir ^ partant des bouches du Nil et en rebroussant vers sej sources. Même remarque pour les Twariks du versant méridional de l'Atlas, qui sont simplement olivâtres, tandis que leurs frères de l'intérieur de l'Afrique sont noirs. Les monuments antiques de TÉg-ypte nous montrent un fait fion moins significatif. Les hommes y sont toujours représentés en rouge-brun; ils vivaient en plein air; les femmes, toujours renfermées, ont une teinte jaune pâle. Barrow assure que les Tartares Mandchoux ont blanchi pendant leur séjour en Chine. Rémusat, Pallas^ Gutzlaff décrivent des femmes chinoises remarquables par un teint blanc européen. Les juives du Caire ou de Syrie, toujours cachées sous des voiles ou dans des maisons, ont le teint blafard et mat. Dans les races jaunes de la Sonde et des Maldives, les femmes, toujours couvertes, sont pâles comme du suif. On sait d*ailleurs que les Esquimaux blanchissent pendant leur long hiver. Sans doute ces phénomènes sont des résultats de plusieurs influences simultanées, et la lumière n'y joue pas seule un rôle. La chaleur et d'autres conditions de milieu interviennent probablement dans ces actes chromatiques. L'action particulière et effective de la radiation lumineuse y est pourtant incontestable.
Tout le système des fonctions organiques participe aux bienfaits de la lumière. L'obscurité semble favoriser la prépondérance du système lymphatique, la susceptibilité des membranes muqueuses aux affections «catarrhales, la flaccidité des parties molles, les gonflements, les déviations du système osseux, etc. Les mi'
nears, les ouvriers qui travaitleat dans des ateliers mal éclairés, sont exposés à toutes ces causes de misère fÂysiologiqtte, Remarquons à ce propos que certaines radiations du spectre se comportent envers l'animal comme robscurité, la lumière orangée entre autres, qui, d'après M. Bert, entrave le développement des batraciens. Or, si cette lumière est funeste aux animaux, elle ne Test pas aux plantes, ainsi que nous Favons vu. Réciproquement la lumière verte, qui est nuisible aux végétaux, est extrêmement favorable aux animaux. Il y a donc une sorte d'opposition et d'équilibre sous le rapport des affinités lumineuses dans les deux grands règnes vivants. La lumière blanche semble se partager, comme dit M. Dubrunfaut, en deux faisceaux complémentaires sous l'influence des êtres vivants, un faisceau vert et un faisceau orangé, se comportant de manières antagonistes dans la nature. Ce qu'il y a de certain, c'est que la lumière verte est un très- vif et très-hygiénique stimulant de nos fonctions, et que le printemps est, à cause de cela, la saison privilégiée et enchantée.
La corrélation entre la perfection croissante des formes et l'accroissement de l'intensité lumineuse se vérifie ainsi dans l'espèce humaine comme dans les autres. L'esthétique, d'accord avec l'ethnographie, démontre que la lumière tend à développer les différentes parties du corps dans une juste et harmonieuse proportion. Humboldt, si fin observateur, dit en parla ^ des Chaymas : « Hommes et femmes ont le corps très-musculeux, mais charnu, à formes arrondies. Il est superflu d'ajouter que je n'ai vu aucun individu qui ait une difformité naturelle : je dirai la même
chose de tant de milliers de Caraïbes, de Muycas, d'Indiens mexicains et péruviens que nous avons observés pendant cinq ans. Ces difformités du corps, ces déviations sont infiniment rares dans de certaines races d'hommes, surtout chez les peuples qui ont la peau fortement colorée. » Il est assez malaisé sans doute de concevoir comment la lumière peut modeler, exercer une action plastique. Pourtant, en considérant son effet tonique sur le tégument externe et son influence générale sur les fonctions, on peut lui attribuer le rôle de répartir le mouvement vital avec ordre et harmonie dans l'ensemble des organes. Les hommes qui vivent nus sont constamment dans un bain de lumière. Aucune des parties de leur corps n'est soustraite à l'action vivifiante du rayonnement solaire. De là un équilibre qui assure la régularité des fonctions et du développement.
On dit communément qu'une fatale causalité règle les opérations de la matière et qu'une libre spontanéité est l'apanage de celles de l'esprit. Peut-être pourraiton remarquer à ce sujet que, dans bien des cas, les causes agissant dans la matière nous échappent, et que non moins souvent les causes agissant dans l'esprit nous écrasent; mais il ne s'agit pas ici d'élucider cette redoutable antinomie où le génie de Kant a échoué. Nous voulons seulement faire remarquer combien la lumière a d'influence sur le système des fonctions intellectuelles. La pensée, enchaînée et muette dans un endroit obscur, se dégage et s'anime le soir dans une salle éblouissante de clarté. Nous ne pouvons pas éviter les fâcheuses dispositions que provoque un temps sombre et pluvieux, ni résister à l'élan joyeux
que donne le spectacle d'une journée radieuse. Il faut ici confesser notre esclavage. Aimable servitude au demeurant, et qui ne procure que des douceurs ! Et pourquoi ne ïious mettrions-nous pas à Funisson de toutes les choses animées et inanimées, qui, sitôt que la lumière les touche, vibrent, tressaillent et manifestent dans mille langages divers la volupté stimulante et enchanteresse de ce contact? C'est instinctivement et spontanément que nous la recherchons partout, et que nous sommes toujours heureux de la découvrir. Elle nous est en quelque sorte adéquate. Aussi quel rôle elle joue et quel charme elle introduit dans les œuvres de la poésie et de l'art !
Ce n'est point ici le lieu de développer ce chapitre attrayant et presque inédit de l'esthétique, de montrer, par l'examen des milieu! cosmiques et des grands maîtres de toutes les époques, la relation de l'atmo« sphère et de l'art, non pas d'après un ensemble d'analogies empiriques et de remarques subtiles, mais d'après une sévère physiologie et une rigoureuse op- Uque. Il y aurait là un beau tableau à tracer de ces aspects multiples et variables du ciel et de tous les caprices de l'illumination atmosphérique dans leur influence sur le physique et le moral des peintres, des poètes, des musiciens.
La physiognomonie diversifiée du soleil, les feux de l'aurore et du couchant, les opalescences de l'air, les gazes du crépuscule, les réflexions bleues, vertes, irisées, nacrées de la mer ou de la montagne, toutes ces choses ont un fatal écho dans les élaborations intimes et inconscientes de la vie comme dans l'âme du spectateur intelligent des œuvres naturelles. Elles s'y tra-
duisent par les vibrations les plus délicates, les plus caressantes et les plus efficaces. Celui qui les discernera, les démêlera, les classera et les comprendra dans leur ensemble extraordinairement complexe,, celui-là rendra un grand service à la science et à l'art. Il ne fera point de l'artiste un automate, il n'assimilera point l'homme à une plante qui puise toutes ses vertus dans le terreau où elle est née, mais il saisira le mécanisme presque inaperçu de tout un système de rouages puissants.
La question de la chaleur et de la vie n'a pu être- , résolue pleinement que par le concours simultané dela physique, de la chimie et de la biologie. L'ancienne physiologie traitait empiriquement de la chaleur animale, mais sans en pouvoir expliquer l'origine. Il a fallu pour cela les découvertes de Lavoisier et les investigations plus modernes de la thermochimie. Après avoir montré comment naît cette chaleur, il importait d'enseigner ce qu'elle devient; c'est la thermodynamique qui nous Fa révélé. Enfin Vexpérimentation physiologique la plus délicate a pu seule déterminer les modifications qui surviennent chez les êtres vivants, lorsqu'ils sont soumis à Tinfluence d'une température soit supérieure, soit inférieure à celle qu'ils possèdent normalement. La médecine et l'hygiène tirent déjà profit des indications fournies à ce sujet parla science pure. On a reconnu que l'étude des variations de la chaleur animale dans les maladies a une importance notable pour la connaissance de celles-ci, et que le diagnostic aussi bien que le pronostic en reçoivent des lumières inattendues.
L examen des phénomènes calorifiques, entrepris à
divers points de vue spéciaux, isolés et indépendants, pour la solution de questions tout d'abord sans connexité apparente, a procuré ainsi un ensemble de vérités qui aujourd'hui se conjoignent presque spontanément et se trouvent renfermer le secret d'un grand problème de philosophie naturelle. Une analyse minutieuse et longue aboutit de la sorte à une synthèse instructive qui est une des plus remarquables acquisitions de la méthode expérimentale.
Tous les animaux possèdent une température supérieure à celle du milieu gazeux ou liquide dans lequel ils vivent; c'est-à-dire qu'ils jouissent tous de la" faculté d'engendrer de la chaleur. Les animaux à sang chaud présentent une température à peu près constante sous toutes les latitudes et dans tous les climats. Ainsi, aux régions polaires, l'homme, les mammifères et les oiseaux ne marquent guère que 1 ou 2 degrés de moins que sous le tropique. La température moyenne des oiseaux est de 41 degrés, et celle des mammifères de 37. Les animaux qu'on appelle à sang froid produisent aussi de la chaleur, quoique dans une proportion moindre; mais leur température suit les variations de celle du milieu ambiant, tout en se maintenant plus élevée de quelques degrés. Chez les reptiles^ Texcès^est de 5 degrés au maximum et de 1/2 degré au
LA CllLECR ET LA VfE. iOl
minimuin; chez les poissons et chez les insectes, il est encore moindre; enfin dans les espèces tout à lail inférieures, il atteint rarement ifi degré. En somme, chez les animaux à température variable, la résistance aux causes extérieures de refroidissement est d'autant plus grande que l'organisation est moins imparfaite. On observe d'ailleurs que chez ces êtres l'activité vitale et en particulier l'énergie de la respiration sont en rapport direct avec l'état therraométrique ; ainsi, dans un milieu à 7 degrés, des lézards consomment huit fois moins d'oxygène qu'à &. Chez les animaux à température fixe, c'est l'inverse : plus il fait froid, plus ils respirent activement; par exemple, un homme qui en été ne consomme que 31 grammes d'oxygène par heure en consomme Ai en hiver. Indépendamment de l'état du milieu ambiant, beaucoup de circonstances diverses exercent une influence appréciable sur la chaleur animale, et y déterminent des variations assez régulières. Les saisons, les heures de la journée, le sommeil, la digestion, le mode d'alimentation, l'âge, etc., sont ainsi des modificateurs constants de l'intensité des combustions respiratoires ; mais il y a un tel ordre, un tel concert et, on peut le dire, une telle prévoyance dans l'organisation de l'économie, que la température y reste en définitive à peu p^s fixe dans l'état physiologique.
La température de l'homme à la racine de la langue ou sous Taisselle est d'environ 37 degrés; ce chiffre exprime la moyenne de ceux qu'on obtient en prenant les températures des différents points du corps, car on trouve à cet égard quelques variations légères en passant d'un organe à un autre. La peau est la partie la
plus froide, et elle l'est d'autant plus qu'on se rapproche des extrémités. Au contraire, à mesure qu'on pénètre plus profondément dans l'organisme, on voit la température s'élever; les cavités sont bien plus chaudes qu€ les surfaces. Le cerveau est moins chaud que les viscères du tronc, et le tissu cellulaii'e l'est moins que les muscles. Le sang non plus n'a pas la même tempéra^ ture dans tous les points du corps. Les travaux de J. Davy et de Becquerel avaient établi que le sang est d'autant plus chaud qu'on l'examine plus près du cœur. M. Claude Bernard a pu mesurer, par des moyens aussi ingénieux que précis, la température des vaisseaux profonds et des cavités du cœur. Il a montré que la sang qui sort des reins est plus chaud que celui qui y entre; il en est de même pour celui qui traverse le foie. Enfin il a constaté que le fluide nourricier se refroidit en traversant les poumons, et par suite que la température des cavités gauches du cœur est plus basse que celle des cavités droites de 0%2 en moyenne. Ce dernier fait prouve clairement que les poumons ne sont .pas le foyer de la chaleur animale, et que le sang, dans l'acte de sa révivification, se rafraîchit au lieu de s'échauffer.
Les anciens physiologistes avaient cru que la vie a le pouvoir d'engendrer de la chaleur; ils avaient imaginé chez les êtres organisés une sorte de puissance calorifiante. Galien pensait que la chaleur est i7inée dans le cœur; les iatrochimistes Tattribuaient aux fermentations, les iatromécaniciens aux frottements. Le temps a fait justice de ces hypothèses. Il est aujourd'hui démontré que la chaleur des animaux provient des réactions chimiques qui s'accompUssent à l'inlé-
rieur de Féconomie. C'est à Lavoisier qu'on en doit les preuves expérimentales*. Dès 1777 il établissait que l'air, en passant par le poumon, éprouve une décomposition identique à celle qui a lieu dans la combastion du charbon. Or, dans ce dernier phénomène, il y a dégagement de calorique ; donc, dit Lavoisier, un dégagement pareil doit avoir lieu au sein du poumon dans rintervalle de l'inspiration à l'expiration, et c'est ce calorique sans doute qui, se distribuant avec le sang dans toute l'économie animale, y entretient une dialeur constante. Il y a ainsi une relation permanente entre la chaleur de Fétre vivant et la quantité d'air entré dans les poumons pour s'y convertir en acide carbonique. Tel est le premier fait capital mis en éWdence par le créateur de la chimie moderne ; mais il ne s'en tint pas là. Il entreprit de rechercher si la chaleur théoriquement produite en un temps donné par la formation d'une certaine quantité d'acide carbonique, c'est-à-dire par la combustion d'une certaine quantité de charbon dans l'organisme, est exactement égale à la somme de chaleur développée par l'animal dans un temps correspondant. Cette somme fut estimée d'après le poids de glace fondue par l'animal placé dans un calorimètre. Lavoisier reconnut de la sorte qu'une telle égalité n'existe pas; il ne s'en étonna pas longtemps, car il découvrit bientôt que, sur 100 parties d'oxygène atmosphérique absorbées, 81 seulement sont rejetées par la respiration sous forme d'acide carbonique. Il en conclut alors que le phénomène n'est
^ Mayow et Black avaient affirmé ayant lui, mais sans preuves précises, que la chaleur animale est due à une combustion.
pas simple, qu'une portion d'oxygène (9 sur 100) est employée à brûler de l'hydrogène pour former la vapeur d'eau contenue dans l'air expiré. La chaleur animale devait donc être attribuée à une double combustion, de carbone d'abord, puis d'hydrogène, et la respiration considérée comme rejetant au dehors de l'animal de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau.
Les expériences de Lavoisier ont été reprises et modifiées, ses conclusions ont été discutées de bien des manières depuis bientôt cent ans. Plusieurs expérimentateurs en ont rectifié ou complété quelques points, mais la doctrine générale n'a pas été ébranlée par les difficultés secondaires et de nature fort dé* licate qu'on y a reconnues, et dont plusieurs arrêtent encore les physiologistes. Il est incontestable en effet que la plus grande partie des réactions qui s'opèrent dans l'économie en y produisant de la chaleur a pour résultat définitif la vapeur d'eau et l'acide carbonique exhalés par le poumon; mais ces deux gaz ne peuvent provenir d'une combustion directe d'hydrogène et de carbone, puisque l'économie ne renferme pas de tels /Corps à l'état de liberté. Ils ne représentent en réalité wque le terme d'une série de métamorphoses souvent .distinctes des combustions proprement dites. D'autre part, ik ne sont pas les seuls résidus du travail chionique qui s'accomplit dans le fourneau vital. Outre il'eau et Tacide carbonique cpie les animaux rejettent dans irexpiration, et qui sont comme les fumées de Télaboration niïtritive, ils excrètent par d'autres yoies certains principes qui en sont comme les scories. Or <ies principes de désassimilation , parmi lesquels i^ faut citer l'urée, l'acide uriquc, la créatine, la choies-
térine, etc., ne sauraient êtnî le résultat de combustions pures', et témoignent- que le torrent circulatoire est le siège de réactions extrêmement multiples dont nous commençons seulement à entrevoiries lois. Les progrès les plus récents de la chimie organique permettent en effet de suivre Tenchaînement des transformations graduelles des matières nutritives dans le cycle d^s opérations vitales. Tout d'abord il convient de préciser le siège de ces phénomènes. Ils s'accomplissent dans tous les points de l'économie parcourus par les vaisseaux capillaires. Les glandes, les muscles, les viscères, bref tous les organes, sont constamment brûlés; ils reçoivent à chaque instant de l'oxygène qui détermine au plus profond de leur substance des métamorphoses de nature variée. En un mot, chaque organe respire en tous ses points à la fois, et respire à sa façon. C'est à tort que certains physiologistes prétendent encore aujourd'hui localiser le phénomène respiratoire dans les vaisseaux capillaires. Ceux-ci ne sont que les canaux vecteurs de l'oxygène qui, par exosmose, en traverse les fines parois, et opère alors, au contact immédiat des plus petites particules de la masse organisée, l'acte chimique qui entretient le feu de la vie. Il est aisé de le constater en plaçant un tissu <luelconque récemment détaché du corps dans un milieu oxygéné. On observe en ce cas un dégagement d'acide carbonique, ainsi qu'un développement de chaleur, et cette possibilité de la respiration en dehors de l'économie prouve bien qu'un tel acte peut être rigoureusement assimilé, comme le voulait Lavoisier, ila combustion d'un corps quelconque. Il n'y a de différence que sous le rapport de l'intensité. Tandis
qu'une bougie ou qu'un morceau de bois brûle rapide ment et avec flamme, les matériaux combustibles de 1 pulpe organique se combinent à Toxygène d'une façoi plus discrète et plus lente, moins tumultueuse et moin franche.
Le sang, qui sans cesse passe et repasse dans les vais seaux les plus ténus de notre corps et se sature d'oxygèn< chaque fois que notre poitrine se soulève, le sang s< compose de matériaux très-divers. Il contient des seli minéraux tels que chlorures, sulfates, phosphates d( potasse, de soude, de chaux, de magnésie, des matières colorantes, des corps gras, des substances neutres du genre de l'amidon, enfin des produits azotés comme l'albumine et la fibrine. Les sels éprouvent peu de modifications dans le torrent circulatoire ; ils sont éliminés par les principaux émonctoires. Les substances neutres au genre de l'amidon sont converties en glycogène et en graisse. Les corps gras ne subissent dans le sang que des oxydations qui engendrent plusieurs dérivés du même ordre. Enfin les produits azotés se convertissent en fibrine, en musculine, en osséine, en pepsine, en pancréatine, tous composés peu difiërents. C'est la première partie du travail chimique qui s'accomplit dans la principale humeur de notre corps. Tous ces matériaux, élaborés aux différents points du torrent circulatoire et destinés à l'assimilation, sont ensuite détruits dans les orçanes mêmes où ils avaient été fixés. Le glycogène est' transformé en sucre, lequel est brûlé avec formation d'eau et d'acide carbonique; les acides gras sont en partie éliminés par la peau, en partie brûlés. Quant aux matières \ plastiques qui forment la trame des tissus, on connait | à peine la relation chimique qui les rattache à leur
produits de destruction, l'urée, la créatine, la choleslérine, l'acide urique, la xanthine. Tel est le tableau sommaire des principaux phénomènes chimiques qui, s'accomplissant dans l'ensemble de l'économie, provoquent partout un dégagement de chaleur plus ou moins intense. Il n'y a donc pas d'organe central pour la production du feu vital, chaque élément anatomique y participe, et, s'il existe une température à peu près uniforme dans tout le corps, c'est que le sang distribue avec régularité la chaleur dans les différentes parlies qu'il baigne.
Comment étabUr maintenant la quantité de chaleur à laquelle ces réactions peuvent donner naissance? Lavoisier y arrivait d'une façon très-simple. Après avoir comparé l'oxygène absorbé par l'animal avec Vacide carbonique et la vapeur d'eau éliminés, il déduisait le poids du carbone et de l'hydrogène brûlés, en supposant que la formation d'acide carbonique et celle de l'eau produisent dans l'économie la même somme de chaleur que si elles avaient lieu au moyen de carbone et d'hydrogène libres. Voici à peu près le résultat qu'il obtenait : un homme de 60 kilog. brûle en vingt-quatre heures, à la température moyenne de Paris, 313 grammes de carbone et 2:2 grammes d'hydrogène, et développe ainsi 3297 calories. En même temps, il perd par le poumon et la peau 1243 grammes de vapeur d'eau, qui lui enlèvent 697 calories. Restent donc à peu près 2600 calories disponibles. D'autres évaluations analogues ont été faites, et les physiologistes en ont tiré cette conséquence qu'un homme de poids moyen produit dans nos climats 3230 calories par jour, c'esl-à-dire la
quantité de chaleur nécessaire pour porter à Tébullition 32 litres i/2 d'eau. Ces chiffres, quoique approximatifs, donnent une idée suffisamment nette de la puissance thermogène de l'économie animale.
La question a pu être reprise avec plus de précision dans ces dernières années, grâce aux données d'une science nouvelle qu'on nomme la thermochimie^ et qui s'occupe des phénomènes chimiques dans leurs rapports avec la chaleur. La thermochimie, au moyen d'appareils calorimétriques très- sensibles, détermine le nombre des calories qui sont dégagées ou absorbées dans les combinaisons, en partant des expériences classiques de MM. Favre et Silbermann. M. Berthelot, qui a fait de ce sujet une étude approfondie, ramène les sources de la chaleur animale à cinq espèces de métamorplioses ; ce sont d'abord les effets qui résultent de la fixation de l'oxygène sur divers principes organiques, puis la production d'acide carbonique par oxydation, ensuite la production d'eau, en quatrième lieu la formation d'acide carbonique par dédoublement, enfin les hydratations et les déshydratations. Le savant chimiste a essayé de montrer comment les nombres obtenus dans Tétude des chaleurs de combustion des divers acides organiques, alcools, etc., peuvent être appliqués aux composés brûlés dans l'organisme animal; mais, tout en admettant la réalité théori(][ue des analogies qu'il établit, on ne peut s'empêcher de remarquer que la vérification pratique en est bien difficile et bien délicate. Le moyen de mesurer dans un point de réconomie la chaleur produite par une réaction fugitive aîi-seifrprofond d'un tissu qu'il faudrait lacérer pour Texplorer?
Si de ce côté la thermochimie ne paraît pas devoir éclairer beaucoup la physiologie, elle lui révèle d'autre part des sources de chaleur restées inaperçues jusqu'ici. M. Berthelot fait voir que l'acide carbonique de l'économie ne se forme pas toujours par oxydation du carbone, et provient quelquefois d'un dédoublement qui absorbe de la chaleur. On sait que les substances alimentaires se ramènent à trois types fondamentaux, les graisses, les hydrates de charbon (sucres, fécules, amidon) et les albuminoïdes. Or les graisses, en se dédoublant et se combinant à l'eau, comme il arrive sous l'inlluence du suc pancréatique, donnent de la chaleur; il en est de même pour les hydrates de charbon, indépendamment de toute oxydation. Enfin les matières albumineuses provoquent aussi des phénomènes calorifiques très-nets lors de leur combinaison avec l'eau, suivie de dédoublements divers. Ces faits, signalés par M. Berthelot, doivent intervenir dans le calcul exact et détaillé, peut-être encore prématuré aujourd'hui, de la chaleur des animaux. Quoi qu'il en soit, celle-ci a pour origine l'ensemble des métamorphoses chimiques qui s'accomplissent d'une manière incessante dans les profondeurs de leurs organes, métamorphoses déterminant la rénovation continue de toute la substance organisée, c'est-à-dire la nutrition; mais pourquoi cette nutrition, pourquoi cette production perpétuelle de chaleur dans la machine vivante ?
Il est possible aujourd'hui de résoudre ce problème, qui renferme le secret d'une des plus belles ordonnances de la nature. La chaleur produite par les animaux est la source de tous leurs mouvements ; en d'autres termes, le travail mécanique qu'ils effectuent
est une transformation pure et simple de Tactivité thermique qu'ils développent. Ils ne créent pas la force motrice par quelque opérafîon spontanée qui serait une des prérogatives de la vie, ils la tirent de l'énergie calorifique emmagasinée dans les organes que parcourt le fluide sanguin. Il y a de plus un rapport réglé entre la quantité de chaleur qui disparaît et le travail mécanique qui apparaît. Remarquons cependant que, si tout mouvement est chez les êtres vivants une transformation de la chaleur animale, celle-ci ne se transforme pas tout entière en mouvement. Elle se dissipe en partie par la transpiration cutanée, par le contact et surtout par le rayonnement; elle est employée à maintenir à un degré constant la température lie l'animal, soumis à des causes nombreuses de refroidissement.
Le travail mécanique exécuté par l'animal est trèscomplexe. Indépendamment des mouvements musculaires visibles, il y a tous les déplacements des organes intérieurs, la translation continuelle du sang, les contractions et dilatations d'un grand nombre de parties. Or ces actions ne sont possibles qu'autant que les phénomènes respiratoires s'accomplissent dans la région active. Empêchons le sang artériel d'arriver dans un muscle, c'est-à-dire les combustions de s'y opérer et par suite la chaleur de s'y produire, et, bien que la structure de cet organe n'en souffre aucune atteinte, il perd le pouvoir de se contracter. Comprimons seulement l'artère nourricière de ce muscle de façon à y ralenth^ le flux sanguin, et l'organe se refroidira en perdant de sa force. Les travaux de M. Hirn et de M. Béclard ont établi nettement les rapports entre 1*'^
chaleur et le mouvement musculaire. Des expériences plus récentes de M. Onimus ont fixé, avec non moins de précision, la thermodynamique des mouvements circulatoires*.
Nous avons dit que le pouvoir thermogène des aliments sera d'autant plus considérable que ceux-ci renfermeront une plus grande quantité d'éléments exigeant, pour être brûlés, une forte proportion d'oxygène. C'est pour cela que la viande et les graisses réparent bien plus vite les pertes de l'économie que les matières végétales. Ces dernières conviennent aux habitants des pays chauds, qui n'ont pas besoin de produire de chaleur, puisque l'atmosphère leur en fournit suffisamment. Les habitants des régions froides, dont au contraire la calorification doit être aussi constante qu'énergique, sont poussés instinctivement à T usage des viandes et des graisses, dont la combustion donne beaucoup de chaleur. C'est une nécessité physiologique pour les Lapons, par exemple, de se nourrir de l'huile des cétacés, comme c'en est une aussi pour les hommes des tropiques de ne consommer que des aliments trèslégers. L'activité des combustions respiratoires et la nature de l'alimentation changent ainsi avec les climats, de façon qu'il y ait toujours une certaine proportionnalité entre l'état thermique du milieu ambiant et celui du foyer animal. Semblablement, dans un même climat, les individus qui font une grande dépense de travail mécanique doivent manger plus que ceux qui effectuent peu de mouvement. Ce fait d'ob-
' Voir son livre intitulé De la théorie mécanique de la chaleur 'hns ses rapports avec les phénomènes de là vie, 1867.
servation très-ancienne reçoit aujourd'hui la démonstration la plus nette et la plus claire. Cependant on n'en tient peut-être pas encore assez de compte dans l'économie de l'alimentation publique. Des exemples nombreux établissent quel profit il y aurait pour Findustrie à augmenter par tous les moyens possibles la quantité de viande dans les repas de l'ouvrier. Dernièrement encore, dans un établissement industriel du Tarn, M. Talabot vient d'améliorer l'état sanitaire et la vigueur de ses ouvriers en leur donnant beaucoup de viande. Sous l'influence d'une nourriture presque exclusivement végétale, chaque ouvrier perdait en moyenne quinze journées de travail par an, par suite de fatigue ou de maladie. Du moment où l'usage de la viande lut adopté, la perte moyenne par tête et par an ne fut plus que de trois journées. Assez souvent, il faut en convenir, l'alcool n'est pour l'ouvrier qu'un moyen de remédier à l'insuffisance des aliments thermogènes, moyen illusoire qui relève momentanément l'économie pour la miner ensuite avec une redoutable subtilité. Un des meilleurs remèdes contre l'alcoolisme serait certainement la diminution du prix de la viande.
Au point de vue des rapports de la chaleur et du mouvement, l'être vivant peut donc être assimilé à un moteur inanimé, comme une machine à vapeur. Dans les deux cas, la chaleur est engendrée par des combustions et transformée en travail mécanique par un système d'organes plus ou moins compliqués. Dans les deux cas, elle est d'abord à l'état de tension et fournit du mouvement au fur et à mesure qu'elle est requise pour l'exécution d'un travail quelconque. Seulement l'être vivant est un appareil bien plus parfait. Tandis
que Jes madiines à vapeur les mieux construites n'utilisent que les douze œntièmes de la force disponible, le système musculaire de l'homme a, d'après M. Hirn, un rendement de dix-huit centièmes. D'autre part, le moteur animé a cela de particulier que les sources de chaleur et les mécanismes y sont intimement confondus, que la chaleur y est produite d'une manière en quelque sorte diffuse par des organes en mouvement, «t que celui-ci s'y transforme à son tour en chaleur : complexité incroyable dont la science conleniporaine n'a pu démêler les lois simples qu'au prix des efforts et (les ressources réunies de la physique, de la chimie et de la biologie.
D'après certains physiologistes, la chaleur ne serait pas seulement dans l'économie la source du mouvement, elle s'y transformerait aussi en activité nerveuse. Le fonctionnement du cerveau serait un travail tout pareil à celui du biceps. L'esprit lui-même devrait être considéré comme engendré par la chaleur. Des expériences récentes de M. Valentin, de M. Lombard, de M.Byasson, et surtout de M. Schiff, sembleraient établir, d'après eux, qu'il y a un rapport proportionnel et suivi entre l'énergie des fonctions nerveuses et la température des parties oii elles s'accompUssent. M. Gavarret n'hésite pas à conclure de ces recherches que les relations du système nerveux et du système musculaire ^vec la chaleur sont les mêmes. Seulement, dans le Ct'is des muscles, la force produite se manifeste à l'extérieur par des phénomènes visibles, tandis que dans c^lui des nerfs elle s'épuise à l'extérieur en actes ïnoléculaires et profonds, se dérobant à ti^ute mesure précise. Une somme donnée de chaleur développée
dans réconomie aurait ainsi, d'une part, un équivalent mécanique, et de Tautre un équivalent psychologique. M. Gavarret, qui est un savant circonspect et fidèle à la méthode expérimentale, ne va pas sans doute jusqu'à prétendre que le sentiment et la pensée peuvent être évalués en calories; il déclare même qu'il n'y a point de commune mesure entre Tintelligence et la chaleur ; mais il ne manque pas de physiologistes moins timides, qui ramènent toute sorte de manifestation vitale aux formules rigides de la thermodynamique. Quelques remarques succinctes feront peut-être voir que ces physiologistes se méprennent.
L'assimilation du système nerveux et du système musculaire, au point de vue de leur solidarité avec la chaleur, est aventureuse pour beaucoup de raisons. Il y a entre le nerf et le muscle cette énorme différence que le premier est doué d'une spontanéité refusée au second. La fibre musculaire ne se contracte jamais de soi-même; il y faut une excitation, son énergie est empruntée. La cellule nerveuse, au contraire, a en soi une vertu d'agir toujours présente, jamais épuisée, dont l'énergie lui appartient en propre. Toutes deux évidemment puisent dans les mêmes milieux externes et internes le principe de l'activité qui les distingue; mais tandis que le muscle, organe mécanique, se borne à métamorphoser docilement en une quantité géométrique de travail la force qui lui est octroyée sous forme de chaleur, le nerf, organe vital, reste impénétrable, inaccessible à nos calculs, et exerce à sa guise, dans une série d'opérations indépendantes de la dynamométrie et de la thermométrie, ses pouvoirs caractéristiques et quasi souverains. Du
tolé du système musculaire, tout est mesurable ; du côté (lu système nerveux, rien no l'est. Impressions, sensations, affections, pensées, désirs, douleurs et plaisirs, toul cela compose un monde soustrait aux conditions du déterminisme ordinaire. Cette force supérieure qui, commandant à toutes les plus hautes activités de ranimai, décide, suspend, interrompt, rétablit et règle la transformation elle-même de la chaleur en mouvement, qui, s'affirmant indépendante au dedans de nous-mêmes, et de quelque antique nom qu'on l'appelle, âme, volonté ou liberté, reste la plus indéniable, quoique la plus mystérieuse certitude de notre conscience, cette force proteste contre la réduction de la vie cérébrale au mécanisme. Telle est du reste aussi la conviction de M. Claude Bernard et de M. Ilelmholtz.
Indépendamment des variations normales et insîlî'nifiantes que la chaleur peut présenter dans une même espèce et de celles qu'elle manifeste lorsqu'on passe d'un groupe zoologique à un autre, il y a lieu de considérer les changements qu'elle subit chez un même individu sous l'influence des perturbations diverses de l'économie. Si elle reste à peu près insensible aux modifications de la température ambiante, il ïi'eo est pas de même lorsqu'on touche à l'intégrité
de l'équilibre des organes. Le concert des diverses parties de l'organisme et des fonctions qu'elles accomplissent est si grand que le moindre trouble s'y lépercute et porte partout le désordre. Le système nerveux, chargé de maintenir la communication harmonique de tous les points de l'animal, a le premier connaissance de l'accident survenu, et en transmet de tous côtés l'impression anormale. Il n'est pas le générateur de la chaleur animale, mais il en est le régulateur, c'està-dire qu'il en dirige et en surveille en quelque sorte la production et la distribution au gré des besoins variables de l'économie. Toute lésion ou affection de ce système a un contre-coup sur les actes physiologiques, et principalement sur la calorification. En coupant sur un lapin le filet cervical du grand sympathique d'un seul côté, M. Claude Bernard a provoqué de ce côté une élévation de t-empérature do plusieurs degrés. Là où, sous une influence quelconque, l'action du système nerveux est suspendue, le sang afilue, apportant avec lui une plus grande quantité d'énergie thermique. Là où l'inverse a lieu, les vaisseaux se resserrent et la température s'abaisse.
L'alimentation insuffisante et l'abstinence agissent sur la chaleur animale, mais non d'une manière immédiate. L'organisme se maintient à son degré normal de température jusqu'à ce qu'il ait épuisé sa réserve de matériaux combustibles. Alors il se refroidit peu à peu, jusqu'à un degré très-inférieur. Ainsi un lapin soumis à l'inanition par M. Chossat possédait le premier jour 38%4, deuxjours avant sa mort38°,l, la veille 37% 5, et au moment de sa mort 27 degrés. En l'introduisant, à l'instant où il va succomber, dans
un milieu chaud, on lui restitue pour quelque temps lactivité apparente de ses fonctions; toutefois ce réveil est de courte durée : les éléments anatomiques ont perdu définitivement tout ressort.
La main d'un malade qui souffre d'une fluxion de poitrine ou qui est atteint d'un accès de fièvre est brûlante; celle d'un individu affecté d'asthme grave ou d'emphysème paraît froide comme le marbre. C'est que la chaleur animale varie considérablement dans les divers états pathologiques. Tantôt elle s'y élève, tantôt elle s'y abaisse, mais presque jamais l'influence morbide n'est compatible avec le degré de la température normale du corps. Au temps d'IIippocrate, à l'époque où l'on ne pratiquait pas encore l'exploration du pouls, l'élévation de la température constituait l'unique élément de la maladie la plus vulgaire, la fièvre. Galien la définit tout simplement une chaleur extraordinaire {calor prœterimturalis substantia febrium). Les anciens ne se trompaient pas. Il a été reconnu et démontré de nos jours que l'exaltation de la chaleur animale est bien le caractère spécifique de l'état fébrile. D'une part, il n'y a jamais de fièvre quand la température reste au degré normal; de l'autre, la fréquence du pouls peut atteindre les dernières limites sans qu'il y ait mouvement fébrile, ainsi que cela se voit dans l'hystérie. Toutes les fois que la chaleur du corps dépasse 38 degrés, on peut affirmer qu'il y a fièvre, et, sitôt qu'elle descend au-dessous de 36 degrés, il y a ce qu'on appelle de l'algidité. Ainsi, dans l'étroite limite de 2 degrés à peine se meut la chaleur normale. En dehors de ces limites, c'est-à-dire au-dessus de 38 degrés et au-dessous de 36 degrés, la température
i78 LA NATURE ET LA VIE.
est rindice d'un trouble morbide. Dans la fièvre ordinaire intermittente, elle s'élève deux ou trois heures avant le frisson, atteint un maximum quand celui-ci se termine, puis décroît. Les inflammations aiguës et franches, telles que pneumonies, pleurésies, bronchites, érysipèles, etc., sont caractérisées par une période de trente-six heures ou deux jours environ, pendant laquelle la chaleur monte peu à peu à 41 degrés. Vers le troisième jour, cette chaleur tombe, quitte à reparaître par exacerbation de 4/2 à 4 degré pendant trois ou sept jours, au bout desquels la maladie est à son terme. Quand la température augmente graduellement après le troisième jour, il faut s'attendre à une issue fatale. La chaleur persistante est ici le signe précurseur de la mort. Les fièvres éruptives, comme la variole, la scarlatine, la rougeole, présentent des phénomènes thermiques très-importants. La chaleur y commence avec l'invasion du mal, et augmente jusqu'à réruption cutanée. Elle se maintient à un maximum (qui atteint 42 degrés 4/2 dans la scarlatine) jusqu'à ce que l'éruption soit complète, puis elle entre en dofervescence, variable avec les phases de l'éruption, qui finit soit par une desquamation (scarlatine), soit par une suppuration (variole). Enfin la température s'élève aussi dans plusieurs afl*ections chirurgicales déterminant un état plus ou moins phlegmasique et fébrile. C'est ce qu'on observe dans les plaies, et en général dans toute sorte de traumatisme, dans le tétanos, dans les anévrysmes, etc. Dans les cas de hernies étranglées et de brûlures et dans la plupart des empoisonnements, elle diminue au contraire d'une façon notable.
Evidemment cette exaltation et cet abaissement de la chaleur animale dans les maladies ne peuvent être attribués qu à un état correspondant survenu dans l'énergie des combustions respiratoires. On ne sait pas encore au juste la cause de ces variations, c'est-à-dire par quel mécanisme les influences morbides accélèrent ou ralentissent l'activité de la calorification. Quelques médecins y voient Teffet d'une fermentation que provoqueraient dans le sang certains êtres microscopiques tels que bactéries et vibrions, qu'il est peut-être permis de supposer dans la plupart des maladies fébriles. D'autres prétendent que, dans les phlegmasics locales, c'est l'organe enflammé qui communique la chaleur au corps entier, comme un calorifère à un espace clos. Le trouble semblerait à d'autres plutôt d'origine nerveuse, puisque les nerfs, comme nous l'avons vu, sont les régulateurs de l'action-thermique.
Le seul moyen exact d'apprécier la température dans les maladies est l'emploi du thermomètre. Swammer- <lam le premier, au milieu du xvii*' siècle, semble en avoir eu l'idée. De Haën et Ilunter, au siècle dernier^ en usèrent dans leur pratique 'médicale ; mais la thermométrie clinique n'a réellement pris d'importance îne de nos jours, grâce aux travaux de MM. Bouillaud, Roger, Hirtz et Charcot en France, Boerensprung, Traube et surtout Wunderlich en Allemagne. Ces métens ne se sont pas bornés à constater que la température s'élève de plusieurs degi'és dans les maladies ; ^Isonl suivi les variations thermiques jour par jour, heure par heure, dans les diverses phases des évoluions pathologiques. Ils ont découvert que les courbes <ïe ces oscillations fournissent pour chaque maladie des
types constatits, qui se modifient d'une manière déterminée suivant que la maladie a été abandonnée à elle- : même ou traitée par tel ou tel agent médicamenteux, i On peut donc, en étudiant ces courbes thermopathologiques, suivre la marche des maladies et y trouver de précieuses indications pour le diagnostic ou le pronostic. Dans rhémorrhagie cérébrale, par exemple, lai température descend brusquement à 36 et même à \ 35 degrés, tandis que dans l'attaque apoplectiforme j elle reste à 38 degrés à peu près. Ces deux maladies, j bien distinctes au point de vue du traitement et de la guérison, donnent néanmoins lieu souvent à une con- . fusion que le thermomètre permettra désormais d'éviter. La méningite granuleuse se distingue par le même \ moyen de la méningite simple ; dans la première il n'y a aucune élévation de la température malgré la rapidité extrême du pouls, dans la seconde, au contraire, le thermomètre accuse 40 ou M degrés.
En tout cas, on voit quel profit la médecine pratique peut tirer des sciences physiques, quelle précision et quelle sûreté elle reçoit de l'application des instruments à la mesure des symptômes morbides. Ajoutons que là est en partie l'avenir du diagnostic. En bannissant de l'exploration médicale le jugement parfois incertain des sens, en substituant autant que possible aux déterminations individuelles et arbitraires, ainsi qu'au sen- ..timent toujours plus ou moins confus du médecin, les indications nettes et impassibles d'un instrument exact, on supprime les causes qui s'opposent à l'interprétation méthodique du mal lui-même. Ces instrument^ d'ailleurs révèlent souvent des particularités qui échappent à l'observation directe. Ils réparent les oublis,
rectifient les erreurs, dirigent l'activité, multiplient le pouvoir de nos sens imparfaits. A ce point de vue, l'appréciation thermométrique des variations de la chaleur animale dans les maladies, la thermométrie clinique, comme on dit, est un des progrès les plus incontestables de la médecine.
Après avoir vu comment la chaleur interne est produite chez les animaux, comment elle s'y dépense et s'y transforme en travail mécanique, enfin quelles variations spontanées ou provoquées elle y peut subir, nous devons examiner l'influence de la chaleur externe sur ces mêmes animaux et les phénomènes divers qui résultent de l'élévation ou de l'abaissement de la température du milieu dans lequel ils vivent. Des travaux récents ont éclairci ces questions. Boerhaave avait fait quelques expériences à ce sujet, mais sans rigueur suffisante. Berger et Delaroche, au commencement de ^^ siècle, en entreprirent de nouvelles qui eurent du retentissement dans les écoles de physiologie. Ils placèrent des animaux dans des étuves contenant de l'air chauffé à divers degrés de température, et observèrent les effets que les influences thermiques exercent sur la vie. La conclusion de leurs recherches fut que tous les animaux ont la faculté de résister à la chaleur pendant un certain temps, et que la durée de cette résistance
varie avec les espèces. Les petits animaux succomben après un espace de temps assez court à une teoipéiature de 45 à 50 degrés. Les gros supportent mieux la chaleur. Les animaux à sang froid et les larves d' insectes résistent avec plus d'énergie que les animaux à san« chaud; l'inverse a lieu pour les insectes à l'état parfait.
Delaroche et Berger étudièrent aussi Thomme à ce point de vue, et reconnurent que l'effet produit varie avec les individus. Ainsi, de 49 à 58 degrés, l'étuve devint insupportable pour Delaroche lui-même, qui en tomba malade; Berger en fut à peine fatigué. D'autre part, Berger ne put rester que sept minutes dans un milieu chauffé à 87 degrés, tandis que Blagden y était resté douze minutes. Dans les régions tropicales, la température s'élève fréqueniment, pendant le jour, audessus de 40 degrés sans inconvénient pour les indigènes. Au cap de Bonne-Espérance, le thermomètre marque 43 degrés. Quelquefois cependant une pareille chaleur est meurtrière. On rapporte entre autres cas qu'au mois de juin 1738, dans les rues de Charlestown, plusieurs personnes moururent sous l'influence de 41 degrés. On a vu souvent, en Afrique, nos soldats parcourant une longue route, sous les rayons d'un soleil ardent, être pris de délire et succomber; mais ici l'influence de la lumière s'est jointe à celle de la chaleur. Duhamel cite l'histoire de plusieurs servantes d'un boulanger qui pouvaient, sans en être incommodées, séjourner pendant près de dix minutes dans un four chauffé au degré nécessaire pour la cuisson du pain. L'expérience a été répétée depuis. Il n'y a rien de contradictoire dans ces faits. L'animal peut supporter
quelque temps une température très-supérieure à la sienne, parce que la transpiration fort énergique qui a lieu alors s'oppose à réchauffement de ses organes; néanmoins, comme nous Talions voir, sitôt que sa chaleur interne s'élève réellement de quelques degrés au-dessus du chiffre normal, la vie n'est plus possible.
L'élude de ces phénomènes n'avait guère été poussée plus loin quand, en 1842, M. Claude Bernard y consacra des recherches qu'il a reprises et complétées dernièrement, et dont il vient de publier les résultats. Ce physiologiste s'est servi d'une caisse de sapin divisée en deux parties par un treillage sur lequel on place l'animal soumis à l'expérience. La caisse repose sur une plaque de fonte, et le tout est disposé sur un fourneau qui échauffe plus ou moins l'air de l'appareil. Une fenêtre placée latéralement dans celui-ci permet de fixer à volonté la tête de l'animal hors de la caisse. En examinant les animaux soumis dans ces conditions à rinfluence de l'air plus ou moins chaud, M. C. Bernard a vérifié les premières observations de Berger et Delaroche, et en a fait de nouvelles plus importantes. Boerhaave avait attribué la mort à l'application de l'air chaud sur le poumon, qui empêcherait le rafraîchissement du sang. M. Bernard a montré par des expériences que l'air chaud agissant sur la peau produit une élévation de température plus promptement mortelle que lorsque ce fluide est seulement introduit dans l'appareil pulmonaire. Il a constaté aussi que, lorsque l'air chaud est humide, les phénomènes affectent une marche plus rapide, et la mort survient beaucoup plus vite, et à une température plus basse que dans l'aîr sec. Cette
i84 LA NATURE ET LA VIE.
différence résulterait de ce que Thumidité favorise réchauffement.
Lorsqu'un animal est soumis aux efïets toxiques de la chaleur, il présente une série de phénomènes constants et caractéristiques. Il est d'abord un peu agité, puis haletant, ses mouvements respiratoires et circulatoires s'accélèrent, il s'échauffe peu à peu par la circulation, qui, en charriant incessamment le sang de la périphérie au centre, y transporte aussi la chaleur; puis à un moment donné il tombe en convulsions, les battements de son cœur s'arrêtent, et il s'éteint en poussant un cri. On observe, au moyen du thermomètre, que la température du corps de l'animal est, dans tous les cas, supérieure de 4 ou 5 degrés au chiffre qui représente la température normale. Ainsi au début l'animal est excité, ses fonctions semblent s'accomplir avec une vigueur nouvelle, à peu près comme aux premiers rayons du soleil d'avril les pulsations de la vie deviennent plus rapides chez tous les êtres; mais cette excitation n'est que passagère, et bientôt, parvenue à un certain degré, cette chaleur fait place au froid de la mort. M. Bernard a examiné avec soin les animaux qui succombaient dans ces conditions, et le premier phé- . nomène qui l'a frappé, c'est lapromptitude avec laquelle sunient la rigidité cadavérique. Le cœur est devenu soudain insensible à toute excitation ; des taches ecchymotiques existent en plusieurs endroits de la peau. La chaleur a figé, coagulé la matière molle qui constitue les fibres musculaires. Celles-ci ont été comme foudroyées. D'autre part, le sang artériel de l'animal a noirci, s'est appauvri en oxygène, s'est chargé d'acide carbonique et a pris l'aspect du sang veineux. Toute-
LA CHALEin ET LA VIE. 185
Ibis dans cet état le sang n'a pas perdu ses propriétés physiologiques, et, sous Finfluence d'une nouvelle quantité d'oxygène, il peut recouvrer son état normal et redevenir rutilant. La chaleur, pourvu que le degré n'en soit pas trop élevé, ne fait qu'activer la combustion sanguine sans altérer le sang. Le système nerveux ne paraît pas non plus souffrir beaucoup. L'élément le plus profondément atteint, c'est le muscle; la chaleur est tin poison du système musculaire, comme le sulfocyanure de potassium et l'upas antiar. C'est la perte des propriétés vitales de ce système qui, en déterminant la rigidité des muscles, puis l'arrêt de la circulation et par suite de la respiration, est une cause fatale de mort. Cette destruction de la fibre musculaire contractile se fait vers 37 ou 39 degrés chez les animaux à sang froid, vers 43 ou 44 degrés chez les mammifères, vers 46 ou* 48 degrés chez les oiseaux, c'est-à-dire en général à une température de 5 ou 6 degrés plus élevée que la température fixe de l'animal. M. Bernard fait remarquer que, dans aucun cas, il n'est permis d'admettre que la vie oppose une sorte de résistance à Réchauffement; au contraire le mouvement vital tend à l'accélérer, et cela se conçoit. La chaleur interne produite par l'animal se joint à la chaleur acquise, et le renouvellement du sang, qui est la condition de l'échauffement, se fait alors avec beaucoup plus d' activité. Ajoutons que tout récemment M. Demarquay appUquait de la façon la plus heureuse, et sans s'en douter, cette action toxique de la chaleur sur les muscles. Il a guéri des malades affectés de ces affreuses contractures musculaires qui caractérisent le tétanos, on les soumettant à l'influence du calorique, en leur
faisant prendre des bains d'air très-chaud. L'élévation de la température des muscles tétanisés a suffi pour modifier ceux-ci et les ramener à l'état sain. Ici le poison est devenu remède.
Tels sont les effets de l'élévation de la température sur les animaux. Voyons maintenant ce que ceux-ci deviennent lorsqu'on les plonge dans des milieux froids. On connaissait depuis longtemps djes faits curieux concernant la congélation de certains d'entre eux. Pendant son voyage en Islande (1828 et i8i29), M. Gaimard, ayant exposé en plein air une boite remplie de terre au milieu de laquelle se trouvaient des crapauds, ouvrit celle-ci au bout d'ua certain temps, et les reptiles, devenus durs et cassants, étaient congelés; cependant on put les rappeler à la vie en les mettant dans de l'eau tiède. Beaucoup d'anciens auteurs citent des cas analogues, et on conçoit jusqu'à un certain point qu'un grand physiologiste anglais ait pu, un instant, en tirer la singulière conclusion que voici. John Hunter s'imagina qu'il serait possible de prolonger la vie indéfiniment en plaçant un homme dans un climat très-froid et en l'y soumettant à une congélation périodique. Cet homme, se disait-il, vivrait peut-être un millier d'années, si au bout de dix ans on le gelait pour cent ans, quitte à le dégeler au bout de cette période pour dix nouvelles années, et ainsi de suite. « Comme tous les faiseurs de projets, ajoute Hunter, je m'attendais à faire fortune avec celui-là, mais une expérience me désillusionna complètement. » Ayant mis des carpes dans un mélange réfrigérant, il reconnut en effet que, lorsqu'elles sont entièrement congelées, elles sont mortes sans retour. Il en est de
même pour tous les autres animaux, ainsi que Tont établi des expériences récentes et fort remarquables de M. F.- A. Pouchet.
L'influence du froid sur les êtres organisés varie selon que Ton considère les animaux supérieurs ou les espèces inférieures. En général, on peut dire qu'il faut une température ambiante très-basse pour refroidir beaucoup les animaux, attendu que la chaleur vitale qu'ils développent s'y oppose énergiquemcnt. Cependant les mammifères des régions arctiques, malgré l'épaisse fourrure qui les protège, ne bravent la température du pôle (parfois égale à AO degrés audessous de zéro, point de congélation du mercure) qu'en vivant sous la neige où ils se font une demeure. Les Esquimaux y creusent aussi les huttes où ils écoulent leurs tristes jours. Quand l'organisme ne peut ni réagir ni se prémunir contre des températures aussi basses, la mort arrive rapidement par congélation. Le corps est saisi, et se maintient désormais dans un état d'incorruptibilité remarquable. Tout le monde connaît l'histoire des mammouths antédiluviens retrouvés dans les glaces du pôle, où ils étaient enfouis, aussi frais que des animaux morts récemment. Tandis que la chaleur détruit les tissus, le froid les conserve.
Par quel mécanisme le froid devient-il mortel? Le froid paraît agir sur le système nerveux. Les voyageurs racontent que, dans les contrées polaires, une insurmontable tendance au sommeil accable les hommes saisis par les températures très-basses. Sur les rivages glacés delà terre de Feu, Solander disait à ses compagnons : « Quiconque s'assied s'endort, et quiconque s'endort ne se réveille plus. » Cette tendance est si impérieuse que
plusieurs de ses serviteurs y succombèrent, et que luimême s'affaissa un moment sur la neige. On dit que, pendant riiiver de 1709, deux mille soldats de Charles XII périrent dans le sommeil auquel ils s'étaient abandonnés sous l'influence du froid. L'action sur les centres nerveux n'est toutefois que secondaire et consécutive à un autre phénomène étudié par M. Pouchet, et qui fournit ici le secret de la mort. Lorsque la température de l'intérieur du corps s'abaisse à 40 ou 12 degrés au-dessous de zéro, le froid congèle plus ou moins le sang, en désorganise profondément les globules, et c'est cette altération qui, soit directement, soit lorsque le sang est redevenu fluide, anéantit toutes les fonctions vitales. Larrey rapporte le cas de Sureau, pharmacien en chef de l'armée de Russie, qui, profondément refroidi par une marche pénible dans la neige, ne mourut qu'au moment où on commençait à le réchauffer. Les expériences sur les animaux font voir que ceux-ci se conservent vivants tant qu'on les entretient dans un état de demi-congélation, et qu'ils meurent quand on rétablit chez eux la température et la circulation de façon à permettre aux globules, désorganisés par le froid, de se répandre dans tous les vaisseaux. La mort arrive ainsi chaque fois que la quantité de ces globules est en nombre suffisant pour provoquer une perturbation considérable dans l'économie, c'està-dire chaque fois que la partie gelée présente une certaine étendue. Tout animal entièrement congelé, et dont par conséquent le sang figé ne renferme plus que des globules impropres à la vie, est mort sans résurrection possible. En le dégelant on n'obtient qu'un cadavre mou, flasque, décoloré, dont les yeux sont opa-
U CHALEUR ET LA VIE. i8U
ques. Si la congélation n'a frappé qu'un membre, celui-ci tombe en gangrène et se détruit. M. Pouchet a tiré de ces études une judicieuse conclusion pratique. S'il est vrai que, dans les cas de congélation partielle, ce sont les globules désorganisés, qui, en rentrant dans la circulation et en viciant le fluide sanguin, tuent l'individu, il est clair que, plus l'invasion de ces globules sera brusque, plus la mort surviendra rapidement. Il s'ensuit qu'en opposant à cette invasion par des ligatures ou un dégel d'une lenteur extrême, on parviendrait à empêcher l'empoisonnement total. Les globules malades qui, en pénétrant en masse dans le cœur et dans les poumons, allaient compromettre la vie par Tallération subite du sang, s'ils sont versés peu à peu dans celui-ci, ne le troubleront apparemment que d'une façon insignifiante.
Ainsi les travaux récents de la physiologie expérimentale nous expliquent les effets du chaud et du froid considérés comme agents toxiques. Le premier est un poison de la fibre musculaire, le second en est un des globules sanguins. — Il en est de la chaleur comme des autres éléments du miUeu cosmique où vit l'animal. Elle recèle les vertus les plus opposées, à l'instar de de la tendre fleur, au suc à la fois salutaire et terrible, dont le frère Laurent parle dans Roinéo. Elle peut tour à tour entretenir la santé, guérir la maladie ou commander la mort.
L'homme est donc le frêle jouet de toutes les forces sourdes qui l'entourent et l'étreignent. Il a beau les asservir, il n'échappe pas aux lois inflexibles qui subordonnent l'équilibre de la vie à celui des conditions physico-chimiques les plus inférieures. Du moins il a
la consolation de connaître ces lois, et de régler son existence de façon à en atténuer le plus possible les rigueurs. Quand la nature F-écrase, elle n'en sait rien, elle s'is^nore elle-même; l'homme, si petit, est plus grand que ces grandeurs aveugles, puisque la sienne, à lui, s'appelle conscience. Le sujet que nous venons d'étudier en est une belle preuve; mais on n'en comprendrait pas tout l'intérêt imposant, si nous ne donnions en terminant la réponse à la dernière question qu'il suggère. Cette chaleur que les phénomènes chimiques développent dans l'économie vivante, d'où vient-elle à son tour? Elle vient des aliments, qui en définitive sont tous tirés des plantes, et colles-ci l'ont empruntée au soleil. Les végétaux, dont la combustion s'opère au sein de l'animal en y dégageant une certaine somme d'énergie potentielle (chaleur), ne font que rendre à celui-là la force qui leur a été fournie par l'astre radieux. C'est donc une partie de la radiation solaire, emmagasinée d'abord par la plante, que l'animal rend disponible et utilise soit pour lutter contre le froid, soit pour assurer le jeu régulier de ses fonctions motrices. Le soleil est ainsi, on peut le dire rigoureusement, la source inépuisable de la vie comme il en est l'éternel ressort. A ce point de vue, la science confirme les intuitions primordiales et les rêves poétiques de l'homme au berceau. La raison, instruite par une longue expérience, se trouve d'accord avec le sentiment naïf et spontané de ceux de nos ancêtres qui contemplèrent pour la première fois la splendeur du jour *.
^ Revue des deux mondes du 15 janvier 1872.
C'est en 1794 que Galvani découvrit que les muscles des animaux éprouvent des contractions au contact de certains métaux. Suivant lui, ce contact provoque simplement la décharge d'un iluide inhérent aux animaux eux-mêmes. Le fait n'était pas contestable, mais Texplication l'était. De grandes discussions s'ensui* virent dans les écoles de physiologie; heureusement on comprit que la difficulté ne pouvait être résolue que par des expériences. On en fit un nombre immense, à la plus mémorable desquelles reste attaché le nom de Yolta. Alexandre Volta soutenait, contre Galvani, que l'électricité qui détermine des contractions dans les muscles, loin d'être originaire de ces organes, y est introduite par les métaux avec lesquels on opère. Pour le prouver, il construisit, en 1800, la pile qui porte son nom, c'est-à-dire un appareil où ^association de deux métaux différents devient une source abondante de fluide électrique. Galvani et Volta
* Revue des deux mondes du 1er août 1872.
VJi LA NATURE ET LA VIE.
élîiicnt doux hommes du plus éminent esprit, qui savaient à fond la physique et la physiologie, et qui n'avançaient rien à la légère. Leurs découvertes furent le point de départ d'un des plus admirables mouvements qu'il y ait dans l'histoire des sciences , mouvement toujours en pleine activité, et d'autant plus remarquable qu'il aboutit précisément — et ceci date d'hier à peine — à démontrer que Galvani et Volta avaient raison tous les deux. La science contemporaine prouve qu'il y a une éleclricité propre aux animaux, comme le voulait Galvani. Elle constate aussi que l'électricité produite par des causes extérieures a une influence sur les animaux, comme l'enseignait Volta. De la connaissance approfondie des deux ordres de phénomènes elle déduit un ensemble de procédés pour la guérison par l'électricité d'un grand nombre de maladies. Montrer les rapports de l'électricité avec la vie revient, par suite, à considérer d'abord l'électricité qui existe naturellement chez les animaux au même titre que la chaleur, puis à faire connaître l'action .de ce fluide sur l'organisme, soit dans l'état de santé, soit à l'état morbide. Un tel exposé complétera les détails contenus dans les pages précédentes touchant les relations de la vie avec la lumière et avec la chaleur, relations qu'il est permis dès aujourd'hui de considérer comme formant les linéaments d'une science nouvelle.
Les témoins les plus authentiques de l'existence de rélectricité animale sont des poissons. La torpille, le momiyre, le silure, le malaptérure, le gymnote et la raie développent spontanément une quantité plus ou moins considérable d'électricité. Ce fluide, dont la production est soumise à la volonté de l'animal, est identique à celui des machines électriques ordinaires; il donne les mêmes secousses et les mêmes étincelles lorsqu'il est à une certaine tension. L'appareil où il se forme consiste en une série de petits disques d'une substance spéciale, séparés les uns des autres par des cloisons de tissu lamelleux. De fines terminaisons nerveuses se distribuent à la surface de ces disques, et le tout représente une sorte de pile membraneuse, située d'ordinaire dans la région de la tête, quelquefois vers la queue.
Ces poissons sont les seuls animaux pourvus d'un appareil spécialement affecté à la production de l'électricité; mais tous les animaux sont électriques, en ce sens qu'il se forme constamment à l'intérieur de leurs organes une certaine quantité de fluide. L'existence dune électricité propre aux muscles et aux nerfs, et indépendante de leurs activités caractéristiques, a été établie par de nombreuses expériences, ^surtout par ^«lles de Nobili, de Matteucci et de M. Dubois-Rey-
raond. Pour constater l'existence des courants d'électricité nerveuse, il suffit de préparer un muscle de grenouille et de le toucher en deux points différents avec les deux extrémités d'un filament nerveux du même animal. Le muscle entre alors en contraction sous l'influence du courant électrique nerveux. Une autre expérience aussi simple prouve l'existence du courant musculaire. Sur un animal vivant ou récemment tué, on découvre un muscle, on l'incise perpendiculairement à la direction des fibres charnues, et l'on fait communiquer avec les deux fils d'un galvanoscope très-senstble, à la fois la surface naturelle du muscle et la surface obtenue .par l'incision. L'aiguille de l'instrument accuse alors le passage d'un courant. Cette électricité musculaire peut être obtenue en asseï grande quantité par la superposition, en forme de pile, d'un certain nombre de tronçons de muscles. Le pôle positif du système sera la surface naturelle de l'un des tronçons terminaux, et le pôle négatif la surface de section de l'autre. Un tel système agit sur les appareils galvanoscopiques, et peut même exciter des contractions dans d'autres muscles.
Indépendamment de ces courants électriques nerveux et musculaires, il existe dans l'économie animale d'autres sources de fluide. Il se produit dés courants entre la face externe et la face interne de la peau, dans le sang, dans les appareils sécréteurs, en un mot dans presque tout l'organisme. Les expériences aussi originales que délicates auxquelles M. Becquerel emploie depuis plusieurs années toute l'activité de sa verte vieillesse, lui permettent d'affirmer dés aujourd'hui la prépondérance des phénomènes éleetro- capillaires
L'ÉLECTRICITÉ ET LA VIE. 19î
dans la vie animale. D'après le savant physicien, deux dissolutions de nature différente, conductrices de réiectricité, séparées par une membrane ou par un espace capillaire, constituent un circuit électro-cbiffiique, et, si Ton considère les éléments anatomiques des divers tissus, cellules, tubes, globules, etc., dans leurs rapports avec les liqueurs qui les baignent, on trouve qu'ils donnent naissance à une infinité de couples qui dégagent incessamment de l'électricité. Le sang artériel et le sang veineux forment un couple dont la force électro-motrice est égale à 0,57, celle d'un couple à acide nitrique étant 100. M. Becquere. fait intervenir ces courants dans l'explication de beau coup de phénomènes physiologiques encore mal interprétés. Si la réalité même de telles actions est indé- Biabîe, il faut reconnaître cependant que 'la doctrine générale qui les relie les unes aux autres et toutes ensemble aux diverses activités de l'organisme manque encore de netteté. Il importe de savoir comment ces courants se distribuent et se répandent, quels trajets ils suivent. Le moment est venu pour la physiologie expérimentale d'aborder ces difficiles problèmes, dont b solution est indispensable à la connaissance précise du déterminisme vital, c'est-à-dire au dénombrement et à la mesure des facteurs divers qui sont les termes de toutes les équations du mouvement organique.
Les végétaux développent aussi de l'électricité. Pouillet a constaté nettement que la végétation dégage de réiectricité. D'autres physiciens, et surtout M. Becquerel, ont démontré l'existence de courants dans les fruits, les tiges, les racines et les feuilles des plantes. M. Becquerel prit une tige de jeune peuplier en pleine
lUa U NATURE ET LA VIE.
séve, introduisit un fil de platine dans la moelle et un second fil dans Fécorce, et fit aboutir ces deux conducteurs a un galvanoscope; Taiguille indiqua aussitôt le passage d'un courant, M. Buff a exécuté plus récemment des expériences dans lesquelles il a eu soin de ne pas blesser les organes. Deux vases contenant du mercure recevaient des fils de platine ; sur le mercure était de l'eau où plongeaient les végétaux dont il s'agissait d'étudier l'état électrique. En prenant des feuilles et des racines, M. Buff constata un courant qui allait des racines aux feuilles à travers la plante; dans une branche séparée de la tige, le courant marchait aussi vers les feuilles. En définitive, l'existence d'une électricité vitale est incontestable, bien qu'on ne connaisse pas encore exactement les conditions de cette effervescence intestine et qu'on en ignore les vrais rapports avec l'ensemble des opérations physicochimiques de l'organisme vivant.
Ces dernières sont en tout cas extrêmement complexes. Il y a en chaque être organisé, il y a en nous un monde infini d'activités de toute sorte. Les forces qui nous pénètrent sont aussi multiples que les matériaux dont nous sommes pétris. En chaque point de notre corps et à chaque instant de notre existence, toutes les énergies de la nature se rencontrent et se conjoignent. Néanmoins il règne dans la suite de ces opérations merveilleuses un tel ordre, qu'au lieu d'une confusion inextricable, c'est une harmonieuse synergie qui caractérise les êtres doués de vie. Tout en eux se balance et se pondère, se commande et se répond. C'est ce que Buffon avait déjà senti et exprimé. « L'animal, dit-il, réunit toutes les puissances de la i
nature; son individu est un centre où tout se rapporte, un point où l'univers entier se réfléchit, un monde en i"accourci '. » Paroles profondes, qui étaient pour le grand naturaliste plutôt le fruit d'une intuition d(^ jrénie que celui d'une spéculation rigoureuse, — paroles que le progrès de la science tend à vérifier do plus en plus, et dont la lumière éclaire sa route.
Après avoir constaté que les corps vivants sont euxmêmes des sources de fluide électrique, il convient d'examiner la nature des effets que l'électricité, sous des formes diverses, peut exercer sur l'organisme ani- •roal. L'atmosphère contient une quantité variable d'électricité positive; la terre elle-même est toujours chargée d'électricité négative. On ne sait pas encore au juste comment se développe cette force diffuse et sourde. Les physiciens pensent qu'elle provient de la végétation et de l'évaporation des eaux. M. Becquerel a énuméré tout récemment un ensemble de raisons plus ou moins plausibles qui autoriseraient à croire que la plus grande partie de l'électricité atmosphérique a son origine dans le soleil; cet astre la répandrait dans les espaces en même temps que la lumière. Muoi qu'il en soit, tant que le ciel est serein, ce fluide n'a aucune action manifeste sur les êtres vivants ; mais lorsqu'il s'accumule dans les nuées et donne naissance f dox orages, il produit des effets qui fournissent la plus démonstrative .des preuves de l'influence que l'électricité exerce sur la vie. Les personnes tuées par fci foudre présentent des aspects très-divers. TantiH Tindivida foudroyé est tué roide sur place, le mort
* ta. Lacépède, t IV, p. 417.
restant assis ou debout; tantôl, au contraire, il est lancé à une grande distance. Parfois la foudre déshabille les victimes, détruit leurs vêtements et laisse le corps intact, ou bien c'est l'inverse qui arrive. Ici les désordres sont effrayants : il y a déchirure du cœur et broiement des os ; ailleurs on constate une parfaite intégrité des organes. Dans certains ca§, il y a flaccidité des membres, ramollissement des os, affaissement des poumons; dans d'autres, on voit des coatractures et de la rigidité. Quelquefois le corps du foudroyé se décompose avec rapidité, mais il peut aussi braver la putréfaction. Enfin la foudre, qui brise les arbres et renverse les murailles, semble ne produire que trèsdifficilement des mutilations chez les animaux. Lorsque le tonnerre ne détermine pas la mort, il provoque du moins des accidents graves, parfois temporaires, le plus souvent irrémédiables. Indépendamment des brûlures et des éruptions diverses qu'on remarque sur la peau des personnes frappées, celles-ci éprouvent assez couvent une ^orte d'épilation générale fort bizarre; elles sont atteintes de paralysie, de mutisme, de perversion des sens (surdité, amaurose), d'imbécillité. Bref, les ravages de l'électricité atmosphérique atteignent toutes les fonctions du système nerveux.
L'action des poissons électriques peut être rapprochée de celle de la foudre, puisqu'elle ne dépend pas davantage de notre industrie* Les commotions du gymnote surtout sont formidables. Alexandre de Humboldt raconte qu'ayant mis les deux pieds sur un de ces poissons qu'on venait de retirer de l'eau, il reçwt une secousse si violente qu'il ressentit le reste du jour des douleurs dans toutes les jointures. Ces commotions
renversent les bêtes les plus vigoureuses, et on est oWigé d'éviter les rivières où les gymnotes se trouvent, parce que, lorsqu'on essaye de les traverser à gué avec des dievaux ou des mulets, ces derniers peuvent être tués par les décharges. Pour prendre ces poissons, les Indiens poussent dans l'eau des chevaux sauvages dont les piétinements font sortir les gymnotes de la vase. Ces sortes d'anguilles jaunâtres et livides se pressent alors sous le ventre des quadrupèdes, les renversent presque tous et en tuent quelques-uns; mais les poissons s'épuisent à leur tour, et il devient facile de s'en emparer au moyen de petits harpons. Les sauvages s'en servent pour traiter les paralysies. Faraday compare la secousse d'un gymnote — qu'il eut occasion d'étudier — à celle d'une forte batterie de quinze jarres. Quand on touche avec la main une torpille vivante placée hors de l'eau, on éprouve une commotion d'autant plus forte que la surface du contact est plus étendue. La secousse, qui se fait sentir jusque dans l'épaule, est suivie d'un engourdissement fort désagréable. On peut la faire subir à vingt personnes formant la chaîne, la première touchant le dos, et la dernière le ventre de la torpille- Les pêcheurs reconnaissent qu'il y a une torpille dans leurs filets quand, en jetant de l'eau à pleins seaux pour les laver, ils ressentent une commotion. L'eau conduit bien l'électricité, et c'est à travers l'eau que ce poisson tue ou engourdit les animaux dont il se nourrit. 11 existe, tout le monde le sait, d'autres sources d'électricité que les orages et les- poissons. Les machines à frottements, les piles et les appareils d'induction fournissent trois sortes de courants qui agissent
sur les fonctions de la vie, quelquefois d'une manière semblable, le plus souvent avec des différences marquées. Ces différences dans le mode d'action des divers courants n'ont été bien établies que de nos jours. L'action de T électricité statique et de l'électricité d'induction, plus brusque et plus violente, est caractérisée surtout par des effets mécaniques tellement frappants qu'ils ont longtemps empêché les observateurs de suivre avec une attention suffisante les effets d'un autre ordre que produit le courant de la pile. Cependant ce- dernier affecte en réalité d'une façon plus profonde les tissus animaux, et les phénomènes auxquels il donne lieu sont dignes du plus vif intérêt, aussi bien au point de vue de la théorie qu'à celui des applications.
Dutrochet a démontré par des expériences mémorables que, lorsqu'un tube contenant de l'eau gommée et fermé en bas par une membrane est placé dans un vase rempli d'eau pure, le niveau de l'eau gommée s'élève peu à peu par l'introduction graduelle de l'eau pure dans le tube. En même temps une certaine quantité de l'eau gommée intérieure se mêle à l'eau pure extérieure. Bref, il s'établit entre les deux liquides communiquant par la membrane un échange réciproque, et l'on constate que le courant qui va du liquide moins dense vers le liquide plus dense est plus rapide que le courant en sens inverse. Cette expérience révèle un des phénomènes les plus importants de la vie des plantes et des animaux, et que l'on désigne par le mot d'endosmose. Or Dutrochet avait remarqué déjà que, si l'on place le pôle positif d'une pile dans l'eau pure et le pôle négatif dans l'eau gommée, les actes
d'endosmose s'accomplissent avec plus d'énergie. MM. Onimas et Legros ont découvert de plus que, si l'on a recours à une disposition inverse, c'est-àdire si Ton met le pôle positif dans l'eau gommée et le pôle négatif dans l'eau pure, le niveau du liquide dans le tube, au lieu de s'élever, descend notablement. Ainsi l'électricité peut renverser les lois ordinaires de l'endosmose. Elle exerce une action non moins marquée sur tous les autres mouvements physico-chimiques qui s'effectuent dans la profondeur des organes. Elle y décompose les sels, y coagule les matières albuminoïdes du sang et des tissus, exactement comme dans les vaisseaux d'un laborafoire. En voici un exemple bien curieux. Lorsque en chimie on décompose l'iodure de potassium, de l'iode est mis en liberté, et on reconnaît ce dernier corps à la coloration d'un bleu intense qu'il développe au contact de l'amidon. Or, en injectant à un animal une solution d'iodure de potassium et en l'électrisant ensuite, on constate au bout de quelques minutes que toutes les régions voisines du pôle positif de la pile bleuissent en présence de l'amidon, ce qui prouve qu'elles sont imprégnées d'iode. L'iodure a été presque décomposé, et l'iode a été transporté par le courant vers le pôle positif.
Il n'est pas étonnant après cela que l'action de Télectricité s'exerce sur tout le système des opérations nutritives. MM. Onimus et Legros ont observé que les courants continus ascendants accélèrent le double mouvement d'assimilation et de désassimilation *.
' L'électricité se] dégage des appareils par deux pôles. On admet que le courant circule du pôle positif vers le pôle négatif. On dit que le courant est ascendant lorsqu'on applique le pulc positif à la partie
Les animaux électrisés dans de certaines conditions rejettent une plus forte proportion d'urée et d'acide carbonique ce qui est l'indice d'une plus grande énergie du feu vital. D'autre part, lorsqu'on soumet à l'action du courant de jeunes individus en voie de développement, ils grandissent et grossissent plus vite que dans les circonstances ordinaires, ce qui est la preuve d'un accroissement dans la quantité deè matériaux assimilés. Pour montrer jusqu'à quel point les phénomènes vitaux sont stimulés pai' l'électricité, nous citerons une autre expérience faite par MM. Robin et Legros sur les noctyluques. Ce sont des animaux microscopiques qui, lorsqu'ils existent en grande quantité dans l'eau de mer, lui donnent presque la blancheur du lait et la rendent à certains moments phosphorescente. Or il suffit de diriger un courant dans un vase rempli d'une eau pareille pour qu'une trace de lumière se dessine sur le parcours du courant. L'électricité provoque la phosphorescence de tous les noctyluques qu elle rencontre sur son passage entre les deux pôles.
Les courants interrompus ou d'induction rétrécissent les vaisseaux sanguins et ralentissent la circulation dans presque tous les cas ; s'ils sont intenses, ils parviennent même à l'arrêter par une forte contraction des artérioles. Il n'en est pas de même avec les courants continus : généralement ils accélèrent la circulation en déterminant une dilatation des vaisseaux. C'est du moins ce qui a été constaté d'abord par MM. Robin et Hiffelsheim dans l'examen microscopique
inférieure et le pôle négatif à la partie supérieure de la moelle; il est descendant quand les pôles sont intervertis.
L'ÉLECTRICITÉ Et LA VIE. 208
du flux sanguin élcctrisé, MM. Onimus et Legros ont établi ensuite que ces actions sont soumises à la loi suivante : le courant descendant dilate les vaisseaux, tandis que le courant ascendant les resserre. Une expérience saisissante démontre la vérité de cette loi. Sur un chien robuste, on enlève une portion du crâne, de façon à mettre le cerveau à découvert. On place alors le pôle positif d'une assez forte pile sur le cerveau mis à nu et le pôle négatif sur le cou. Les vaisseaux ténus et superficiels de l'encéphale se rétrécissent visiblement, et Torgane • lui-mêma semble s'aflaisser. En disposant les pôles dans un ordre inverse, on observe le contraire : les vaisseaux capillaires se gonflent, se distendent,' et la substance cérébrale fait hernie à travers l'ouverture pratiquée dans la voûte crânienne. Cette expérience prouve qu'on peut à volonté, au moyen des courants, augmenter ou diminuer l'intensité de la circulation dans l'encéphale, comme d'ailleurs dans tout autre organe. M. Onimus a fait une autre observation non moins intéressante. Beaucoup de personnes savent que le célèbre physiologiste Helmholtz a introduit en médecine l'usage d'un appareil simple et commode nommé ophthal" moHcopey au moyen duquel on voit très-distinctement le fond de l'œil, c'est-à-dire le réseau que forment les fibres nerveuses et les vaisseaux délicats de la rétine. Or, en examinant ce réseau pendant qu'on électrise la tête, on constate nettement que les petits conduits sanguins se gonflent et deviennent plus cramoisis.
Examinons maintenant l'effet du courant électrique sur les fonctions de la motricité et de la sensibilité, Aldini, neveu de Galvani, entreprît les premières re-
-2oi Là >'ati:re et la vie.
cherches de ce genre sur rhomme. Convaincu que, pour étudier les effets de rélertricité sur les organes, il fallait saisir le cadavre humain dans un grand état de fraîcheur, il crut devoir, comme il le dit lui-même, se placer à côté d'un échafaud et sous la hache de la loi pour recevoir de la main du bourreau des corps ensanglantés, sujets seuls vraiment propres aux expériences. En janvier et février 1802, il profita de Toccasion de deux criminels décapités à Bologne, que le gouvernement s'empressa d'accorder à sa curiosité scientifique. Soumis à l'action de l'électricité, ces cadavres donnèrent un spectacle si étrange que plusieurs des assistants en furent épouvantés. Les muscles du visage se contractèrent en produisant d'horribles grimaces. Tous les membres furent pris de mouvements violents. Les corps semblaient éprouver un commencement de résurrection et vouloir se lever. Plusieurs heures après la décollation, les ressorts de l'économie avaient encore le pouvoir de répondre à l'excitation électrique. Ure a fait à Glasgow des expériences non moins célèbres sur le cadavre d'un supplicié qui était resté suspendu au gibet pendant près d'une heure. L'un des pôles d'une pile de 270 couples ayant été mis en communication avec la moelle épinière au-dessous de la nuque et l'autre pôle avec le talon , la jambe, préalablement repliée sur elle-même, fut lancée avec violence, et faillit renverser un des assistants qui la maintenait avec effort. L'un des pôles ayant été placé sur la septième côte et l'autre sur un des nerfs du cou, la poitrine se souleva et s'abaissa, et l'abdomen éprouva un mouvement semblable, comme il arrive dans la respiration. Un nerf du sourcil avant été tou-
L'ÉLECiRÏCITÉ ET LA VIE. 205
ché en même temps que le talon, les muscles de la face se contractèrent; « la rage, Thorreur, le désespoir, l'angoisse et d' affreux sourires unirent leur hideuse expression sur la face de l'assassin. A ce spectacle, plusieurs personnes furent forcées de quitter l'appartement, et un gmtleman s'évanouit. » Enfin on provoqua des mouvements convulsifs des bras et des doigts tels que le mort semblait désigner différents spectateurs.
Les recherches plus récentes ont précisé les conditions de cette influence de l'électricité sur les muscles. Les courants continus, appliqués directement sur ces organes, déterminent des contractions au moment de l'ouverture et à l'instant de la fermeture ; mais la secousse produite par la fermeture est toujours la plus forte. Tant que le courant continu passe, le muscle persiste dans une demi-contraction au sujet de laquelle les physiologistes ne sont pas d'accord. Sous l'influence d'excitations très-fréquemment répétées et prolongées pendant un certain temps, les muscles entrent dans un état de contracture avec raccourcissement, analogue à celle qui caractérise le . tétanos. Dans cet état, ainsi que l'ont démontré M. Helmholtz et M. Marey, le muscle éprouve un grand nombre de très-petites secousses. La contracture est le résultat de la fusion de ces vibrations élémentaires qu'on ne distingue pas à l'œil, mais que certains artifices permettent de reconnaître et même de mesurer. Les courants d'induction provoquent des contractions plus énergiques, mais d'une énergie qui ne dure pas et fait place, si l'électrisation se prolonge, à la rigidité cadavérique. La contraction musculaire déterminée en pareil cas est
accompagnée d'une élévation locale de température proportionnelle à la force et à la durée de ractiotl électrique. Cet échauifement atteint son maximum, qui peut être de 4 degrés dans certains cas, pendant les quatre ou cinq minutes qui suivent le moment où Ton a cessé d'électriser; il est dû à la contraction musculaire elle-même, qui donne toujours lieu à un dégagement de chaleur.
L'action sur les nerfs est fort compliquée. Elle se traduit par des mouvements et des sensations d'intensité très-variable. MM. Onimus et Legros en résument ainsi les lois fondamentales : lorsqu'on opère sur les nerfs moteurs, on voit que le courant direct ou descendant agit avec plus d'énergie que l'autre; c'est l'inverse pour les nerfs sensitifs. L'excitabilité des nerfs mixtes est diminuée par le courant direct et accrue par le courant imerse. Voilà pour les courants de la pile. Les courants d'induction se comportent d'une façon différente. Tandis que la sensation provoquée par les premiers est presque insignifiante, les seconds, outre la contraction permanente du muscle, produisent une douleur qui persiste tant que le nerf conserve son excitabilité. — La moelle épinière est une des parties les plus actives de l'économie. Sous forme d'un gros cordon blanchâtre, logé dans l'intérieur de la colonne vertébrale elle constitue un véritable prolongement du cerveau, qu'elle supplée dans beaucoup de circonstances. Dépositaire inconsciente d'une partie de la force qui anime les membres, elle leur peut transmettre, par les nerfs qu'elle leur envoie, l'ordre et le moyen de se mouvoir, sans que l'encéphale en soit averti. C'est ce qui arrive dans les mouvements qu'on
appelle réflexes y et qui se produisent, sur des animaux décapités, par une simple excitation, directe ou indirecte, de la moelle épinière. Voici quelques expériences qui montrent l'action de Télectricité sur les phénomènes dont la moelle est le siège. Si Ton plonge une grenouille dans de Teau tiède, possédant une température de 40 degrés, elle perd la respiration, le sentiment, le mouvement, et ne tarderait pas à mourir, si on l'y maintenait longtemps. Retirée de Teau à temps et soumise ainsi à Tinfluence du courant, elle se contracte énergiquement lorsqu'on électrisc sa colonne vertébrale avec un courant ascendant ; il n'y a pas de mouvement lorsqu'on emploie le courant descendant. D'autre part, si l'on applique de dernier à un animal décapité, sur lequel on provoque des mouvements réflexes par une excitation de la moelle, on constate qu'il tend à les paralyser. En général — c^est une loi découverte par MM. Onimus et Legros, — le courant de la pile, appliqué sur la moelle, accroît, s'il est ascendant, l'excitabilité de cet organe et par suite sa faculté de déterminer des phénomènes réflexes ; il agit d'une façon contraire s'il est descendant.
Lorsqu'on électrise directement le cerveau des anîïBaux, il survient des modifications circulatoires dont nous avons déjà parlé, mais on n'observe pas de phénomènes spéciaux. L'animal ne manifeste aucune douleur, aucun mouvement; il éprouve une tendance au sommeil, une sorte de stupeur et de calme. Certains médecins ont été jusqu'à proposer l'électrisation du cerveau comme moyen de développer et de perfectionner les facultés intellectuelles. Rien n'autorise à croire jusqu'ici qu'une telle pratique puisse avoir la
208 LA NATl'RE ET LA VIE,
moindre influence favorable sur les fonctions de la pensée. Ce qui est certain, au contraire, c'est que l'agent électrique ne doit être appliqué qu'avec une extrême prudence aux régions encéphaliques, et qu'il y porte très-facilement le désordre. Un courant fort peut très-bien y amener la rupture des vaisseaux, et par suite une hémorrhagie grave.
Enfin l'électricité stimule tous les organes des sens. Appliquée sur la rétine, elle l'excite et détermine des sensations lumineuses, des éblouissements. Lorsqu'elle traverse l'appareil de l'audition, elle y provoque un bourdonnement particulier. Mise en contact avec la langue, elle fait éprouver une sensation métallique et styptique assez caractéristique. Enfin elle développe dans la muqueuse olfactive une envie d'éternuer, et quelquefois une odeur ammoniacale.
Les courants n'agissent pas seulement sur les nerfs cérébro-spinaux et les muscles de la vie de relation, ils affectent aussi le système nerveux et le système musculaire qui servent aux fonctions de la vie nutritive. L'électricité d'induction, appliquée aux muscles de la vie nutritive, les fait contracter au point du contact des pôles, mais la partie située entre les pôles reste immobile. Les courants continus produisent, au moment de la fermeture du circuit, une contraction locale au niveau des pôles, puis l'organe entre en repos ; s'il est en activité, il cesse de se mouvoir. Dans le cas de l'intestin par exemple, les mouvements péristaltiques sont abolis ; chez un animal en parturition, on peut suspendre, au moyen de l'électricité, les contractions utérines. En général, cet agent supprime les spasmes de tous les muscles qui ne sont pas soumis à la volonté.
Tous ces faits relatifs ;i raction do rélectricité sur les muscles et les nerfs ont donné lieu, surtout en Allemagne, à de laborieuses spéculations auxquelles se rattachent les noms de MM. Dubois-Reymond, Pflûger et Remak. Les doctrines de ces savants pliysiologistes sur l'état moléculaire dos nerfs dans leurs différents modes d'électrisation sont encore aujourd'hui controversées. Elles ne s'appuient, du reste, il faut bien le dire, sur aucune certitude expérimentale et peut-être vaut-il mieux recourir, pour l'explication générale de ces difficultés, aux idées développées par Matteucci. Cet illustre expérimentateur opposait aux théories allemandes sur les vertus électrotoniques des nerfs les phénomènes évidents de l'électrolyse, c'està-dire les décompositions chimiques opérées par les courants. Il pensait que les modifications dans l'excilabililé nerveuse, déterminées par le passage de rélectricité, tiennent aux acides et aux alcalis provenant du dédoublement des sels contenus dans les tissus animaux. On peut ajoutei: à ce premier ordre de phénomènes les courants électro-capillaires découverts récemment par M. Becquerel. C'est là qu'il convient de chercher les causes profondes du mécanisme complexe et encore si obscur de ce conflit de l'électricité et de la vie.
Les effets de l'électricité sur les plantes ont été moins bien étudiés. Les expériences faites à ce sujet ne sont ni assez nombreuses ni assez rigoureuses. On sait que l'électricité détermine des contractions chez les différentes espèces de mimosa et surtout chez la sensitive, qu'elle ralentit le mouvement de la sève dans la cellule du chara, etc. M. Becquerel en a étu-
(lié Taction sur la germination et le développement des végétaux. L'électricité décompose les sels contenus dans la graine, transporte les éléments acides au pôle positif, et les parties alcalines au pôle négatif. Or les premiers nuisent à la végétation, tandis que les dernières la favorisent. Tout récemment, le même expérimentateur a exécuté une série de recherches concernant T influence de Télectricité sur les couleurs des végétaux. U s'est servi des fortes décharges qu'on obtient avec les machines à frottement, et il a observé ainsi des changements de couleur assez remarquables, dus la plupart du temps à la rupture des cellules qui contiennent la matière colorante des pétales. Gelle-^ci, débarrassée de son enveloppe cellulaire, disparaît par un simple lavage à l'eau, et la fleur devient presque blanche. Dans les feuilles qui présentent deux faces de nuance difl'érente, comme celle du bégonia discoloVy M. Becquerel a constaté une sorte de transport réciproque des couleurs d'une face à l'autre.
Les phénomènes physiologiques dont il vient d'être question sont généralement confondus dans les hvres avec les faits d'électrothérapie. On a cru nécessaire ici de les en distinguer. La vraie méthode est d'expliquer d'abord les phénomènes qui s'accomplissent dans l'organisme sain; c'est le seul moyen de comprendre
L'ÉLECTRICITÉ ET U VIE. 2il
ensuite ceux qui caractérisent les maladies. L'électrothérapie constitue un ensemble de procédés qui doivent être rangés parmi les plus efficaces de la médecine, à la condition qu'ils soient mis en œuvre par un praticien versé dans la théorie de son art. En effet, le savoir physiologique le plus éprouvé est indispensable au médecin pour tirer un parti avantageux du courant électrique. L'empirisme même le mieux avisé est ici condamné à une impuissance fatale — il n'est pas inutile de le rappeler à ceux qui imputent à la méthode elle-même les échecs où elle aboutit entre des mains inhabiles. Il est vrai que, depuis l'époque de Galvani et de Volta , les médecins ont appliqué rélectricité de la pile au traitement d'un grand nombre de maladies. Au commencement de ce siècle, la galvanothérapie fit beaucoup de bruit. On pensa tenir la panacée universelle. Des sociétés galvaniques, des journaux et des livres spéciaux entreprirent d'en répandre le bienfait. Cette vogue dura un certain temps, et allait peut-être faire place à l'indifférence, quand la découverte de l'électricité d'induction, due à Faraday (4832), vint rappeler l'attention des médecins sur les vertus du fluide électrique et provoquer une nouvelle et intéressante série d'expériences. Il est probable cependant que les deux systèmes électrothérapiques, une fois évanouies les incroyables illusions de la première heure, eussent fini par tomber en désuétude, s'ils n'étaient sortis des ornières de l'empirisme. l*enipirisme, qui, avec son audace habituelle, avait su leur faire tout d'abord une si grande place, n'était pas en mesure de la leur conserver. C'est la physiologie expérimentale qui, en analysant avec préci-
sion le mécanisme des effets du fluide sur les ressorts organiques , donna aux applications thérapeutiques la sûreté, la certitude et la solidité qu'elles ont aujourd'hui. L'art aveugle a été, ici comme partout, l'origine des recherches scientifiques, €t celles-ci à leur tour éclairent l'art et le perfectionnent constamment.
Chose singulière, la fortune des courants d'induction a été beaucoup plus heureuse que celle des courants de la pile. Ces derniers, dont l'emploi avait inauguré r électrothérapie, n'ont pris une véritable importance en physiologie et en médecine que dans ces dernières années et alors que le crédit des courants d'induction était déjà solide, grâce surtout aux efforts de M. Duchenne (de Boulogne). C'est un physiologiste et analomiste allemand, Remak, mort il y a six ans, qui le premier a insisté sur les remarquables vertus thérapeutiques du courant voltaïque. Remak, après avoir consacré vingt années à l'étude des questions les plus difficiles de l'embryogénie et de l'histologie, avait entrepris, dès 4854, de rechercher et d'établir méthodiquement l'action des courants constants sur l'économie. Il était arrivé bie^ntôt à manier l'agent électrique avec une dextérité remarquable, à discerner avec une clairvoyante promptitude les points où il convenait dans chaque maladie d'appliquer les pôles de la pile. Ceux qui, comme nous, ont été, en 4864, témoins de ses expériences à la Charité en ont conservé le souvenir le plus net. Les méthodes de M. Duchenne étaient a peu près les seules reçues et pratiquées en France avant que Remak fût venu démontrer aux médecins de Paris l'efTicacité de l'électrisation par les courante
constants dans les cas où la faradisation restait impuissante. L'enseignement du praticien de Berlin porta ses fruits. Un habile médecin physiologiste, Hiffelsheim, commençait à répandre à Paris l'emploi du courant constant comme moyen thérapeutique quand la mort l'enleva en 1866 dans la fleur de l'âge. Un autre médecin fort distingué, qui a pu profiter des leçons de Remak, M. Onimus, a repris les travaux interrompus d'Hiffelsheim, et s'occupe aujourd'hui de constituer Vensemble des procédés électrothérapiqùes en les subordonnant à une connaissance rigoureuse des lois électro-physiologiques *. On va voir, par quelques exemples choisis dans la masse des faits publiés à ce sujet, jusqu'où s'étend actuellement l'efficacité de ces procédés.
L'expérience a établi que dans certaines conditions le courant électrique resserre les vaisseaux, et par suite ralentit l'afflux du sang dans les organes. Or un grand nombre de maladies sont caractérisées par un trop rapide afîïux sanguin, par ce qu'on appelle des congestions. Certaines formes de délire et d'excitation cérébrale, ainsi que beaucoup d'hallucinations des divers sens sont dans ce cas, et guérissent parfaitement par l'application du courant électrique sur la tête. Nul organe ne possède un système vasculaire aussi complexe 61 aussi délicat aue le cerveau, et nul organe n'est aussi sensible à l'action des causes qui modifient la circulatioti. C'est pour cela que les affections qui ont
* Dans le concours extraordinaire ouvert en 1869 par rAcadémie ^^* sciences pour Tapplication de Télectricité à la thérapeutique, le premier prix a été donné à MM. Onimus et Legros, et le deuxième à ^eux physiologistes russes, MM. Cyon.
leur siège dans Tencéphale sont particulièrement faciles à traiter par Télectricité. Cette dernière, bien appliquée, est souveraine contre les crises cérébrales, les conceptionsdélirantes, les migraines, les insomnies, etc. Les premiers médecins qui se servirent du courant avaient parfaitement saisi cette heureuse influence du fluide galvanique sur les troubles du cerveau; ils avaient même songé à en tirer parti pour le traitement de la folie. Les recherches n'ont pas été continuées dans cette direction, mais les faits publiés par Hiffelshèim autorisent à croire qu'elles ne seraient pas infructueuses. Ces faits témoignent combien les courants électriques, mais les courants continus seuls, pourront un jour rendre de services dans les affections cérébrales. C'est un point sur lequel il est important d'appeler l'attention des médecins aliénistes. Jusqu'ici on n'a vu dans rélectricité qu'un excitant énergique. Ce qui est vrai pour les courants interrompus ne l'est pas pour le courant de la pile. Loin d'être toujours un excitant, ce dernier, comme le soutenait HMelsheim, peut devenir, dans certaines conditions, un sédatif, un calmant. Cette influence sur la circulation, jointe au pouvoir électrolytique du courant de la pile, permet d'y avoir recours pour le traitement d'engorgements de diverses natures. On guérit par ce moyen les engorgements des ganglions lymphatiques, des glandes parotidiennes, etc. Le courant agit ici à la fois sur la contractilité des vaisseaux et sur la composition des humeurs.
C'est surtout dans les cas de paralysie que l'électricité montre toute sa puissance curative. Les paralysies surviennent chaque fois que les nerfs moteurs sont
séparés dos ctîntres nerveux par une cause traurnatique ou par une modification de texture qui leur fait perdre leur excitabilité. Lorsque le nerf est détruit, la paralysie est incurable; mais lorsqu'il n*est que malade, on peut, dans la plupart des cas, rétablir ses fonctions par le traitement électrique. Comme alors il y a toujours une certaine atrophie musculaire, on dirige Télectricité en même temps sur les nerfs et sur les muscles, et on emploie concurremment le. courant de la pile et le courant d'induction. Le premier modifie la nutrition générale et rétablit l'excitabilité nerveuse, le second stimule la contractilité des fibres musculaires. La différence d'action des deux espèces de courants est manifeste dans certaines paralysies où les muscles ne se contractent plus par les courants induits, tandis que sous l'influence des courants constants ils se contractent mieux que des muscles sains. Les expériences faites, il y a quelques années, au laboratoire de M. Robin sur des cadavres de suppliciés ont prouvé qu'après la mort la contractilité musculaire peut encore être excitée par les courants de Volta, alors qu'elle ne répond plus au courant de Faraday.
Quand les nerfs moteurs se trouvent dans un état d'excitation morbide, ils déterminent des contractions des muscles qui sont permanentes (spasmes toniques) ou intermittentes (spasmes cloniques). Les différents nerfs moteurs qui sont le plus souvent excités sont le nerf facial, les filets nerveux de l'avant-bras ou des doigts, qui sont affectés dans la crampe des écrivains *,
^ La crampe des écrivaim consiste dans une sorte de spasme de
HiG LA NATURE ET LA VIE. .
et les fil(3ts du nerf spinal, dont Firritation détermiae h tic de la tête, le torticolis chronique, etc. Or l'élecfricité fait disparaître ou du moins améliore notablement ces divers états morbides; elle exerce la même action sur les névralgies et les névrites, toutes les fois que ces /affections ne sont point les symptômes d*autres maladi plus profondes. Les courants rétablissent l'activité normale de la nutrition dans les nerfs malades et dans les muscles correspondants ; ils agissent aussi de la façon la plus heureuse sur les rhumatismes en modifiant la circulation locale, en calmant la douleur et excitant les phénomènes réflexes qui sont suivis de contractions musculaires. Erb, Remak, Iliffelsheim et M. Onimus ont mis hors de doute cette action salutaire sur les gonflements articulaires, soit dans les cas aigus, soit dans les cas chroniques.
Les découvertes relatives à l'influence de l'électricité sur la moelle épinière ont été mises à profit dans le traitement des maladies qui dépendent d'une surexcitation de l'activité de cet organe, telles que la chorée, la danse de Saint-Guy, l'hystérie et d'autres névroses convulsives qui présentent une physionomie plus ou moins analogue. Voici deux cas de ce genre publiés par le docteur Onimus, et qui donneront une idée de la manière dont on applique ici le courant. Un enfant de douze ans était atteint d'une affreuse maladie. Toutes les cinq ou dix minutes, il perdait connaissance, se roulait par terre, les yeux déviés vers la partie supé-
muscles des doigts, qui les empêche de se contracter régulièrement pour tenir et diriger une plume ou pour appuyer sur les touches d'un piano, tandis que les muscles de la main et de l'avant-bras conserven'toute leur force normale.
L'ÉLtCTRIClTÉ ET LA VIE. 217
rieure, puis se roidissait tellement qu'on ne parvenait à plier aucun de ses membres. L'accès terminé, il revenait à lui, mais la moindre impression un peu vivo suffisait à l'accabler de nouveau. On lui appliqua d'abord sur la moelle les courants ascendants. Aussitôt Tenfant fut pris d'une crise violente. Les courants descendants furent employés ensuite pendant quinze jours consécutifs, au bout desquels le petit malade recouvra la santé. — Une jeune fille de dix-sept ans, hystérique, offrait des symptômes très-bizarres du côté du larynx, du voile du palais et des muscles de la face, entre autres une sorte d^aboiement suivi d'un rcnillement intense et d'horribles grimaces. Or, en plaçant le pôle positif dans la bouche de la malade contre la voûte palatine et le pôle négatif sur la nuque, on parvint à supprimer tous ces phénomènes morbides. En disposant les pôles dans un ordre inverse, on les aggravait au contraire. Après seize séances de traitement électrique, cette jeune fille fut presque complètement guérie, et il ne lui resta qu'un tic musculaire insignifiant en comparaison des désordres primitifs. Enfin plusieurs cas de tétanos ont été combattus avec succès par des moyens analogues. Cette terrible maladie, la plus redoutable des complications chirurgicales, est due à une inflammation aiguë de la moelle épinière. 11 6n résulte une altération des nerfs moteurs telle que tous les muscles du corps éprouvent une contracture générale, une roideur douloureuse qui gagîie peu à P^u les organes les plus essentiels à la vie. Quand les Muscles de la poitrine et du cœur arrivent à être ^lî^is de cette manière, la mort a lieu par asphyxie. Or le courant continu tend à rétablir ici l'état normal
2r8 LA NATCKE ET LA VIE.
des nerfs moteurs. Deux autres maladies chroniques de la moelle, dont la première surtout est bien grave, Tatrophie musculaire progressive, et Tataxie locomotrice, cèdent souvent à l'emploi rationnel de Télectricité ou du moins sont enrayées dans leur progrès, dont l'issue naturelle est la moit. Il est intéressant de noter que ces deux maladies ont été découvertes et caractérisées par M. Duchenne (de Boulogne) dans le cours de ses recherches électrothérapiques. L'électricité lui a servi en ce cas de moyen de diagnostic, comme elle sert de moyen d'étude pour la physiologie, où elle représente en quelque sorte un réactif capable de déceler des différences fonctionnelles qu'aucun autre procédé n'eût révélées. Elle seule, d'après la manière dont elle affecte un nerf ou un muscle, permet, dans certaines circonstances, de décider de la nature et même du degré de l'altération des ressorts de ce nerf ou de ce muscle.
Aldini disait que le galvanisme offre un moyen puissant pour remettre en action la vitalité suspendue par une cause quelconque. Plusieurs médecins, au commencement de ce siècle, firent revivre ainsi des chiens plongés pendant un certain temps au fond de l'eau et qu'on en avait retirés avec toute l'apparence de la mort. Halle et Sue proposèrent à cette époque de mettre des appareils galvaniques dans les différents quartiers de Paris, surtout au voisinage de la Seine. Cette mesure si sage et si utile n'a pas encore reçu d'exécution, bien que toutes les expériences exécutées depuis lors aient démontré de plus en plus l'efficacité de l'électricité contre l'asphyxie et la syncope produites soit par l'eau, soit par les gaz délétères. Le cou-
ranl de la pile rétablit aussi les mouvements respiratoires dans les cas d'empoisonnement par Féther et le chloroforme, et à un instant où tout espoir de résurrection semble perdu. Les chirurgiens qui connaissent cette propriété se la rappellent lorsque la chloroformisation leur paraît périlleuse pour le malade qui y est soumis.
L'électricité se transforme en chaleur très-facilement. Quand on fait passer un courant intense dans un fil métallique très-court, celui-ci s'échauffe, rougit, et, dans certains cas, se réduit en vapeur. Cette propriété a été mise à profit par les chirurgiens pour l'ablation de diverses excroissances morbides. Us introduisent une lame métallique à la base des tumeurs ou des polypes qu'ils veulent enlever, et, quand cette sorte de couteau électrique est devenue incandescente sous l'influence du courant de la pile, ils lui impriment un mouvement tel que la partie malade est séparée par la cautérisation aussi nettement qu'avec un instrument tranchant. Ce procédé, qui évite l'effusion du sang et ne provoque qu'une douleur insignifiante, a donné de beaux résultats entré les mains de MM. Marshall, Middeldorpf, Sédillot, Bœckel, etc. Indépendamment de cette application, où c'est surtout la chaleur qui est utilisée, on a employé l'électricité pour détruire les tumeurs par une sorte de désorganisation chimique de leur tissu. MM. Crusell, Ciniselli et Nélaton ont fait à ce sujet des expériences décisives. Enfin MiM. Pétrequin, Broca et d'autres ont proposé le même moyen pour coaguler le sang dans l'intérieur des sacs anévrysmaux. Si cette nouvelle chirurgie n'est pas encore aussi répandue qu'elle devrait l'être, c'est que
le maniement des appareils électriques exige beaucoup d'habitude et de dextérité, et que les chirurgiens trouvent plus commode Tusage classique du bistouri.
On voit par ce rapide historique que Télectrothélapie est salutaire dans un grand nombre de maladies. Soit qu'on l'emploie pour modifier l'état de la nutrition, pour accélérer ou pour ralentir la circulation dans les petits vaisseaux, soit qu'on y ait recours pour calmer ou pour stimuler les nerfs, pour détendre ou pour mettre en mouvement les muscles, pour brûler ou détacher les tumeurs, l'électricité, pourvu qu'on ne la manie pas à contre-sens, est destinée à rendre de notables services à l'art de guérir. Le domaine de la thermothérapie est moins considérable; il a cependant une certaine étendue. L'exploration de celui qui est réservé à l'usage médicinal de la lumière,, à la photothérapie (s'il est permis d'employer ces néologÎBmes), commence à peine. Il en faut dire autant de l'emploi de la pesanteur, qu'on pourrait appeler barothérapie *. En tout cas, il se constitue présentement, et l'avenir verra se développer de plus en plus, à côté de la thérapeutique [des corps, une thérapeutique des forces, — à côté de la médecine des drogues, la médecine des énergies. Il est impossible de dire dès aujourd'hui laquelle des deux prévaudra définitivement; on peut supposer que toutes deux sont appelées à rendre des services également précieux à l'art.
Les premiers savants qui étudièrent l'action de
1 M. Paul Bert a communiqué ù TAcadémie des sciences, pendant les années 1872 et 1873, les résultais de longues expériences qu'il a instituées concernant l'influence que les changements de pression exercent sur les phénomènes de la vie.
i'électricité galvanique sur les animaux morts, et qui les virent recouvrer le mouvement et même une apparente sensibilité, crurent avoir trouvé le secret de la vie; ils assimilèrent à la force animatrice cette autre force qui semble réchauffer les organes déjà glacés et en rétablir le ressort brisé. Il n'est pas besoin de méditer longtemps sur l'ensemble des faits exposés dans les pages précédentes pour comprendre combien Tillusion était grande. Non-seulement l'électricité n'est pas la vie tout entière, mais il n'est même pas permis de la considérer comme un des éléments de la vie, par exemple de l'assimiler à la force nerveuse. Les expériences de M. Helmholtz ont démontré en effet jusqu'à l'évidence qu'une telle assimilation est contraire à la réalité. Ce qui caractérise les forces de la vie et l'unité vitale, qui est l'expression déterminée de leur fonctionnement simultané dans un même organisme, c'est précisément l'organisation. Or l'électricité n'a aucun rapport causal avec l'organisation même. Celle-ci est l'ouvrage d'une activité supérieure. Elle s'approprie toutes les énergies de la nature, mais elle les enchaîne, les coordonne et les place dans des conditions spéciales pour les faire servir aux desseins de la vie. Gravitation, chaleur, lumière, électricité, toutes ces énergies se conservent au sein des êtres vivants; seulement elles s'y dissimulent sous une nouvelle unité phénoménale, de même que l'oxygène, l'hydrogène, le carbone, l'azote et le phosphore, qui constituent une cellule nerveuse, y disparaissent dans une nouvelle unité substantielle sans cesser d'y exister comme éléments chimiques distincts. Les puissances de la nature inorganique sont aussi nécessaires à la vie que les
lignes et les couleurs le sont au peintre pour faire un tableau. Que serait le tableau sans T industrie et sans Fâme du peintre? Le tableau est son œuvre à lui; les forces physico-chimiques sont les lignes et les couleurs de cette composition homogène et harmonieuse qui est la vie. Elles n'y auraient aucune signification, aucune efficacité, si elles n'y subissaient, par l'opération d'un mystérieux artiste, une métamorphose qui, les élevant à une dignité qu'elles n'avaient point auparavant, leur donne place au suprême concert. C'est ainsi que dans l'infinie solidarité des choses, il y a, comme le pensait Leibniz, un mouvement continu de l'inférieur vers le supérieur, un acheminement constant vers le bien, une incessante aspiration vers une existence plus complète et plus consciente, un perfectionnement éternel.
Descartes, Leibniz et tous les grands esprits du XVII*' siècle pensaient que les phénomènes sont tellement solidaires qu'il faut les expliquer les uns par les autres, et, en conséquence, que les sciences doivent être tenues fort rapprochées les unes des autres. C'était à leurs yeux la condition d'un progrès rapide et d'un lumineux développement. L'empirisme, qui a élevé avec une opiniâtreté systématique tant de barrières entre les diverses parties de la philosophie naturelle, a retardé beaucoup la constitution des connaissances qui résultent d'une réciproque pénétration de toutes les vérités. Aujourd'hui, par l'effet d'une tendance spontanée, ces barrières tombent, et la science de l'homme, dans ses rapports avec les milieux extérieurs, commence à apparaître dans son harmonieux dessin. Nous en avons tracé précédemment plusieurs chapitres. Nous allons essayer, à propos des odeurs, d'en écrire Jin nouveau.
^ Moniteur meniifique, awil 1872.
tti LA NATURE ET LA VIE.
Le siège de Todorat ou de l'olfaction est la membrane pituitaire qui recouvre la paroi intérieure des narines. C'est une surface muqueuse, irrégulièrement plissèe et où viennent s'épanouir, en terminaisons délicates, un certain nombre de nerfs. Cette membrane sécrète constamment, comme toutes les autres muqueuses, un liquide destiné à la lubrifier. Grâce aux muscles qui recouvrent la partie inférieure des narines, l'appareil olfactif peut être dilaté ou contracté exactement comme celui de la vision. Cela posé, le mécanisme de l'odorat est très-simple. Il consiste dans le contact des particules odorantes et du nerf olfactif. Ces particules sont apportées par l'air à l'intérieur des fosses nasales et y rencontrent les fibres sensibles. Si l'arrivée de l'air est interrompue ou si le nerf est altéré, la sensation ne se produit pas. Les expériences de la physiologie ont établi en effet que les nerfs olfactifs (ou de la première paire) sont exclusivement dévolus à la perception des odeurs. La perte de l'odorat survient toutes les fois qu'on détruit ou qu'on blesse ces nerfs par un procédé quelconque, ou même lorsqu'on se borne à les comprimer. D'autre part, il est d'observation vulgaire qu'en mettant obstacle au passage de l'air dans les narines, on rend également impossible toute espèce de sensation olfactive. Ajoutons
LES ODECIIS ET LA VIE. 2i5
que la partie la plus sensible aux odeurs est celle qui se trouve dans la région supérieure des fosses nasales. Il y a, comme nous le verrons plus loin, des différences considérables touchant le degré de sensibilité de l'odorat, quand on passe d'un homme à un autre. Mais ce qui est plus singulier, c'est que quelquefois, sans cause apparente, l'odorat fait complètement défaut. Dans d'autres cas il est insensible à l'action de certaines odeurs seulement, infirmité analogue à celle que les ophthalmologistes appellent daltonisme^ et qui consiste à ne percevoir que certaines couleurs. On trouve dans les annales de la science le cas d'un préire qui ne sentait que le fumier et les choux pourris; celui d'une personne pour qui la vanille était complètement inodore. Blumembach parle aussi d'un Anglais qui avait tous les sens excellents, mais ne sentait point le réséda.
L'olfaction est tantôt volontaire, tantôt involontaire. Dans le premier mode, qui a reçu le nom de flairer^ et qu'on emploie pour obtenir une sensation plus vive, OB ferme d'abord la bouche et on exécute tantôt une large inspiration, tantôt une série d'inspirations brèves et saccadées. C'est alors qu'intervient l'appareil musculaire qui borde l'orifice des narines, pour resserrer cet orifice et le diriger en bas, de façon à augmenter rintensité du courant d'air aspiré. Quand, au contraire nous voulons sentir le moins possible, l'organe devient passif. Nous produisons par le nez de fortes expiralions pour chasser l'air odorant, et l'inspiration, au lieu de se faire par les narines, a lieu instinctivement par la bouche.
L'odorat et les odeurs intervienneat pour une p^*'^^
importante dans le pliénomène de la gustation, c'està-dire qu'il y a une étroite liaison entre la perception des odeurs et celle des saveurs. L'analyse physiologique â mis en évidence ce fait que la plupart des saveurs que nous percevons proviennent de la combinaison des sensations olfactives avec un petit nombre (lo sensations gustatives. En léalité, il n'y a que quatre saveurs primitives et radicales : Yadde, le dovs^ le salé et Vamer, On s'en assure par une expérience l)ien simple. Si l'on se bouche les narines en goûtant un certain nombre de substances sapides, afin d'abolir ainsi la sensation olfactive, le goût perçu est réduit invariablement à l'une des quatre saveurs simples que nous venons de citer. Aussi, toutes les fois que la membrane pituitaire est malade, la saveur des aliments n'est plus la même; la langue ne perçoit plus que l'acide, le doux, le salé et l'amer.
Il s'agit maintenant d'entrer dans l'étude des conditions physiologiques et chimiques de l'odorat, et pour cela il est nécessaire d'examiner d'abord comment se comportent les substances odorantes vis-à-vis du milieu qui les sépare de nos organes. Prévost le prenaier, dans un mémoire publié en 1799, sur les moyens de rendre sensibles à la vue les émanations des corps odorants, fit voir que certaines substances odorantes, concrètes ou fluides, mises sur une glace mouillée ou sur une soucoupe pleine d'eau, agissent immédiatement sur les molécules du liquide qu'elles touchent et les écartent plus ou moins en produisant un vide. Il pensa que ce moyen pourrait servir à rendre les odeurs sensibles à la vue et permettre de distinguer les corps odorants de ceux qui ne le sont pas. Ces mouvements
des corps odorants à la surface des liquides, dont le camphre en pailiculier fournit un si curieux exemple, ont été étudiés dernièrement avec le plus grand soin par un physiologiste français, en vue de l'établissement d'une théorie des odeurs. M. Liégeois a examiné, dans ce dessein, la plupart des corps odorants, et il a con^ staté qu'ils exécutent presque tous à la surface de l'eau divers mouvements de giration et de translation analogues à ceux du camphre. Les uns se comportent exactement comme le camphre. De ce nombre sont l'acide benzoïque, l'acide succinique, l'écorce d'oranges amères, etc. Chez d'autres le mouvement s'arrête très-vite, car ils sont rapidement entourés d'une couche huileuse où ils sont comme emprisonnés. Il en est qu'il faut réduire en poussière pour donner lieu au phénomène. Pour ce qui est des liquides odorants, M. Liégeois a eu l'idée d'ep imprégner des semences très-légères et spongieuses, dénuées d'odeur, et il a constaté alors, en projetant ces semences sur de l'eau, que les faits de giration et de translation se produisaient comme avec les autres substances. M. Liégeois, d'un ensemble d'expériences méthodiquement suivis, conclut que les mouvements dont il s'agit ici doivent être attribués, non pas à un dégagement gazeux agissant par un effet analogue à celui du recul ^ mais simplement à la séparation et à la diffusion rapide des particules odorantes au sein de l'eau. La volatihté des corps ne doit pas intervenir dans l'explication du phénomène. Celui-ci dépend exclusivement de l'affinité des fluides pour les particules odorantes ^t aussi pour celles de matière grasse. M. Liégeois a reconnu par exemple qu'une goutte d'huile, mise à la
surface de Teau, laisse échapper, sans diminuer sensiblement de volume, une énorme quantité de gouttelettes microscopiques qui se répandent dans la masse aqueuse. Les essences aromatiques donnent le même résultat. Quoique insolubles dans Teau, elles ont une tendance énergique à s'y disperser, et il suffit que Teau reçoive, sous forme de poussière extrêmement délicate, une très-petite quantité de leur principe odorant pour en acquérir tout le parfum. Les expériences de M. Liégeois témoignent d'une assiduité laborieuse et d'une louable sagacité. La science les a reçues avec satisfaction et, après en avoir tiré bénéfice, gardera le souvenir de Tauteur, enlevé dans la fleur de l'âge, à l'aurore d'une belle carrière de physiologiste et de chirurgien.
Il nous semblait, dit M. Liégeois lui-même, assister, dans ces expériences, à la formation des molécules odorantes. Ces fines parcelles répandues dans l'atmosphère et issues des corps odorants, que nous pouvons recueillir à la surface de l'eau, sont en effet les mêmes qui viennent frapper notre membrane pituitaire et nous donner la sensation des odeurs. Des faits, connus depuis longtemps, montrent d'ailleurs cette action en quelque sorte révélatrice de l'eau sur les odeurs. Le matin, quand la campagne est humide, quand les fleurs sont recouvertes des perles scintillantes de la rosée, il s'exhale de toutes les plantes un parfum plus suave et plus frais. Quand il a plu légèrement, c'est la même chose. Les végétaux, en même temps que leurs couleurs se relèvent, répandent des émanations plus embaumées. Dans le phénomène physiologique de la gu tation, nous observons une influence du même genre
La salive se prête très-bien à la diffusion des principes odorants ; ensuite, les mouvements de la langue, qui étendent ce liquide sur toute la surface de la cavité buccale et augmentent ainsi la surface d'évaporation, sont évidemment de nature à favoriser la dispersion des principes odorants dont le rôle est, comme nous l'avons vu, considérable dans la perception des odeurs.
Or, dans le phénomène de l'olfaction, l'air agit à l'instar de l'eau. Il s'empare des molécules odorantes otles apporte au contact de notre membrane pituitaire. H est le véhicule, le dissolvant des parcelles extrêmement ténues qui, en présence des fibres délicates du nerf, y provoquent un mouvement particulier se traduisant par les sensations les plus variées. L'oxygène el l'existence d'une proportion quelconque de molécules odorantes dans ce gaz sont les deux conditions expresses du phénomène.
Tel est, du moins, le résultat des anciennes expériences et de celles qu'a exécutées dans ces dernières années M. Nicklès. Ce qui est curieux et digne d'attenlion, c'est la diffusibilité considérable et le degré de division que manifestent certains corps odorants. L'ambre gris fraîchement rejeté sur le rivage répand au loin un parfum qui est le guide de ceux qui recherchent cette précieuse substance. Les sources d'huile ^e pétrole se sentent à une dislance très-considérable. Bartholin assure que l'odeur du romarin fait reconî^aître en mer les terres d'Espagne bien longtemps avant qu'on ne les aperçoive. Tout le monde sait, rt'autre part, qu'un seul grain de musc parfume un '"appartement pendant toute une année sans perdr
sensiblement de son poids. Haller raconte qu'il a cons'^rvé pendant quarante ans des papiers qu'un seul g.^ain d'ambre avait parfumés, et qu'au bout de ce temps ils avaient encore leur odeur. II remarque que chaque pouce de leur surface a été imprégné
P^^ 2691064 000 ^^ ^^^ d'ambre, et qu'ils ont embaumé pendant 11 600 jours une couche d'air d'au moins pied d'épaisseur. Evidemment, il est impossible d'imaginer combien petite était la quantité matérielle de principe odorant contenue dans un volume déterminé de cet air. On conçoit sans peine que les physiciens invoquent de pareils exemples pour donner une idée de la divisibilité de la matière.
En effet, il s'agit ici de matière émise par les corps odorants. Gela montre qu'ils n'agissent point comme des centres d'ébranlement, déterminant des vibrations qui se propagent jusqu'à nos organes pour y exercer une influence purement dynamique. Cette émission de matière odorante . avec le concours nécessaire de l'oxygène atmosphérique prouve aussi que les odeurs ne sont nullement comparables à la lumière ou à la chaleur, qu'il est permis de considérer d'une manière abstraite, dans l'espace immatériel et éthéré où elles se meuvent, comme des énergies propres et agissant de loin. Les odeurs, pour être senties, doivent être reçues par l'oxygène et transmises par lui à l'organe de Todorat. En un mot, l'odeur, c'est la molécule odorante même, tandis que la lumière n'est pas le corps lumineux.
L'oxygène exerce-t-il une influence chimique sur ses particules qu'il prend aux corps odorants? On .
Ifi
IJ
fil t
rignore. On ne sait pas davantage de quelle nature est raction qui a lieu au contact même de T odeur et du nerf olfactif, si le phénomène est un pur ébranlement mécanique, ou s'il se passe là quelque décomposition chimique. En tous les cas^ il est permis de conclure des faits observés que l'odorat et le goût sont deux sens éminemment distincts des autres, tant sous le rapport de la chose sentie que sous celui des notions que Tesprit retire de la sensation elle-même, La vue, le toucher et Touïe, sens en quelque sorte physiqtieSy nous donnent l'idée des harmonies extérieures, des formes et des mouvements. Ils nous initient à la conception du beau et sont les vrais collaborateurs de rinteliigence. Le goût et l'odorat sont plutôt des sens chimiques^ comme les appelle M. Nicklès. Ils ne s'exercent qu'au contact et ne réveillent en nous que des sensation» dont la vie de l'esprit ne profite point. Tandis que les premiers sont le ressort des plus hautes fonctions, les autres ne servent qu'à l'accomplissemen des actes nutritifs.
L'auteur érudit et compétent d'un livre sur les odeurs, publié dans ces dernières années*, a cru pouvoir cependant établir une sorte d'esthétique des odeurs, plus ou moins analogue à celle des sons. Il a recherché les harmonies olfactives, espérant y trouver les éléments d'une espèce de musique. « Les odeurs, dit-il semblent affecter le nerf olfactif à certains degrés déterminés, comme les sons agissent sur les nerfs auditifs. Il y a pour ainsi dire
* Wesse, Z>g« 0(f«î*r5, des parfums et des cosmétiques; tradntt par M. Réveil, 1865.
une octave d'odeurs, comme une octave de notes ;.certains parfums se marient comme les sons d'un instrument. Ainsi, l'amande, l'héliotrope, la vanille, la clé^ matite, s'allient très-bien, chacune d'elles produisant à peu près la même impression à un degré différent. D'autre part, nous avons le citron, le limon, Técorce d'orange et la verveine, qui forment une octave d'odeurs plus élevée et qui s'associent pareillement. L'analogie se complète par ce que nous appelons demiodeurs, telles que la rose avec le géranium rosat pour demi-ton; le petit grain, le néroli suivi de la fleur d'oranger... A l'aide de fleurs déjà connues, nous pouvons obtenir, en les mélangeant dans des proportions déterminées, le parfum de presque toutes les fleurs ». M. Piesse a construit d'après ces idées des gammes d'odeurs parallèles aux gammes musicales et où l'on voit les odeurs qui s'accordent en même temps que celles qui ne s'accordent pas. Ainsi qu'un peintre fond ses couleurs, le parfumeur doit fondre ses arômes, et il n'y peut parvenir, selon M. Piesse, qu'en suivant les lois de l'harmonie et du contraste des odeurs. Cette théorie est certainement fort ingénieuse et mérite attention, mais elle soulève de graves objections. S'il y a une harmonie des couleurs et des sons, c'est que l'optique et l'acoustique sont des sciences de calcul, c'est que l'harmonie est ramenée ici à des rapports numériques et déterminés d'une façon absolue. Ces rapports, en ce qui concerne les odeurs, ne peuvent avoir d'autre fondement qu'une sensibilité capricieuse et relative. Ils ne sont pas susceptibles dés lors d'être formulés, et, à plus forte raison, d'être tà^aduits en préceptes sûrs.
Il reste, pour compléter ces détails, à dire quelque chose des hallucinations de Todorat, car ce sens^ comme les autres, a ses aberrations et ses chimères. Les hallucinations de l'odorat ne sont presque jamais isolées; elles accompagnent celles de l'ouïe, de la vue, du toucher, du goût, et sont d'ailleurs moins fréquentes. Les aliénés qui en sont atteints se plaignent d'être poursuivis par des émanations fétides, ou se félicitent de respirer les parfums les plus suaves. M. Lelut a cité le cas d'une folle de la Salpétrière qui prétendait sentir constamment une odeur affreuse provenant de la putréfaction de prétendus cadavres enterrés dans les cours de cet établissement. Les impressions sont le plus souvent très-pénibles. M. Brierre de Boismont raconte l'histoire d'une dame dont tous les sens étaient pris de délire. Chaque fois qu'elle voyait passer une femme bien mise, elle sentait l'odeur du musc qui lui était insupportable. S'il s'agissait d'un homme, elle était douloureusement affectée de l'odeur du tabac, tout en reconnaissant que ces odeurs n'existaient que dans son imagination. Gapellini rapporte qu'une dame qui ne pouvait, disait-elle, souffrir l'odeur de la rose, se trouva mal en recevant la visite d'une de ses amies qui en portait une, et cependant cette maudite fleur n'était qu'artificielle. Ces faits pourraient être multipliés; mais, comme ils se ressemblent tous, il n'est pas nécessaire d'en citer davantage. Les dernières observations faites dans les établissements d'aliénés entre autres, celles de M. Prévost à la Salpétrière, ont montré, du reste, que les hallucinations et perversions de l'odorat sont plus fréquentes chez ces malades qu'on ne l'avait cru jusqu'ici, et que si>
33 i LÀ NATURE ET LA VIE.
d'habitude, elles paf^ent inaperçues, cela tient à ce que rien n'en dénote spontanément l'existence.
L'intensité et la délicatesse de l'odorat varient dans l'espèce humaine d'un individu à l'autre, et surtout' d'une race à l'autre. Tandis que certaines personnes sont à peu près privées du sens olfactif, d'autres, dont l'histoire est rapportée dans les annales de la science, ont fait preuve d'une finesse et d'une étendue vraiment extraordinaires quant à l'appréciation des odeurs. Woodv^art parle, par exemple, d'une femme qui prédisait les orages plusieurs heures d'avance, d'après l'odeur sulfureuse (due à l'ozone probablement) qu'elle discernait dans l'atmosphère. Les journaux scientifiques du temps rapportent l'histoire d'une jeune Américaine qui, sourde-muette et aveugle, recueillait et reconnaissait les plantes de la campagne d'aprè leur seule odeur. — Des exemples nombreux établissent d'ailleurs que chez les races sauvages ce sens est infiniment plus développé que chez les hommes civilisés. Au dire des voyageurs, plusieurs espèces d'Indiens poursuivraient leurs ennemis et le gibier à la piste.
Mais ce sont d'autres mammifères qui nous montrent l'odorat à son plus haut degré de perfection et de puissance. C'est chez les ruminants, chez quelques pachydermes, et surtout chez les mammifères carnivores, que la membrane olfactive acquiert la plus grande sensibilité. Buffon a caractérisé ces animaux, avec une justesse profonde, en disant qu'ils sentent de plus loin qu'ils ne voient, et que l'odorat est pour eux un œil qui voit les objets, non-seulement où ils sont, mais même partout où ils ont été. Ce qui est
relatif à l'odorat du chien est trop connu pour que nous y insistions.
S'il est difficile d'accorder créance aux anciens historiens qui racontent que des vautours furent attirés d*Asie, dans les champs de Pharsale, par Todeur des cadavres qui s'y trouvaient entassés après une bataille célèbre, il faut recevoir cependant les affirmations de naturalistes aussi bons observateurs qu'Alexandre de Huiïiboldt, par exemple. Or ce dernier rapporte qu'au Pérou et dans d'autres provinces de l'Amérique du Sud, quand on veut prendre des condors, on tue une vache ou un cheval, et qu*en peu de temps l'odeur de Vaniinal mort attire un nombre considérable de ces oiseaux, bien qu'auparavant on n'en vit point dans le pays. D'autres faits plus extraordinaires sont rapportés par des voyageurs. En génér^il, il ne faut les accepter qu'avec la plus grande réserve, parce que, dans la plupart des cas, on attribue à l'odorat ce qui devrait être rapporté à la vue, laquelle est chez les oiseaux très-longue et très-perçante. Tout en faisant la part de l'exagération, il convient de reconnaître cependant que ces animaux ont l'odorat Irès-développé. Scarpa, ^i a fait de belles recherches à ce sujet, a vu qu'ils refusent les aliments imprégnés de matières odorantes, et, chose curieuse, qu'un canard ne voulait avaler de pain parfumé qu'après l'avoir lavé dans un étang. Les échassiers, qui ont les plus gros nerfs olfactifs, sont aussi les oiseaux qui manifesteraient la plus grande sensibilité olfactive. ; — Les reptiles ont des lobes olfactifs volumineux qui permettent de croire qu'ils perçoivent aisément les odeurs, mais jusqu'ici on connaît peu les impressions dont ils sont suscep-
tibles à cet égard. Les poissons ont également une membrane olfactive. De tout temps les pêcheurs onl remarqué qu'on les attire ou qu'on les fait fuir au moyen de certaines substances odorantes jetées dans Teau. Les requins et d'autres poissons voraces se rassemblent en foule et arrivent de très-loin autour d'un cadavre jeté à la mer. On dit même que, quand des blancs et des noirs se baignent ensemble dans des parages fréquentés par les requins, ces derniers convoitent et poursuivent plus spécialement les noirs, dont l'odeur est forte. Les crustacés ne sont pas indifférents non plus aux émanations qui agissent sur les fibres olfactives. Tout le monde connaît le moyen qu'on emploie pour attirer les écrc visses et les prendre.
En ce qui concerne les animaux inférieurs, on n'a que des renseignements plus incertains encore, excepté cependant pour les insectes. Les entomologistes prétendent que l'odorat est très-subtil chez la plupart des insectes, et s'appuient à ce sujet sur des conjectures plausibles ; mais ils ignorent encore quel est, chez ces animaux, le siège de l'olfaction. De la viande est-elle exposée à l'air, en peu d'instants les mouches apparaissent dans l'endroit où Ton n'en voyait aucune auparavant. Des cadavres d'animaux ou des immondices sont-ils abandonnés sur le sol, aussitôt arrivent les insectes qui se nourrissent de ces matières et y déposent leurs œufs. L'odorat seul paraît les diriger, à l'exclusion même de la vue, car si l'objet de leur convoitise est caché, ils parviennent aisément à le découvrir. Un fait curieux concernant l'odorat des insectes est offert par les espèces qui aiment les corps en
putréfaction. On trouve dans nos bois une belle aroïdée, le goiLet ou pied-de-vemiy dont la fleur blanche répand une odeur fétide. Or l'intérieur de cette fleur est très-souvent rempli de mouches, d'escarbots, de slaphylins qui recherchent les détritus d'odeur infecte. On voit alors ces petites bêtes en quête de leur nourriture ou d'un endroit convenable pour pondre, s'agiter en tous sens, et n'abandonner qu'à grand'peine la corolle dont l'odeur les trompe.
Après avoir vu ce que les physiologistes pensent de l'odorat et des conditions de la perception des odeurs, voyons ce que les naturalistes et les chimistes ont établi touchant ces dernières considérées en ellesmêmes, quelle place ils assignent aux corps odorants et quelle nature ils leur attribuent. — Les trois règnes renferment des odeurs. Parmi les matières minérales, peu de solides, mais un certain nombre de liquides et de gaz sont doués d'odeurs plus ou moins fortes, d'ordinaire peu agréables et généralement caractéristiques. Ces odeurs appartiennent à des corps simples, comme le chlore, le brome et l'iode; à des acides, comme f acide chlorhydrique, l'acide cyanhydrique ; à des carbures d^hydrogène, comme ceux du pétrole; à des substances alcalines, comme l'ammoniaque, etc. Les odeurs qui se manifestent chez les animaux peuvent
être rapportées presque toutes soit à des gaz hydrocarbonés ou hydrosulfurés, soit à divei^ acides solides et liquides provenant de la décomposition des graisses, soit à des principes spéciaux sécrétés par des glandes, comme le musc, Tambre gris, la civette, etc. Les végétaux offrent une bien autre variété d'odeurs, depuis les plus douces jusqu'aux plus fortes, depuis les plus suaves jusqu'aux plus repoussantes. Les plantes absolument inodores sont très-rares, et plusieurs qui semblent l'être lorsqu'elles sont fraîches acquièrent par la dessiccation un parfum prononcé.
L'odeur des plantes est due à des principes trèsinégalement répartis dans leurs divers organes, les uns solides, comme les baumes et les résines, les autres liquides et auxquels on donne le nom d'essences ou à huiles essentielles. Dans la majorité des cas, l'essence se concentre dans la fleur, comme cela se voit chez la rose et la violette. Chez d'autres plantes, comme le vétiver et l'iris de Florence, la racine seule est parfumée. Dans le cèdre et le santal, c'est le bois; dans la menthe et le patchouli, c'est la feuille ; dans la fève de Tonka, c'est la graine; dans la cannelle, c'est l'écorce, qui sont le siège des principes odorants. Quelques végétaux possèdent plusieurs odeurs tout à fait distinctes. Ainsi l'oranger en a trois : celle des feuilles et des fruits, qui donne l'essence connue sous le nom de petit-grain; celle des fleurs, qui fournit le néroli, et enfin l'écorce du fruit, d'où l'on tire Yessenoe de Portugal. — Un grand nombre d'odeurs végétales sont le privilège des plantes tropicales, mais la flore d'Europe en fournit une proportion considérable, et presque toutes les essences employées dans la parfu-
merie sont d'origine européenne. L'Angleterre cultive beaucoup la lavande et la menthe poivrée. A Nîmes, les cultivateurs soignent particulièrement le romarin, le thym, l'aspic et la lavande. Nice a la spécialité de la violette. Cannes extrait toutes les essences de la rose, de la tubéreuse, de la cassie (acacia jaune), du jasmin et du nérôli*. La Sicile donne le citron et Torange; l'Italie, l'iris et la bergamote.
Quelle est maintenant la nature chimique des principes odorants des végétaux? La chimie contemporaine les ramène presque tous à trois catégories de corps bien déterminés : aux hydrocarbures, aux aldéhydes et aux élhers. Nous allons essayer de. rendre compte clairement de la constitution de ces trois genres de substances et d'en marquer la place dans le cadre de la science. Les hydrocarbures sont de simples combinaisons de carbone et d'hydrogène, comme, par exemple, les huiles de pétrole. Ils représentent les composés les plus simples de la chimie organique. Quant aux aldéhydes et aux éthers, la composition en est un peu plus complexe ; outre le carbone et Thydrogène, ils renferment de l'oxygène. Tout le monde sait ce que les chimistes entendent par nn alœol : c'est une association définie d'hydrogène, de carbone et d'oxygène, ni acide, ni alcaline, pouvant être considérée comme résultant de l'union d'un hydrocar-
' Grasses et Cannes, qui sont les principaux centres de la fabrication des essences, produisent par an 150,000 kilogrammes de pominades et huiles parfumées, et à peu près 7000 kilogrammes d'essence Piires de néroli, petit-grain, lavande, romarin et thym, ce qui représente une quantité de fleurs prodigieuse. L'eau de fleurs d'oranger se compie par millions de litres.
iiO LA NATURE ET LA VIE.
bure avec les éléments de l'eau. L'alcool ordinaire, ou esprit-de-vinj est le type de la plus importante série iï alcools, celle des alcools monoatomiques. Les chimistes le représentent par la formule G*H®0, pour indiquer que sa molécule provient de la combinaison de 4 atomes de charbon avec 6 atomes d'hydrogène et 1 atome d'oxygène*. — Indépendamment des alcools, dont le nombre est grand et la complexité variable, la chimie organique connaît une autre classe de corps dont le vinaigre est le type et auxquels on donne le nom d'acides organiques pour marquer leur analogie avec les acides minéraux, tels que l'huile de vitriol ou l'eau-forte. — Or chaque alcool, en perdant une certaine quantité d'hydrogène, donne naissance à un nouveau corps qu'on nomme un aldéhyde, et chaque alcool, en se combinant à un acide, engendre ce qu'on appelle un éther. Ces détails rapides permettent de concevoir exactement la nature chimique des essences ou huiles essentielles que les plantes élaborent dans leur tissu délicat. A part un petit nombre d'entre elles qui contiennent du soufre, comme les essences de la famille des crucifères, elles offrent toutes la même composition qualitative : carbone et hydrogène, avec ou sans oxygène. De l'une à l'autre seulement la proportion de ces trois éléments constituants change par des gradations régulières, mais de façon à correspondre toujours soit à un hydrocarbure, soit à un aldéhyde, soit à un éther. Ici, comme dans la chimie organique presque entière, tout est dans la quantité
1 Ou de réthylène C'H* (qui se trouve dans le gaz d'éclairage) avec l'eau CMl* + H*0 = C»fl*0.
des principes intégrants. La qualité importe si peu à la nature que, en suivant toujours les mêmes lois et en se servant constamment des mêmes matériaux, elle peut, rien qu'en changeant les relations pondérables de ces derniers, donner naissance, par des myriades de combinaisons distinctes, à des myriades de corps qui ne se ressemblent point les uns les autres. Les vertus singulières des éléments et les mystérieuses énergies que recèle la substance nous apparaissent dans un phénomène encore plus remarquable, auquel on a donné le nom d'isomérie. Deux corps, complètement dissemblables sous le rapport des propriétés, peuvent présenter absolument la même composition chimique sous le rapport qualitatif et quantitatif. Mais par quoi diffèrent-ils? demandera- t-on. Ils diffèrent par Tarrangement de leurs molécules. Le charbon et le diamant sont identiques quant à leur matière. Le phosphore ordinaire et le phosphore amorphe sont une seule et même substance. Or les principes odorants des végétaux nous fournissent des cas d'isomérie extrêmement curieux. Ainsi l'essence de térébenthine, l'essence de citron, l'essence de bergamote, l'essence de Déroli, l'essence de genièvre, l'essence de sabine, l'essence de lavande, l'essence de cubèbe, l'essence de poivre et l'essence de girofle sont des corps isomères, c'est-à-dire ayant tous la même composition chimique. Soumis à l'analyse, tous ces produits donnent des corps identiques en proportions identiques, c'est-à- ^irc, pour 4 molécule d'essence, 40 atomes de carbone ^H6 atomes d'oxygène. C'est ce qu'indique leur commune formule G*^il*°. On voit comment ces faits d'isomérie prouvent que les qualités des corps dépendent
Ht LA NATURE ET LA VIE.
bien plus de Tarrangement et des mouvements intérieurs de leurs petites parties, inaccessibles à notre investigation, que de la nature même de leur matière, et cela montre aussi combien nous sommes loin encore d'avoir pénétré dans les conditions premières de l'activité et de l'énergie des substances. — Parmi les cssenc s odoriférantes que les chimistes rangent dans la classe des aldéhydes, il faut citer celles de menthe, de rue, d'amandes amères, de cumin, d'anis, de fenouil, de cannelle, de reine-des-prés, etc. Enfin les autres se rapportent à la grande série des éthers, dont la complication varie beaucoup, en dépit de la simplicité constante de leurs matériaux premiers.
Telle est la nature chimique de la plupart des principes odorants d'origine végétale. Mais la chimie ne s'est pas bornée à établir la constitution intime de ces substances : elle est parvenue à en reproduire artificiellement un certain nombre, et les composés ainsi fabriqués, de toutes pièces, dans les laboratoires, sont absolument identiques aux produits extraits des plantes. Les spéculations théoriques sur l'arrangement des atomes, qu'on accuse parfois d'être inutiles, contribuent non-seulement à faire mieux connaître les lois naturelles, ce qui est déjà quelque chose, mais de plus, comme l'exemple actuel le montre, elles nous donnent souvent la clef d'inventions éclatantes et précieuses. Un chimiste italien, qui travaillait alors en France, Piria, reproduisit le premier, en 1838, un principe aromatique naturel. Il prépara, au moyen de réactions inspirées par la théorie, un aldéhyde salicylique qui se trouva être Tessence de reine-des-prés*
1 Spirœa ulmaria.
au parfum si pénétrant et si suave. Quelques années plus tard, en 4843, M. Cahours- découvrit Féthcr méthylsalicylique et montra qu'il est identique à Fessence de Gaultheria procumbetis^ L'année d'après, Wertheim composait de l'essence de moutarde en ne croyant préparer que de l'éther allylsulfocyauique. Ces découvertes firent sensation. Àujourd'bui le chimiste possède le moyen de créer beaucoup d'autres essence^ naturelles. Le camphre ordinaire, les essences d'amandes amères, de cumin et de cannelle, qui sont, comme nous l'avons vu, des aldéhydes, peuvent être préparés sans camphrier, sans amandes, sans cumin et sans cannelle.
Outre ces étheiset ces aldéhydes, dont l'identité avec les essences d'origine végétale est démontrée, il existe, parmi les nouveaux corps de la chimie organique, un certain nombre de produits formés par l'union I de l'alcool ordinaire ou de l'alcool amylique avec divers ! acides, c'est-à-dil*e d'éthers, et qui possèdent des I odeurs aromatiques plus ou moins analogues à celles rfe quelques fruits, mais sans qu'on puisse jusqu'ici i aifirmer que ces odeurs sont dues de part et d'autre aux mêmes principes. Quoi qu'il en soit, les parfumeurs et les confiseurs, plus industrieux et plus avisés ^ae les chimistes, ont immédiatement tiré parti de ces propriétés. Les huiles aromatiques artificielles parurent pour la première fois à l'exposition de Londres ^e 1851. On y voyait une huile de poire (pear oil) ré- [ Pendant une odeur agréable de poire jargonelle et servant à aromatiser des bonbons. Ce produit n'est autre
En oarfumeric Fessence de Wintergreen,
m LA NATURE ET LA ¥!£.
qu'une dissolution d'éiher amylacétique dans raleool. Â côté de Fhuile de poire figurait Thuile de ponunes (apple oil)y ayant le parfum des meilleures reinettes, et obtenue en dissolvant Féther amylvalérique dans Talcopl. L'essence la plus abondante était celle d'ananas, qui n'est autre que Téther butyrique ordinaire. On y remarquait aussi l'essence de cognac ou de raisins (grape oil) employée pour donner aux eaux-de-vie de mauvaise qualité l'arôme si recherché de celle de Ci^nac. Le produit qui faisait alors et qui fait encore l'objet de la plus importante fabrication, c'est Tesseoce de mirbane, dont l'odeur rappelle tout à fait celle de l'essence d'amandes amères et que le commerce substitue bien souvent à cette dernière. L'essence de mirbane n'est autre que de la nitrobenzine, laquelle provient de la réaction de l'acide nitrique sur la benzine. La benzine, à son tour, se rencontre parmi les produits de la distillation du goudron, où l'on trouve aussi de quoi préparer les admirables couleurs dites d'aniline. — Outre les essences que nous venons de signaler et dont la fabrication prend une importance industrielle croissante, on prépare encore artificiellement de l'essence de coings, de l'essence de fraises, de l'essence de rhum, etc. Toutes ces drogues servent, il faut bien le dire, à aromatiser les confiseries, les liqueurs et les confitures qui font aujourd'hui l'objet d'un si grand commerce. En d'autres termes, les produits de l'industrie tendent de plus en plus à se substituer à ceux de la nature. En tous les cas, ces faits de synthèse des piincipes odorants comptent parmi les plus belles conquêtes de la chimie organique. La puissance créatrice du chimiste s'étend de pljis en plus. Après les
LES ODCUKS irr LA VIE. 245
travaux de Piria, de Werlheim et de M. Cahoui's sont venus ceux de M. Bertbelot, qui a reproduil les matières grasses de l'économie animale. On est en ce momentci sur la voie de fabriquer artificiellement du sucre. Si on y arrive, il ne restera plus qu'à opérer la synthèse des matières albumincuses pour s'être rendu maître complètement des procédés que suit la nature dans l'élaboration des principes immédiats. Ce don de réaliser son objet, qui est la prérogative de la chimie, est aussi un des plus forts arguments en faveur de la réalité des lois que nous établissons touchant le système des forces extérieures.
Linné, qui avait un esprit éminemment analytique et classificateur, n'a pas seulement rangé par ordre les végétaux et les animaux, il a classé aussi les maladies et même les odeurs. Il rapporte ces dernières à sept classes : les odeurs aromatiques comme celle des feuilles de laurier; les odeurs fragranies comme celles des fleurs de lis, de jasmin, etc. ; les odeurs ambrosiaques comme celles de l'ambre, du musc, etc. ; les odeurs alliacées comme celle de l'ail; les odeurs fétides comme celles du bouc, de l'arroche puante, etc.; les odeurs nepoiwsan/e^ comme celles de plusieurs solanées, et enfin les odeurs nauséeuses. Les dénominations de Linné ont généralement prévalu dans le langage, mais on conçoit bien qu'elles ont une valeur de pure convention. Comme nous l'avons dit plus haut, il n'y a pas d'étalon pour la comparaison des odeurs. Nous ne pouvons les désigner qu'en les rapprochant les unes des autres, selon les degrés d'analogie qui existent entre les impressions qu'elles exercent sur notre membrane olfactive. Elles n'ont point de caractères sus-
ceptibles d'être définis avec rigueur. C'est ce qui fait qu'il est impossible d'en donner une .classification naturelle.
Les sensatifNi&i^roduites par les odeurs sont goûtées et appréciées de façm» tKès-variables, quoique avec moins de diversité que les saYftors. « J'en ai vu, dit Montaigne, fuir la senteur des pommes^ plus que les arquebusades * . » L'histoire rapporte que Louis XiV ne pouvait pas supporter les parfums. Grétry était vivement incommodé par l'odeur des roses; celle du lièvre faisait évanouir M"'' Contât. — Des odeurs qui nous répugnent, comme celle de l'asa fœtida et de la racine de valériane, font au contraire les délices des Orientaux, qui emploient ses substances comme condiments. Entre autres exemples singuliers rapportés à ce sujet par M. Cloquet, nous citerons celui d'une jeune fille qui trouvait le plus grand plaisir à respirer l'odeur des vieux livres, et celui d'un jurisconsulte à qui les exhalaisons du fumier procuraient une sensation des plus douces. Il n'est donc pas permis d'établir de règles générales en ce qui concerne l'influence des odeurs sur nos organes et la qualité des sensations qu'elles déterminent en nous. Néanmoins, au poinl
) Le fait auquel songeait Montaigne en écrivant cela est celui de tiuercet, secrétaire de François I®', qui se levait de table et fuyait sitôt qu'il y apercevait des pommes.
LES ODEURS ET LA VIE. 2i7
de vue purement physiologique, il est certain que queiques*unes exercent une action constante. Chardin et d'autres voyageurs racontent que lorsqu'on enlève sur ranimai la poche qui renferme le musc, il faut que l'opérateur ait le nez et la bouche fermés au moyen (l'un linge plié en plusieurs doubles, sans quoi il éprouverait de violentes hémorrhagies.
L'odeur du lis, de la narcisse, de la tubéreuse, de la violette, de la rose, du sureau, etc., lorsqu'elle atteint un certain degré de concentration, exerce d'ordinaire une influence fâcheuse sur l'économie*. Elle détermine des maux de tête plus ou moins violents, des syncopes, et quelquefois même des accidents plus graves. Les annales de la science renferment plusieurs cas de mort dus à l'action toxique de certaines émanations odorantes. On a remarqué que les plantes de la famille des labiées, comme la sauge, le romarin, etc., ne présentent, sous ce rapport, aucune espèce de danger, et paraissent plutôt jouir de propriétés salutaires. — Il importe cependant de distinguer ici entre l'action en quelque sorte purement dynamique de l'odeur, l'intoxication par l'essence et Teflet de l'acide carbonique dégagé par les plantes. Ces trois influences ont été souvent confondues par les auteurs qui ont enregistré les accidents survenus à la suite d'inhalations plus ou moins prolongées d'air odorant.
Cette action variable, tantôt salutaire, tantôt funeste, des odeurs sur le système nerveux, explique le rôle
• Cc^rtaincs odeurs qui à Tétat de diffusion considérable ont un parfuai agréable, acquièrent à l'état de concentration une odeur répugnante €t parfois dangereuse. Cela est vrai surtout de la civette, du patchouli, <le9 essences de néroli, de thym, etc.
qu'elles ont joué de tout temps dans les diverses circonstances de la vie des peuples. Il faudrait un volume pour raconter l'histoire religieuse, politique, économique et galante des odeurs et des parfums. Nous devons nous borner à en résumer ici les principaux enseignements en tant qu'ils se rattachent à la doctrine physiologique qui est le fond de cette étude. Car il y a certainement quelque chose d'instinctif au fond de ces coutumes universelles et constantes, qui nous montrent l'affinité de l'homme pour les odeurs. Sans doute il y faut voir plutôt un raffinement de mensualité qu'un désir naturel, mais il est arrivé ici ce qui est arrivé pour les boissons, pour la musique, etc. L'habitude est devenue en quelque sorte une seconde nature, les sens ont pris goût à cette ivresse particulière qui les charme et leur dissimule de pénibles réalités.
C'est dans la religion que nous constatons en premier lieu l'emploi des parfums. On n'imaginait rien de noble ou de sacré sans y faire intervenir leur influence. Les parfums disposaient les dieux à écouter les vœux qu'on leur adressait dans les temples, où Tencens brûlait et répandait ses vapeurs embaumées. Dès la plus haute antiquité nous voyons les prêtres des diverses religions avoir recours à l'emploi des substances odoriférantes. Cinq fois par jour, les disciples de Zoroastre -plaçaient des odeurs devant l'autel où brillait le feu sacré. Moïse, dans l'Exode, inscrivait la composition de deux parfums Hturgiques. Les Grecs donnèrent aux odeurs une belle place dans leurs ingénieuses fictions théologiques. Ils croyaient que les dieux annoncent toujours leur apparition par une
LES ODEURS ET LA Vif:. 2l9
odeur d'ambroisie, ainsi que Virgile nous le dit en parlant de Vénus * , et Moschus à propos de Jupiter transformé en taureau. L'emploi des parfums dans les cérémonies religieuses avait pour but de provoquer une sorte d'ivresse chez les prêtres et les prêtresses, et aussi de dissimuler l'odeur du sang et des matières putrides résultant des sacrifices. La religion chrétienne emprunta au paganisme l'usage des parfums dans les cérémonies du culte. Il y eut même une époque où l'Église de Rome possédait en Orient des terres destinées exclusivement à des plantations d'arbres fournissant des résines balsamiques.
En dehors de ces emplois, les odeurs en recevaient jadis de plus fréquents dans la vie privée. Rien ne nous étonne davantage, en lisant les auteurs de l'antiquité, que ce qu'ils racontent à ce sujet. Chez les Juifs, l'usage des parfums étaient contenu dans de justes limites par les prescriptions de la loi mosaïque, qui les réservait pour le culte. Mais chez les Grecs, il atteignit une extension et un raffinement excessifs. Ils renfermaient leurs habits dans des coffres odorants. Ils brûlaient des aromates pendant leurs repas; ils parfumaient leurs vins; ils se couvraient la tête d'odeurs dans les banquets. Les parfumeurs avaient, à Athènes, des boutiques qui servaient ^le lieu de réunion. Apollonius, disciple d'Hérophile, a laissé un traité sur les parfums qui prouve que, même sous le rapport de Textraction des essences, les Grecs étaient arrivés à une surprenante perfeetion. Ni les prohibitions de
* ..... Avertens rosea cervice refulsit
Ambrosi€Bque comœ divinum vertice odorem Spiravere
Solon , ni les analhèiiies de Socrate ne purent arrêter les progrès de cette passion. Les Romains en reçurent l'héritage de la Grèce et ajoutèrent aux parfums de rOrient ceux de l'Italie et de la Gaule. Ils les employaient avec profusion pour parfumer leurs bains, leurs chambres, leurs lits et leurs boissons. Ils en répandaient sur la tète de leurs convives. Le vélarium qui recouvrait Tamphi théâtre était imprégné d'eau de senteur qu'il laissait tomber, sous forme de pluie suave, sur la tête du public. Les aigles romaines ellesmêmes étaient enduites des plus fines essences avant la bataille. Lors des funérailles de sa femme Poppée, Néron fit brûler sur le bûcher plus d'encens que l'Arabie n'en produisait dans toute une année. L'on raconte aussi que Plancius Plancus, proscrit par les triumvirs, avait été trahi par les odeurs qu'il portait, et découvert ainsi aux soldats envoyés à sa recherche. — Outre lés odeurs extraites de la menthe, de la marjolaine el de la violette, qui étaient les plus communes, les an- < iens employaient beaucoup les roses de Pœstum et divers aromates tels que le nard, le mégalium, le cinnamome, l'opobalsamum, etc.
Il est curieux de remarquer que l'usage des parfums, apporté à Rome avec les mœurs grecques, fut apporté à son tour en France et dans le nord de l'Europe avec les mœurs latines, et principalement par la religion romaine. C'est, en effet, des cérémonies religieuses qu'il passa dans les cérémonies politiques, et de là dans la vie privée. Parmi les présents qu'Harounal-Raschid envoya à Charlemagne, se trouvaient beaucoup de parfums. Au moyen âge, chez les souverains et les plus grands seigneurs, on se lavait les mains
LES ODECRS ET LA VIE. i51
avec de Teau de rose, avant et après le repas ; quelques-uns même avaient des fontaines jaillissantes desquelles découlaient des eaux aromatiques. A cette époque aussi Fusage était de porter les morts la face découverte jusqu'au lieu de leur sépulture, et de placer dans le cercueil des cassolettes pleines de parfums. La monarchie française montra constamment un goût effréné pour les jouissances de cette nature, qui semblaient créées pour accompagner nécessairement toutes les autres. Le maréchal de Richelieu avait fait un tel abus des parfums sous toutes les formes, qu'il ne les sentait plus et qu'il vivait habituellement dans une atmosphère si embaumée qu'elle indisposait ceux qui entraient chez lui. M"* Tajlien, au sortir d'un bain de fraises et de framboises, se faisait doucement fric- Uûiuier avec des éponges imbibées de lait parfumé. Napoléon !•' se versait lui-même, tous les matins, de l'eau de Cologne sur la tête et sur les épaules.
Au-dessus de toutes les questions que nous venons de parcourir s'en trouve une d'une nature plus grave et plus obscure, qui se présente d'ailleurs au terme de toutes les études- ayant pour objet la sensation, et à propos de laquelle quelques réflexions ne seront pas déplacées ici. A quoi correspondent hors de nous les sensations que nous éprouvons au dedans de nous?
Quel rapport y a-t-il entre le inonde réel et l'image du monde réflécbie dans notre âme? Dans le cas particulier qui nous occupe, qu'est-ce qui, dans les corps, est cause qu'ils affectent notre odorat? Il parait certain tout d'abord que l'odeur en soi, en tant qu'odeur, est une pure création de notre esprit. La pbysiolo^ contemporaine démontre que l'exdtation des nerfs sensitifs est suivie, dans chacun, des sensations qui leur correspondent. Quand on éiectrise l'œil, on y détermine une apparition lumineuse ; quand on éiectrise la langue, on y provoque une sensation gustative; quand on éiectrise le fond de l'oreille, on y produit l'efTet d'un son. De même une excitation analogue, électrique ou autre, des nerfs de l'odorat, fiait naître en notre esprit la sensation d'odeur, bien qu'aucune molécule odorante ne soit intervenue dans le phénomène. La sensation parait donc dépendre prin<^ipalement de la nature du nerf sensitif. Le monde extérieur semble n'y contribuer que par la mise en branle des fibres nerveuses. Cette condition d'une impulsion venue du dehors n'est pas même indispensable, puisque nous éprouvons, dans le sommeil et dans la folie, des sensations d'odorat qui, au témoignage de nos autres sens, ne correspondent à aucun agent extérieur. Cependant, nous croyons pouvoir discerner les cas d.'hallucination des cas de perception réelle; cependant, nous affirmons qu'il y a au dehors de nous-mêmes des causes distinctes de nos sensations distinctes. Aucun scepticisme n'a prévalu ni ne prévaudra contre ce témoignage de la plus puissante évidence qu'il y ait au fond de notre être. Comment rendre compte de celle apparente antinomie? En réalité, il n'y a pas d'anti-
nomie. Remarquons en effet que, si les causes les plus diverses peuvent déterminer en nous une même sensation et nous donner le change sur le monde extérieur, notre âme n'en est jamais la dupe. Elle sait parfaitement rapporter, selon les cas, cette même sensation aux causes objectivement dissemblables qui Font déterminée; c'est-à-dire que les causes qui se ressemblent et se confondent dans l'acte purement physiologique de la sensation se différencient et se séparent dans l'acte psychologique par lequel notre âme les reconnaît et les conçoit distinctes. Si nous n'avions, pour connaître, que la passivité indolente et ignorante de nos sens, il n'y aurait pour nous aucune certitude; mais l'activité savante de l'âme non-seulement peut affirmer la réalité des objets extérieurs, par une raison analogue à celle qui lui fait affirmer sa propre existence, mais encore conclure, d'après ses diverses affections, à une diversité correspondante des énergies extérieures. Elle se meut à l'unisson du monde plutôt qu'à celui des sens. Vis-à-vis de ces derniers, elle est comme un monarque excellent qui ne serait rien dans ses sujets, mais qui, en leur donnant des lois et en réglant leurs mœurs, les police et les civilise. Donc, et c'est par où nous aimons à terminer, c'est dans l'âme considérée comme foyer de tous les rayons réfractés au travers des sens, comme lumière centrale plus brillante que toutes les autres, qu'il faut placer le pouvoir et le droit de discerner ce que les sens ne discernent pas, et de pénétrer à une profondeur où ils n'atteignent pas. On ne saura jamais quel rapport il y a entre le monde extérieur et les images que nous en apercevons, mais l'âme peut croire ferme-
251 LA xNATURE ET LA VIE.
ment que les divers points de ces images correspondent à des points extérieurs situés dans le même ordre, et que les forces qui Taffectent sont au fond de même nature que celles dont elles se sent maîtresse au dedans d'elle-même.