PREMIER FRAGMENT
Pour beaucoup de gens, le mot matière a une signification toujours identique à elle-même et bien déterminée; c’est une réalité fort claire, une entité souveraine, une espèce de divinité comprenant tout. Les philosophes candides qui en sont là n’ont jamais analysé les caractères intimes de cette matière, ni réfléchi aux particularités distinctives de la substance envisagée sous ses différents aspects. Ils ignorent que les propriétés qui leur servent à caracté-
‘ Liberté du 15 septembre 1800.
APPENDICE
riser celle matière sont plus mobiles et plus fugitives que les songes de la nuit, et que, dans beaucoup de cas, les corps ne nous révèlent leur présence que grâce à des vertus intimes, à des énergies cachées, invisibles et intangibles, que les sens aveugles ne percevraient point, si l’esprit n’était pas là pour les y aider. La matière a des familles, des genres et des variétés comme l’animal et comme la plante; mais l’animal en soi, la plante en soi, que sont-ils, que deviennent-ils dans votre empirisme? Ils s’y évanouissent, ils y disparaissent, parce que vous êtes impuissants à les comprendre : vous ne comprenez pas davantage la matière.
Pourquoi les molécules chimiques inertes et mortes deviennent-elles, lorsqu’elles sont agrégées d’une certaine manière, un centre de force et de vie? C’est qu’elles changent bien certainement d’énergie et de forme. Et vous, qui avez pénétré les mystères de l’organisation cérébrale, le cerveau, je vous prie, a-t-il rien de commun avec la matière ordinaire? Cette substance délicate, en quelque sorte éthérée et immatérielle , c’est de l’esprit condensé — qu’on me passe l'image, — ce sont des molécules transfigurées.
Vous la réduisez en carbone, en hydrogène, en oxygène, en azote et en phosphore, qui sont de la matière, soit; mais quand elle sent, quand elle veut, quand elle pense, quand elle invente, grand Dieu ! que deviennent carbone, hydrogène, oxygène, azote et phosphore? Comment et par quoi sont-ils modifiés, asservis, façonnés, transformés, organisés de façon à n’avoir plus rien de commun avec eux-mèmes et à disparaître dans l’unité du moi?...
Après avoir résumé l’idée et la pensée des œuvres remarquables qui ont fourni le prétexte de cet article, il convient de joindre ici notre idée et notre pensée à nous, et de faire connaître -au lecteur la nature vraie du problème philosophique dont la solution est aux mains de l’avenir.
APPENDICE
Ce problème gil dans la conciliation du matérialisme et du spiritualisme, on, si l’on aime mieux, de l’empirisme et de l’idéalisme. L’idée de matière doit disparaître avec celle d’esprit dans le suprême concept de la réalité; l’expérience et la raison doivent concourir dans la science logique de l’être. Qu’est-ce donc «pie la réalité? Qu’est-ce donc que l’être? Ni la réalité, ni l’être ne sont simples; ils sont multiples, et cette proposition, démontrée par les sciences d’aujourd’hui, est un coup mortel pour toutes les métaphysiques du passé.
Expliquons-nous. En analysant la notion de matière, en séparant par abstractions successives tous les éléments qui déterminent pour nous celte notion, on arrive à un certain nombre de forces inétendues, sans corps et sans figure, qui se confondent probablement avec ce que Leibniz désignait sous le nom de monades, centres mêmes de l’activité. D’autre part, on éprouve beaucoup de peine à comprendre comment la matérialité peut résulter de l’assemblage de ces forces. C’est pourquoi certains philosophes imaginent que celles-ci ont pour substratum des atomes ou points matériels. Mais ici encore il est impossible à la raison de se représenter clairement ces atomes distincts des forces. C’est ainsi que le grand débat et l’éternelle difficulté sont entre l’atomisme ou matérialisme cl le dynamisme ou spiritualisme. Or, nous disons que la difficulté n’est point résoluble et que l'essence de l’être est un mystère qui dépasse notre entendement. Mais à côté de l’essence de l’être sont les apparences de l’être, les degrés de l’être, les complexités de l’être, et c’est là ce qui constitue pour nous la réalité. Quels sont ces apparences, ces degrés, ces complexités? Ils sont au nombre de quatre, à savoir : les propriétés, les phénomènes, les lois et les idées.
Les propriétés sont les éléments les plus simples du savoir, les termes premiers de la recherche. Les phénomènes sont le résultat complexe du jeu d’un certain nombre de
AI’l’ENIHC.K.
iô-2
propriétés, considéré eu tant qu’il est perçu par nous. Les lois sont les formules générales qui résument ce qu’il y a d’immuable dans les phénomènes. Les idées enfin sont les expressions rationnelles qui représentent le travail opéré par l’intelligence sur la réalité des lois.
L’hydrogène, par exemple, a la propriété de se combiner à l’oxygène pour former de l’eau réciproquement. Le fait même de cette combinaison est un phénomène qui s’accomplit selon la loi des propriétés définies, laquelle loi se rattache à Vidée plus compréhensive et plus générale d'atomicité. Cette idée compte avec celle de série, de type, de substitution parmi les concepts qui donnent à la chimie toute sa puissance de prévision et tonte sa valeur philosophique.
Montrer que les phénomènes résultent du fonctionnement simultané d’un certain nombre de propriétés; que les lois sont l’expression des rapports de concomitance ou de subséquence qui gouvernent le jeu des propriétés dans l’accomplissement des phénomènes; (pie les idées proviennent de la synthèse inductive des lois analogues; — établir que la méthode n’est autre, chose que l’art de passer de l’une à l’autre de ces quatre catégories, soit de la plus simple à la plus complexe, soit de celle-ci à celle-là; l’expérimentation permettant d’opérer le passage des propriétés aux phénomènes, ou des phénomènes aux propriétés, l’induction, le passage des phénomènes aux lois, et la déduction, le passage réciproque; la dialectique enfin étant le moyen de s’élever des lois aux idées, et, par un processus inverse, de discerner dans les idées les lois virtuellement incluses; — conclure qu’en dernière analyse le monde entier se résout pour nous dans un certain nombre de propriétés élémentaires, de facteurs irréductibles, d’activités ultimes emmêlés et enchevêtrés de toute façon, groupés selon des lois multiples et infiniment diversifiées, formant des équations de tout degré et de toute forme; — faire entrevoir que peut-être ces équa- '
APPENDICE