‹ La nature et la vieChapitre 32 sur 33 · DEUXIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME FRAGMENT

La science a toujours été et demeurera le vrai point de départ et le germe fécond de toutes les applications. Les bénéfices nombreux qu’on a retirés des découvertes faites sans préoccupation d’utilité, et dans un but absolument spéculatif, prouvent que la connaissance des facteurs enchevêtrés de cette équation immense qu’on appelle le inonde est le premier et le plus sûr moyen de rencontrer quelque objet capable d’améliorer les conditions physiques ou économiques de la vie. Cette proposition a été très-souvent exprimée. Cependant on trouve encore des hommes qui, dédaignant toute recherche désintéressée de la vérité scientifique, affectent de ne considérer que l’utilité industrielle, comme si la première n’était pas la matrice éternelle de l'autre, comme si l’aperception lumineuse et méthodique de l’ordre réel des choses n’était pas indispensable pour en découvrir les propriétés et les vertus qui peuvent satisfaire

1 Nation souveraine du 23 juin, 1871.

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nos besoins, guérir nos maux, soulager nos misères ou divertir notre ennui ?

Pour aujourd’hui, en forme d’introduction au compte rendu régulier du progrès des sciences, nous voulons justement présenter quelques considérations sur cet ordre réel des choses que la science pure a l’ambition de connaître. Nous y joindrons des remarques succinctes touchant la façon dont il convient d’envisager, dans leur intime connexité, le problème scientifique et le problème philosophique, toujours débattus avec la même ardeur.

Quand on envisage les sciences de la nature au point de vue particulier et fragmentaire, qui est celui de la plupart des savants, on a de la peine à saisir d’une vue claire et compréhensive l’ordination des éléments du monde, et l’harmonieux aspect de celui-ci est dissimulé par la multiplicité confuse des expériences isolées. D’autre part, lorsque, sans avoir étudié les sciences proprement dites, on essaye d’emblée de se représenter le monde à l’aide des interprétations de la métaphysique pure, et d’établir la philosophie de la nature sur les assises d’un dogmatisme purement idéal comme celui de l’école, on risque de prendre tout pour la réalité, excepté la réalité même.

Pour concevoir la nature dans son ensemble homogène, il n’y a qu’une méthode, c’est d’appuyer la généralité sur les particularités, mais sur les particularités considérées comme solidaires, connexes et facteurs d'un même tout. Cette opération difficile de connaître l’ensemble n’est possible qu’à la condition d’établir d’abord les liaisons mutuelles qui rivent dans une rigide et indissoluble synergie tous les détails de cet ensemble. C’est de celte façon-là seulement qu’on peut entreprendre d’atteindre avec certitude à une connaissance positive et doctrinale du monde, également refusée à la myopie des savants et à la presbytie des métaphysiciens.

Jadis, les hommes soucieux de fonder la philosophie de

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la nature avaient bien compris qu’il y faut une expérience consommée des faits particuliers et une grande puissance spéculative. Ils furent à la fois savants et philosophes. Ces hommes n’ont pas eu de successeurs au xix° siècle, ou du moins n’en ont eu que de très-rares, et c’est ce qui fait que le bénéfice concret des travaux modernes est bien plus considérable que le bénéfice abstrait. Pourtant les linéaments de la science générale commencent à apparaître, et voici, à peu près, où nous conduisent les principaux travaux des dernières générations de chercheurs et de penseurs.

Ils conspirent à nous donner du monde une idée assez analogue à celle qu’en avait conçue Leibniz, à nous y faire apercevoir les principes d’activité, de vie, de solidarité et d’enchaînement qu’il y avait pressentis dans une intuition si belle. Le monde est un concert dynamique, une énergie infiniment diversifiée ayant pour éléments une infinité de forces, de toute nature et de tout degré,, intimement enchevêtrés, les plus humbles se répercutant dans l’immensité, les plus puissantes se dépensant en opérations invisibles. Et le tout s’achemine dans une synergie grandiose vers une fin dont nous n’avons qu’une obscure vision. Les formessont ainsi des forces condensées, les forces des formes diffuses. Les unes et les autres, consubstantiellemenl associées, déterminent les causes invisibles de ce que nousvoyons.

Cette conception de la nature, peu favorable au spiritualisme cartésien, l’est bien moins encore il la théorie empirique connue sous le nom de matérialisme. Le matérialisme se tient aux phénomènes fournis par la sensation et méconnaît la fonction spéciale de l’intelligence. Cependant, comme l’a exprimé supérieurement le grand physiologiste Helmholtz, de même que nous ne pouvons voir le monde que comme un phénomène lumineux, de même notre intelligence, qui a pour fonction de former des idées générales, ne peut le comprendre que comme une connexion.

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causale. L’àme, en nous révélant le type primordial de la causalité, c’est-à-dire eu se révélant à elle-même, nous découvre aussi la loi du monde et nous y montre des énergies bien distinctes des apparences physiques , mécaniques et géométriques.

Ayons, cela est légitime, toute sorte d’estime pour les explications qui se résolvent dans le nombre et la mesure, mais n’admettons pas que la nature ne soit que géométrie et mécanique. N’allons pas croire qu’il n’y a de vrai (pie ce que nous ramenons à des formules, et que ce dont nous exprimons l’idée dans un langage différent soit une illusion de notre esprit. Notre âme a plusieurs façons de saisir, également sûres, quand les étreintes en sont profondes. Leibniz était aussi grand mathématicien que Descartes et Newton, et il ne prétendait pas pourtant que la mathématique dût fournir tous les secrets de la conception du monde.

Il y voyait, particulièrement, dans l’ordre de la vie et de la pensée, des activités et des vertus irréductibles aux propriétés qu’on mesure et qu’on calcule. Qu’elles échappent à la méthode mathématique ou qu’elles s’y ramènent, les démonstrations de l’expérience ne sont pas moins précises, ni les intuitions de l’entendement moins lumineuses. Or ce sont ces démonstrations et ces intuitions nullement chimériques qui nous démontrent le dynamisme universel, qui nous donnent le sentiment positif de l’être, de l’ordre, de l’harmonie et de la raison intelligible des choses. Non, les chiffres et les figures n’expliquent pas tout. L’âme seule trouve en elle-même, au foyer de l’abstraction, comme de secrètes affinités avec tout. Les voix de l’esprit sont aussi nettes et impérieuses que celles de la conscience. Les délicatesses du sentiment et les charmes de la beauté sont aussi vrais que la régularité des orbes planétaires ou l.a loi de production des météores. L’idée pure de la lorce, du ressort, de la vie, de la solidarité, de la volonté ne s’impose

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pas moins que celle de toute phénoménalité d’ordre inférieur.

On la voit, la science, résultat de l’accouplement mystérieux de la nature et de l’esprit, emprunte nécessairement quelque chose de ce qui est propre à l’esprit. L’activité de celui-ci est visible dans l’idée qu’il se fait du monde, et il n’en saurait être autrement. Tous les systèmes philosophiques qui ont nié ou méconnu celte intervention nécessaire de l’entendement dans la constitution du savoir n’ont pu aboutir qu’à une doctrine stérile et vaine.

Ces réflexions, peut-être un peu rapides, montrent du moins qu'il y a deux éléments principaux dans notre connaissance du monde : ce qui vient du monde et ce qui vient de nous-mêmes, de notre raison. Le savant considère surtout les choses elles-mêmes, en d’autres termes l’élément objectif; le philosophe étudie plutôt la raison, c’est-à-dire l’élément subjectif.

Le premier examine les laits indépendamment de la raison qu’ils mettent en activité, et le second examine la raison indépendamment des faits qui la mettent en activité. Ce double office de la science et de la philosophie, concourant l’une et l’autre dans une même aspiration, eu fait deux sœurs, deux tilles également sacrées de l’esprit, chargées d’étancher sa soif de vérité.

Par malheur, il est arrivé qu’on a presque toujours subordonné tantôt la raison aux faits extérieurs tantôt les faits extérieurs à la raison. De là les erreurs, les illusions, les systèmes et les luttes séculaires des écoles.

Klablir l’équilibre exact entre la nature et l’àme, en déterminer les rapports vrais, voilà aujourd’hui le problème fondamental de la philosophie. Il convient de dire en quelques mots comment, selon nous, il sera possible de le résoudre un jour et dans quel sens les investigations entreprises à ce sujet doivent être dirigées.

Le commencement de la sagesse est ici de renoncer

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d’une façon définitive à l’apparence empirique et au sentiment vulgaire d’après lequel il y a dans le monde deux entités fondamentales et opposées, la force et la matière. Cette opposition n’a pas de sens philosophique. Sans rien préjuger louchant l’essence intime des êtres, on peut et on doit reconnaître qu’au fond ils forment, dans l’universel dynamisme dont nous avons parlé plus haut, une immense série commençant par des énergies obscures cl rudimentaires, se continuant par des énergies de plus en plus perfectionnées et compliquées, et finissant à un système d’énergies, dont la prérogative est de concevoir l’ordre de toutes celles qui précèdent et d’en saisir les connexions.

Depuis l’inerte molécule de charbon jusqu’aux éléments anatomiques doués de sensibilité, d’intelligence et de volonté, il y a ainsi une infinité de degrés solidaires dont le terme culminant est en nous, dans l’Ame pensante. Dire que celle-ci est immatérielle n’a pas plus de sens que de dire qu’elle est matérielle. C’est une vertu, un phénomène comme la pesanteur, la chaleur, la lumière, la vie, mais d’un degré très-supérieur. L’âme participe de toutes les activités du monde, et en même temps toutes celles-ci participent d’elle, puisque en elle et par elle seulement se révèlent et se déterminent leur harmonie et leur qualité.

Fixer les rapports de la nature et de l’âme ne doit donc pas consister à les opposer, mais à les rechercher l’une dans l’autre. Il nous faut voir comment les phénomènes modifient l’âme d’après le plus ou moins d’analogie qu’il y a entre eux et l’âme. De celte façon-là seulement on parviendra à trouver le lien de l’expérience externe et de l’expérience interne, et à bien voir comment celle-ci est la clef de celle-là. Telle est, du moins selon nous, la seule voie féconde pour les investigations de la pensée.

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