‹ La nature infectieuse de la tuberculoseChapitre 1 sur 1 · La nature infectieuse de la tuberculose · texte numérisé non relu

La nature infectieuse de la tuberculose

Le congrès qui nous rassemble aujourd'liui présente un caractère assurément inusité. Dans le domaine de la médecine, on n'est guère habitué à l'étroite spécialisation imposée aux travaux de notre assemblée par son étiquette, par le titre même qu'elle s'est donné. Certes, les congrès médicaux spécialisés ne manquent pas : congrès de chirurgie, congrès d'hygiène, congrès

d'ophtalmologie, congrès de gynécologie ; si l'on

voulait poursuivre l'énumération, elle pourrait être longue. Chaque département de la médecine trouve, en effet, moyen d'avoir sa réunion particulière. Mais, quoique cantonnés dans leurs spécialités respectives, les membres de ces différents congrès n'en ont pas moins beaucoup d'espace pour se mouvoir, car les questions de chacun des programmes sont à la fois nombreuses, étendues, variées, et toutes plus ou moins importantes.

Ici, c'est toute autre chose. Notre congrès n'a pas h éparpiller son activité sur un grand nombre de points. Une question, une seule, doit suffire h nous occuper. Mais quelle question! En est-il une autre en médecine dont l'importance puisse être comparée à la sienne et r[iii provoque au même degré l'intérêt universel?

La maladie qui va êlro soumise h nos discussions justifie pleinement la sollicitude toute particulière dont elle est l'objet. I»arlout la tuberculose est considérée comme un véritable fléau, non pas une de ces calamités passagères, qui surgissent à l'improviste et disparaissent de même; mais un fléau permanent, frappant sans relûclie sur l'espèce humaine et la décimant d'une manière indiscontinuc. Chaque année, ce minotaure prélève sur les populations un lourd et cruel tribut. On a cité bien souvent le chifl're de ses victimes. Il est navrant, ce chilTre, non pas seulement à cause du nombre énorme de morts qu'il décèle, mais encore parce que la moitié, au moins, des malheureux qui succombent sont frappés dans toute la force de l'ùge, au moment où ils sont le plus en état de rendre service à leur pays en l'enrichissant par leur travail ou en le servant sous les drapeaux.

Si les coups du monstre tombent plus souvent sur les pauvres et les misérables, l'aisance n'est cependant pas capable de faire dévier sa fureur. Il va chercher sa proie dans la demeure des riches et des puissants comme au fond des réduits où pullulent les populations ouvrières. A peine peut-on dire que le bien-être protège, dans une certaine mesure, contre les chances d'infection tuberculeuse, ou met à même de combattre plus avantageusement les effets du mal quand il s'est une fois introduit dans la place.

Et c'est ainsi dans tous les pays du monde! Parcourez-le de l'orient à l'occident, du sud au septentrion, vous trouverez ce vampire installé partout en permanence, s'accommodant aussi bien de la chaleur torride que des froids polaires. Naguère, il y avait bien quelques régions du globe où il paraissait n'avoir jamais pénétré. C'étaient des contrées où l'Européen n'avait pas encore pénétré lui-même. Mais la redoutable maladie y est entrée et s'y est fixée avec lui. Cela doit-il

complor au nombre dos bionfails que les indigènes do ces pays, jadis privilégiés, doivent à notre civilisation?

A elle seule, cette prodigieuse extension de la tuberculose justifie le grand intérêt que cette maladie nous inspire. Un autre motif, tout aussi puissant, nous attire encore d'une manière invincible. Aujourd'hui, nous croyons connaître la cause principale de la multiplication excessive de la tuberculose et nous sommes ainsi autorisés à concevoir l'espérance d'arriver un jour à en restreindre considérablement les ravages. Cette espérance est née dans tous les esprits scientifiques le jour où s'est afûrmée la démonstration définitive du caractère infectieux de la tuberculose, où li a été prouvé qu'elle se propage par germes à la façon des maladies virulentes et contagieuses.

Ce grand fait, vous le savez, est une conquête contemporaine, datant seulement d'hier. Certes, l'idée de virulence et de contage, attachée à la tuberculose, n'est pas une notion nouvelle. On la retrouve à diverses périodes de riiistoire de la médecine. Celte idée a eu, dans le passé, ses sectateurs convaincus et, parmi eux, le célèbre Morgagni, tant de fois cité pour sa foi dans la virulence de la tuberculose, pour l'invincible horreur <iu'il en éprouvait et qui le faisait reculer devant l'autopsie des sujets tuberculeux. Du reste, l'instinct populaire, au moins dans les contrées méridionales, n'avait jamais cessé d'attribuer à la tuberculose une certaine aptitude à se transmettre par voie de contagion ; le contact intime avec les tuberculeux, l'usage de leur linge, des hardes habituellement portées par eux, étaient réputés comporter de véritables dangers.

Mais, de nos jours, la généralité du monde médical était bien loin de partager ces appréhensions. La tuberculose lui apparaissait comme une création spontanée de l'organisme, victime de la misère physiologique, soit héréditaire, soit acquise sous l'influence des mau-

vaiscs coDdilious hygiéniques, des privations, de l'usure, de la maladie. Qui, parmi les médecins, pensait à la contngion? Quelques praticiens, accusés de se laisser influencer par les préjugés populaires. Et aussi telle haute sommité médicale, comme Andral, exprimani, avec une grande réserve, du reste, l'opinion que la contagion pourrait bien être une cause de tuberculose et s'exercer tout au moins entre conjoints.

L'opinion régnante ne s'était pas laissé influencer par ces dissidences exceptionnelles. Au contraire, la croyance à la contagion tendait si bien à disparaître que le professeur ne songeait même plus à y faire allusion dans sa chaire. Av.'iit-elle au moins conservé une certaine place dans les livres classiques mis entre les mains des élèves? Oui, parfois : tel ouvrage consacre à la contagion quelques mots, mais pour dire dédaigneusement que les craintes dont elle est l'objet sont « chimériques ». Souvent rien, silence absolu : vous chercheriez vainement dans certains traités des plus estimés, à l'article « étiologie de la tuberculose », la mention même du rôle important qu'à une autre époque on avait fait jouer à la contagion dans la production de la maladie.

C'était bien une opinion disparue que la foi dans la propriété infectieuse de la tuberculose. Sur tout notre vieux monde, l'opinion contraire s'étalait tranquillement comme une mer sans rides, dont le calme semblait ne devoir être jamais troublé. Tout à coup un vent souffle en ouragan sur cette belle eau dormante, et la voilà profondément agitée. Cette tempête est soulevée par une voix qui s'élève pour lancer cette déclaration, certainement inattendue : « Oui, la tuberculose est contagieuse; elle a son virus à elle, et ce virus s'inocule tout aussi sûrement que celui de n'importe quelle maladie bien démontrée virulente. A la place des faits vagues dont on arguait autrefois, je vous ap-

porte des expériences nettes et précises. Voyez et jugez! » Vous savez quel brait a fait cette déclaration, tombant à l'improviste dans des oreilles bien peu préparées à la recevoir. Le monde des pathologistes ne s'est pas rendu du premier coup à l'évidence de la démonstration qui lui était ainsi apportée. Des combats acharnés se sont livrés àl'entour. Force a fini par rester à la raison, au droit scientifiques. Aujourd'hui, qui oserait contester sérieusement la virulence de la tuberculose?

Honneur à Villemin, qui a été le promoteur infatigable de cette victorieuse campagne! Oui, honneur et gloire à lui, car le mérite des initiateurs ne saurait jamais être trop hautement proclamé! Après eux, sans doute, le champ de leurs découvertes est bientôt labouré en tous sens par la légion des chercheurs. A la première récolte, parfois d'apparence maigre et souffreteuse, s'ajoutent ainsi de nouvelles récoltes, toujours plus riches, toujours plus copieuses. Mais, cette moisson prospère, si les inventeurs n'en avaient découvert et préparé le terrain, s'ils n'y eussent jeté la première semence, jouirions-nous de ses fruits plantureux?

Je suis fier d'avoir été le premier à rendre ainsi témoignage à la valeur de la découverte de notre cher collègue. Qu'il me permette de lui rappeler les luttes du début, si ardentes, si passionnées, et l'appui que j'ai eu tant de plaisir à lui prêter alors. Le fait de l'inoculabililé du tubercule avait été bientôt mis hors de toute contestation. Mais, parmi ceux qui en acceptaient pleinement l'exactitude, beaucoup — et des meilleurs esprits — se montraient plusou moins rebelles àl'adoption de l'inlerprétalion de Villemin, en faveur de la contagiosité de la tuberculose. A cette époque, en effet, diverses considérations pouvaient faire hésiter à voir, dans les effets du la pénétration violente de la matière tuberculeuse au sein de l'organisme animal, l'équiva-

lent des symptômes et des lésions de la maladie humaine spontanée, la preuve de son aptitude à se transmettre par infection virulente naturelle. Un jour surgit, au milieu des controverses, un travail expérimental qui enlevait aux adversaires de cetle interprétation leur argument principal. Au lieu de faire entrer par effraction, dans l'organisme, le virus discuté, on l'y avait introduit par les voies naturelles de la contagion, et pourtant les animaux d'expérience étaient devenus tuberculeux, même plus vile et plus complètement que dans les cas où la matière tuberculeuse était déposée dans le tissu conjonctif sous-cutané. Combien je fus heureux d'apporter ces faits probants aux juges académiques qui n'avaient pas encore su discerner la grande valeur de l'œuvre de Villemin et de leur dire hautement : « Vous ne l'avez ni appréciée ni récompensée comme elle le mérite! »

Je viens de faire allusion aux premières expériences d'ingestion de matière tuberculeuse qui ont été présentées à l'Académie de médecine en 1868. Beaucoup d'autres suivirent; un grand nombre d'animaux de toutes sortes, veaux, chevaux, ânes, lapins, etc., furent consacrés à ces nouvelles expériences; on y employa toutes les méthodes possibles pour réaliser le contact entre l'organisme sain et la matière tuberculeuse. C'est une œuvre laborieuse. Qu'est devenu le plaidoyer nouveau qu'elle constitue en faveur de la contagion de la tuberculose? Je n'ai jamais voulu donner à ce plaidoyer d'autre publicité que celle de la Leilre à Villemin, insérée dans la Gazette hebdomadaire du 5 avril 1872. C'était une manière de faire hommage du plaidoyer au destinataire de la lettre; ces nouveaux matériaux, péniblement amassés, lui appartenaient bien, en effet, car, sans lui, sans ses expériences inaugurales, sans le courant d'idées qu'elles avaient créé, aurais-je jamais songé à entreprendre mes i)ropres études sur la tuberculose?

Plus d'un point nouveau était pourtant traité dans ces études et aurait gagné à être signalé moins brièvement. Je n'en veux citer qu'un. Ces études se poursuivaient à l'époque où je cherchais à m'éclairer sur la nature des virus. Dans mes expériences relatives à la détermination de l'état physique des agents virulents, j'avais prouvé que les virus ne sont pas des substances liquides ou dissoutes, et qu'ils existent au sein des humeurs à l'état corpusculaire. Donc, s'il y a un virus tuberculeux dans les matières qui, après inoculation ou ingestion, provoquent la tuberculose expérimentale, il doit se trouver, comme les autres, à l'état corpusculaire. C'est, en effet, ce qu'ont démontré mes inoculations comparatives avec les humeurs tuberculeuses filtrées ou non filtrées.

C'était un premier pas vers la découverte de la vérité. Quand, plus tard, la nature animée des corpuscules virulents fut tout à fait mise hors de doute, on chercha . si ceux de la tuberculose ne sont pas aptes à être cultivés et propagés, en dehors de l'organisme, à la manière des agents virulents qu'on avait déjà réussi à multiplier ainsi, celui de la fièvre spléuique par exemple. Toussaint, le premier, fit connaître le résultat positif de ses cultures et des inoculations de ses cultures. Il y eut quelque méprise dans ses expériences, car le micro-organisme qu'il détermina n'a certainement rien à l'aire avec la maladie. Toulcfois, un fait considérable subsiste dans cette partie de l'œuvre de Toussaint : je puis affirmer, pour en avoir été témoin, qu'avec des cultures déjà éloignées de la première génération, Toussaint a donné au lapin une maladie d'apparence tuberculeuse. Était-ce la tuberculose vraie? Les diagnoses anatomo-pathologiques faites ultérieurement dans plusieurs laboratoires, le mien entre autres, sur (les pièces que Toussaint y avait laissées, sembleraient le faire croire. Quoi qu'il en soit, il est constant que

Toussainl u'a point reconnu le véritable agent de la tuberculose. C'est à R. Koch que cet honneur était réservé.

Oui, grûce à lui, nous savons quel est le vrai microbe auquel est due l'infection tuberculeuse. Grand service, après beaucoup d'autres, rendu par Koch à la science contemporaine! La découverte de ce micro-organisme complétait de la manière la plus heureuse la démonstration de la nature infectieuse de la tuberculose et imprimait une impulsion nouvelle aux études dont celte maladie fait l'objet. Pour se rendre compte de cette influence, il suffit de suivre l'énorme production de travaux cliniques ou analomo-pathologiques qui se fait actuellement dans le monde sur la tuberculose, travaux dans lesquels jouent un si grand rôle la recherche et la détermination du bacille de Koch.

C'est, en efi'et, sous ce nom que, par un consensus aussi unanime qu'inconscient, nous nous plaisons tous à désigner l'agent infectieux de la tuberculose. Petite attention envers un grand mérite. Oui, sans doute, petite attention : nous aimerions pourtant à en voir généraliser la pratique. Par exemple, ne devrait-il pas être universellement appelé le bacille de Davaine, cet agent infectieux du charbon, le premier microbe virulent qui ait été signalé, décrit, figuré, déterminé sous le nom de bacléridie du sang de rate? C'est cette découverte qui marque le début de la période si féconde que nous traversons aujourd'hui. A une telle œuvre, si absolument originale, point de départ de la marche en avant de toute la microbiologie infectieuse, s'attache un glorieux honneur. Ne le marchandons pas à celui qui a le droit de le revendiquer.

Ce court aperçu sur l'histoire de la découverte de la propriété infectieuse de la tuberculose ne clôt pas la liste des motifs qui nous justifient d'avoir fait de l'étude de celte maladie l'objet d'un congrès spécial. L'inlérrt

considérable attaché à cetle étude résulte d'une dernière considération, non moins puissante que toutes celles qui viennent d'être passées en revue.

La tuberculose ne se contente pas de moissonner l'espèce humaine. Elle exerce aussi ses terribles ravages parmi les animaux domestiques, au moins sur le bœuf, une des espèces qui sont le plus intimement mêlées à la vie des peuples civilisés. Voilà donc encore des occasions de contact avec des porte-germes de la tuberculose, une nouvelle source d'infection pathologique, et alors des dangers en expectative, dangers d'autant plus redoutables que la viande et le lait fournis par les animaux de l'espèce bovine tiennent une place importante dans l'alimentation de l'espèce humaine.

Pendant longlemps ces dangers étaient restés ignorés; il ne fut pas facile de faire admettre les risques graves qu'ils font courir à l'homme. On vivait sur l'idée qu'il s'agit là d'une maladie animale, tout à fait distincte de la tuberculose humaine; c'était à l'époque où la différenciation des maladies dyscrasiques reposait surtout, sinon exclusivement, sur l'anatomie pathologique. Or, on se refusait à voir dans les lésions de la tuberculose du bœuf les mêmes caractères que dans celle de l'homme. La grande autorité de Virchow^ avait singulièrement contribué à renforcer l'opinion régnante sur la nature spéciale de la phtisie du bœuf. Cet illustre maître était pourtant en défaut. La démonstration de son erreur commença par une expérience de Villemin, dans laquelle cette tuberculose bovine put être, comme l'avait été celle de l'homme, inoculée à un lapin. Était-ce assez pour conclure rigoureusement à l'identité des deux maladies? Non, sans doute. Dans le résultat de l'expérience, il y avait place pour introduire plus d'une interprétation. On ne se fit pas faute de le faire remarquer à l'époque, alors que les

illustrations de la médecine et de la physiologie avaient peine à considérer la maladie expérimentale provoquée, chez le lapin, par l'inoculation de produits dits tuberculeux, comme étant de môme nature que la tuberculose classique. En réalité, nous savons aujourd'hui que le lapin est susceptible de prendre plusieurs maladies infectieuses ayant les apparences de la tuberculose, quoique étant déterminées par d'autres agents que le bacille de Koch.

Mais la présomption simple que cette expérience unique créait en faveur de l'identité des deux tuberculoses n'a pas tardé à faire place à une démonstration tout à fait irréfutable. Que fallait-il à une expérience de transmission pour posséder ce caractère de preuve péremptoire? Réaliser deux conditions : 1" ne faire intervenir, dans l'expérience, que les deux espèces aptes à la maladie naturelle soupçonnée commune, c'est-àdire prendre le virus à l'une et le faire développer chez l'autre; 2° employer, dans les tentatives d'infection, les voies de la contagion spontanée, pour éviter toutes les objections possibles — on sait qu'elles n'ont pas manqué — contre la pénétration du virus par voie d'effraction. Vous connaissez les expériences dans lesquelles ces conditions ont été réalisées. La matière tuberculeuse humaine, en provenance de lésions de toute forme et de tout âge, fut administrée par ingestion à de jeunes animaux de l'espèce bovine en parfaite santé. Ce qu'il en advint, vous le savez. Tous les sujets, et le nombre en était grand, devinrent tuberculeux.

C'est à l'École vétérinaire de Lyon, qui en a vu tant d'autres sur cet important sujet, que ces expériences furent pratiquées pour la première fois. Répétées souvent depuis, elles ont toujours donné les mêmes résultats. Donc l'espèce humaine peut communiquer la tuberculose à l'espèce bovine. Donc la réciproque doit

être tenue pour également vraie. Donc l'identité des deux tuberculoses, humaine et bovine, ne peut plus être mise en doute. Il faut compter avec cette identité et avec toutes les conséquences qu'elle entraîne.

Plus tard intervint un éclatant complément de preuves, quand, après la découverte du bacille de Koch, on le rechercha et on le trouva dans les lésions de la tuberculose du bœuf et de celle, infiniment plus rare heureusement, qui se présente parfois chez le porc ou, plus rarement encore, chez le cheval et chez l'âne.

Rien ne manque donc à la démonstration de l'identité, primitivement méconnue, entre les deux tuberculoses, li n'y a là qu'une même maladie, un seul virus, s'attaquant à l'espèce bovine comme à l'espèce humaine et pouvant se transporter de l'une à l'autre. Quelle redoutable solidarité entre l'homme et la bête! Nous voilà forcés de nous avouer enfin que la viande et le lait fournis par celle-ci à celui-là exposent à des dangers d'infection ; que l'alimentation peut être, pour l'homme, une source empoisonnée où il puise le germe de la tuberculose! Point de révolte possible contre cet arrêt de la science expérimentale. Quand il fut prononcé pour la première fois, le 17 novembre 1868, devant l'Académie de médecine, ce fut un toile quasi général contre l'imprudent qui, sur la foi d'expériences de laboratoire, osait se permettre de semer de telles alarmes. Nous n'en sommes plus là. L'opinion a fait du chemin. Elle s'est résignée à compter avec les inexorables lois du destin, qui soumet tant d'êtres vivants aux coups du même agent infectieux.

Un tel exemple fait bien comprendre à l'homme quels liens étroits l'unissent à la légion de ses semblables et aux autres êtres qui l'entourent. En vain voudrait-il éloigner les contacts répugnants ou dangereux. En vain chercherait-il à s'isoler complètement de ceux qui l'y exposent. Sur toutes les routes, dans toutes les

voies détournées où il s'engage, l'homme retrouve ces contacts qu'il veut fuir et en subit, au moins indirectement, l'influence. L'air qu'il respire, les aliments dont il se nourrit, les vêtements qui le protègent contre les rigueurs des saisons, môme les objets de luxe dont il entoure son bien-être, tout lui devient une occasion pour cette promiscuité médiate qui peut être la cause de tant de maux. Partout l'homme se heurte, quoi qu'il fasse, à ses frères en humanité, les faibles, les forts, les pauvres, les riches, les malades, les bien portants, et aussi à « ses frères inférieurs», les animaux domestiques, nos alliés, nos indispensables auxiliaires dans la lutte pour l'existence. Ensemble on marche dans la vie, on s'achemine vers le même but fatal. Le voyage est court. Nous désirons le prolonger le plus possible et en éloigner tous les accidents qui pourraient le rendre désagréable. Alors il nous faut veiller égoïstement, non seulement à notre propre sécurité, mais encore à celle de nos compagnons de route. Sont-ils bons? Sont-ils mauvais? Nous agréentils? Nous sont-ils importuns? Qu'importe? Ils sont nos compagnons : cela suffit pour que nous ayons à nous occuper d'eux.

Occupons-nous-en surtout pour les garantir contre les dangers de la propagation des maladies infectieuses. Si nous laissons ceux qui nous coudoient devenir la proie des germes virulents, nous pourrons nous préparer à partager leur mauvaise fortune.

En ce qui concerne la tuberculose, peut-être les animaux domestiques sont-ils aussi dangereux, sinon plus, que l'espèce humaine elle-même. Aussi l'homme a-t-il raison de chercher à se garder des germes tuberculeux qu'il est exposé à rencontrer dans son alimentation. Les divers pays du monde civilisé se sont préoccupés des mesures propres à empêcher la propagation de la tuberculose par l'usage de la viande et du lait

provenant d'animaux tuberculeux. Grave et important problème! Il n'est pas encore complètement élucidé. Aussi flgure-t-il au premier rang de ceux que vous aurez à résoudre.

Les autres grandes questions qui vous sont posées ne présentent pas un moindre intérêt. Combien de points importants encore obscurs dans la deuxième de ces questions ! Et si l'on parvient à y apporter un peu de jour, que d'aperçus lumineux en rejailliront sur l'art de faire une guerre heureuse à la tuberculose ! L'adaptation des germes morbides aux milieux qui leur conviennent joue, en effet, un grand rôle dans la propagation des maladies infectieuses. Connaître les terrains qui favorisent le plus l'éclosion de l'agent tuberculeux et ceux qui se prêtent le moins à son développement; savoir comment, dans ces différents milieux, s'effectue l'évolution, rapide et féconde ou lente et avortée, des germes qui y sont semés, est-il rien de plus utile au thérapeute et à l'hygiéniste, tenus à chercher dans les données delà pathogénie les armes dont ils ont besoin pour combattre la maladie ? Voilà pourquoi on vous a demandé de nous apporter tous les renseignements propres à nous éclairer sur l'aptitude des races humaines, des espèces animales et des milieux organiques, représentés par les différents tissus, à la culture du virus tuberculeux.

Dans la troisième question, s'offrent à l'étude de nombreux sujets, tenant plus ou moins sous leur dépendance, comme les précédents, la prophylaxie et la cure de la tuberculose. Certes, on sait déjà beaucoup sur les voies d'introduction et de propagation du virus tuberculeux. Mais que ne reste-t-il pas à apprendre! Si l'on' pouvait connaître sûrement ce qui favorise ou entrave l'entrée du virus dans l'organisme par les diverses surfaces naturelles; si Ton parvenait à savoir qu'il y a des conditions dans lesquelles l'agent virulent,

- itl -

après son introduction, se multiplie d'abord exclusivement sur place, soit au point de pénétration, soit ailleurs, quand il a été de suite entraîné plus ou moins loin; s'il était certain que le virus reste alors assez longtemps localisé; si, enfin, il était possible de distinguer les cas, en admettant qu'ils existent, où cette tuberculose confinée peut être détruite par l'intervention du chirurgien, ou même par les agents de la thérapeutique purement médicale, n'y aurait-il pas là des services considérables rendus à l'humanité par la pathologie expérimentale et comparée, et n'auriuns-nous pas le droit de nous en enorgueillir?

C'est surtout la quatrième question qui montre à quel point nous nous sommes préoccupés du but et de l'intérêt pratiques, dans le choix des sujets que le comité d'organisation a cru devoir soumettre à vos délibérations. Diagnostic précoce de la tuberculose : voilà un point bien net, bien délimité. Et encore est-il à propos de rappeler qu'en vous proposant ce sujet, nous n'avons guère eu en vue que la tuberculose pulmonaire. Tous les praticiens savent quelles difficultés s'opposent souvent à la découverte de la tuberculose commençante. Très grandes en médecine humaine, elles le sont encore davantage eu médecine vétérinaire. Bien entendu, l'incertitude du diagnostic entraîne nécessairement l'incertitude des indications pour le traitement et la prophylaxie. Or c'est justement quand la tuberculose est à son début qu'on a le plus de chance de la traiter avec succès et de la rendre inofl"ensive au point de vue de la contagion.

Sans doute, la sagacité des praticiens consommés finit par discerner, dans l'immense majorité des cas, ces phtisies débutantes, rudimentaires, qu'il importe essentiellement de savoir reconnaître à temps. Mais tous les praticiens ne sont pas en état de joindre une longue expérience à leurs aptitudes cliniques. Pour la

masse, il serait bon de pouvoir compter sur des signes précis, faciles à voir, sur une lumière éclatante capable de percer les voiles qui couvrent trop souvent les premiers progrès de la tuberculose du poumon. La microbiologie infectieuse et l'expérimentation offrent à la science du diagnostic des ressources nouvelles. Quelle en est la valeur? Est-ce de ce côté que nous viendront les lueurs vives dont nous attendons le secours?

Toutes ces questions fondamentales, ainsi que les sujets secondaires désignés à votre attention par le programme, seront soumises à une discussion approfondie. Que sortira-t-ii de celte discussion? Certes, ce sont là des études difficiles. Mais tout est difficile en pathologie. On a peine surtout à y trouver les lois simples et régulières qui, ici comme ailleurs, régissent les mouvements de la force et de la matière. C'est moins la faute des chercheurs que de la nature même des phénomènes dont ils ont à déterminer le mécanisme. Dans les autres domaines de la science, les conditions d'études sont incomparablement plus avantageuses. Voyez, par exemple, les phénomènes du monde physique ; ils se passent dans un milieu simple, singulièrement exploré et déjà prodigieusement connu. Ceux du milieu organique, surtout du milieu organique troublé par la maladie, ne sont pas dans le même cas favorable. Les nombreuses excursions faites en tout sens sur le terrain pathologique n'ont pas réussi à le faire parfaitement connaître. De quelque c6té qu'on se dirige, à chaque pas en avant, on se heurte à des obstacles compliqués difficiles à aborder, on tombe dans des régions inconnues qu'aucun soleil n'échauffe ni n'éclaire. Comment ne pas hésiter quand on se lance, sur ce terrain, à la poursuite de ces lois fondamentales, but du chercheur, formule simplifiée du résultat de ses efforts !

Heureuses les sciences dont la iiiarche n'est pas em-

barrassée par de telles difficultés! Heureux aussi ceux qui, en s'adonnant h ces sciences, ont su se choisir ainsi le beau lot! Oh! ils connaissent leur bonheur et ne le cachent pas aux autres; ils savent même y discerner une certaine hiérarchie. Le mathématicien, justement fier des ressources puissantes qu'il trouve dans l'analyse, considère d'un œil curieusement indulgent les eiforts tentés, pour établir des lois dans le domaine de la physique et de la chimie, par les simples expérimentateurs, armés pourtant d'instruments de mesures précises et rigoureuses. De leur côté, les physiciens et les chimistes suiveut avec le même esprit de bienveillante supériorité les travaux de ceux qui n'ont que l'observation à leur disposition pour découvrir et formuler le mécanisme des phénomènes naturels placés dans le ressort de leurs études; ce sentiment se manifeste surtout à l'égard des biologistes, obligés de demander à la comparaison mille et mille fois répétée, les moyens d'arracher à la matière vivante le secret des lois de ses métamorphoses dans le temps et dans l'espace. Enfin les biologistes eux-mêmes sont tentés de se laisser aller à la même attitude envers ceux des leurs qui prennent pour sujet de leurs recherches la matière vivante à l'état pathologique. Ainsi tombe sur ces derniers, de cascade en cascade, une série de douches réfrigérantes, excellent remède contre l'orgueil auquel ils pourraient être tentés de s'abandonner.

Et pourtant est-ce qu'un tel sentiment ne serait pas grandement légitime? Au prix de quel travail et de combien d'efforts sont obtenues les conquêtes pathologiques, vous le savez bien, mes cliers collègues, u Tout vous est facile, peut dire la pathologie aux autres sciences. Les vérités que vous découvrez, vous les cherchez en pleine lumière. Moi, pour trouver quelque chose, il me faut souvent m'dvancer i\ tùtons dans les ténèbres. »

Mais elles se dissiperont, ces ténèbres. Voyez ce que sont devenues celles qui couvraient la nature des maladies infectieuses, depuis que les travaux de notre admirable Pasteur sur les ferments ont permis d'introduire définitivement en palhogénie le rôle des infiniment petits !

Oui, faisons de la lumière, et encore de la lumière! Qui sait? le pathologiste arrivera peut-être un jour à rendre son travail aussi facile que celui du naturaliste, aussi précis que celui du physicien, aussi fertile en lois rigoureusement déduites que celui du mathématicien. Ce sera le moment, pour nos arrière-petits-neveux, de se lancer dans l'abstraction et de mettre eu formules algébriques le jeu des cellules, comme on y a mis celui des atomes.

En attendant, contentons-nous d'être utiles. C'est un noble but à assigner au travail. Celui qui, jusqu'à présent, a été consacré à la tuberculose a été particulièrement fécond. La pathologie expérimentale et comparée continuera son œuvre. Si elle arrive à poser des règles pour enrayer les ravages de ce terrible fléau ; si elle réussit ainsi à augmenter la somme de vie et de bonheur sur la terre, elle aura rendu à l'individu, comme h la société, un bien signalé service.

Page 1