‹ La nature; poésies: poésiesChapitre 34 sur 85 · LES VIEILLES SOUCHES · texte numérisé non relu

LES VIEILLES SOUCHES

Plus de vol d'oiseau qui décrive De beaux zigzags ! pas un soupçon, Pas une ombre de hérisson !

Adieu Téclair et le frisson Du grand lézard couleur d'olive !

Elle aussi devient fugitive L'onduleuse bête à poison ; La cigale toujours moins vive Prépare sa terminaison ; La chenille rampe chétive, Et les cornes du limaçon Se renfoncent dans sa maison* La voix du vent plus convulsive Parcourt son sifflant diapason } II pleut et repleut à foisoii^ La rivière coule massive, Roulant comme une eau de lessive Par-dessus ses bords de gazon.

Et puis, neige, glace et glaçon!

Il faut que le canard se prive D'aller à l'affût du poisson Sur les vieilles souches;

Mais le trille aigu du pinson Succède au râle de la grive ; Les cieux, les eaux, Tair, l'horizon, S'éclaircissent à Tunisson.

La végétation s'active ; La terre attend sa floraison Mi-souriante, mi-pensive, Et les grenouilles de buisson Reviennent s'asseoir sans façon Sur les vieilles souches.

Au printemps, regardant la vase Dans ses vifs, ses croupissemenis, Ses coins, ses creux, ses renflements, L'observateur est en extase.

Parmi ses bruns roux violets.

Entre les branchages qui feuillent.

Les yeux se promènent et cueillent

Des chatoiements et des reflets.

Elle, l'hiver, d*uii noir si sombre, D'un humide sentant la mort, Elle reluit tiède : il en sort Une odeur de soleil et d'ombre.

On voit fermenter ses dessous A travers ses couleurs opaques, Des formes bougent dans ses flaques, Des germes couvent dans ses trous.

La Nature encore dans le rêve, Mais qui bientôt va s'éveiller, La fait sourdement travailler Par le renouveau de la sève.

Sous formes de mouches qui sont Bourdonnantes, silencieuses, L'essaim des pierres précieuses Y met un voltigeant frisson.

Les petits papillons fidèles Aux abords du roseau mouvant Viennent la festonner souvent De leurs muets battements d'ailes.

L*herbe y tremble au hasard flottant Du vent perdu qui la rencontre ; Un grillon moitié cliquetant Y fait tic tac comme une montre.

Elle offre toujours.au regard Le glissement plat du lézard,

Le saut pieds-joints du hochequeue ;

Et maintes fois, plein de langueur, Le souvenir y montre au cœur Sa fleur mélancolique et bleue.

Il fait une journée ardente, Mais, sans lourdeur, torride à point : Tout flambe, sommet, creux, recoin, Dans une lumière fondante.

Déjà claire par elle-même, Fourbie encore par un tel feu, La rivière, sous le ciel bleu, Est d'une transparence extrême.

ii»a «Il 'I'

lâ^

Mais c'est surtout à cette place Qu'entre ses bords sans arbrisseaux, Dépourvus môme de roseaux, Elle forme une immense glace,

Pour Tanguille vorace et fourbe Là, nul repaire où se cacher !

C'est aussi net que du rocher.

Sans une apparence de bourbe.

Elle est tellement diaphane La masse d'eau de ce profond Que l'œil, en détaillant le fond, Lumineusement s'y pavane.

Son lit s'élale, trembleux, lisse, Montrant les scintillants micas De ses beaux galets délicats Où, trébuchant, le regard glisse.

Ces cailloux dont la vue égaie, Plats ou bombés, ovales, ronds, Figurent billes, macarons, Gros sous et petite monnaie.

Miniature poissonnesque.

Les vérons, topazes des eaux, Brillent : ceux-ci mignons fuseaux, Et ceux-là filiformes presque.

On suit leur allure petiote ^ En vitesse comme en lenteur; On voit le mouvement téteur De leur bouchette qui baillotte.

Soudain, on reconnaît la truite Aux taches roses de sa peau A l'instant même où leur troupeau Devant son éclair prend la fuite.

t^^0im\ I I — iw

Entre deux carpes solennelles Un gardon passe, corps d'argent Dont les membranes vont nageant, Rouges vif comme les prunelles.

Le soir vient gazer l'atmosphère.. .

Mais voici du gravier poli Visible sous Teau sans un pli Comme un plancher gris sous du verre.

Toujours queue et flanc, tète et râble Des jolis goujons gracieux Restent en relief pour les yeux Sur ce fin dallage de sable.

Les ors, les irisés, les moires Des écailles, jusqu'aux nageoires, Jusqu'aux moustaches du museau

Luisent ! sur ces miettes de roche On les voit droits comme en biseau Suivant que chacun rôde ou pioche.

Mais, par degrés, Tombre s'allonge.

Et, dans un silence enchanté, Revêt de sa lividité Toute la campagne qui songe.

Puis, après le rêve, le somme Prend les choses. Tonde s'enduit Du grand mystère de la nuit Impénétrable à l'œil de l'homme.

LÀ bergère; 153

Page 1