LE GRAND ROCHER
Que la couleur du temps le fourbisse ou le plombe, — Toujours hideux — il met un malaise opprimant Dans ce coin renfermé d'ombre et d'isolement Où le sol s'aplatit, se vallonné et se bombe.
Car, ambigu pour l'œil, surtout quand la nuit tombe, Cet énorme rocher prend démesurément Un aspect de lion dans Taccroupissement, Ou de femme à genoux priant sur une tombe.
202 LA HATUBE*
Marbreux, noir et bronzé, rouillé comme du fer, €nit du soleil, blanchi des pleurs froids de l'hiver Tel il dure, aussi vieux que le vent qu'il défie.
Et j'admire l'horreur de ce monstre éternel.
Trop mort dans la nature et trop voisin du ciel. Pour voir ramper en bas les larves de la vie.
Horrifiant la forme humaine Dans sa structure d'idiot, Le pâtre nain, jeune et vieillot, Subit les frimas de la plaine.
Mais, avec sa pensée inerte.
Il n'éprouve qu'à fleur de corps Cette impression du dehors Qui lui vient, confuse et couverte.
Son maîntieii est celui des choses, Selon que le vent mord plus froid, Qu'il reste le même ou décroit, Qu'il reprend ou bien fait des pauses.
L'onde et lui blêmissent ensemble, Il isent la bise à la façon Du caillou, du sol, du buisson.
Et de même que l'herbe il tremble.
Il prend, rejette son haleine Et songe tel que ses brebis :
Ni plus ni moins sous ses habits Que ce qu'elles sont sous leur laine.
Sans qu'un instant il vienne, il aille.
Sans même entr'ouvrir le coïnpas De ses jambes, poUr un seul pas.
Il reste là, dans la brou"ssaill(3. .
Ce lieu que Tajoiic hérissonne, Pour lui là-bas fixe et debout, Forme moins un cadre* qu'un tout Où s'amalgame sa personne.
Elle en fait partie intégrante,; Si fondue à ce coin terreux.
Liquide, végétal, pierreux; Qu on ne.ly sent pas différente.
Presque nette, une idée unique Couve en son ténébreux cerveau :
Ses moutons î et tout le troupeau Connaît son rappel mécanique.
Les. bruits rauques de ses langages Qu'il émet saccadés, plaintifs,.
Sont juste significatifs Comme un murmure de branchages,
Mais, pour le mouton qui s'élorgne Ils ont un sens : vers le pâtour, Chaque fois, son brusque retour Craintif et penaud en témoigne.
De loin, cet être a la posture, L'air d'un tronc d'arbre ou d'un rocher.
Mais l'œil qui vient à l'approcher Le trouve affreux dans la Nature.
Avec cet unisson si vaste Dans l'irrégulier toujours beau, Ce monstre humain, flasque et nabot, Fait le plus terrible contraste.
Il montre jaune et toute plate Une face en tête de mort ; Jusqu'aux oreilles sans rebord La bouche sans dents se dilate;
JEt sur ces lèvres dont persiste Le béant rougeâtre et souillé, Dort le lirç stupéfié De l'insanité froide et triste.
Son crâne enflé d'hydrocéphale Emplit son bonnet de coton Et le carré de son menton Presque à sa poitrine dévale.
Son corps où, goitreux, le cou rentre, A petits bras courts de crapaud, Avec jambes d'enfant pied bot; Et tout son buste' n'est qu'un ventre :
Outre ces hideurs effrovables Dont chacuji se tient écarté, Le mutisme et la surdité Le retranchent de ses semblables.
TTi
Même hélas ! sa mère émouvante De tendresse pour cet enfant, Près de lui, toujours se défend, D'un frissonnement d'épouvante.
Il vit grognant comme un veau beugle, El plu« redouté qu'un poison.
Muré dans sa double prison De chair vile et d'esprit aveugle.
Mais ce berger glaçant les moelles Aides yeux d'un bleu vert lacté, Lès frères en mysticité Du diamant frais des étoiles.
L'innocence de sa pauvre âme
Immaculée y transparaît,
Et tout l'inGni du regret
Fait parler ces miroirs sans flamme.
LE CRETIN. i^
Qui disent pour lui : c Je me navre « De ce que le Sort m'a produit « Si difforme, si plein de nuit, « Et repoussant comme un cadavre. »
C'est pourquoi malgré son visage Et son corps si laids, — par ses yeux Il demeure, là, sous les cieux, Le Pur Esprit du paysage.