LA GROTTE
Le rossignol pleurait sa chanson goutte à goutte Dans ce profond du roc où comme un œil discret, Furtive, à rayons froids et blancs, la lune entrait Par les fissures de la voûte.
Quelque part, vous laissant incertain de sa route, A demi gazouilleuse une source filtrait.
Si bien que la caverne, au milieu du secret, Gémissait et murmurait toute.
Et puis, avec la même invisibilité.
Des fleurs soufflaient leur baume à ce creux enchaùté J'eus donc une extase complète.
Puisque entre ces deux voix du grand silence brun, L'esprit du lieu rôdait sur un double parfum D'aubépine et de violette !
Contournant large et creux son humide étendue Entre deux bois épais dont l'ombre le noircit, Le grand pacage nu davantage épaissit Le verdoiement figé de son herbe touffue.
S'embrumant çà et là des vapeurs qu'il dégage, Il dort en ce plein jour comme en la pleine nuit, Sans frisson de couleur, de mouvement, de bruit, Désert, moitié prairie et moitié marécage.
Endroit mort, d*un sinistre et hideux caractère, Avec ses arbres nains, tout hérissés de nœuds, Ses petits rocs saillant de fouillis épineux, Ses mares, ses buissons saturés de mystère !
Soudain, changeant d'aspect, Bon horreur se découvre : Car un gai beuglement dévalant du coteau Y vient, et, tout d'un bloc, des vaches aussitôt Apparaissent devant la barrière qui s'ouvre.
A peine il est entré que sur un cri du maître Déjà tout le troupeau s.'est presque séparé.
Considérant l'espace après avoir flairé Cet herbage invitant qu'il va se mettre à paître.
Et les bêtes ayant disséminé leur groupe.
Chacune, le. col bas, s'avance indolemment ;
Et voici commencer le vaste broutement
Rythmé net, en plus sourd, d'un bruit de faux qui coupe
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Or, ici, quelque peu Marchoise Bretonnante, Chaque vache est mignonne avec Ténorme pis.
Tête maigre, les yeux plus malins qu'assoupis. Fanon court et la queue à la mèche traînante.
Avec le jarret svelte et la grâce des chèvres, Elles ont noir d'ébène, un poil plat de souris Que foncent encor plus leur beau cornage gris Et les baves d'argent qui moussent à leurs lèvres.
Montagnards aussi fins que ceux des vaches suisses Leurs pieds sont vifs ; on sent qu'ils deviendraient mutins Malgré cette mamelle aux quatre gros tétins Qui dandine sa masse en leur battant les cuisses.
Et, bientôt, dans ce pré d'une atmosphère bleue Le soleil se propage et réveille les taons.
Faisant se secouer jambes, museaux gloutons.
Vibrer des reins sans cesse émouchés de la queue.
A mesure qu'ayant tondu telle herbe rase La bouche avidement mord à celle d'après, Le pas suit, invisible en son rampant progrès D'un machinal tenant du songe et de l'extase
Là, quelqu'une éternue, ailleurs, une autre tousse Produisant un fracas d'un caverneux profond ; Là-bas, les dos bien joints de plusieurs qui s'en vont Ont l'ondulation d'une vague très douce.
Devant elles, au cours de leurs broutements graves, Des formes parmi Therbe éveillent des frissons : Elles rencontrent vers, chenilles, limaçons.
Tous les hôtes du frais, tous les rampants des caves.
Une taupe, un mulot surgissant d'une touffe Les épeure. Elles ont un recul étonné; Grenouille sautillant, serpent pelotonné.
Sentent le souffle chaud de leur mufle qui bouffe.
Au contraire, l'oiseau, qu'il voltige ou piétonne, Pour ces vaches toujours sera le bienvenu; Plus d'une en se frottant contre un arbre chenu Aime à voir dahsoter là margot monotone.
Et le vent les caresse au bas des airs tranquilles, Et le reflet des bois vaguement ^claircis Leur rend plus doux l'aspect des cloaques moisis, Moins morne la longueur des buissons immobiles.
Le soleil rayonnant dans un nuageux blême, Se dérobant ici pour aller frapper là, Alternativement, elles ont un éclat Luisant mat ou. voilé comme l'azur lui-même.
Si recouvert de brume est le fond du pacage Que celles qu'on y voit sont des spectres bovins : Il semblerait qu'au bas de ces taillis-ravins Elles aient revêtu l'ombre qui les encage.
Follette, par instants, une génisse instable Prend le galop, rebroute et repart de nouveau; Une mère répond à Tappel de son veau Meuglant des profondeurs lointaines de Tétable.
L'une ou l'autre ayant soif, pleine de songerie, S'en va boire au marais — le cou dans les roseaux, Elle pompe l'eau morte, et, pleurant des naseaux. Mélancoliquement reprend sa mangerie.
Et, peu à peu, marquant d'une bouse qui tombe
Lourde, le leyit chemin qu'elles font par le pré,
Elles broutent d'un air distrait, désaflairé;
Leurs flancs s'arquent plus ronds et leur ventre se bombe
Et la satiété, par degrés les rassemble.
Telle isolée arrive en beuglant vers ses sœurs; Et jeux, luttes, ébats, lèchements caresseurs, Indiquent leur plaisir d'être toutes ensemble.
Puis, toujours plus souvent, leur tête se relève ; Leur arrachement flasque et leur broiement le'ger S'arrêtent. Elles ont bien fini de manger :
Pour chacune est venu l'instant croupi du rêve.
Maintenant, Tœil mi-clos, en cette herbe mouillée Elles semblent dormir le bon ruminement, Celle-ci flanc à bas, dans le plein vautrement, Une couchée assise, une autre agenouillée.
Et le soir les surprend dans ces diverses poses. Tandis qu'au beau milieu de leur jonchement noir Trois grands taureaux, debout, chargés de nonchaloir, Se profilent, tout blancs, avec les cornes roses.