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La Navigation Aerienne

Essali théoriques et pratiques de naTfgation aérienne depuis les temps anciens jusqu^à la fin du xviii* siècle.

L'invention des aérostats est tout à fait moderne, puisqu'elle date seulement de la fin du siècle dernier; mais il est probable que l'idée si séduisante de planer au-dessus des demeures terrestres, d'explorer les régions supérieures de l'atmosphère et de suivre les nuages dans leur course, flatta de bonne heure les imaginations ardentes, et que plus d'un esprit audacieux chercha jadis dans l'imitation du vol des oiseaux les moyens de réaliser ce beau rêve. On connaît l'aventure d'Icare, qui,

selon la mythologie grecque, réussit à franchir les murs du labyrinthe de Crète avec des ailes artificielles, puis, s'étant trop approché du soleil, dont la chaleur fit fondre la cire qui attachait les ailes à ses épaules, tomba dans la mer, où il périt vietime de sa témérité. Lucien raconte, d'autre part, que le devin du temple d'Hiérapolis s'élevait dans Tair; et Diodore de Sicile, que le Scythe Âbaris fit en volant le tour du globe.

Tout le monde s'accorde à voir dans la &ble d'Icare une ingénieuse allégorie sur les dangers d'une ambition exagérée; et, quant aux deux autres, ce sont évidemment des contes auxquels la superstition païenne la plus grossière pouvait seule ajouter foi. Pourtant il ne nous semble point déraisonnable d'admettre que des tentatives faites par quelques insensés aient fourni aux poètes et aux historiens anciens le premier élément de leurs récits fantastiques. Mais laissons de côté les fables et les hypothèses, interrogeons l'histoire; et si nous y apercevons à' peine çà et là, dans une longue suite de siècles, la trace de quelques pas incertains vers la solution du problème de la navigation aérienne, nous y verrons cependant la preuve que cette solution fut, à diverses époques, l'objet de recherches plus ou moins éclairées, plus ou moins intelligentes. ^

lia première tentative aérostatique qui ait une certaine authenticité est eelle d'Ârchytas de Tarente, fameux géomètre et philosophe pythagori-

cien (1). Favorinus, et après lui Âulu-Gelle, affirment que ce savant avait construit un oiseau artificiel en bois, ayant à peu près la forme d'un pigeon, c Cet oiseau, dit Aulu-Gelle, pouvait voler par le' moyen d'une puissance mécanique; il se soutenait en contre-balançant la force qui tendait à le faire tomber, il était animé par le souffle d'un esprit occulte qui y était renfermé (2). » Qu'était-ce que cet esprit occulte? probablement une supposition à l'aide de laquelle l'auteur a voulu expliquer ce qu'il ne comprenait pas; car Favorinus, sur l'assertion de qui il appuie la sienne, ne parle point de souffle ni d'esprit, et même, après avoir dit que le pigeon d'Ârchytas pouvait voler, il ajoute que sHl venait à tomber il ne pouvait se relever. Certains commentateurs ont voulu voir dans cet esprit un gaz plus léger que l'air (l'hydrogène sans doute); mais, outre que l'état de la science chimi-

(1) Il vivait au iv* siècle avant l'ère chrétienne. Le poëte Horace lui a consacré une ode qui commence par ces beaax vers :

Te maris et terne niimeroqiie carentis arens

Memorem cohibent, Arcbyta, Pulveris exfgui prope litios parva Matinum

Munera : nec qnidquain tlbi prodest Aeria» tentasse dcmos, animoqne rotundiiin

Percarrisse poliim , rooritnro ! . . .

(HOR., lib.I, od. 2S.)

(2) Ita erat scilicet libraméntis snspensum , et aura spiritus inclusa atque occulta consitum.

f AoL. Gell., ^^ort. Allie. j lib. X, cap. xii.)

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que au temps d'Àrchytas rend cette interprétation tout à fait improbable, la circonstance relatée par Favorinus parait lui ôter toute valeur. Quant au fait en lui-même, il n*est pas impossible; mais on peut à bon droit s'étonner qu'une invention si prodigieuse pour l'époque où elle parut n'ait pas eu plus de retentissement, et que son auteur n'ait pas songé à en Êdre autre chose qu'un tour de force, un amusement puéril.

Environ cinq cents ans plus tard, sous le principat de Néron, un personnage que les historiens profanes ne nomment point, mais que les écrivains sacrés des premiers siècles désignent pour être l'imposteur Simon Vertu^de-Dieu , autrement appelé Simon le Magicien, se donnant pour le Messie, voulut, afin de prouver sa divinité^ s'élever dans les airs pendant une représentation du cirque ; il s'éleva , en effet , mais seulement assez haut pour se tuer en tombant aux pieds du tyran, dont la robe fut tachée de son sang.

 partir de ce moment, et pendant une longue période, on ne rencontre plus dans les auteurs sérieux auoune mention d'essais analogues. Il nous faut donc arriver de plain-saut à Roger Bacon. Celui-ci dit, dans son ouvrage de MirabUi Poteatate artis et naturœ, qu'on peut faire quelques instruments volants , de manière qu'un homme assis au milieu fasse, au moyen de quelque mécanisme, mouvoir des ailes artificielles qui puissent battre l'air. Et il ajoute : t By a certainement une ma-

chine volante , non que j'aie jamais connu un homme qui l'ait vue, mais je suis lié particulièrement avec son ingénieux inventeur, i Ceci est fort vague, comme on le voit, et il est difficile d'appuyer de plus mauvaises raisons une affirmation aussi hardie. Gela n'a pas empêché qu'il ne se trouvât des gens pour attribuer à Roger Bacon l'invention des aérostats, en se fondant sur ce passage, comme on lui a aussi, sur des titres de même valeur, décerné le brevet d'inventeur de la poudre à canon.

Le siècle de Roger Bacon fut, on se le rappelle, celui oi\j l'Europe se remettant enfin de secousses produites par la formation laborieuse des États modernes et par le grand mouvement des croisades, les spéculations scientifiques, philosophiques et littéraires, les arts et l'industrie commencèrent à reprendre leur essor; ce fut en quelque sorte l'âge d'une première retiaissance ; mais on avait perdu trop de terrain pendant ces mille années de convulsions nécessaires à l'enfantement d'un monde nouveau , pour que la trace des secrets de la nature se retrouvât aisément; et il devait s'écouler quatre siècles encore avant que, grâce à l'initiative puissante d'un autre Bacon, la science, mise en possession d'une méthode nouvelle, pût marcher d'un pas ferme dans la voie du progrès. Ne nous étonnons donc pas si , pendant cet intervalle , les recherches et les expériences relatives à Taérostation n'amenèrent aucun résultat, et si nous ne trouvons dans la plupart des livres écrits sur ce sujet que

des aperçus erronés ou des fables absurdes. C'est ainsi qu'on a écrit que Jean MuUer, connu sous le nom de le Regiomtmtain (1), fit un aigle artificiel qui, lors de l'entrée de Charles - Quint à Nuremberg , vola au-devant de l'empereur, et revint avec lui dans la ville. Or, à part les autres invraisemblances, il y a une très -bonne raison de ne rien croire de cette aventure : c'est que le Régiomontain mourut en 1476, c'est-à-dire près d'un quart, de siècle avant la naissance de Charles -Quint. D'après le même auteur, ce Jean MuUer aurait aussi confectionné une mouche en fer qui volait dans la chambre, et venait, après quelques évoltt^tions, se poser dans la main de son mattre.

Parmi les hommes qu'on s'est avisé de considérer comme inventeurs de l'aérostation , nous citerons encore un peintre justement renommé, Léonard de Vinci ; mais il nous est absolument impossible de dire sur quelle circonstance a pu être fondée cette allégation.

Au xvn^i siècle , nous voyons le sujet qui nous occupe traité avec quelque étendue par l'Anglais John Wilkins, évèque presbytérien de Chester(2).

(1) Né à Koningfibowen ou à KoBnigsberg, en 1346, et célèbre surtout comme astronome. Ramus est le seul auteur qui parle des deux automates dont il est Ici question : aucun historien allemand n'en avait dit mot. Jean Muller mourut à Rome, où le pape Sixte IV Tavait appelé.

(2) Né à FaïK'sley (comté de Northampton) en 1614, mort à Londres en 1672.

Cet écrivain déclare d'abord, dans sa Découverte du nouveau monde, qu'il croit à la possibilité d'une navigation aérienne fondée sur le même principe que la navigation ordinaire, c'est-à-dire sur la propriété qu'ont les vaisseaux de se soutenir à la surface d'un fluide , pourvu qu'ils soient remplis d'un fluide plus léger. Rien jusque-là que de juste et de rationnel. Mais, essayant ensuite dans son Dédale une théorie de la nouvelle navigation, ou du moins examinant par quels procédés on y parviendrait, Wilkins, perdant de vue son point de départ, et ne s'appuyant plus d'aucune donnée scientiGque, s'égare dans des utopies absurdes. On peut, selon lui, concevoir la solution du pro« blême par quatre moyens diflérents : soit !<> par les esprits ou anges, soit 2^ par les oiseaux, soit 3<» par des ailes attachées au corps , soit enfin ^ par un char volant. Nous ne ferons pas à Wilkins l'honneur de le suivre dans son exposé des deux premières méthodes , Tune supposant que l'homme pourrait asservir à ses caprices les puissances célestes, l'autre qu'on parviendrait à dompter, à atteler et à diriger dans les airs les oiseaux, comme on fait des chevaux et des mulets sur les routes. Nous nous bornerons donc à passer rapidement en revue avec lui les deux dernières solutions. Il ne regarde pas la troisième comme impraticable, et cite à l'appui de son opinion plusieurs tentatives qui, sans avoir été couronnées d^ succès, lui semblent néanmoins démontrer que l'art

de voler est susceptible de perfectionnement. Il pense que, pour réussir dans ce genre, il suffirait de s'exercer dès l'âge le plus tendre et de poursuivre le but avec une persévérance opiniâtre ; cependant il reconnaît que les bras et les muscles pectoraux de l'homme sont loin d'avoir assez de force pour faire mouvoir des ailes , n'ayant pas été destinés à cet usage par le Créateur. «'Il serait' donc à propos, ajoute -t- il, de considérer si les pieds, qui sont naturellement plus forts et plus capables de supporter la fatigue, ne réussiraient pas mieux ; d'après cela , les ailes partiraient des épaules de chaque côté, mais le mouvement se ferait avec les jambes ; les mains et les bras seraient pour aider et diriger les mouvements, ou pour quelque autre usage proportionné à leurs forces. 9 Quant à la quatrième solution, Wilkins la trouve tout à fait probable. On va voir combien la manière dont il l'envisage est confuse , absurde et mal raisonnée : < C'est, dit-il, au moyen d'un char volant qui peut être fait de façon à enlever un homme; et quoiqu'on pût employer la force d'un ressort pour donner le mouvement à cette machine , il serait mieux encore d'avoir quelque moteur intelligent, comme celui qui est supposé donner le mouvement aux orbes célestes. C'est pourquoi , si elle était suffisamment grande pour . enlever plusieurs personnes à la fois , chacune pourrait travailler à son tour à donner le mouvement, qui, de cette manière, durerait plus long-

temps que 6*il ne dépendait que d*un seul homme. Cette méthode est autant au-dessus des autres que se servir d'un vaisseau est au-dessus de nager. t>

Parmi ceux de ses contemporains qui ont voulu dire leur mot sur Fart de voler, Wilkins , malgré le vide de ses idées , n'est pourtant pas un des plus déraisonnables : la plupart n'ont émis que des hypothèses sans aucune base théorique ou expérimentale, et dont souvent le seul mérite est d'apprêter à rire par l'excès de leur extravagance. L'un, par exemple , conseillait de remplir avec de la rosée une grande quantité de coquilles d'œufi; c car le soleil raréfie et conséquemment élève la rosée , de sorte que les coquilles d'œufs exposées à ses rayons s^élèveraient en raison de cette raréfaction, avec

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