Voy. le Cosmos , 22 mai 1897, p
tare, on rencontre, dans la terre, la partie supérieure d’un brûle-parfum en pierre blanche, ayant eu la forme de l’autel punique, tel que celui que nous reproduisons ici (fig. 4).
Fig. 4. Petit autel, brule-parfum.
Dans le second, on trouve les deux petites fioles et un brûle-parfum de terre cuite. Un os de la main du squelette sort de terre encore entouré d’une bague de bronze, et, contre la tête, on trouve les débris d’une feuille d’argent très mince.
Enfin on retire du troisième tombeau les poteries habituelles et un scarabée.
Du 23 au 28 février, on ouvrit encore onze
tombeaux, et dans presque tous on trouva les six poteries ordinaires, deux fois seulement complétées par le petit vase en forme de marmite et par quelques grains de collier et des morceaux d’œufs d’autruche.
Fig. 5. Sceau carthaginois.
Les fouilles du mois de février avaient été faites grâce à la générosité de M. René Millet, résident général de France à Tunis. Un subside reçu de l’Académie des Inscriptions permit de ne point les interrompre.
Vil. Continuation des fouilles en 1895.
Du 1er mars 1895 au 31 mai 1896, les fouilles de la nécropole de Douïmès ont fait trouver trois cents autres tombeaux, dont le mobilier a été enregistré avec soin au fur et à mesure des découvertes.
Il serait fastidieux de reproduire ici un à un
les inventaires de tant de sépultures. Je me contenterai de donner la description des tombes qui offrent quelque particularité dans leur construction, dans leur mobilier ou dans les circonstances qui ont accompagné leur ouverture. Chemin faisant, je signalerai les monuments carthaginois et autres rencontrés dans les fouilles, même lorsque ceux-ci seront indépendants ou postérieurs à la nécropole.
C’est ainsi que, le 8 mars 1895, ne rencontrant pas de sépultures dans le sol que nous explorions, nous découvrîmes plusieurs murs construits à l’époque punique avec de grandes briques séchées au soleil.
Chaque brique, de forme rectangulaire, mesure quarante-huit centimètres de longueur, trentedeux de largeur et dix d’épaisseur. L’argile de ces briques a la couleur de café au lait. On trouve dans la pâte de menues traces de charbon, de chaux, de tessons et de mortier gris avec lesquels l’argile a été malaxée. On peut même reconnaître que ces briques ont été fabriquées avec de la terre prise sur place, surtout avec celle qui remplissait les puits funéraires et qui, remuée une première fois, était d’un maniement plus facile. La constatation de l’emploi de briques de ce genre pour les constructions carthaginoises a une réelle importance. On s’étonne souvent qu’il reste si peu de vestiges des habitations de la première ville de Carthage. Or, si les Carthaginois, comme nous en avons maintenant la preuve, ont bâti
avec des briques crues, comme font encore aujourd’hui les peuples sédentaires du Sahara, on conçoit aisément que leurs maisons n’aient point laissé de traces. Après l’abandon de la ville vaincue et détruite, elles auront vite disparu du sol sous faction constante des chaleurs de l’été et des pluies de l’hiver. C’est d’ailleurs dans les faubourgs de l’antique cité que ce genre de construction dut être en usage. Nous avons eu plus tard l’occasion de reconnaître que, dans la nécropole même, ces murs servaient à consolider, lorsqu’il en était besoin, les puits qui aboutissaient à une chambre construite ou à une simple grotte funéraire.
Près de l’endroit où nous rencontrions des murs en briques cuites au soleil, nous avons trouvé une citerne carthaginoise. Le bassin de cette citerne, arrondi aux deux extrémités, mesurait trois mètres quatre-vingt-trois de longueur et seulement un mètre cinq de largeur. C’est la dimension ordinaire des citernes carthaginoises de l’époque punique. Il est construit en moellons, simples éclats de pierre empruntés au noyau du terrain et liés ensemble uniquement par de l’argile. Intérieurement, le bassin est revêtu d’un enduit gris imperméable. Mais ce qui est surprenant, c’est, de voir ce bassin étroit et construit avec de la terre en guise de mortier, couvert par d’énormes blocs réguliers, juxtaposés, mesurant plus de deux mètres de longueur, soixante-quinze
centimètres de largeur et quarante-sept d’épaisseur. Cette couverture de citerne était percée de deux trous carrés. On se demande comment les murs de ce réservoir ont pu, pendant plus de deux mille ans, supporter le poids d’aussi gros blocs.
Près de cette curieuse citerne, creusée à travers la nécropole, on ouvre trois tombeaux. En dehors du mobilier ordinaire, ils renfermaient deux scarabées, l’un en pâte très friable, l’autre en verre noir. Ce dernier porte six personnages dans l’attitude de la marche, la main droite levée, répartis en deux groupes de trois superposés.
A côté d’un tombeau de l’époque byzantine ou du moyen âge, recouvert d’un mètre à peine de terre, on trouve une plaque de bronze rectangulaire, mesurant trente millimètres sur trente-huit. Elle est cloisonnée et garnie de pâtes de verre.
Le 11 mars 1895, presque vis-à-vis de la citerne punique, dans la grande tranchée, on découvrait, à trois mètres de profondeur, une construction fort curieuse. C’est un bassin cylindrique, de 0m90 de diamètre (fig. 6), dont la partie inférieure, sur une hauteur de 0m57, est bâtie en maçonnerie et enduite intérieurement d’un mortier très solide de couleur gris foncé. Le fond est formé d’une sorte de poudingue ou mosaïque grossière. Jusque-là il n’y a dans ce monument rien d’extraordinaire. Mais, au-dessus de la maçonnerie, ce bassin se continue et se développe
par quatre rangées superposées de godets en
Fig. 6. Bassin cylindrique formé de godets.
terre cuite, de forme cylindrique et à fond demisphérique, mesurant 0m40 à 0m45 de profondeur
et 0ra20 de diamètre. Chaque rangée disposée en cercle autour du bassin compte douze godets, et les intervalles existant nécessairement entre les orifices ont été soigneusement mastiqués avec un ciment gris, de sorte que ce réservoir punique était parfaitement étanche. L’aspect intérieur de ce bassin, avec ses cases cylindriques, peut être comparé à la coupe d’une chaudière de machine à vapeur. L’effet en est très saisissant.
Il me paraît certain que cette disposition a été imaginée pour augmenter le volume du récipient, peut-être aussi pour en multiplier les surfaces. Mais dans quel but? Je l’ignore complètement. Tous les savants, ingénieurs ou professeurs, français et étrangers à qui j’ai eu l’occasion de montrer ce curieux monument, n’ont pu en reconnaître la destination1.
Cependant, un architecte a émis l’opinion que les alvéoles de ce bassin ont pu servir à faire sécher, à une température modérée, des pièces d’argile, figurines ou vases, avant la cuisson.
Ce qui a donné l’idée de cette hypothèse, c’est la présence, dans le voisinage, de trois fours puniques, qui ont été construits d’abord avec des briques crues dont l’argile s’est vitrifiée sous
1. Nous avons trouvé plus tard sur la colline de Saint- Louis des corps d’enfants carthaginois déposés avec le mobilier funéraire dans une moitié d’amphore punique ayant, ainsi brisée, la forme des godets du bassin cylindrique de Douïmès. Il y a peut-être là une indication.
Faction d’une puissante chaleur. À côté de ces fours, on rencontra quatre petites citernes, bassins longs et étroits.
La découverte d’une petite tête d’empereur en bronze1 a fait penser un moment à la fabrication de figurines de métal. Mais la grande quantité de tessons qu’on a trouvés autour de ces anciens fours me porte plutôt à croire qu’ils ont servi à cuire de grandes amphores, et, d’après les marques puniques recueillies sur les anses, le potier qui fabriquait ces récipients d’argile s’ap-
Fig. 7. Marque de potiers carthaginois.
pelait Magon , nom que nous avons déjà trouvé imprimé en caractères grecs (MATON) sur des terres cuites carthaginoises (fig. 7).
1. Cette tête fut trouvée, en visitant nos fouilles, par M. Boucher, aujourd’hui Ministre du Commerce.
26 LA NÉCROPOLE PÜNTQUE DE DOUÏMES
Le 14 mars, un tombeau est ouvert en présence du prince de Croÿ, de passage à Carthage. Le caveau est entièrement formé de grandes dalles et ses dimensions donnent 2m30, 1ra^5 et 0m70.
Une couche de sable amenée par les infiltrations recouvre le squelette. On voit cependant émerger les deux urnes, les deux petites fioles et la lampe. Cette dernière est encore placée sur sa patère. Comme on le voit, le mobilier réglementaire est complet. Il sort cependant encore de cette sépulture quatre goupilles de bronze et une boîte d’ivoire qui s’écrase sous les doigts au moindre contact. Tous les objets avaient été déposés vers le milieu du corps.
Le 15 mars, nous ouvrons trois tombeaux. L’un d’eux est celui d’un vieillard. Les fémurs sont très forts. Le crâne est bien conservé. La mâchoire inférieure n’a plus une seule molaire et les alvéoles elles-mêmes se sont ossifiées. Les incisives ne sont plus que des chicots pointus comme des aiguilles.
En avant de cette tombe de vieillard, on trouve, dans les déblais, trois têtes de terre cuite.
Deux sont de style oriental.
La plus petite, haute de huit centimètres et demi, a le visage grave et barbu (fïg. 8). La tête est coiffée d’un bonnet conique cerné à la base d’un bourrelet très accentué. Les cheveux sont fortement bouclés. Nous donnons un dessin de cette intéressante terre cuite.
La plus grande, de même style, est mutilée.
Fig. 8. Tête de dieu carthaginois.
Elle est brisée, d’une part, un peu au-dessus du bandeau servant de base au bonnet et, de l’autre, à la hauteur de la bouche. Mais il est facile de reconnaître qu’elle représentait les traits du même personnage, peut-être d’un dieu carthaginois, d’autant que nous avons déjà trouvé, sur divers points de Carthage, deux têtes du même genre que nous reproduisons ici1 (fîg. 9 et 10).