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La néerlande et la vie hollandaise

FORMATION DU TERRITOIRE. •— INONDATIONS ANCIENNES ET RÉCENTES* — DESSECHEMENT DU LAC DE HARLEM.

Il y a un pays où les fleuves coulent^ pour ainsi dire^ suspendus sur la tête des habitants^ où de puissantes villes s'élèvent au-dessous du niveau de la mer, qui les domine et qui les presse, où des portions de champs cultivés ont été tour à tour envahies, cédées et reprises par les eaux, où le cours naturel des rivières a rattaché d'anciennes lies au continent par un lien de sable, et où d'anciennes parties du continent, détruites, naufragées, ont formé des îles récentes. A la vue d'une constitution géographique si étrange, qui s'écarte de toutes les lois connues, on ne s'étonne point seulement qu'avec une poignée d'hommes la Hollande ait saisi et maintenu I. i

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son indépendance, que sans carrières de pierre elle ait bâti des villes et des édifices remarquables, que presque sans bois elle ait construit des navires qui ont disputé la mer aux plus formidables flottes; on ne s'étonne point même qu'avec des terres stériles, inondées, défiant le soc de la charrue, elle ait fait de ses cités des marchés de bestiaux et des greniers d'abondance. Non, ce qui étonne avant tout, c'est qu'un tel pays existe. Ce qui intéresse ici le voyageur plus encore que les accidents du paysage, le caractère des habitants, l'étendue et la prospérité du territoire, c'est le mystère d'une formation et d'une destinée singulières, qui s'expliquent en partie par la nature, en partie par l'industrie humaine. Uni et plat comme une mer parfaitement calme, échancré par des golfes ou des baies, entrecoupé de lacs intérieurs, baigné par des fleuves qui se ramifient en plusieurs petites rivières, le sol de la Hollande paraît avoir été le théâtre d'une lutte entre la terre et les eaux. L'état actuel du pays, sorte de transaction entre les deux éléments , est évidemment la conséquence d'événements curieux et de causes particulières. Ces événements ne sont pas aussi anciens qu'on poiu*rait le croire. Quand la science veut remonter au berceau géologique des autres parties de l'Europe, elle est contrainte de s'adresser à des monuments sur l'interprétation desquels l'histoire est muette. Le génie humain poursuit à travers des ténèbres et des ruines le fil des événements qui ont. dû s'accomplir sur la terre

dans un temps où ITiomme, selon toute vraisemblance, était encore absent de la création. Ici, en Hollandef, s'offre un spectacle plus singulier et plus nouveau : ces golfes, ces lacs, ces groupes dlles, ces terrains d'alluvion qui constituent des provinces entières, Thomme les a vus naître ; il a vu depuis les temps historiques la bouche des fleuves se fermer sous le dépôt toujours croissant des sables; il a vu la terre se convertir en eau et les mers intérieures se dessécher.

Plusieurs des causes physiques auxquelles les naturalistes rapportent les très- anciens changements survenus dans réconomie du globe terrestre, — telles que les déluges, les vents, les marées, les mouvements dans le niveau de la terre et de la mer, — sont restées, même depuis rétablissement des villes, en pleine activité sur le sol des Pays-Bas. Longtemps après que la structure du continent européen était plus ou moins arrêtée, la Hollande a commencé, a poursuivi, aujourd'hui même elle poursuit encore le cours de ses formations géographiques. L'histoire naturelle des variations du sol revêt donc ici un intérêt tout particulier. Cette histoire se lie aux destinées sociales du peuple qui habite les Pays-Bas : c'est de la géologie d'hier et d'aujourd'hui, de la géologie en action, et même, à un certain point de vue, de^ la géologie politique. Jusqu'ici les voyageurs et les moralistes ont trop \ négligé de reconstruire le théâtre physique sur lequel les diverses civilisations de l'Europe sont venues s'é-

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tablir. La date et la nature de ce théâtre^ les conditions au milieu desquelles il s'est formée ne sont pourtant pas étrangères aux faits essentiels de la nationalité. Les peuples sont ce que les influences extérieures des pays qu'ils habitent les déterminent à étre^ ce que les font Teau^ le ciel et la terre. La valeur de ces causes topographiques augmente encore^ quand une nation se trouve placée dans des conditions uniques de position entre le continent et la mer. La géographie de ce peuple est alors la préface de son histoire^ la racine de ses mœurs^ de ses institutions et de son génie.

On peut savoir, à l'aide de documents certains, ce qu'était la Hollande à l'origine, ce qu'elle a subi de changements par suite de l'action des fleuves et de la mer, ce qu'elle est devenue sous la main de l'homme, en un mot comment la Hollande s'est faite. Ce que l'action des fleuves a de puissant et souvent de terrible s'est révélé dernièrement encore dans les inondations qui ont désolé plusieurs provinces néerlandaises : c'est sur ce théâtre de désastres récents que nous l'étudierons. L'action de la mer, nous pourrons l'observer dans la région des dunes ; celle de l'homme, sur tous les points du territoire, mais particulièrement aux environs de Harlem. Les éléments de l'histoire géographique de la Hollande nous seront ainsi fournis par les monuments mêmes de la nature, que viendront compléter d'autres documents tirés des collections scientifiques, trop peu connues, qui existent dans les Pays-Bas.

En 1851^ une commission fut nommée pour explorer scientifiquement le sol de la Néerlande (i). Cette commission établit sa résidence à Harlem^ célèbre par ses orgues, parle siège soutenu en 1572 contre les Espagnols, et par l'honneur d'avoir donné naissance à Laurent Coster, qui est regardé en Hollande comme Tmventeur de ^imprimerie. Un autre titre désignait Harlem aux préférences de la commission : c'est Tabondance des documents scientifiques que renferme cette ville, dont les habitants ont eu de tout temps le goût des collections. On sait que Harlem est la ville des fleurs. Là vivent les descendants de ces fameux amateurs de tulipes qui plaçaient leur fortune et leur amourpropre dans un oignon. Aujourd'hui ce n'est plus une fureur, une manie, mais c'est encore un goût, et des plus délicats. 11 y a tout un art de créer des variétés nouvelles, d'assembler des couleurs, de produire des ornements artificiels, en un mot d'inventer des fleurs que n'avait pas prévues la nature. Sans être connaisseur, il est impossible, au mois de mai, de ne point voir avec

(1) Le mot de Néeriande (terre basse) a été adopté de préférence à celui de Hollande pour désigner l'ensemble des provinces constituées, depuis la séparation delà Belgique, sous le titre de « royaume des Pays-Bas. » La Hollande proprement dite ne forme en effet que deux provinces de ce royaume.

intérêt ces riches cultures de jacinthes et de tulipes jetées en plein champ^ quelquefois même sur le sable de la dune, comme un châle de Perse ou de Cachemire. Des collections de fleurs^ le goût s'est porté, dans ces derniers temps, sur les collections d'objets d'art et d'histoire naturelle. Seulement la plupart des voyageurs qui traversent la ville de Harlem à vol d'oiseau ou de vapeur ne soupçonnent pas même l'existence de ces richesses. En France, les trésors scientifiques sautent aux yeux ; en Hollande, il faut les chercher. Ces dépôts, chefs-d'œuvre de patience et d'étude, la plupart des habitants eux-mêmes les ignorent, les livres n'en parlent point, et une modeste sollicitude les conserve religieusement sous clef. Ici la science sait être riche avec discrétion, mais pourtant elle n'est point avare. Une véritable urbanité hollandaise, sans faste et sans recherche, ouvre volontiers la porte aux amateurs.

A la tête des institutions estimables qui fleurissent dans la ville de Harlem, se place d'abord la Société hollandaise des sciences dont un professeur distingué, M. Van Breda, est le secrétaire perpétuel. Cette société existe depuis cent trois ans. Il est curieux de voir une sorte d'académie indépendante de l'État, et qui, soutenue par les contributions annuelles d'une trentaine de ses membres, possède un cabinet d'histoire naturelle, donne des prix de 4,000 florins, publie un grand nombre de mémoires. Ces créations particulières sont tout à fait dans les mœurs et dans le caractère de la Hollande. A Harlem vécut un

honnête homme qui s'appelait M. Teyler : ce n'était point un savant^ c'était un fabricant et un bourgeois de la ville; mais en mourant il laissa une somme considérable pour fonder^ entre autres établissements^ un musée qui porte aujourd'hui son nom, le Musée Teylérim (1). Là^ dans une maison extérieurement simple^ intérieurement vaste et splendide^ se cachent une bibliothèque riche en livres de science et de voyages/ une galerie de tableaux dans laquelle figurent les meilleurs ouvrages des peintres hollandais vivants^ un cabinet de minéralogie et de physique, une rare collection de fossiles (2). On sera peut-être étonné d'apprendre que ce musée, dont toutes les villesde la France et de l'Europe envieraient les trésors, a été fondé seulement par douze personnes. Plus libéraux encore que le donateur, les directeurs actuels admettentdeuxfois par semaine le public de Harlem dans ce sanctuaire de l'art et de la nature ; mais c'est une tolérance, on pourrait presque dire une généreuse infraction au testament.

(1) Noos aTons recueilli cette inscription commémoratiye, graTée en lettres d'or sur marbre blanc : Musœum Teilerianum ex testamento viri optimi de posterttate bene merentis œdificandum curaverunt... Suivent les noms des commissaires qui ont exécuté les intentions du testateur.

(2) Parmi les ruines de l'ancien monde, nous avons remarqué quatre beaux échantillons du mystriosaurus, reptile qui vivait et courait sur la terre, une série d'insectes trouvés dans le terrain jurassique, des débris de squaliodon ou grand serpent de mer, huit exemplaires de la salamandre, quelques os de Toiâeau géant de la Nouvelle-Zélande, et beaucoup d'antres monuments uniques ou précieux d'une création qui n'est plus.

Aux portes de Harlem s'élève un bois qui rivalise en agrément et en beauté avec celui de la Haye. Ces deux bois ont été touchés par la main de Thomme^ mais avec cet art délicat et parfait qui respecte la nature en Tornànt. On n'imagine points en été^ de plus délicieuse promenade; ces parcs où errent en demi-liberté des cerfs et des daims^ ces lies peuplées par des cygnes^ ces pièces d'eau sur lesquelles s'écroulent, pour ainsi dire, des masses de fraîche et opulente verdure, ces clairsobscurs qu'interrompt tout à coup la lumière, ces silences troublés par la voix des oiseaux, tout cela tient de l'enchantement et du rêve. Quelques parties du bois de Harlem sont évidemment de plantation récente ; mais, dans les allées sombres, on rencontre des arbres au port superbe et centenaire, à l'allure vaillante, qui ont avec les arbres de la Haye un air de famille. Des naturalistes ont même cru que ces deux bois étaient les lambeaux d'une ancienne forêt, située autrefois à une assez grande distance de la mer, et qui avait été déchirée parles révolutions du sol.

C'est à l'entrée du bois de Hatlem, dans une ancienne résidence royale dont on a fait un musée de tableaux, que la commission de géologie nationale a déposé le résultat de ses recherches. Ce musée des antiquités naturelles de la Hollande est encore à l'état embryonnaire : on y trouve pourtant des exemplaires curieux, — la tourbe à ses différents degrés de formation, les sédiments des rivières de la Hollande et des mers qui baignent les

côtes^les variétés de couches trouvées jlans les puits artésiens aux différentes profondeurs du forage, de nombreux fossiles du terrain tertiaire, les mêmes qui se retrouvent dans les environs de Paris, de Londres et de Bruxelles. La commission, composée de trois membres, MM. Van Breda, président, Miquel et Staring, se propose de publier une carte géologique des Pays-Bas. A Taide des documents recueillis, on peut déjà se former une idée de ce que sera cette carte. Sablonneuses ou argileuses dans les régions situées près de la mer, les terres de la Néerlande se transforment en craie du côté de l'Allemagne, et en faibles couches de houille du côté du Limbourg. Ces muets monuments de la nature demandent d'ailleurs à être interprétés par les vues du chef de la commission, H. Van Breda, et par l'histoire scientifique des faits.

On peut diviser en trois temps la formation du sol néerlandais sous Faction des eaux douces : — une période antérieure à l'existence du Rhin; — une autre période durant laquelle le fleuve s'est ouvert un passage vers la mer; — enfin une dernière période durant laquelle il a tracé la forme actuelle de la Hollande.

Avant la naissance du Rhin; la plus grande partie des Pays-Bas était une mer. Limitée, du côté de l'Allemagne, par une chaîne de rochers, cette mer a laissé dans son ancien lit des dépôts de coquilles marines, des ossements de baleine, de rhinocéros et de mammouth, fracassés, brisés. Ces colosses du vieux monde se retrouvent partout ; la mer du Nord est pleine de pareils débris. Ce qui

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étonne le plus sur le théâtre de cet océan disparu^ desséché, c'est la présence d'énormes blocs de granit et de gneiss dont l'origine est aujourd'hui connue. On retrouve en effet les masses d'où ils ont été détachés, en un mot la souche de ces blocs, dans lés montagnes de la Scandinavie.

Il ne reste plus qu'une question à résoudre : comment sont-ils venus là ? Selon toute vraisemblance^ ces quartiers de roche sont venus de la Suède et de la Norvirége sur des radeaux de glace. L'existence de ces glaçons voyageurs n'est point une chimère géologique : ils se promènent encore aujourd'hui sur nos mers. Ces lies flottantes, dont quelques-unes ont l'éclat blanchâtre et cristallin du sucre, ont été vues dans ces dernières années: l'une d'entre elles a même atteint le cap de Bonne-Espérance. Du temps où la Hollande était encore sous l'eau, ces bancs de glace arrivaient des mers polaires, ou bien encore c'étaient des ruines d'énormes glaciers qui, du haut des montagnes de la Scandinavie, descendaient eni s'écroulant jusque dans la mer. Les quartiers de roche tombaient péle-môle aveô les neiges. Ces débris, enlevés loin de leur gisement naturel par la rapidité de la chute, se voyaient ensuite comme portés et voitures sur les glaçons qui traversaient en tous sens l'Océan. Les blocs erratiques se retrouvent en masse; la mer du Nord en est pavée. Il est probable que, le radeau de glace venant à fondre, la plupart de ces blocs ont échoué sur des bancs de sable, peut-être même sur quelques îles

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basses^ d'où ils s'élevaient à fleur d'eau^ comme des pierres druidiques dans un champ de blé.

A répoque reculée où nous nous plaçons^ toute la masse imposante des Ardennes, plissée du nord- est au sud-ouest^ se dressait^ formant un rempart entre cette ancienne mer et des lacs grossis dans Tintérieur de FAliemagne par récoulement des civières. La mer battait les chaînes de montagnes, les blocs erratiques entraient dans les anfractuosités de ce mur, et s^arrétaient collés aux parois comme une pierre lancée par la fronde. Un jour (si Fon peut appeler jour ces époques de la nature), soit qu'une impulsion fût communiquée à la masse des eaux douces par des tremblements de terre, soit que la force de gravitation seule ait déterminé un conflit, les Ardennes et leurs dépendances furent battues en brèche ; les lacs emprisonnés dans une ceinture de rochers s'émurent. L'obstacle était gigantesque, mais il céda, car les rochers, que le langage humain a choisis comme des termes de coniparaison pour exprimer la force de résistance, cèdent toujours dans la nature à la puissance formidable et lente des eaux comprimées. Une partie des montagnes fut emportée. Ce premier bond du Rhin (car c'était lui) dans la mer fut terrible. L'ouverture par laquelle il s'élança est encore là, visible, béante: cette ouverture, beaucoup plus considérable que le cours actuel du fleuve, montre par quelle masse d'eau la barrière primitive fut forcée. Les traces d'une si prodigieuse débâcle ne sont point encore efiacées sur le sol de la Néerlande : l'œil les suit,

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pour ainsi dire^ au loin; les ruines de la muraille du Rhin ont été portées de deux côtés à des distances énormes. Les débris de Timmense brèche ouverte par le fleuve ont servi à former des provinces entières. Le sol de la Gueldre, de TOver-Yssel et de Tîle du Texel est jonché de cailloux roulés^ dans lesquels on reconnaît les fragments des roches de basalte, de granit et de porphyre qui bordent, en Allemagne, le cours du fleuve. Ces Titans du règne minéral ont été foudroyés par Texplosion des eaux.

On le voit, le Rhin s'est fait lui-même; il s'est creusé parmi des décombres la voie orageuse qui devait le conduire à des formations nouvelles. Ici nous sortons de la nuit des âges, nous sortons de la géologie conjecturale pour entrer dans la géologie positive. Partout les fleuves tracent. la physionomie des contrées qu*ils traversent; mais cette action exercée par les cours d'eau n'éclate nulle part aussi manifestement que dans la configuration du sol néerlandais. On a dit que l'Egypte était un présent du Nil; on pourrait dire, avec non moins de vérité, que la Hollande est un présent du Rhin.Il serait pourtant injuste de rapporter au Rhin seul l'honneur de cette formation géologique. L'ensemble des eaux courantes du pays constitue, à travers mille caprices, les deux côtés d'un triangle dont l'Océan est la base. La terre, composée en grande partie d'alluvions fluviatiles, et qui se trouve renfermée dans ces lignes d'eau, présente ainsi la flgure plus ou moins régulière de la lettre grecque A. La Hol-

lande est un delta du Rhin^ de la Meuse et de TEscaut. La plupart des voyageurs se sont contentés de décrire l'état actuel du Rhin.; il y aurait une série d'études nouvelles à ouvrir^ il y aurait à faire Thistoire de ce fleuve. Nous venons de voir que le Rhin n'avait pas toujours existé: il n'est pas maintenant ce qu'il était à sa naissance ; la direction de ses eaux et le niveau de son lit ont varié depuis les temps historiques. L'homme, qui vit peut^ se figure aisément que la .nature ne change pas ; mais celui qui étend sa pensée dans les âges et qui consulte les monuments de la science ne tarde point à reconnaître qu'ihn'y a pas dans le monde physique de formes éternelles. Le cours des fleuves est lui-même temporaire^ provisoire^ soumis à toutes les causes de variation qui influent sur l'économie générale des continents. Il faut connaître la loi qui préside à ces changements, si l'on veut expliquer les événements qui ont tracé la forme présente de la Hollande. Cette loi, la voici : — deux grandes forces sont en antagonisme perpétuel sur notre globe, les fleuves et la mer. La masse des eaux courantes rencontre aux embouchures l'action opposée des vagues, des marées et des sables. Plus que tout autre endroit du globe, la Hollande se trouve être, depuis son origine, le théâtre de cette lutte naturelle; on peut même dire que l'existence du sol néerlandais est due, en grande partie, à la rivalité du Rhin et de l'Océan. L'histoire du fleuve mérite, à ce point de vue, toute notre attention, car elle se lie à l'histoire physique de Itt contrée que nous cherchons à connaître.

Nous avons vu par quels obstacles les eaux avaient été retenues : une fois le passage ouvert^ on vit commencer l'opposition séculaire de l'Océan et du Rhin. D'abord ce fut le fleuve qui obtint l'avantage ; l'Océan recula. Tous les géologues savent que la puissance des rivières est assez forte pour jeter dans la mer des terrains d'alluvion qui prolongent^ au bout d'un certain nombre de siècles^ l'extrémité des continents. Le sol de la Hollande se constitua et s'étendit en vertu de ce mécanisme. Formée des sables voyageurs que le Rhin apportait de l'Allemagne^ la Hollande a flotté^ si l'on ose ainsi parler^ dans les eaux du fleuve^ tenue quelque temps en suspension par la rapidité orageuse du courant^ puis elle s'est déposée couche par couche au sein de l'Océan^ qui battait en retraite.

Les progrès du delta ne s'accomplirent d'ailleurs qu'à travers des réactions immenses. Les eaux douces et les eaux salées se disputaient tour à tour le terrain occupé maintenant par les deux plus riches provinces des Pays- Bas. Cependant le fleuve conservait une supériorité marquée: il refoulait la mer: tout annonce que le niveau relatif de la côte et des marées différait alors, de ce qui existe maintenant. Puis^ par un de ce$ revirements de la fortune qui atteignent les puissances mêmes de la nature, le résultat de cette lutte paraît avoir tourné, depuis deux mille années, en faveur de l'Océan. Le Rhin a été vaincu; il traîne dans le cours humilié de ses eaux le sentiment de sa décadence. Entendez- vous sa plainte?

Cette plainte^ ce murmure étouffé des flots qui se souviennent de leur grandeur passée^ tout cela ressemble à de . la poésie, mais tout cela est en même temps de rhistoire. Le Rhin, dont il est si souvent parlé dans les auteurs du dix-septième siècle, flnit, comme le règne de Louis XIV, par ia division et l'amoindrissement. On pourrait comparer le cours des fleuves à celui de la f vie humaine: ils ont une enfance, une jeunesse, une caducité. La vieillesse du Rhia ne manque, elle, ni de mélancolie, ni de singularité. Au nord de Clèves, un peu audessous du village de Pannerden, ce fleuve se divise en deux rivières, dont Tune prend le nom de Wahal, tandis que Tautre retient le nom Vieiix Rhin. Affaibli bientôt par des divisions nouvelles, perdant à chaque pas ses eaux et son nom, le fleuve orgueilleux de la grande Allemagne court misérablement vers sa perte. Quoi! c'est le Rhin, cela ? Les habitants eux-mêmes ne le connaissent plus : ils appellent ses eaux les Eaxix de la potence. Ce n'est pas tout : il a fallu que Tart lui vtnt en aide et lui prêtât en quelque sorte la main pour le porter jusqu'à la mer, car, au commencement de ce siècle, il se mourait honteusement dans les sables (i).

Toua les fleuves de la Hollande sont en décadence. La Meuse parait avoir été moins soumise aux change-

(1) Le RhiD n'avait pas toujours fini de cette façon. 11 existe une ordonnance de 1165 qui enjoint de faire disparaître une espèce de barrage dans le Rliin près de Z^ammerdam, afin de ne point interrompre le cours de ia rivière, — preuve évidente que rembouchure de Katvijk existait alors.

nients que le Rhin ; il s'en faut pourtant que le cours de cette rivière soit aujourd'hui ce qu'il était anciennement. I/embouchure de la Meuse, près de Brielle, s'est beaucoup rétrécie depuis seulement deux siècles. C'est de là que^ le 22 avril 1691 ^ Guillaume III se rendit en Angleterre avec sa flotte^ et maintenant c'est à peine si un petit bateau peut entrer dans cet étroit passage. Un auteur hollandais a constaté qu'en 1606 et 161 i cette embouchure était quatre fois plus large qu'en 1730. L'Escaut a également perdu de son importance ; sa bouche a été déformée par des irruptions de la mer. Ces changements dans le cours des fleuves ne se sont point accomplis sans de grandes perturbations intérieures. Ici les inondations ont été en quelque sorte périodiques. La force d'immobilité de la mer opposée à la force des eaux. courantes^ la tendance des fleuves à ensabler leurs embouchures, la violence des vents du sud-ouest, l'abondance des pluies, surtout pendant l'hiver, les dégels, toutes ces causes ont fait refluer et déborder les rivières. Les eaux, en se répandant, ont laissé dans le pays des marais, des lacs, presque des mers, dont la formation successive n'a pas peu contribué à changer, depuis les temps historiques, la physionomie de la Hollande.

L'histoire des inondations connues est une nistoire longue et lamentable. Grâce à des cartes anciennes, à des notices commémoratives, qu'a réunies dans sa riche collection géographique un habitant de Leyde, H. Bodel Nyenhuis, nous avons pu suivre, surtout depuis 1702,

la trace de ces fléaux répétés. Notre siècle avait vu deux inondations fluviales tristement célèbres^ celles de i809 et de 1820. Il faut y ajouter maintenant une troisième date, 1855.

C'était au mois de mars dernier (1). Après un dur hiver, qui avait suspendu le cours du Rhin et de la Meuse, le printemps était brusquement venu pour la partie de* ces deux fleuves située au midi^ tandis que la par-v tie située au nord restait pétrifiée sous le froid. La sui^face solide du Rhin s'étant à moitié brisée, la débâcle rencontra en Hollande la masse du fleuve qui était encore gelée. Un fleuve immobile, des glaçons mouvants, ce fut un épouvantable choc. La force de résistance op-. posée à la force d'expansion devait amener une catastrophe. Il y eut un moment solennel et terrible durant lequel le fleuve, en lutte avec lui-même, fit entendre un sourd frémissement. Tout à coup la couche de glace gronde et se fend. Alors la force tumultueuse des eaux, exaspérée par les lourds glaçons qui s'entre-choquent, ne connaît plus d'obstacles ni de frein. Le fleuve mugit et se lève comme une mer; il déborde. Si fortes et si hautes que soient les digues, elles sont emportées, coupées par la glace comme par une lame de rasoir. Toute la campagne se change en eau. Ce n'est plus une débâcle, c'est un déluge. Les glaçons se précipitent sur les glaçons : ces ruines du dégel détruisent, arrachent, écrasent tout

(I) Ceci fut écrit en 1855.

ce qui se rencontre sur leur passage. De grands chênes tombent brisés^ fracassés^ dans Teau qui monte^ monte toujours. De tous les côtés^ les flots accourent comme un troupeau de loups hurlants. Le Rhin a déjà saisi un quart de la Gueldre et de la province d'Dtrecht : cette terre est à lui^ il s'y précipite. Une partie du Brabant septentrional a disparu sous les eaux de la Meuse. Ne cherchez plus les grasses prairies^ les riants polders, les riches cultures hollandaises : tout ce qui se trouve audessous du niveau des deux fleuves est comblé par les flots débordants. Dans quelques endroits^ l'eau s'élève au-dessus du toit des maisons. De frêles barques^ qu'entoure un cercle de rochers mouvants et flottants^ luttent seules contre cette tempête de glace.

Les remparts^ les ponts sont rasés. De clocher en clocher^ le toe^m s'agite^ et le canon d'alarme se fait entendre le long de la ligne menacée. Une désolation infinie descend avec la nuit sur les villages^ les fermes, les étables. On entend retentir sur tous les tons de la douleur et de l'épouvante ces mots : a La digue est rompue ! » Les hommes craignent pour leurs foyers, pour leurs richesses rustiques, pour leurs provisions d'hiver, pour leur bétail ; ils craignent pour eux-mênies, ils craignent surtout pour leurs femmes et leurs enfants. Devant l'ennemi quiavance^ sombre, irrésistible, inévitable, on abandonne les habitations; on se réfugie sur les coteaux, dans des édifices bâtis sur des lieux élevés, tels que les églises et les moulins. C'estde là que le regard effaré des habitants s'étend

sur les campagnes noyées, sur les villages où l'on a laissé des amis. Apercevez-vous là-bas cette maison où brille une petite lumière? Une ombre de femme se dessine sur la vitre éclairée. Cette femme a refusé de prendre la fuite; un glaçon énorme heurte la maison et Pemporte^ De moment en moment passent^ dans un tourbillon d'eau et de glace^ des toits^des meubles^ des cadavres d'animaux domestiques. Hélas! n'avez-vous pas vu flotter un berceau vide ? Qu'est devenu Tenfant ? qu'est devenue la mère ?

Une pitié morne^ taciturne^ glacée comme le ciel^ a d'abord engourdi les bras. Cependant tous les courages " ne se laissent point abattre. Grand est le désastre^ mais grand aussi est le dévouement^ et l'homme se montre aussi magnanime que la nature est inexorable. Il est beau de voir^ au milieu de ce fléau^ des malheureux luttant avec sang-froid contre la grandeur du danger^ non poureuxmémes^maispour leurs semblables^ qu'ils ramènentà bord tremblants^ évanouis et sauvés. Le désespoir^ la terreur^ la joie^ toutes les émotions de l'âme qui rendent l'homme fou se croisent et se combattent au milieu de la confusion des éléments^ comme si les lois du monde physique et du monde moral étaient à la fois bouleversées.

Les inondations de 1855 présentent trois grands théâtres : io les pays submergés à partir du Wesel jusqu'à la rivière de l'Yssel, et même en deçà, près de Deventer et jusqu'au Wahal, près de Nimègue; 2* les campagnes entre la Meuse et le Wahal, ainsi qu'entre le Wabal, le Rhin inférieur et le Leck; 3* la vallée de la Gueldre.

Le déluge^ embrassé dans son ensemble^ défie en quelque sorte la compassion humaine^ car c'est une des infirmités de notre nature de ne saisir Tensemble de rien^ pas même des grandes douleurs. Il convient donc d'arrêter notre attention sur un des points saillants du désastre. A quelques minutes du chemin de fer qui relie Utrecht et Harlem^ s'élève le petit villagede Veenendaal (1 ) . Assis sur d'anciennes tourbières qui ont été jadis exploitées et qui . ontlaisséun terrain humide^coupé de fossés rcmplisd'eau, surtout en hiver^ il est habité par une population pauvre^ dont la principale industrie consiste à filer de la laine. 11 y avait cent quarante-quatre ans que ce village n'avait été inondé. Cette longue trêveavait inspiré aux habitants une confiance funeste etleur avait fait négliger les précautions que commandait la nature du sol. Le 5 mars 1855^ on apprit que ladigue, située entre deux collines^ et qui sert de rempart à la vallée de la (Jueldre, venait de se rompre. Des messagers à cheval apportaient de moment en moment des nouvelles alarmantes. Le village le plus voisin^ Elst^ venait d'être saisi par l'inondation. Les habitants se portèrent aussitôt dans la direction du fléau ; mais, arrivés à moitié chemin, ils virent un paysan qui, pâle, éperdu, accourait en toute hâte et leur donna le conseil de retourner pour n'être point coupés par l'ennemi. Ils revinrent, A leur entrée dans le village, ils trouvèrent tous les visages inquiets : les femmes étaient éplorées, les petits en-

(1) Veenendaal signifie en hollandais c vallée des tourbières. »

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fants s'accrochaient aux mères et poussaient des cris de détresse; plus hardis^ les jeunes gens^ les adolescents môme^ aidaient à porter les meubles sur des chariots^ à sauver le bétail ; on enlevait les malades. Cependant les eaux ne paraissaient pas encore. A deu^ heures de la nuit^ on vit^ au clair de la lune^ la glace se dresser dans les flots qui s^avançaient. L^effroi fut universel. La blancheur des glaçons rejaillissait en une lumière électrique assez semblable à celle que dégage dans la nue un tonnerre lointain. Cet éclair de glace fut suivi d'un long et terrible craquement. Les habitants des parties les plus basses du Village se réfugièrent dans des parties élevées^ et surtout dans réglise : les pauvres fuyards s'y précipitèrent comme pour demander à Dieu l'hospitalité. La nuit se passa dans des angoisses inexprimables. Le lendemain^ les eaux pénétrèrent dans le village; elles envahirent successivement les rues et la grande route, qui furent sillonnées de bateaux (1). Deux jours plus tard, la partie la plus élevée de Veenendaal était atteinte, et les . chaloupés passaient sur le marché comme sur un lac. Heureusement, pendant ces tristes journées, le ciel resta cakne : si le vent eût souJKIé, unquartde la province eût été emporté.

A la suite de tels bouleversements de la nature arrive un fléau plus triste encore, la faim. Les malheureux qui

(U Les habitants de Veenendaa^ comme d'ailleurs beaucoup de paysans néerlandais» se servaient, en temps ordinaire, de barques pour transporteries engrais et les produits de la terre.

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s'étaientréfugiésdansTégUse de Yeenendaal manquaient de vivres. Des caravanes de femmes, d'enfants, de vieillards, erraient silencieuses et sombres autour du théâtre de rinondation, cherchant la terre ferme et un toit pour s'y reposer de leurs fatigues. Par suite de Tentassement de toutes ces misères humaines dans les granges, des maladies commençaient à se déclarer. Cinq cents des plus pauvres habitants de Yeenendaal furent alors dirigés, sur la ville dlltrecht (i). Une vieille église de cette ancienne cité avait été disposée pour les recevoir. Les dons affluèrent : on envoyait du linge, des habits, de l'argent. Une commission, qui s'était formée volontairement, recevait les offrandes et dirigeait le service : elle se montra constamment intelligente pour le bien et supérieure aux difficultés. Nous visitâmes les pauvres inondés de Yeenendaal dans leur église, à l'heure du repas qu'ils prenaient en commun, autour de tables très-simples, mais proprement et abondamment fournies. La figure de ces malheureux respirait un air d'indifférence et même de joie qui contrastait avec leur triste condition. La vérité est que quelques-uns d'entre qux ne s'étaient jamais vus si bien traités : la charité publique leur avait fait des loisirs qui succédaientdoucement à de pénibles émotions et à une vie de dur travail. Une vieille femme, à laquelle on demanda si elle ne s'ennuyaif pas, réponditavec une naïveté touchante : «Comment voulez-vous que je m'ennuie ici ?

(1) Une moitié du village dépend de la province d'Ctrecht et Tautre de la Gueldre.

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je n'ai rien à faire, st La plupart des fileusesde laine avaient cependant repris leursoccupationsordinaires ; des rouets en mouvement palpitaient àous leurs doigts. Quelquesunes de ces fenunes avaient cette beauté du malheur qui pénètre Tâme. Leur costume était rustique^ mais convenable. Les Aimes de la ville avaient tout d'abord envoyé des objets de leur garde-robe pour habiller ces infortunées : le président de la commission jugea avec un goût, parfait que ces vêtements de luxe^ bien loin de rehausser la condition de ces pauvres villageoises, feraient d'elles les caricatures vivantes de la bienfaisance publique. La plupartde ces femmes avaient des enfants, quelques-unes étaient même accouchées depuis la catastrophe. Ces pauvres petites créatures aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la figure ignorante du mal, étaient caressées par leurs mères avec un orgueil et une tendresse qui n'avaient rien d'étudié. Dans toutes les conditions de la vie, dans tous les rangs de la société, la femme ne se montre jamais si bien mère qu'après un danger qui a mis en question son existence et celle de son enfant. L'église, convertie en lieu d'asile, était appropriée, non sans art, à la nouvelle destination, et, si on l'ose dire, au culte nouveau qui venaitdes'y établir. Les exercicesdela journée étaient marqués par le son de la cloche : l'ordre le plus (>arfait régnait, et le lien de la discipline était visiblement la reconnaissance. Une partie du bâtiment avait été préparée pour la nuit : les hommes et les femmes couchaient séparément dans des cases, sur un lit de paille. Dans cette église,

d^où le service religieux s'était retiré pour céder la place au soulagement des misères humaines, le christianisme en était revenu à l'histoire de la crèche. Des murs sanctifiés naguère par la prière^ sanctifiés maintenant par la bienfaisance publique^ des victimes rachetées par le sentiment qui honore le plus les civilisations modernes^ des souffrances consolées^ tout cela était bien placé dans la maison de celui qui préférait la miséricorde au sacrifice. Le lendemain de notre visite aux»inondés^ nous nous rendîmes par le chemin de fer sur le théâtre même de l'inondation. Par le même convoi^ -des femmes que nous avions vues la veille dans l'église dlJtrecht retournaient à Veenendaal ; elles allaient retrouver leurs pauvres maisons et s'assurer par elles-mêmes de l'étendue des désastres. Le chemin de fer avait été lui-même frappé et rompu par les vagues : la circulation n'était rétablie que depuis une semaine. Arrivé à la station, près de Veenendaal, nous demandâmes la voiture qui conduisait au village ; on nous montra une barque. Les chemins en effet étaient encore sous l'eau. Ce fut un triste et pénible voyage. Nous allions, à vrai dire, reconnaître un village perdu. La vue seule des lieux pouvait donner une idée des pertes que les habitants avaient essuyées. A chaque instant, le long d'une mare profonde qui avait été jadis une chaussée, nous rencontrions des toitures dontles tuiles avaient, pour ainsi dire, été effeuillées, des pans de murailles renversés, déchirés, des portes enfoncées, des vitres brisées, des greniers rompus qui pendaient

tristementsur des pilotis mis à nu^ en un mot des squelettes de maisons. Ailleurs^ ce n^étaient plus que des lambeaux de maçonnerie^ des amas de décombres et de briques^ un fouillis sans nom. Plus nous avancions dans Tintérieur du village, plus notre émotion redoublait à la vue de ces habitations sans habitants, de cette petite église, qui avait servi d'arche au milieu du déluge, de ces rues qui étaient une rivière. Notre barque s'arrêta. Nous entrâmes dans quelques mais'ons : les moins maltraités d'entre ces pauvres gens étaient occupés à réparer ce qui pouvait encore être sauvé de leurs meubles et de leurs instruments de travail. Une ligne onduleuse marquait sur les murs intérieurs la hauteur à laquelle les eaux s'étaient élevées. Nous avions partout devant les yeux la désolation, la destruction, la misère.

La barque que nous avions frétée se remit en route et se dirigea vers la campagne avoisinante. Ce n'était qu'une mer, au-dessus de laquelle s'élevaient des tètes d'arbres. Une bande de canards folâtres nageait avec des cris autour de la barque et insultait par sa joie à la mélancolie du paysage. Si loin que s'étendît le regard, on voyait l'eau, toujours l'eau. Un rayon de soleil était répandu comme un sourire de réconciliation ou d'ironie sur cette vallée, creusée naguère par la bêche et la ^charrue, labourée maintenant par la rame. Si nous avions pu oublier l'homme, nous nous serions volontiers complu dans la contemplation de ce lac, sous lequel les semailles et les espérances de l'année étaient ensevelies. La na- I. s

iO LA NEERLANDB

ture se montre belle jusque dans ses ravages. Nous eû- ' mes la curiosité d'aller voir Tendroit où la digue du Rhin s'était rompue. La blessure à travers laquelle le fleuve avait perdu ses eaux était fermée par des travaux provisoires. La vue de cette cicatrice durcie au flanc du géant était bien faite pour inspirer une grande idée des ouvrages de Thomme et des forces tumultueuses de la nature. Quant au Rhin^ il était rentré dans son lit^ tranquille et sommeillant comme un lion dans son antre après un mauvais coup.

Si Khomme se montre supérieur à la puissance aveugle des éléments^ c'est surtout par le courage morale par Toubli de soi-même et par Texercice de la générosité pu* blique. La poésie et la peinture s'emparèrent bientôt de ces scènes locales où la sympathie^ l'admiration et la pitié s'étaient égalées aux proportions terribles du fléau. On avait vu dans le pays inondé par le Rhin ce que peut le sentiment du devoir aux prises avec la fureur des éléments. Devant une calamité semblable, devant un héroïsme si désintéressé, toute la Hollande s'émut. Une souscription fut ouverte et devint une affaire nationale. Les troncs coururent de ville en ville. La Haye^ à elle seule^ contribua pour une somme de 65,000 florins. Dans ce pays^ où chacun est en quelque sorte menacé par l'eau dan3 ses foyers et dans ses autels, il existe entre tous les Hollandais une fraternité touchante et soudaine pour les victimes de chaque grande inondation. Cette compassion nait de la communauté du danger, mais elle

est aussi dans le sang^ car la race néerlandaise se montre généralement charitable. L'émotion produite par les derniers malheurs s'est étendue au delà des frontières hollandaises : de la Belgique, de TAngleterre, de TAllemagne^ des secours sont arrivés aux victimes de Tinondition (i). Puisse ce généreux mouvement se propager et attirer quelques dons nouveaux sur des populations dont les plaies saignent encore l La conscience antique frémit le jour où un acteur récita sur la scène ryi^aine ces simples mots : Homo sum, humavi nihil à mf alienum puto. Il est temps^ il est juste que les nations se disent de même : a Je suis peuple ; rien de ce qui arrive . aux autres peuples ne m'est étranger. »

Aujourd'hui les traceà du dernier déluge ne sont pas entièrement effacées; les eaux se retirent, mais lentement, et cette retraite découvre de plus en plus l'étendue des ravages. D'énormes troncs d'arbres ont été coupés par la glace; des maisons pourries par les eaux s'écroulent encore tous les jours. Cependant le paysage renaît. C'est un spectacle tristement beau, unique dans le monde, que cet archipel dlles, ces fermes, ces campagnes, ces villages sortant avec le printemps des flots d'une mer qui s'abaisse. Semblables à la baigneuse qui secoue au soleil ses membres retrempés et vigoureux, les terres

(1) Un mois ou deux après le désastre, une société de musique est venue de Malines donner des concerts en faveur des inondés, à la Haye, à Rotterdam, à Dordrecht. Toutes ces villes étaient pavoisées comme pour une fête. Cétalt une réconciliation de la Belgique et de la Hollande sur l'autel de la chanté.

28 LA NÉERLANDV

de la Gueldre, de l'Over-Yssel, du Brabant septentrional se remontrent plus fécondes qu'avant l'inondation. Des colombes viennent, comme au temps de Noé, reconnaître que le pays est desséché et ramènent l'espérance.

Il était depuis longtemps question de creuser dans la province dlltrechtun canal vers le Zuyderzée : les eaux, depuis la dernière inondation, oot tracé elles-mêmes le plan de ce canal, en se frayant un passage vers le golfe. On dirait comme une nouvelle rivière provisoire que s'est donnée la Néerlande.

Leâ changements introduits ainsi dans la configuration du delta par le débordement des fleuves ont dû être considérables. A chaque inondation nouvelle, des terres stériles se sont trouvées fécondées par le limon de la Meuse ou du Rhin, sorte d'engrais voyageur que les eaux traînent après elles, tandis que d'autres parties fertiles de la province se sont au contraire changées en sables. Sur certains points le niveau des terres s'est élevé, sur d'autres il s'est abaissé. Cette action des fleuves est lente, il faut plusieurs déluges successifs pour qu'on puisse même la constater; mais nous devons toujours nous souvenir que les siècles sont comme de la poussière dans le sablier de la nature. Ces changements seraient d'ailleurs plus rapides, si la main de l'homme n'était là, toujours présente, pour effacer les traces d'altérations, et pour ramener le pays aux conditions artificielles de la culture des terres. Dans les temps anciens, le lit des

fleuves étant biop plus incertain que maintenant et l'intervention de Thomme étant moins efficace^ les inondations ont dû être plus fréquentes^ et les conséquences de ces débordements beaucoup plus graves. Une grande partie de la Hollande consiste effectivement en terrains d'origine récente^ dus principalement à l'action des eaux. Ces terrains^ l'époque historique les a vus naître^ et ils se forment encore tous les jours sous nos yeux. Les déluges, qui ailleurs sont de l'histoire ancienne, presque de l'histoire fabuleuse, constituent ici de l'histoire toute moderne.

Des fouilles nombreuses ont prouvé en outre que les terrains dont Torigine se rapporte aux eaux douces alternaient, en Hollande, avec les terrains que déposent les eaux salées. Pour expliquer le mystère de cette nouvelle formation, il est nécessaire de recourir à un autre ordre de phénomènes naturels, qui sont plus ou moins particuliers à la géographie des Pays-Bas.

Nous venons d'indicjtier à grands traits l'histoire des inondations fluviales ; il existe pour la Hollande un autre ennemi plus terrible encore, la mer. Le Rhin et la Meuse ont plusieurs fois désolé ce pays; mais, à l'exemple du Nil, ces fleuves débordés fécondent en ravageant. 11 n'en est pas ainsi des inondations marines : ces dernières laissent, au contraire, derrière elles la stérilité^ la mort.

30 LA NEBRLANDE

Nous avons dit que^ dans sa lutte avec l'Océan^ le Rhin paraît avoir été vaincu : les défaites du- fleuve peuvent s'évaluer par les empiétements de la mer sur le sol de la Néerlande. C'est sur ces progrès de la mer que notre attention doit maintenant se porter.

Que la forme primitive de la Hollande ait été altérée dans le cours des siècles, que, par suite des invasions successives de la mer, l'étendue de cette contrée se soit trouvée de plus en plus circonscrite, c'est un fait dont témoignent à la fois des récits douteux et des documents positifs. Il existe une ancienne tradition qui veut que^ dans les temps reculés, on ait aperçu des côtes de la Hollande les côtes de l'Angleterre. Un des changements les plus considérables qu'une portion des Pays-Bas aurait subis se rattacherait, selon quelques géologues, au cataclysme qui sépara, dit-on, la Grande-Bretagne du continent. On conçoit en ^et que la langue de terre qui s'étendait entre Douvres et Calais ayant été brisée, la mer ait dû maltraiter dans ce mouvement les côtes anciennes de la Batavie.

Nous ne nous arrêterons point à ces récits plus ou moins fabuleux sur la date desquels les savants ne sont pas d'accord : il est un autre ordre de monuments plus certains qui prouvent que la constitution physique du pays a changé depuis des époques relativement récentes. H suffit de visiter avec attention les côtes du sud de la Hollande pour juger par soi-même de l'étendue des changemenls introduits dans la forme du delta. Cette plage

désolée qui s'étend depuis Ostende jusqu'à Harlem et depuis Harlem jusqu'au Helder, ces dunes sapées par la vague^ ces bancs de sable déchirés^ tout cela porte la trace des ravages de l'Océan. Au mois de mars (c'est le mois des tempêtes)^ nous avons vu^ sur plusieurs points^ les côtes de là Hollande battues^ ébranlées par la fureur des vagues^ que poussait un formidable vent d'ouest : c'était à croire que la terre allait s'enfoncer.

II est malheureusement trop certain que les barrière^ élevées contce les flots ont cédé^ l'une après l'autre^ sur plus d'un rivage depuis les temps historiques. Des chaînes de dunes ont été dévorées^ cette perte augmente constamment^ et l'on peut déjà prévoir le jour où cette défense naturelle devra être remplacée par une digue. C'est seulement au moyen de remparts artificiels que^ plus loin vers le nord, quelques places ont pu être maintenues contre les forces assaillantes de la mer, et encore ces ouvrages de pierre s'affaissent-ils de divers côtés. La forme seule de la Hollande est en contradiction avec celle des autres deltas, et indique par cela même une altération lente, mais continuelle. Trois fleuves comme 1eRhin,laMeuse et l'Escaut, qui déchargent concurremment leurs eaux presque sur le même point géographique, ont dû étendre autrefois dans la roerun promontoire ou tout au moins une langue de terre semblable à celle que projette le Mississipi. Or, aujourd'hui, on cherche en vain ce promontoire : les contours de la Hollande sont,

32 LA NÉERLANDR

au contraire, affaissés, rentrés, comprimés; ils décrivent une courbe concave, une échancrure.

La mer ruine les côtes de la Hollande : c'est un fait constaté; l'œil peut suivre, à travers des écroulements de sable, ce triste et silencieux travail de destruction; « mais il existe de ce cataclysme perpétuel des témoins plus irrécusables encore. A Katvijk, le village de pêcheurs dont nous avons parlé, près de l'endroit où, soutenu par de magnifiques travaux d'art, le Rhin s'écoule laborieusement dans la mer, nous avons Vu, par les marées basses, les fondations d'un château romain (la maison des Bretons) qui dominait la bouche du fleuve dans un temps où le Rhin, alors plus jeune et plus vigoureux, se portait lui-même dans l'Océan. C'est une preuve évidente que le sol a reculé ; mais ce n'est point la seule.

On a conservé le souvenir d'une antique forêt qui couvrait autrefois la Hollande méridionale, et qui s'étendait même très-avant vers le nord ; les arbres qu'on retrouve couchés dans les tourbières, à une heure et demie de la côte, sont, selon toute vraisemblance, les cadavres de cette ancienne forêt, que le vent ou les inondations ont dépeuplée, que la hache a détruite. Tout porte à, croire que ces géants de la végétation du Nord s'élevaient sur des terres alors éloignées de la côte. Ces conjectures ont pour fondement certains faits positifs. Plusieurs tourbières, qui doivent leur origine à- l'eau douce, se rencontrent aujourd'hui, spécialement du

côté du Zuyderzée, sous le niveau de la mer. Tout dans la physionomie actuelle du delta indique donc de vastes et profondes révolutions. Une partie de ces changements s'est accomplie presque sans désastres ; d'autres fois^ au contraire^ Thomme a été non-seulement témoin^ mais acteur de ce grand drame de la nature. Les anciens ^habitants de la Hollande ont péri par milliers au milieu des guerres intestines de la terre et de la mer. Les événements géographiques dans lesquels se sont trouvés enveloppés des villes, des villages^ des populations entières, fournissent, depuis l'ère romaine, le sujet d'une histoire tristement authentique, à laquelle ne manquent ni les dates, ni les récits des contemporains. La Hollande, ce vaste radeau flottant sur les vagues de la mer du Nord, a vu plusieurs fois la tempête déchirer ses flancs, et lui enlever une partie de ses hommes, de ses troupeaux, de ses richesses.

Du temps des Romains, il y avait une plaine d'une grande fertilité à l'endroit où l'Ems entrait dans la mer par trois bras. Cette contrée basse projetait une péninsule au nord-est, du côté de Emden: En J 277, un déluge détruisit d'abord une partie de cette péninsule : trentetrois villages périrent (i). A cette incursion de la mer

(1) Le Souvenir de ce désastre est consigné dans une carte géographique faite pour retracer le souvenir de l'événement; on y lit cette inscription brève et triste comme une épitaplie : Anno 1277 maris inundatione 33 pagi hoc in loco periére. Une autre carte manuscrite, en parciiemin, représente les trente-trois villages qui existaient avant Tinondalion, avec le cours des rivières et le iracé

est due l'existence du Dollart^ ce golfe dont le nom en hollandais signifie le furieux , sans doute pour exprimer rimpétuosité du choc qui rompit les défenses naturelles et ouvrit le passage aux vagues. D'autres inondations survinrent à diflTérentes périodes dans le cours du quinzième siècle. En 1507, une partie seulejnent de Torum, ville considérable, était demeurée debout : le reste de cette ville, en dépit de Térection des digues et du barrage des rivières, fut enfin emporté ; cinquante monastères disparurent, engloutis, balayés par les flots.

Une des plus mémorables entreprises de la mer est encore celle qui éclata le 18 novembre i42i. Sur une réunion d'îlots formés par les sables de la Meuse s'élevaient soixante-dpuze villages : en un instant, les sables furent remplacés par un désert d'eau. La marée avait fait éclater une écluse près de Wieldrecht, dont il n'est resté que le nom. Trente-cinq villages furent irrévocablement perdus : on n'a pu en découvrir aucun vestige, si ce ce n'est pourtant une vieille tour, morne, solitaire, appelée làsMaison de Merwed. Plus tard, pour fixer les lieux où il était permis aux pêcheurs de jeter les filets, on reconstitua par conjecture le cours de la rivière, le vieux Haas, qui traversait le pays avant la submersion. Chercher dans l'eau où fut une rivière, quelle sombre et biblique figure du déluge ! L'endroit où les

des routes. Cette carte est d'ailleurs conjecturale : les cartes positives ne remontent point en Hollande plus haut que le milieu du seizième siècle.

villages ont été détruits porte encore aujourd'hui le nom de Biesbosck^ bois de joncs (i).

Tous ceux qui ont vu la Haye connaissent le village de Scheveningue^ auquel conduit une des plus agréables routes qui existent dans le monde. Scbeveningue était autrefois éloigné de la mer^ et maintenant il touche à la plage. En 1570^ la moitié de Tancien village a disparu sous les flots. L'église actuelle^ dont le charmant clocher semble demander grâce à la mer^ fut élevée au milieu des sables pour en remplacer une qu'on avait construite à deux mille pas plus avant sur la côte^ au centre du village d'alors^ et qui fut anéantie (2). Plus loin^ vei's Katvijk^ autre village de pêcheurs^ la mer, en quinze an« nées, et cela au dix-septième siècle, avait fait disparaîtra ' quatre-vingts maisons. Il y avait deux rues qu'on cherchait çt qu'on ne trouvait plus. Nous abrégerons cette trop longue histoire. Ceux qui croient que notre planète- doit périr par l'eau trouveront dans les tragiques annales de la Hollande un avant-goût de leurs sinistres pro-

(1) A ces exploits de la mer se rattachent des chroniques locales. On raconte qu'un enfant de Tun des villages sur lesquels l'inondalion allait s'étendre vit, en pompant de Teau, sortir des poissons de mer. Tout surpris, U avait divulgué le fait, mais on en avait ri. Lui, plus sage, se détida à prendre la fuite. Peu de jours après, la catastrophe survint. Cet enfant fut le seul de son village ou presque le seul sauvé. Malheureusement la tradition ajoute qne Tenfant, devenu homme, ût un mauvais usage de sa sagacité : il vola et fut pendu.

(2) Lors de sa destruction, elle venait d'être érigée en paroisse, après avoir été longtemps une chapelle.

phéties. Là l'homme a senti de siècle en siècle la terre manquer sous ses pieds ; il a vu les abîmes de TOcéan monter au-dessus des contrées les plus florissantes et les balayer comme le flot qui raie le sable.

Les auteurs latins ne font aucune mention de Ténorme golfe par lequel la mer pénètre aujourd'hui si avant dans les Pays-Bas. Divers récits indiquent^ au contraire^ que la Frise touchait alors à la Hollande par la terre ferme. Il existe une carte de 1584 dans laquelle Tauteur^ Abraham Ortelius^ reconstruit^ sur le témoignage des historiens^ Tancienne configuration du pays avant l'existence du Zuyderzée. Là s'étendait une vaste région^ entrecoupée par diiférents lacs intérieurs: le plus considérable de ces lacs était le lac Flevo (Vlieland), dont parle Tacite. Ce lac s'était formée selon Pomponius Mela^ par les débordements du Rhin. Il était traversé par une rivière du môme nom (Flevum) , qui avait son embouchure dans la^mer. Un jour rOcéan s'élança, creusa un isthme et entra dans le lac Flevo : renforcé de cet auxiliaire, l'ennemi ne tarda point à s'avancer dans l'intérieur du pays. Les in^ vasions successives par lesquelles une grande partie du territoire fut transformée en une baie commencèrent et finirent avec le treizième siècle. Des documents certains, des relations écrites par les habitants des provinces voisî-^ nés, témoins contemporains du désastre, ne laissent aucun doute sur la formation récente du Zuyderzée. C'est par des mouvements réitérés de Ja mer qu'une inunense étendue de terres basses a été ensevelie.

ET LAVIE UOLLANUAISE. ' 37

En l'année 4205, Tîle appelée maintenant Wieringen, au sud du Texel, faisait encore partie de la terre ferme) elle eu fut détachée par plusieurs déluges dont on connaît les dates : en i^bi, laséparation était achevée. Encouragée par ces premiers succès, la mer se jeta sur un isthme riche et populeux, qui s'étendait au nord du lac Flevo, entre Stavoren en Frise et Hedemblik en Hollande ;]vers Tan i^% toute cette région était anéantie. H est impossible de promener ses regards sur les côtes du Zuyderzée^ si belles rété, si calmes parfois^ sans songer aux catastro; phes qui ont fait cette mer, aux cités florissantes qui ont trouvé leur tombeau dans ses vagues.

Ces révolutions de la nature ont exercé une influence sur Tliistoire politique des Pays-Bas. La destinée des villes qui touchent aujourd'hui les bords du golfe a été modifiée par suite des changements survenus dans la géographie de cette contrée. L'importance d'Ënkhuisen, de Medemblik, de Hoorn, anciennes métropoles de la Frise au tempis où l'espace occupé maintenant par le Zuyderzée faisait encore partie du continent, a successivement décru depuis la formation de la baie. C'est à ce déclin et aux événements qui l'ont amené qu'Amsterdam doit d'être aujourd'hui une des principales villes du monde et un des ports les plus fréquentés par les vaisseaux.

Les voyageurs qui passent à Amsterdam négligent trop généralement dé visiter ^arken, Urk et Schokland; ces trois lies du Zuyderzée sont les derniers vestiges du continent qui a sombré. Tout homme qui se livre à l'étude u 3

dS LA NÉERLANDE

des paysetdes peuples doit entreprendre ce voyage, qui est en même temps un cours d'histoire. Les habitants de ces trois îles séparéesde ia terre ferme et comme démembrées Fune après Tautre par de terribles inondations en sont restés aux divers degrés de l'échelle morale où le cataclysme les a saisis. Voyager dans le Zuyderzée avec ce point de vue, c'est revenir dans le passé. Quel ne fut pas notre étonnement de voir ces débris de races anciennes sortant de Fablme des eaux et de Tocéan des âges avec les mœurs, le langage, les traditions, les coutumes et les figures d'un autre temps! C'était pour nous comme une apparition des anciennes sociétés. J^es Bataves et les primitifs Frisons ne sont pas morts; vous les retrouvez là. Dans ces lies, dernières traces de la terre ferme, et sur les côtes Voisines du Zuyderzée, on est surpris de rencontrer un étrange assemblage de traits particuliers, de caractères physiques et surtout decostumesqui ne se retrouvent ailleurs que chez plusieurs nations différentes. Ces médailles vivantes attestent l'origine d'anciennes races qui ont conservé leur genre de vie, leurs travaux habituels, leurs modes, leur physionomie distincte. On a delà sorte sous les yeux non-seulement la preuve matérielle d'anciens déluges qui ont laissé partout des monuments de destruction, mais encore des fossiles d'un ordpe nouveau^ qui détachent, pour ainsi dire, dans la vie les formations successives de l'histoire^

A mesure qu'on s'éloigne des côtes duZuyderzée, c'està-dire du théâtre des anciennes catastrophes^ on voit en

Et LA VIE HOLLANDAISE. 39

grande partie disparaître^ chez le^ habitantsde Tintérieur dupays^ les caractères de cette originalité saisissante. Les types s'effacent dès que les communications géographiques se rétablissent. Le naufrage d'une partie du continent a donc isolé certahies populations de la société des Pays-Bas; et^ en les détachant de laderre ferme^ il les a^ pour ainsi dire^ pétrifiées dans les figures anciennes, mais diverses^ de la civilisation.

LaformationtempétueuseduZuyderzéidparaîtavoirété la conséquence de désastres encore plus anciens. Tout au nord de la Hollande^ on rencontre une série d'îles égrenées dans l'Océan comme les perles d'un collier dont le filest rompu.'Cesllessont les derniersreliefe d'unecôte qui servait autrefois de rempart aux Pays-Bas ; ce rempart a été enfoncé^ et les débrisen ont été dispersés dans la mer du Nord. Le nombre de ces îles a diminué environ d'un tiers depuis le temps de Pline^ car ce naturaliste en comptait vingt'^trois entre le Texel et l'Eider^ tandis que nous n'en trouvons plus maintenant que seize. Encore ces îles ne sont-elles que les ruines d'une ruine. L'an 800; Héligoland^ située à l'embouchure de l'Elbe> commença d'être tourmentée par les vagues; dans les années 1300; 1500 et 1649; d'autres parties de terres furent abîmées, jusqu'au moment oùenfin unseul débris de l'île originelle resta debout. Un rocher de marne rouge, haut d'environ deux cents pieds, est là qui surnage au dé-^ sastre, comme un de ces grands chênes qui survivent aux forêts disparues.

40 LA KEERLANDE

Pour être juste envfers TOcéan, nous devons placer, en face de cette sombre liste de villes détruites, noyées, de villages perdus, de régions entières supprimées, le tableau plus consolant des restitutions de la mer. Aux grandes destructions de terres succède généralement une réaction sur une certaine échelle. Entre Anvers et Nieuport s'étend une contrée basse qui consistait, du temps des Romains, en, bois, marais, tourbières, et qui était protégée contre l'Océan par une chfidne de dunes ; cette chaîne céda, vers le cinquième siècle, à la fureur des tempêtes. De mer qu'elle était devenue par suite de l'irruption des eaux, cette contrée est aujourd'hui terre ferme et supporte une assez nombreuse population. Il est vrai que ce changement est dû, en partie du moins, à Tindustrie et au courage 'des habitants, qui ont su profiter des bancs de sable déposés par la mer pour reprendre, en quelque sorte pied à pied, le sol que la mer leur avait enlevé. Le même fait s'est reproduit dans le Biesbosck ; là aussi l'eàu a rendu une partie des terres qu'elle avait ravies. L'emplacement des villages submergés est indiqué maintenant par des terrains d'alluvionqui s'élèvent peu à peu. D'immenses plaines, portant déjà d'abondantes moissons de grains, ont, pour, ainsi dire, oublié que là fut la mer. La vue de ces anciennes terres déchiquetées par l'eau et aujourd'hui renaissantes est un des spectacles les mieux faits pour dévoiler la marche de la nature, qui crée avec la destruction môme. L'eau débordée, furieuse, dépose avec le temps

sur ïe théâtre de Tinondation le contre-poids de ses conquêtes et de ses violences. Parle mouvement naturel des choses^ il se forme de siècle en siècle des bancs de sable que recouvre un limon fertile : ainsi la terre^ envahie^ vaincue^ engloutie^ se relève à la longue et se fortifie en quelque sorte de ses défaites.

Intéressante au point de vue de la géographie et de rhistoire^ la formation de la Hollande ne l'est pas moins au point de vue de la géologie philosophique. Les savants se sont plus d'une fois demandé si les lois en activité sur le globe^ durant Tâge embryonnaire de notre planète^ différaient beaucoup de celles qui déterminent Téconomie actuelle de la nature. La réponse à cette question est peut-être dans Thistoire physique^ ou, si Ton peut s'exprimer ainsi^ dans la genèse de la Hollande. 11 n'y a pas deux systèmes dans la nature^ il n'y a pas une géologie morte et une géologie vivante : partout où les causes neptuniennes ont agi dans les âges les plus reculés^ elles ont dû agir comme elles se comportent depuis les temps historiques sur le sol des Pays-Bas. Le duel de la terre et de la mer^ qui joue dans les cosmogonies antiques un si grand rôle^ se prolonge ici et amène les mêmes conséquences, — des déluges,^ des catastrophes, des changements dans la forme du delta. L'Océan se retire de certaines côtes pour en occuper d'autres, rendant quelquefois ce qu'il a saisi, et saisissant de nouveau ce qu'il a lâché, sans que la loi de ces mouvements soit encore parfaitement connue. Ace point de vue, l'his-

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toire géographique de la Hollande est, en partie dumoins, le secret de la création révélé. L'ensemble des événements auxquels le sol néerlandais doit sa naissance, les variations quil a subies, nous mettent en effet sur la voie des causes qui ont plusieurs fois modifié et qui peuvent modifier encore la constitution physique de notre globe. Quelques faits récents prouvent que l'Océan n'a pas renoncé à ses prétentions sur la Hollande. Le 4 février 1 825,1a mer se souleva ;les eaux coururent dans rOver-Yssel,dans la Frise, dans la Nord-Hollande et dans la Gueldre. Cette inondation gigantesque fut, il est vrai, de courte durée : elle se retira avec le reflux, mais en laissant derrière elle le sentiment du danger qu'avaient couru les Pays-Bas. A la vue de cette contrée que menace le niveau des fleuves, que secouent les vents, qu'accablent de tout leur poids les marées, on aurait lieu de craindre pour le sol de la Hollande, pour ses richesses, pour son existence même, si dans cette lutte n'intervenait un agent d'un ordre nouveau, une force morale qui Rt contre-poids aux puissances aveugles de destruction. Cette force existe : jusqu'ici nous avons vu le travail de la nature ; il nous reste à parler des changements introduits dans la forme géographique des Pays-Bas par la main de l'homme.

Lorsque les premiers habitants arrivèrent sur le sol de la Néerlande, que trouvèrent-ils ? Un marais. — Heureu-

sèment ces anciens pionniers étaient les Bataves et les Frisons : les Bataves appartenaient à la race saxonne^ race patiente et forte contre les choses^ née pour la conquête du sol; les Frisons^ dont l'origine n'est pas bien connue, étaient une branche du rampau germanique ou Scandinave. Ils venaient à la suite des glaces et des blocs erratiques, car les déluges d'hommes suivent le chemin tracé par la nature aux grandes débâcles des éléments. Ces barbares manquaient de patrie ; ils jurèrent de s'en donner une. C'était un monde à faire ; il fallait commencer, comme dans les cosmogonies antiques, par séparer la terre d'avec les eaux. Ce fiât lux de la puissance humaine, cette seconde création d^ns laquelle l'industrie se montre constamment la rivale de Dieu, ce triomphe de l'intelligence sur la matière, sur le chaos, tout cela ne fut pas Fœuvre d'un jour. L'homme ne crée point d'une parole ; il crée, comme la nature, avec le concours du temps et le développement successif de ses forces. Quelques terres stériles, vagues, effondrées, que se disputaient alternativement . les crues dçs rivières et les hautes marées, voilà le berceau des Pays-Bas.

Le génie néerlandais a grandi dans une lutte incessante contre les éléments. Cette contrée, qu'habite une population nombreuse et florissante, est un véritable pays artificiel. Sans les Hollandais, la Hollande n'existerait pas. Cette patrie est leur ouvrage, leur création, et, comme le Dieu de la Bible, ils ont le droit de trouver que ce qu'ils ont fait est bien fait, ^/ indit

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quod esset bonvm» Sans Tari, jamais .une telle région n'eût vu le jour ; sans l'incessante vigilance de ses habitants, elle se perdrait bientôt. Sa naissance iBst un miracle du génie humain^ sa conservation est un prodige. Nous allons étudier lés conditions au milieu desquelles cette annexe du continent s'est affermie; nous rechercherons les procédés techniques à l'aide desquels l'industrie des habitants a repoussé les eaux^ fondé des villes sur des sables mouvants que réclamait et que réclame encore la mer, enchaîné le cours des fleuves, introduit l'agriculture dans des terres basses et inondées, converti en un mot la Hollande primitive, — moins un sol qu'qn mélange confus.de terre et d'eau, — en une des plus délicieuses patries qui existent.

On peut partager l'histoire hydraulique des Pays-Bas en trois périodes : — les travaux d'endiguement entrepris contre la mer et les fleuves, — la création des polders, — l'application des machines à l'assèchement des lacs intérieurs.

Les premiers habitants se campèrent sur des tertres et des monticules qu'ils avaient eux-mêmes élevés. Cette position était sans cesse inquiétée par l'état primitif des fleuves, sortes de torrents vagabonds, inconstants dans leur lit, qui ravageaient à chaque instant les timides essais de culture. Il a fallu que l'art donnât des bords aux rivières et que les eaux apprissent à couler régulièrement vers la mer. La première date de l'endiguement du pays ne saurait être fixée. On croît que les Cimbres

avaient établi des digues qui ont été détruites^ puis relevées plus tard sur les mêmes bases. Ces rivages artificiels ont protégé la civilisation naissante ; sans eux^ la Hollande serait restée ce qu'elle était à Torigine^ une terre inhabitable. Une tradition veut que la première di* gue de la Hollande méridionale ait été établie contre le Rbin^ aux environs de Leyde, dans le plat pays. Ce système se répandit : on se servit de semblables ouvrages pour prévenir les irruptions de la Meuse.

Les historiens ne sont point d'accord sur Torigine des travaux : les uns les attribuent aux seigneurs^ les autres au peuple. La noblesse avait autrefois une part dans l'établissement des digues ; mais ce serait une erreur de croire que les châteaux formassent les points de départ , du système hydraulique ; beaucoup de châteaux^ qui dominent le cours des fleuves et des rivières^ sont au contraire de date beaucoup plus c^cente quel'endiguement. Ces remparts de terre ont été construits d'abord par districts ; les propriétaires du sol se cotisaient et formaient une sorte d'assurance mutuelle pour se prémunir contre le débordement des eaux. Les districts hydrauliques furent plus ou moins étendus^ plus ou moins bien constitués selon les besoins de la défense. Non-seulement la noblesse féodale fut étrangère à ce mouvement^ mais encore l'administration des eaux (le waterstaat) donna naissanceà une noblesse nouvelle^ d'origine toute plébéienne. Les comtes des digues^ comme on appelait les inspecteurs chargés de la surveillance des fleuves^ jouissaient de pou-

voirs très -étendus, qui surpassaient même, xlans les temps de crise, l'autorité des comtes proprement dits.

Partout la noblesse s'est grefiée à Torigine sur les conditions de la conquête ; comme, en Hollande, Tennemi c'était le sol, les fonctions qui avaient pour but la victoire de rhomme sur les éléments furent de tout temps honorées. Les travaux entrepris dans les Pays-Bas pour rectifier le cours des rivières ont été véritablement prodigieux. Avant rère chrétienne, Drusus avait fait creuser un canal pour joindre TYsseUavec un bras du Rhin; un demi-siècle plus tard, les Romains lièrent un autre bras du Rhin avec le Leck, qui n'était jusque-là qu'une petite rivière; entin, de notre temps, de gigantesques ouvrages ont réuni ce même Rhin à la mer du Nord. Il serait trop long de rappeler les autres conquêtes obtenues sur les rivières de la Hollande, ces ennemies intimes du pays. La Bible nous représente quelque part le génie de babylone assis superbement sur les quais de la ville, et se disant à lui-même: C'est moi qui ai fait l'Ëuphrate I A la vue des magnifiques canaux qui relient ensemble les bra3 errants des rivières, à la vue de ces fameuses digues qui retiennent, comme les bords d'une coupe, les flots toujours prêts à déborder, le génie de la Hollande peut dire avec plus de vérité encore : C'est moi qui ai fait le Rhin, c'est moi qui ai fait la Meuse ! — La nature n'avait donné aux Pays-Bas que des cours d'eau incertains et ravageurs : de ces cours d'eau, l'industrie nationale a^fait des fleuves. '

Les procédés d'endiguement varient avec la nature des obstacles qu'il s'agît de surmonter. Ici^ les digues sont de simples murailles de terre; ailleurs, on couvre le sol inégal ou mou d'une couche de fascines^ quelquefois même il est nécessaire de soutenir ces remparts avec de la brique. Malgré ces grands ouvrages^ bien faits pour donner une idée considérable du peuple qui les a élevés^ rétat des rivières de la Hollande laisse encore à désirer. Une commission^ nommée par Guillaume I*', publia en 1827 un volumineux rapport sur les meilleurs moyens de provoquer l'écoulement des eaux. La plupart de ces projets pour l'amélioration des rivières ne figurent encore que sur la carte : les difficultés d'exécution^ jointes à l'embarras des finances^ les ont fiùt remettre à un temps indéterminé. D'un autre côté, une opinion toute contraire s'est produite depuis ces dernières années. De ce que le système d'endiguement n'esll pas toujours efficace contre le débordement des eaux^ quelques écrivains ont conclu qu'on avait eu tort d'endiguer les rivières. Ce paradoxe a été soutenu par Bilderdijk, un des meilleurs poètes de la Hollande.

Le principal griéf sur lequel on s'appuie pour accuser, l'intervention de l'art dans les ouvrages de la nature est tiré de l'état actuel des rivières. Le lit des rivières en Hollande s'élève insensiblement et toujours; les digues doivent s'élever dans la même proportion, et en s'élevant elles s'affaiblissent. Fort des dangers que suspend sur le pays «ette situation des eaux, on s'est demandé s'il

n^iurait pas mieux valu abandonner les rivières à tous leurs caprices. Ces rivières, dit-on, auraient tracé elles* mêmes leur voie à travers les terrains d'alluvion, et la Hollande se trouverait aujourd'hui moins menacée d'être emportée. Ces visions poétiques rentrent dans le système de Jean- Jacques Rousseau, — l'optimisme de l'état ^de nature. Sans les travaux d'endiguement, les fleuves ne se seraient point tenus dans leur lit, l'agriculture n'aurait point obtenu le rang qu'elle a conquis en Hollande, les éléments de l'état social ne se seraient jamais dégagés de la confusion et de la barbarie. L'art doit soutenir la nature. Si, par suite de la résistance opposée aux forces aveugles et aux éléments destructeurs, la nature proteste, si même elle se venge par des menaces de la contrainte qu'on lui impose, c'est à l'industrie humaine de découvrir dans ses ressources toujours croissantes de nol!ivelles armes pour combattre le dan« ger. Malgré l'élévation des digues, qui montent, il est vrai, sur certains points à des hauteurs considérables, les ruptures et les inondations sont aujourd'hui moins fréquentes en Hollande que dans les derniers siècles. Ces fleuves quicoulent au-dessus des terres voisines selaisseut mieux contenir qu'autrefois dans leurs rivages artificiels* H est curieux, quand on voyage en barque ou en bateau à vapeur, de jeter, duhaut des rivières, un regard sur les caoi pagnes, qui se trouvent comme encaissées, et de suivre, le long des bords élevés par la main de l'homme, le cours de ces eaux mécontentes,^ mais enchaînées.

L'éducation des rivières, qu'on nous permette cette image, n'aurait encore rien été, sans un ^stème d'endîguement et de protection contre la mer. L'Océan, cette grande force de destruction, se limite lui-même par ses dunes; mais l'industrie humaine a dû soutenir et fortifier la ceinture de sables derrière laquelle s'abritent les Pays-Bas. La première fois qu'on voit moutonner de loin ce troupeau de collines nues ou recouvertes d'une sèche végétation, on est frappé du caractère sérieux qu'elles donnent aux côtes de la Hollande. Les habitants distinguent trois rangs de duaes: les dunes extérieures, c'est-à-dire celles qui touchent la mer, les dunes du milieu, qui sont les plus hautes et les plus larges, et les dunes intérieures, qu'on croit être les plus anciennes. Cette triple défense naturelle, dont les géologues attribuent la formation à l'action combinée des vagues et des vents, pourrait servir à déterminer la date de la naissance des c6tes, si la proportion suivant laquelle les sables s'avancent dans l'intérieur des terres n'était variable, et ne rendait, par conséquent, ce chronomètre fort douteux.

Comme le pays est généralement plat, ces dunes forment des chaînes de montagnes relatives. Ces ouvTjiges avancés, qui servent de boulevard contre les eaux et d'abri contre les tempêtes, exigent un constant entretien. Les Hollandais garnissent leurs dunes avec une espèce de jonc ou de roseau qui est connu sous le nom de arundo arenosa, roseau des sables. On le plante au

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printemps ou en automne^ et on Tabrite des vents dangereux avec de la paille. Quand cette herbe a pris racine^ elle relie et consolide la masse mouvante des sables: c'est le ciment végétal des côtes de la Hollande. Les dunes ont^ outre les vents^ un ennemi très-sérieux, le lapin. Cet infatigable mineur attaque sourdement le sol desséché qui s'élève comme un bourrelet entre la mer et intérieur du pays. Il faut donc, une continuelle surveillance pour réparer les dégâts commis parce faible animal. Sur tous les points du littoral où des dunes, ces digues naturelles n'existaient pas, on les a créées: quelquefois même il a été nécessaire de soutenir par des ouvrages de bois, de pierre ou de cailloutage les c6tes ruinées. La vue de ces travaux donne une grande idée de la puissance de Thonmie. Il est difficile d'imaginer ce que les Hollandais ont mis de persévérance, de courage et de sagacité dans ce système corn* . biné de défense naturelle et artificielle qui forme aujourd'hui le bouclier de la Hollande contre la mer. ' Pour comprendre l'étendue et la nature des dangers auxquels échappent tous les jours les Pays-Bas, il faut se représenter ce que les ingénieurs hollandais appellent l'échelle des eaux. On sait déjà qu'une grande partie de la Néerlande est située fort au-dessous du niveau deWa mer et des rivières. Pour évaluer ces différences de position, l'art a tracé une ligne imaginaire qu'on a nommée le niveau d'Amsterdam. Ce plan est aux autres degrés de l'échelle hydraulique ce que le zéro du thermomètre

est aux différents degrés de la température. En partantde cette base^ on a pu se former une idée de la situation relative de la terre et des eaux dans le royaume des Pays-Bas. Les résultats de ces calculs, il faut bien le dire^ n'ont rien de rassurant. Durant les mauvais temps ou, pour parler la langue locale^ durant la tempête du nord-ouest, la marée monte, près de Katvijk, à 3"^ 40; la marée de la Meuse, près de Rotterdam, s'élève à 3"" 20, et celle de la Leck, près de Vianen, s'élance à 5"" 80 audessus du niveau d'Amsterdam. On voit d'ici ce que deviendrait un pays placé dans de telles conditions, si la main de l'homme venait à se retirer.

L'industrie a tiré la Hollande du néant ;' c'est l'industrie qui la conserve. Au système des digues se lie, comme moyen de défense contre les eaux, le système des éclu* ses. On a dit que les Hollandais n'avaient pas d'architecture : quelques monuments civils ou religieux protestent contre cette opinion beaucoup trop exclusive ; mais il faut se souvenir que toujours l'art de bâtir se moule sur la nature et sur les nécessités d'un pays. Or, en Hollande, l'ardûtecture vraiment nationale est Tarchitecture hydraulique. Celle-ci a jeté des constructions immenses, colossales. Les premières écluses étaient de bois : aujourd'hui ce sont des monuments de pierre, et les plus magnifiques ouvrages qu'on puisse voir. 'Le propre de cet art n'est pas l'élégance, c'est la force. Pour se faire une idée du style de pareils travaux, il faut visiter les grandes écluses d'Amsterdam, et surtout les construc-

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tions de Katvijk. Cette forteresse, élevée contre la mer, a vraiment un caractère sévère et imposant. Trois écluses se succèdent à l'embouchure du Rhin/dans le canal destiné à soutenir le cours défaillant des eaux, et protègent de ce côté la Hollande. Les jours de grande tempête, on juge prudent de faire des concessions à la mer : les portes de Técluse la plus avancée vers l'embouchure du fleuve livrent passage aux vagues, qui courent furieuses jusqu'à la seconde écluse et s'y brisent. Ces masses de pierre qui tiennent tête à l'Océan, ces puissantes machines que dirige un art fondé sur l'expéi^ence, ces portes qui s'ouvrent et se ferment selon le courant et le niveau des eaux, selon la direction des vents, tout cela révèle l'existence d'un système admirable et compliqué ; tout cela annonce une sorte de providence administrative qui veille sur la Hollande. Dans les autres pays de la terre. Celui qui met un frein à la faveur des flots, c'est Dieu ; ici, on dirait volontiers que c'est l'homme.

Les digues, les écluses, tous ces grands ouvrages de défense élevés contre les eaux extérieures, comme on appelle ici les fleuves et la mer, n'^auraient point suffi à rendre la Hollande habitable, si le pays n'eût trouvé encore l'art de se débarrasser des eaux intérieures. Par suite des pluies, des crues et des débordements de rivières, il s'était, de date immémoriale, formé des flaques, des lagunes, de perpétuels marais, qui s'étendaient très-avant dans les terres, et qui dé-

fiaient partout la culture. Une autre cause de la présence des eaux était Textraction de la tourbe. Manquant de bois^ les habitants se * virent contraints de fouiller la terre pour se chauffer^ et les tourbières exploitées ne tardèrent point à se changer en lacs. La Hollande présentait alors ce singulier spectacle d'un peuple sans cesse menacé par les inondations et occupé sans cesse^ malgré lui^ à faire de Teau. C'est contre un tel état de choses et contre de tels dangers que Tart hydraulique était appelé à réagir par la création des polders. On appela ainsi^ d'un mot hollandais qui veut dire terres endiguées, les anciens marécages que les premiers habitants entourèrent d'enclos^ de faibles digues^ et qu'ils munirent de grossières écluses. Le système des polders se développa avec les progrès de Tagriculture et de rindustrie. Dans Tenfance de Tart hydraulique^ on ignorait l'emploi des machines. Ce n'est que plus tard qu'on mit à contribution^ pour le dessèchement des terres^ un des ennemis de la Hollande^ le vent. On ne saurait dire où Ton a construit d'abord les premiers moulins occupés à tirer l'eau des polders. Une tradition porte à croire que ce système fut pratiqué en Hollande vers le commencement du quinzième siècle. On raconte qu'en ii08, il y avait à Alkmaar, dans la Hollande septentrionale^ un certain Florent Alkmade^ qui avait établi un moulin hydraulique à vent. Ce moulin servit de modèle à beaucoup d'autres machines du même genre et Tinverition se répandit bientôt dansles districts même éloignés.

D'abord ces moulins étaient cbétifs et incomplets ; ils ne pouvaient fonctionner que dans une seule direc* tion du vent; celle du nord-euest^ mais peu à peu ils grandirent en puissance. A la fin du quinzième siècle^ remploi des moulins dans les polders hollandais s'était', généralisé. De cette époque datent Tendiguement régulier des terres basses^ rétablissement des fossés pour la décharge et la conduite des eaux^ la construction d'écluses pour maintenir le niveau entre les réservoirs, en un mot; un système tant soit peu scientifique d'assèchement. Par cette découverte, Tétat intérieur du pays fut changé; Tagriculture put naître. Aujourd'hui des moulins de toutes formes et de toutes dimensions s'élèvent au milieu des riches campagnes qu'ils déchargent du superflu des eaux; leurs ailes agitées se confondent à distance dans un ciel tranquille, et donnent au paysage un caractère singulier. Quelques-uns de ces moulins sont de véritables édifices qui vont chercher le vent à des hauteurs considérables ; d'autres, plus petits, construits en briques ou en bois, n'en étaient pas moins un véritable luxe : recouverts d'un manteau de chaume qui les abrite contre la pluie, ils montrent avec orgueil l'axe qui porte les ailes ornées de reliefs et de dorures (i). Cette coquetterie champêtre, ces grandes voiles qui frémissent

(]) 11 faut voir à Deift, dans la salle des modèles, toutes les modificatioDs, tous les genres de perfectionnement que ces machines vent sont susceptibles de recevoir. Les grands moulins en pierre servant aux dessèchements profonds coûtent jusqu'à 30,000 florins.

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dansTair comme les ailes d'oiseaux gigantesques et fabuleux^ ce tiC'tac mêlé au bruit entrecoupé des eaùx^ tout cela répand sur la nature si calme de la Hollande un mouvement et un charme qu'on ne peut définir. Ailleurs les moulins^ ces monuments de la vie pastorale, ne sont guère appropriés qu'à un seul usage ; ici, au contraire, ce sont des machines hydrauliques, des scieries, des instruments de mouture. On voit des polders desservis par un seul petit moulin ; on en rencontre d'autres que plusieurs grands moulins travaillent à dessécher.' Autrefois on se bornait à débarrasser des eaux superflues les terrains peu bas ; mais depuis que la science a fait des progrès, on met le venta l'attache pour épuiser môme les marais profonds. L'art des polders a fait à la Hollande une seconde nature. Ce pays se trouve placé, sous le rapport agricole, dans des conditions toutes particulières : ailleurs il faut créer les produits du sol, ici il a fallu créer le sol lui-même. Lorsque maintenant on voit cette terre, créée et entretenue par la main de l'homme, se couvrir, l'été, de gras pâturages, de fruits et de légumes, souvent même d'abondantes moissons, on ne saurait trop admirer les conditions de l'art qui ont changé un sol perdu sous les eaux en un jardin de plaisir et de fertilité.

Une des difficultés consistait à maintenir l'équilibre entre les intérêts particuliers des polders et les intérêts .généraux du système hydraulique auquel la Hollande doit son existence. Tout cela ne pouvait être réglé que

par une administration pourvue de connaissances précises et délicates. Quand on songe que la mer est pour la Hollande un ennemi infatigable^ quand on réfléchit à ce réseau de digues^ de remparts^ de canaux qui se relient entre eux et se rapportent à un système d'unité ; quand on calcule les conséquences terribles de la moindre négligence dans un pays oii un trou de taupe ou de rat peut mettre en question la sûreté d'une digue et ouvrir le passage aux eaux, on ne s'étonne plus que de tout Hemps les fonctions du waterstaat aient été considérées comme très-importantes. Ces fonctions étaient conférées par les états généraux elt seulement aux hommes du culte réformé. A Delft, il existe aujourd'hui une école spéciale dans laquelle on forme des élèves pour le génie hydraulique. Ce corps d'ingénieurs civils est la véritable armée qui veille à la défense du pays. On ne se figure point avec quelle science doivent manœuvrer les écluses pour ne point ouvrir les portes à l'ennemi^ ni quel art pratique et minutieux doit présider^ dans tout l'intérieur du pays^ à l'harmonie des eaux. Notre conviction est que les Hollandais sont seuls capables de cette surveillance continuelle et méthodique^ de ce travail sans distraction^ faute duquel leur pays disparaîtrait à chaque instant sous les fleuves ou sous la mer. C'est à leur persévérance, aux lumières de leurs ingénieurs, à des dépenses énormes, au concours de tous les citoyens, que la Hollande doit de lutter contre les flots et de surnager, Luctor et emergo.

Les succès obtenus dans Fasséchement des /M>/é/ers^ dont quelques-uns se trouvent placés à 4 et 5 mètres au-dessous des terrains • naturels, devaient inspirer à rhomme une grande confiance dans ses forces. Ce fut en effet comme une prime d'encouragement pour ouvrir des travaux plus hardis encore. Au dix-septième siècle, des étendues de terre considérables furent, pour ainsi dire, tirées du sein des eaux. Le premier desséchement sur une grande échelle se fit dans la Hollande septentrionale en 1614. Des lacs formés par la nature, notamment ceux du Beemster, du Purmer et du Shermer, se changèrent sous la main de l'industrie en une des campagnes les.plus belles et les plus riches des Pays-Bas (1). Un observateur de ce temps-là, William Temple, nous raconte sa surprise et son admiration quand il vit un an* cien lac de deux lieues de large (le Beemster) sur lequel paissaient des bœufs! Ce sol, divisé en canaux, traversé par des voies régulières, des avenues d'arbres, formait

(]) Une chronique locale rapporte que les dessèchements dans la Hollande septentrionale furent faits par un particulier. C'était un marin ou un pécheur. Il avait vu la grande flotte envoyée par Piiilippe 11 contrela Hollande et l'Angleterre; il avait été aussi témoin du désastre de cette flotte battue parla tempête, qui perdit de tous les côtés SfS vaisseaux; il avait surtout gardé le souvenir d'un beau navire tout chargé de fer et d'or qu'il avait vu couler à fond. Ayant entendu parler des frais considérables que devait entraîner le dessèchement du Purmer, il se mit en téie de reprendre à la mer les richesses qu'elle avait englouties sous ses yeux. Il se rendit dans cette intention sur la cote d'Irlande, Ot plusieurs voyages mystérieux^ et sut eniln, par des manœuvres habiles, découvrir la Californie sous-marine. C'est avec l'or tiré de la caisse du bâtiment espagnol que, selon la chronique, le lac aurait été converti en terre ferme.

déjà de son temps le plus joli paysage qu'on pût imaginer. De 1608 à 1640^ vingt-six lacs se transformèrent ainsi dans la même province en polders. En 4820^ on comptait dans la Hollande septentrionale plus de 6^000 hectares mis à sec. Dans la Hollande méridionale^ le chiffre des terres restituées à Tagriculture était en 4 844 de â9«000 hectares. Dans ces derniers temps^on a encore épuisé les eaux du polder Nootdorp^ qui était un marais^ et sur remplacement duquel s'élève maintenant un petit village.

La Hollande^ à laquelle la nature semble avoir dénié tous les éléments^ pour nous servir des expressions du Dante^ a su se donner parle travaillée que la nature lui avait refusé. Cette histoire de terres appelées du fond des eaux et répondant à l'homme : a Nous voici^ » semblerait une histoire merveilleuse, si les moyens à Taide desquels s'opéra ce miracle de l'industrie n'étaient connus. Ces moyens sont d'ailleurs très-simples : jusqu'ici tous les des* séchements ont été accomplis par le travail des moulins à vent^ et ce n'est qu'à une époque récente qu'on amis en œuvre des agens plus puissants dont il nous reste à parler.

Malgré tant de victoires remportées sur l'ennemi intérieur^ un hôte dangereux et remuant inquiétait la province de Hollande; nous voulons parler du lac de Harlem. Ce lac^ les Hollandais l'avaient vu naître. L'histoire de sa formation doit être étudiée sur les anciennes cartes : on suit alors pas à pas les développements de cette masse d'eau^ qui avait fini par intimider la ville de Leyde et

ici villed'Amsterdam.li existait en 1531, dans les environs de Harlem, quatre petits lacs insignifiants, et à côté de ces lacs florissaient trois villages, dont les noms seuls ont été conservés. En 1591, un des trois villages avait déjà disparu; en 1647, c'en était fait des deux autres. Les lacs étaient d'abord séparés ; en 1531, il existait entre le lac de Harlem et celui de Leyde une ouverture encore si étroite qu'on pouvait, dit une ancienne chronique, la passer sur une planche ; en 1647, les quatre lacs s'étaient réunis, et leurs noms particuliers s'étaient confondus dans celui du lac de Harlem. Il n'y avait plus qu'un point de terre, le Beinsdorp, qui surnageait; en 1687, le Beinsdorp avait diminué, et le lac s'accroissait toujours (1). Dans ces derniers temps, il avait atteint onze lieues de circonférence. C'était une mer, et une mer orageuse. Sur cette mer s'étaient livrées des batailles nava* les, des flottes de soixante^-dix bâtiments plats avaient manœuvré, plusieurs vaisseaux avaient péri (2). Nous avons vu à Harlem, dans le cabinet d'histoire naturelle du docteur Van Breda, deux individus du genre silurus glanis, qui avaient été pochés dans le lac, et qui ap-

(1) Void des chiffres exacts sur la proportion de ces agrandissements successifs :

En 1531, le lac avait 6,585 morgeh ou arpents de Hollande. En 1591, 12,375 id.

En 1647, 17,080 id.

En 1687, 18,000 id.

En 1806, 20,000 id.

(2) 11 existe à la bibliothèque de la Haye un livre hollandais avec desgravures représentant ces vaisseaux et leurs méthodes siratégiques.

GO LA NBERLANDfi

partiennent à la plus graade taille des poissons d'eau douce. Tour à tour d'humeur calme ou violente^ ce lac paraissait se comporter selon des lois à lui. Le i*' novembre 1755^ on Tavait vu s'émouvoir au moment du fameux treinblement de terre de Lisbonne, et Ton n'apercevait rien de cette agitation dans la mer. La traversée de ses eaux était périlleuse; il y avait eu des naufrages. Comme ces animaux qui deviennent plus méchants avec les années^ le lac de Harlem se montrait de jour en jour d'un caractère plus tempétueux. Achaque gros temps on voyait dans cette mer intérieure des montagnes d'eau se soulever^ battre avec une grande force les ouvrages de défense^ et s'écrouler sur les bords avec beaucoup d'écume. C'était un voisin incommode et dangereux ; si les ouvrages dans lesquels on le contenait à peine fuissent venus àcéder^ le lac se serait jeté dans d'anciennes tourbières inondées et eût recruté là' de nouvelles forces pour menacer toute la Hollande. On dépensait, d'i^n autre côté, à combattre ses empiétements et à le refouler dans son lit autant d'argent qu'il en eût fallu pour le mettre à sec. Cependant le lac de Harlem continuait d'exister, lorsque, le 9 novembre 1836, les eaux, chassées par un vent d'ouest furieux, s'élancèrent par-dessus les digues et les routes, et arrivèrent jusqu'aux portesd'Amsterdam. Cet événement décida du sort du Haarlemmermeer. Le lac avait menacé Amsterdam, Amsterdam dit au lac : Tu disparaîtras.

De ce jour en effet, son arrêt fut prononcé ; il ne s'a^

gissait p]us que de trouver les moyens pour exécuter la sentence. Le dessèchement du lac de Harlem avait été plusieurs fois proposé^ et divers systèmes avaient été mis au concours. En i&43^ un ingénieur et faiseur de moulins dans la Nord-Hollande^ Jean-Adrien Leegh Water^ voyant le péril qui menaçait la Hollande^ si le lac de Harlem continuait d'exister^ avait publié à Amsterdam un petit ouvrage dont la conclusion était : a II faut se débarrasser de cette masse d'eau ruineuse et envahissante/ ^'r^o 8elendum est mare / p A cet ouvage, — Haarlemmer-meer Boeky — étaient joints un plan de dessèchement et une carte. L'auteur du projet avait besoin de cent quarante moulins pour déverser l'eau du lac dans la mer. Ce projet rencontra plus d'un genre d'objection : il aurait fallu que le vent se fit sentir vite et longtemps dans la même direction pour que les moulins travaillassent c#nvenablement. Beaucoup d'autres systèmes se produisirent ; mais pour extraire cette puissante masse d'eau^ il fallait une force considérable^ indépendante des variations de l'atmosphère^ soumise seulement et entièrement à la volonté de l'homme. Ces plans embryonnaires n'étaient^ relativement aux moyens d'exécution^ que des utopies; il leur manquait une découverte qui levât tous les obstacles et qui rendît praticables toutesles hardiesses du génie hum'ain^ il leur manquait la vapeur. La force de la vapeur trouvée^ l'assèchement du lac de Harlem était décrété en principe. Cette invention moderne changea en etfet de fond en comble les conditions de cette II. 4

œuvre difficile et jusque-là téméraire. Au mois d'avril 1840 partit de la Hollande pour se rendre en Angleterre une commission chargée de faire des recherches sur la vapeur et sur les machines d'épuisement. On sait quel parti la Grande-Bretagne a tiré du nouveau moteur^ à quelles profondeurs elle est allée chercher l'eau de ses mines^ et à Taide de quelles puissantes pompes elle va chassé cette eau versla'surface ; mais rien de tout ce qui avSit été fait et pratiqué jusque-là n'était applicable à l'entreprise du lac de Harlem : il fallait un système de machines tout nouveau. Après quelques essais^ les principaux organes du nouvel appareil furent constitués. C'était moins une machine qu'un être colossal et animé ; on lui donna le nom de Leegh Water, en souvenir de celui qui, le premier, avait osé conseiller le dessèchement de cette mer (1).

Le Leegh Water commença tout seul l'épuisement des eaux le 7 juin 1848. Deux autres machines, le Cruquius et le Lijnden, vinrent à son aide, l'une le 7 juin 1848, et l'autre au commencement d'avril 1849. Aujourd'hui le dessèchement est un fait accompli. Lorsque nous visitâmes dernièrement le lac de Harlem, cette redoutable mer intérieure n'existait déjà plus. Le Leegh Water travaillait encore, mais c'était à soutirer les eaux superflues d'un petit bassin, faible et dernier vestige de ce qui avait été le Haarlemmer-meer. L'édifice qui contient la machine

(I ) Ceux qui croient à la prédesUnation des noms peuvent s'exercer sur celui'ci : Lcegk Water signiflis en. hollandais Vide-eau.

est une tour ronde^ placée au midi de Fancien lac et assise sur une forêt de pilotis. Les constructions de Tindustrie moderne ressemblent quelquefois à celles de la féodalité; dans les unes et les autres, l'art s'est proposé d'installer la force matérielle. Seulement dans les anciennes tours résidait la puissance de destruction, tandis que ce bastion colossal, debgut au milieu des eaux vaincues, effacées, représente ici la puissance d'utilité. A cette tour est adossé un b&timent carré pour les chaudières. Il nous a été permis de visiter les pièces intérieures du Leegh Water, dont quelques-unes sont d'une grandeur inconnue jusqu'ici dans le monde mécanique. Le Leegh Water ne fonctionne pas; il travaille, il vit, tant une économie intelligente préside à tous ses mouvements. Onze pompes, vastes et puissants suçoirs, fixées au flanc de la tour, lui donnent l'air d'im polype gigantesque occupé à boire les eaux du lac (i).

Nous venions surtout reconnaître le fond du lac mis à nu par le travail des machines. Ces terres récemment desséchées et comme étonnées de voir le jour, ces chemins à peine tracés où l'on marche et où hier on naviguait, ces oiseaux qui chantent où nageaient les poissons, tout cela forme un spectacle unique et sérieux. A propos d'oiseaux, nous rencontrâmes, chemin faisant, quelques bandes d'espèces aquatiques, venues avec le printemps

(1) Pendant les treote-neuf mois qu'avait duré le desBëchement, les machines en pleine activité avaient tiré 924,266,112 mètres cubes d'ean, et consommé 25,789,920 leliograromes de houille.

64 LA NÉBRLANDE

et toutes surprises de ne plus retrouver le lac qu'elles avaient connu. Les pauvres bétes se demandaient si elles avaient perdu la téte^ ou bien si c'était la nature qui était devenue folle. Ni Tun ni l'autre: c'était Thomme qui avait passé là : sous son souffle^ les mers aujourd'hui se dessèchent. Dix-huit mille hectares de terres retrouvées ont été vendus et bien vendus y ). Le sol se remontre triste, nu, et tel que reparaîtrait le sol de l'Europe après trois siècles, s'il eût été couvert par un déluge universel. La civilisation recommence dans le désert, et elle recomfhence par le travail. Nous avons rencontré Robinson qui était occupé à construire sa hutte avec de la terre. D'autres cabanes provisoires en planches ou même en paille annonçaient le retour de la vie pastorale dans ces lieux qui furent autrefois le domaine de l'homme, et d'où l'homme s'était retiré. Quant aux anciens villages engloutis, on n'en a pas même retrouvé la trace; du moins ces villages sont vengés : leur ennemi n'est plus. On s'attendait à recueillir au fond du lac mis à sec des pièces de monnaie, des médailles, des ouvrages d'art, et les débris des vaisseaux qui ont autrefois fait naufrage. Jusqu'ici ce qu'on a trouvé est peu de chose; mais l'agriculture, en remuant ces terres,

(1) Cette vente a donné lieu à une singulière discussion. Les habitants de Leyde ont rédamé ces terres, comme les ayant autrefols possédées, en vertu de ce principe du droit romain, œtema auctoritas esto, la revendication est éternelle. L'État se trouverait de la sorte avoir desséché à leur profit des terres qui leur appartenaient; mais la difficulté sera sans doute de produire des titres authentiques de propriété.

déterrera probablement d^autres richesses. Un trésor plus certain du reste que les pièces d'or ou d'argent enfouies dans le sol^ c'est celui dont parle le fabuliste : Travcdllez^ prenez de lapeine. Ce fonds qui manque le moins est déjà cherché^ exploité par la bêche. Des essais de culture ont été tentés sur remplacement de l'ancien lac^ et ont réussi au delà de toute attente. L'année dernière (1 854}^ on a semé du colza; c'est toujours parla qu'on commence dans les polders desséchés : la première récolte a été magnifique^ et Ton n'espère pas moins de la seconde. La terre est en ce moment toute jaune de fleurs^ et des industriels ont amené des abeilles exotiques pour butiner cette moisson d'or. On a vu là commef un présage des richesses que ce sol doit produire entre les mains des cultivateurs hollandais. Jusqu'ici les habitations s'étaient élevées sans ordre^ et les terres n'étaient point classées. Quelques enfants étant venus au jour par hasard dans ces maisonnettes de bois ou de briques^ on ne savait à quelle commune rapporter leur état civil. La loi n'avait pas prévu qu'on dût naître datis cet endroit-là. Aujourd'hui des circonscriptions ont été tracées^ des villages et des églises s'élèvent^ des canaux^ des routes^ des avenues d'arbres doivent bientôt varier la figure de cette plaine monotone et telle que l'ont faite les eaux. C'est un monde qui naît, pans quelques années d'ici^ ces mêmes enfants^ dont il y a six mois la patrie n'existait pas encore sur la carte^ seront les habitants d'une richo campagne^ peutêtre même les propriétaires d'une ferme, où les vaches

6C. LA NÈERLANDE

reviendront le soir, les flancs pleins d^herbe et le pis gonflé de lait.

La vapeur est appelée à introduire une révolution dans le sol de la Hollande : le vent sera toujours préféré comme moteur économique pour Tasséchement des pe* tits polders; mais les moulins céderont désormais la place aux machines dans tous les grands travaux d'art. Déjà plusieurs projets considérables sont à Tétude. Il existe un autre lac semblable à celui de Harlem^ le Legmeer, qui présente une superficie de 2,400, hectares, et dont il est question de faire une prairie. Pour ouvrir les travaux il ne manque qu'une somme de 1,400,000 h- \ ,800,000 francs : on la trouvera.

Une idée plus gigantesque encore, on pourrait même dire effrayante d'audace, a surgi dans ces derniers temps, c'est celle de mettre à sec le Zuyderzée. Quelques personnes traitent ce projetde chimérique et d'extravagant; mais après les dernières conquêtes de l'industrie, après la découverte de la va'peur, après surtout le dessèchement du lac de Harlem, il n'y aplusrien d'impossible. Il fauten effet se sou^ venir que les vues de Leegh Water, ce faiseur de moulins, avaient d'abord rencontré le même sentiment de doute, sinon de malveillance et d'incrédulité. Une différence trèssérieuse existe toutefois entre les deux entreprises : le lac de Harlem ayant des bords, les travaux s'appuyaient du moins sur une masse d'eau prisonnière et limitée, tandis que, le Zuyderzée communiquant klamer du Nord par une large ouverture, on opère, dans ce dernier cas, sur l'în-

fini. Avant de dessécher le Zuyderzée^ il faudrait lui donner des rivages. Aussi Tintenti^n des ingénieurs qui révent ce grand projet serait-elle d'élever du cAté de l'Océan une digue, une barrière qui isolerait les eaux du golfe. La création d'un tel polder, Tobligation de détourner les rivières qui se jettent aujourd'hui dans le golfe, tout cela présente des difficultés immenses ; cependant nous ne croyons pas ces difficultés insurmontables. Si les Hollandais conçoivent froidement et lentement, ils ne reculent devant aucun obstacle quand le jour de Texécution est arrivé. Les travaux d'assèchement ont pour eux un intérêt suprême. La sûreté du pays est au prix du zèle que les habitants témoignent pourdetels sacrifices. L'eau appelle l'eau, les lacs appellent la mer : par ces lacs parasites, rOcéan a déjà, on peut le dire, un pied dans les terres. Dessécher des bassins comme le lac de Harlem , c'est rejeter l'ennemi hors de l'intérieur du pays, c'est re* pousser en quelque sorte l'invasion. Une autre considération toute politique fait du système de dessèchement un système de vie ou de mort pour la Hollande. Cette revendication des terres que les eaux leur ont ravies équivaut pour les Hollandais à de véritables conquêtes. Un pays qui regorge d'habitants, et auquel le sol manque, se donne tout ce que la nature lui a refusé, quand il profite de son industrie pour s'élever du rang des premières puissances du second ordre. La race géante des Bataves a poussé jusqu'au bout du monde les conquêtes de la guerre, de la navigation et du commerce.

Les Hollandais modernes n'ont même plus besoin de jeter de nouvelles colonies sur les côtes lointaines pour étendre leur territoire, il leur suffit de rester chez eux. Ce peuple industrieux et honorable, dont les ancêtres ont fait la terreur des mers, trouvera désormais dans les machines de dessèchement les ressources qu'il demandait autrefois à Téclat de ses armes. Un géographe hollandais donnait déjà, il y a deux siècles, à ses compatriotes le conseil d'agrandir leur territoire sans en étendre les limites :

Quis faror 6 Batavi, peregrinas quœrere terras ? Ëcce alio terram littore quœris: — babee.

Nous avons vu quel avait été le berceau des Pays-Bas, et comment l'industrie néerlandaise avait transformé un désert marécageux en une des plus agréables contrées du globe. A qui sera la terre ? A la mer ou aux fleuves? L'homme intervient en Hollande, et les conditions de la lutte sont changées. Malgré tous les avantages obtenus par l'industrie, quelques géologues ne se montrent point rassurés sur les résultats définitifs de cette victoire. La Hollande, disent-ils, est conquise sur la mer ; mais c'est une conquête que la mer reprendra.tôt ou tard. Cette opinion est appuyée sur certains faits et contredite par d'autres. Si l'on regarde au cours ordinaire et logique des choses, on est plutôt porté à la confiance qu'à la crainte. Les forces de la nature n'augmentent point, tandis que la somme des moyens de réaction dont

ET LA VIE HOLLANDAISE. cS

Fhomme dispose sur le globe^ et particulièrement en Hollande^ pour résister aux éléments^ augmente chaque jour avec la vapeur^ avec les progrès des arts mécaniques^ avec les lumières de la science. Donc la victoire n'est pas douteuse. Une seule circonstance géologique pourrait déconcerter tous ces calculs^ et donner raison aux pessimistes : c'est si, comme le croit H. Élie de Beaumont, le sol de la Hollande a subi une dépression lente et continue. Des fouilles entreprises à Amsterdam, à Rotterdam et sur les bords du Zuyderzée indiquent, il est vrai, que les terres se sont enfoncées, sur plusieurs points, au-dessous de leur ancien niveau. De tels faits ont conduit à présager, pour un temps donné, la submersion totale de la Hollande. Il ne faut pourtant point se hâter d'accueillir cette conséquence. D'abord les changements de la nature ne s'accomplissent point avec la ' rapidité légère qui caractérise les œuvres de Thomme et les révolutions politiques. Toutes les civilisations de la vieille Europe auraient vraisemblablement le temps de vivre et de disparaître avant que le sacrifîce de la Hollande, cette intéressante portion du continent actuel, fût consommé.

Nous aimons d'ailleurs à croire que, dans le cas contraire, celui où la nature déclarerait à la Néerlande une guerre active, le génie humain grandirait avec l'étendue méme^u danger. Rien ne prouve.que l'Atlantide n'aurait pas pu être sauvée, si les habitants de cette île plus ou moins fabuleuse avaient eu à leur service toutes les

70 LA NÈBRLANDR

foi*ces mécaniques dont disposent les civilisations modernes. D'un autre côté^ la Hollande aurait eu depuis longtemps le sort dQ TAtlantide^ et ne figurerait plus que dans les récits des historiens^ sans les connaissances de ses ingénieurs^ sansijes gigantesques ouvrages et les admirables remparts derrière lesquels ce pays s'est fortifié contre les eaux. Si le sol s'affaisse^ le génie humain s'élève, et la lutte continue. On peut comparer la Hollande à un navire^ et mémo à un navire menacé^ qui déjà prendrait eau de toutes parts sans les manœuvres persistantes et les soins infatigables des pilotes expérimentés qui le dirigent. Soutenu par de telles mains, il se conserve depuis les âges historiques, et se conservera sans doute longtemps encore à un, haut degré de puissance maritime, de grandeur commerciale et de prospérité.

CAlACTtMB, INfiTlTUTIONS ET HOEOBS DE LA HOLLAHOE.

Il en est des nations comme des femmes : pour les comprendre^ il faut les aimer. Malheureusement les races du Nord sont peu sympathiques aux races du Midi. Le Français sorti de chez lui est le plus étranger de tous les étrangers: il ne sidentifie surtout que difficilement avec la vie des peuples septentrionaux^ avec leur langue chargée de consonnes^ leurs manières sagement affables^ leur gravité minutieuse et correcte. La hature des Pays-Bas, quoique riche en beautés^ ne répond point à son idéal. Ces jolies maisons de campagne qui bordent les routes ou les canaol^ ce perpétuel jardin, ces bosquets arrangés pour les plaisirs des yeux, tout cela est charmant, mais tout cela lui parait froid. Il lui semble qu'on ait défendu auï oiseaux de chanter. La plupart des voyageurs qui ont écrit sur la Hollande Tout fait avec un peu d^humeur; ils en voulaient à la Néerlande de ne point être la France ou Tltalie. Ce dépit est souveraine-^

72 LA NÉBKLANDE

yient injuste: ce qui fait précisément la valeur de ce groupe qu'on appelle la civilisation européenne^ c'est le contraste des caractères et la variété des traits. Il faut voir le Hollandais chez lui^ et rapprocher ses mœurs des dunes^ des canaux, des polders^ en un mot de la nature extérieure. Ici la nationalité adhère au sol comme l'âme au corps. Aux portraits plus ou moins chargés en couleur qui ont été faits des Hollandais^ il ne manque après tout qu'une chose, la ressemblance : c'est qu'on a oublié de comparer les habitants au pays.

La Néerlande^ cette patrie d'une conformation si singulière^ a donné naissance à un caractère national qui est unique. Bien différents de leurs voisins les Belges^ chez lesquels toute originalité de race est effacée^ les Hollandais ne ressemblent dans le monde qu'aux Hollandais. Or il en est des peuples qui ont une physionomie tranchée comme des individus^ ils se prêtent plus que d'autres à la caricature. En ne tenant compte que des traits extérieurs de la nationalité et en grossissant ces traits^ il est facile, avec un peu d'esprit, de faire rire aux dépens du peuple néerlandais. Seulement celui qui chercherait là le véritable caractère des Pays-Bas tomberait dans une étrange erreur. Ce caractère, quoique simple et naïf, se compose néanmoins d'une foule de nuances délicates qu'il est très-difficile de saisir et plus difficile encore d'indiquer. 11 faut pour cela remonter aux causes sous l'ipfluence desquelles s'est formé ce qu on peut appeler à juste droit le type hollandais, et ces

causes^ bien que très-diverses^ peuvent être toutes ramenées à une seule^ les particularités du sol. La nature a été ici le cadre de la civilisation.

Un grand penseur a introduit en histoire naturelle ce principe : a Tel est Torgane^ telle est la fonction, x» On pourrait dire de même : Telle est la constitution physique d'une race, telles sont ses institutions, ses facultés dominantes, ses lois, ses traditions, son histoire ; tel est en un mot son génie. Cette constitution des races, principe et souche des sociétés, est d'un autre cdté en harmonie avec le milieu géographique. L'homme, en sa qualité d'être intelligent, échappe plus qu'aucun être créé -aux lois matérielles de sa planète, mais il ne leur échappe pas entièrement ; il reste, à beaucoup d'égards, le parasite du globe terrestre sur lequel l'a greffé la naissance.

Nous avons vu que les Hollandais ont fait la Hollande ; mais le territoire ainsi constitué a plus tard réagi sur les habitants. Il y aurait donc lieu de rechercher les influences qu'un pays si différent des autres, né dans des conditions si particulières et siexcentriques,a dû exercer sur le caractère national, sur le gouvernement et sur certaines habitudes de la vie. Nous avons surtout en vue les habitudes que le commerce incessant avec les eaux a dû développer dans la population si nombreuse qui flotte sur les rivières, sur les canaux ou sur la mer. La topographie liée à l'histoire des mœurs, tel sera l'objet de cette seconde étude, dans laquelle nous nous attacherons à montrer le rapport constant qui existe

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entre la constitution du sol et la forme intellectuelle ou morale de la vie dans les Pays-Bas.

Le territoire hollandais fut couvert par deux invasions successives. Pour s'attacher au sol primitif de la Néerlande, il fallait des races éprises de l'obstacle. Tel était le caractère des Bataves et des Frisons. Braves, les Barbares Tétaient tous; mais ceux-ci se distinguaient par des qualités solides et par un genre de courage peu commun, — le courage contre les choses. Les obstacles de la nature ne se laissent point emporter par ces facultés brillantes qui décident souvent du sort des batailles; pour les vaincre, il faut plus de résolution que d'enthousiasme et plus de persévérance que d'ardeur. Une fermeté calme et inébranlable, tel est en effet le trait dominant du caractère hollandais.

Cette persistance est ici dans le sang. Quand on veut connaître les inclinations et les forces primitives d'une race, ce n'est point seulement sur les hommes faits qu'il faut les étudier, c'est aussi et principalement sur les enfants. On peut distinguer plus aisément chez ces derniers ce qu'il y a de tracé par la nature. En France, un des attributs du premier âge, c'est la légèreté, l'étourderie, la mobilité des goûts et des impressions ; les enfants de nos écoles passent sans cesse dans leurs récréa-

£f LA vis HOLLANDAiSE.* 7ft

tîons d'un exercice à un autre; ils aiment la diversion^ le changement. Les enfants hollandais pratiquent^ au contraire^ le même jeu pendant des heures entières. On les étonnerait beaucoup en leur disant que Vennui naquit un jour de Vuniformité ; ce ne doit pas du moins avoir été en Hollande. Ici les mêmes occupations et les mêmes plaisirs se succèdent sans amener cette maladie de Tàme qu'on appelle ailleurs le dégoût.

Dans les travaux publics^ dans Tagriculture et lindustrie des HoUandsds^ on voit se reproduire en grand les traits de cette persévérance» qui est le véritable génie de la race. La force de ce petit peuple qui a fait de grandes choses consiste dans la patience. Il s'est donné dans sa lutte contre les éléments et contre les nations rivale^ un allié irrésistible^ le temps. Le Hollandais est actif; mais ce n'est point par une activité turbulente^ c'est par un travail silencieux^ soutenu^ régulier^ quil arrive à ses fldl». Ces qualités^ dont le germe était sans aucun doute dans le tempérament des Bataves et des Frisons, se sont accrues et fortifiées par la lutte avec le sol des Pays-Bas. C'est ainsi que le caractère national résulte des forces primitives de la race et de la réaction que ces forces humaines sont appelées à exercer contre les agents du monde physique.

Pour vivre^ la Hollande avait besoin d'être riche. Cette nécessité lui était imposée parla nature même du terri^ toire. L'entretien dés digues^ des canaux^ des écluses, était une source de charges sans cesse renaissantes. La

76 LA I>nÊ£RLAND£

création d'un système de défense contre les eaux avait exigé des dépenses énormes^ et la mer étant un ennemi qu'on ne lasse jamais^ il fallait continuer de vivre avec elle sur le pied de guerre. S'enrichir était donc pour la Néerlande une question d'existence^ to he or not to be. Cette richesse^ les populations batavesne pouvaient pas la demander à un territoire restreint^ à un sol créé de main d'homine^ et qui^ malgré tous les miracles d'une agriculture vaillante^ se refusait à produire le grain eki quantité sufiQsante pour nourrir ses habitants. La Hollande ne pouvait non plus demande^ de grandes ressources à ses manufactures et à ses fabriques. Il lui manquait pour cela les deux éléments qui sont l'âme de l'industrie^ le fer et le charbon. Elle n'avait rien à attendre des mines : le sol néerlandais est une contrée géologiquement pauvre. Dans cet état de choses, il a fallu que la Hollande se livrât au commerce. La position était magnifique : les Pays-Bas étant le rendez- vous des grands fleuves qui traversent l'Allemagne^ la France^ la Belgique^ tenaient^ comme on l'a dit^ la navigation du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut par la bouche. ATintérieur^ cet ancien marais^ drainé par une multitude de canaux^ était merveilleusement favorable à la circulation des produits. A l'extérieur^ la voie à l'acquisition des richesses se trouvait toute tracée ; la mer était là, seulement il fallait l'ouvrir;

Des forêts de l'Allemagne descendirent par le Rhin des arbres dont on construisit des flottes. Après avoir vaincu chez eux l'Océan, les Hollandais le mirent à con*

tribation pour leurs entreprises lointaines. Ce peuple, dontles éléments étaient la conquête, se trouvait préparé d'avance à la navigation. Des vaisseaux d'une forme lourde, mais qui tiennent admirablement la mer, s'élancèrent montés par d'intrépides matelots. Le marin bollandais se sentait, pour ainsi dire, non moins assuré sur ce sol de bois que sur celui de sa flottante patrie. Les mers furent disputées. Alors de cette poignée d'hommes qu'on aurait crus froids et apathiques sortit toute une pléiade d'héroïques marins, les Piet Hein, lesTromp, les Ruyter, les Evertsen et tant d'autres qui balayèrent de la surface des eaux les pavillons ennemis, comme l'ouragan dissipe les nuages. L'Océan est le lien des races, des climats et des échanges. La république batave se chaufia au soleil de l'Inde ; ses' blonds enfants brunirent leu;r peau blanche au contact des noires populations de l'Afrique ; sur presque toutes les côtes de l'ancien et du nouveau mcmde, les Hollandais établirent des comptoirs, des factoreries, centres d'une action politique et militaire qui rayonnait plus ou moins dans l'intérieur de ces diverses contrées. On vit alors jusqu'où une volonté forte et soutenue peut porter la fortune d'un petit État. La Hollande était devenue l'entrepôt du monde, et les épices, le sucre, le thé, le café, la soie, le diamant, le grain, toutes les richesses affluaient dans ses ports.

Aujourd'hui à cette grandeur maritime et commerciale a succédé une prospérité plus modeste, conforme à la situation nouvelle où se trouve le pays. Le contraste entre

78 LA N^SELANBE

répoque ancienne etrépoque actuelle se traduit en traits pittoresques dans la physiononûe de quelques villes de la Hollande. A Amsterdam^ par exemple^ la vive empreinte du passé se trouve encore. On ne contemple point sans respect ces magasins^ vieilles constructions^ gardiennes sévères ties produits et des trésors de deux mondes. La Bourse, solidement assise près du port, môle lé mugissement des affaires au mugissement des vagues qui s'éteint. Cette Tyr moderne regarde avec une tristesse royale sa couronne tombée dans les eaux ; mais, si elle n'est plus la maîtresse de TOcéan, elle est toujours unedes vill^les plus connues des vaisseaux qui courent sur les mers. *

Xa physionomie des villes de 1$ Hollande doit appeler l'attention de quiconque cherche à comprendre le caractère national. C'est à Amsterdam et à Rotterdam qu'on peut se faire une idée du travail de cette population énergique et patiente. Ces deux villes, quoique vivant du commerce, sont séparées par des intérêts, des mœurs et des besoins différents. L'existence d'Amsterdam révèle à elle seule le génie de la vieille dominatrice des mers. La grande cité hollandaise s'élève du sein des eaux, mariée à l'y, qui Tenveloppe de ses deux |)ras. Les carac^ tères qui la distinguent sont la puissance et la grandeur ; sa forme est une demi-lune. Divisée en quatre-vingtquinze îles, liées ensemble par deux cent quatre-vingtdix ponts ou écluses, Amsterdam déploie en évehtail ses rues doublées de canaux et plantées d'arbres. Assises

au miliea d'un ancien marais^ ses maisons portent généralement sur des pièces de bois^ en sorte que la ville retournée présenterait rétonnant spectacle d'une forêt dépouillée de branches et de feuilles. Le Palais, anciennement raôtel de ville^ édifice lourde mais grandiose^ construite certains égards dans le style égyptien^ repose à lui seul sur treize mille six cent cinquante-neuf mftts. Ces mftts, qui ont une longueur de dix ou treize mètres, viennent en général delà Norw^e. On les enfonce en terre au moyen d'une machine qu'on appelle en hollandais heiblok. Vous voyez quelquefois, surtout dans le voisinage du port, une douzaine d ouvriers dont les mouvements, en quelque sorte rhythmiques, sont mesurés à temps égaux par le chant et dirigés par un chef : ils soulèvent avec des cordes un énorme bloc qui, parvenu à une certaine hauteur, se détache et tombe d'aplomb sur la tête du mftt. A chaque coup, l'arbre descend, jusqu'à ce que, la profondeur du terrain marécageux étant percée et le sol ferme étant atteint, il s'arrête. C'est sur cette forêt souterraine qu'on bfttit. Une telle disposition a fait dire à Érasme qu'il avait vu a une ville dont les hd)itants vivaient comme des corbeaux perchés sur la cime des arbres. » Ces maisons montées sur deséchasses se tiennent solides etfières.au milieu d'un sol mouvant, au sein des eaux immobiles ou agitées.

Si maintenant vous jetez les yeux sur le port, quel mouvement! On dirait que toute l'industrie des différentes parties du globe est réunie autour de ces magasins

80 LA n£E]ILàNDE

flottants qui apportent et qui remportent des marchandises. Cette activité s'étend de rue en rue, se coraimunique à toute la ville. Parmi les modes de transport qui appartiennent à cette vieille cité^ il en est un singulièrement original. Figuriez-vous des traîneaux pesamment chargés et qui glissent sur le pavé comme sur la glace. Il est vrai que, pour faciliter la traction, on place en avant du traîneau que conduit le cheval une espèce de tonneau percé qui verse Peau en pluie, et qui trace ainsi la voie du mouvement. Un peuple de commissionnaires et de colporteurs, aux membres athlétiques, circule à travers la foule des boursiers, des marchands, des courtiers, dont la face pâle atteste une vie sédentaire et de sourdes inquiétudes. On voit à la démarche de ces hommes que chacun de leui's pas a un but, captant aut captantur.lX n'y a guère ici que les étrangers qui se promènent pour voir et pour se promener. Lesbanques,lessociélés decommerce,quelques fabriques sont les vrais foyers de cette agitation affairée et grave.

Rotterdam est une ville plus jeune et plus aventureuse qu'Amsterdam ; elle n'a point la grandeur de son aînée; on y chercherait en vain ces palais de marbre, au moins à l'intérieur, qui racontent toute l'histoire des richesses de la Hollande. On n'y voit pas ces rues pittoresques dont les magasins et les boutiques ont été accommodés au goût moderne, mais où le haut des maisons a conservé une forme ancienne, une physionomie sombre et sévère. Rotterdam s'élève sur la Meuse, qu'à cause de son caractère capricieux, on peut appeler la femme du Rhin.

C'est dans cet endroit-là une belle rivière^ presque une mer d'eau douce^ avec un flux et un reflux. Comme Rotterdam est la première grande ville qu'on rencontre en venant de la Belgique^ elle annonce dignement la Hollande. Les vaisseaux entrent dans toute la ville ^ar une multitude de canaux qui se croisent et se continuent les uns les autres. Cette flotte pacifique^ ces bâtiments de bois mêlés aux mmsons de briques^ ces mâts qui se ma< rient aux flèches des édifices publics, ces voiles et ces pavillons qui flottent au vent, ces habitations bourgeoises dont les perrons descendent dans Feau, ces comptoirs, ces magasins, ces tentes de toile sous lesquelles des hommes abrités comptent, notent, reçoivent, vérifient les marchandises; la statue d'Érasme, c'est-à-dire l'esprit, le jugement, l'atticisme, debout au milieu de cette activité commerciale qui, elle aussi, poétisé la matière, — tout cela laisse dans l'esprit du voyageur un long souvenir. Les habitants d'Amsterdam reprochent aux négociants de Rotterdam d'être desdéfectionnaires ; ils les accusent d'abandonner les bonnes et saines traditions du vieux commerce hollan*daispour les utopies de la Grande-Bretagne. La vérité est que les commerçants s'y déclarent partisans du libre échange, qu'ils risquent un peu leurs capitaux, qu'ils entrent en lice avec les associations anglaises sur les marchés des deux mondes. Dans le style des rues, des quais, des constructions, on sent le mouvement d'une ville qui veut rompre les anciennes formes sous lesquelles s'enveloppe fièrement sa. rivale.

8t LA NÉERLANBE

Lesrichesses se forment à Amsterdam et à Rotterdam : elles se dépensent à la Haye (enhoUandais S'Gravenhage), mais toujours avec modération. La Hay^ est une ville officielle^ unerésidence royale. Les rapportsavec Tétranger n'ont pas été sans exercer une action seqsible sur le caractère de ces trois centres de population. Â Amster- *dam^ on découvre surtout Tinfluence germanique^ à la Haye TmAuence française, à Rotterdam Tinfluence anglaise; mais dans ces trois villes^ comme dans tout le reste de la Hollande^ l'élément indigène surnage toujours. La Haye a d'admirables promenades, des bains de mer très-fréquentés à Scheveningen^ qu'on peut considérer comme un faubourg de la ville^ un théâtre français^ des concerts dans le Bois pendant Tété, des cercles élégants^ une société choisie, quelques édifices modernes, des quais plantés de beaux arbres, des places charmantes, un palais des états où siègent maintenant les deux chambres, vieille et grave construction à laquelle se rattache l'histoire si dramatique de la Hollande. On suit dans toutes les villes principales des Pays-Ras les modes françaises, mais surtout à la Haye (1 ). Les fem-

(1) Il y a cependant un détail de mceun qui nous a frappé et qui donnera une idée du caractère hollandais. Ku France, on dévore la vie, on pousse devant soi le temps, Jusqu'au moment où Ton voudrait le retenir. Les petites filles aspirent à être des jeunes filles, les Jeunes filles k devenir femmes. Cette impatience d'être autre chose que ce qu'on est, cette tendance à sortir de son fige et de sa condition n'existe pas en Hollande. On voit ici des adolescentes déjà grandes, des filles de quatorze ou quinze ans, qui portent encore le costume de Tenfance, robe courte et pantalon d'indienne, tablier blanc»

raes y sont peut-être mises avec un luxe moins solide qu'à Amsterdam^ mais avec plus de goût. Le caractère économique et moral de ces trois villes^ Amsterdam^ Rotterdam et la Haye^ nous prépare^ on le voit^ à suivre d'un regard plus exercé le développement de Tindustrie hollandaise et du génie national.

Deux forces combinées engendrent la richesse^ — la force qui acquiert et la force qui conserve. Le peuple hollandais est un peuple sobre et économe de jouissances. Cette frugalité est une loi de son territoire» qui^ malgré d'admirables travaux agricoles^ ne produit encore les moyens de subsistance que dans une proportion insuffisante avec les besoins des habitants. On raconte que les ambassadeurs espagnols chargés, en i608, de négocier la fameuse trêve avec les Hollandais virent près de la Haye plusieurs hommes modestement vêtus sortir d'un petit bateau, s'asseoir sur l'herbe et prendre leur repas avec du pain, du fromage et de la bière qu'ils tirèrent de leur bissac. Comme les Espagnols demandèrent quels étaient ces paysans, on leur répondit que c'étaient les députés des états.

Le propre du caractère hollandais, mérhe quand il s'élève verslagrandeur^est de rester simple. On montre dans

cheveux nus et bouclés. H est pennis de croire que la candeur des sentiments se conserve cliez elles avec les habits du premier fige. On dit, il est vrai; que c'est Tautorltl des mères qui les maintient dans ce costume innocent ; mais si l'esprit dès jeunes filles était tout à fait r4>ntraire à cela, l'autorité maternelle ne prévaudrait pas longtemps.

la ville de Delfl l'ancienne et austère demeure duTacitume, dont on a fait une caserne. A Amsterdam, la maison de Tamiral Ruyter, à la Haye celle de Jean de Witt existent encore. On reste frappé d'admiration en considérant ces petites maisons qui ont eu Thonneur de loger de si grands citoyens, quand il y a tant de grandes maisons qui en logent de si petits. C'est grâce à cette simplicité de mœurs que la république batave a vécu florissante^ que ses pavillons ont été la terreur des mers, que son commerce et ses victoires ont^ pour ainsi dire^ étendu la Hollande sur les deux mondes. Ces habitudes se sont modifiées avec le succès et par l'exemple des nations voisines. La Hollande est pourtant encore l'endroit de la terre où l'opulence a le moins de faste. Les écus s'y entassent sur les écus comme la neige sur la neige, sans bruit. En France, l'ambition du négociant est de faire fortune et de se retirer ; le négociant hollandais, lui, continue ses aifaires, même quand cette fortune est atteinte. Sa manière de vivre n'en est point considérablement changée t il conserve au sein de la prospérité une médiocrité de goûts qui ferait croire que son but n'était pas la richesse. Cette réserve a été diversement jugée : la plupart des voyageurs et des historiens l'ont attribuée à un sentiment de parcimonie. Il faut pourtant reconnaître que cette race économe se montre capable, dans certaines occasions, (Je nobles et admirables sacrifices. Elle a même quelquefois ses jours de prodigalité. Dans les campagnes, par exomj)!o, la population vit très-frugalement; mais quand

le paysan hollandais marie sa fille, il donne un repas de noces et fait des dépenses souvent considérables. Ces fétes; à Foccasion des mariages^ étaient autrefois entrées dans les mœurs de la classe moyenne au point qu'il fallut ea réprimer l'excès par une loi. Le nombre des violons^ la valeur des cadeaux de noces^ le prix du couvert pour chaque convive, tout était réglé, sans doute parce que la libéralité des citoyens, au moins dans ce cas-là, avait dépassé la mesure. Ce n'est donc pas à des instincts parcimonieux qu'il faut attribuer cette modération antique, c'est à une vie réglée par les habitudes du travail, par les devoirs du foyer domestique et par les influences d'un climat qui conseille en toutia tempérance. Ce qui a le plus frappé les étrangers dans le caractère hollandais, c'est le pblegme. On ne doit point s'étonner qu'un peuple accoutumé à enchaîner les forces tempétueuses de la nature soit maître de lui-même et de ses passions. De3 gens qui dorment, qui travaillent, qui s'amusent avec des fleuves et des marées roulant au-dessus de leur tête, ne s'effraieront point beaucoup des agitations de leurs voisins ni de leurs propres déchirements intérieurs. Que le sol politique de l'Europe tremble ou s'enfonce, il y a longtemps qu'ils ont vu chez eux la terre s'affaisser et lutter contre les orages sans disparaître. La question est d'ailleurs de savoir si ce phlegme est un •tempérament ou un voile. Chez quelques Hollandais, c'est, je l'avoue^ un voile épais ; mais quand ce phlegme se déchire, on voit apparaître une énergie et une force

d'âme ftingalières. Ce qui développe surtout dans la race hollandaise ces élans virils, c'est le, patriotisme.

Quand le sentiment national se trouve remué par les événements au cœur de la race néerlandaise^ on voit sortir des prodiges. Toute Thistoire du pays est là. Vienne la domination étrangère^ les Hollandais la repousseront avec les mêmes moyens simples et infaillibles qu'ils emploient pour se délivrer des eaux. On verra cette petite psiion, presque imperceptible au seizième siècle sur la carte du monde, élever des digue^, des remparts contre la plus formidable puissance qui fût alors. Dans leur lutte contre les Espagnols, les Hollandais aimeront mieux pactiser avec la mer qu'avec l'invasion. Ce territoire qu'ils ont créé avec tant de peine^ ils seront un instant sur le point de l'inonder, prêts ainsi à détruire leur ouvrage] et à s'ensevelir eux-mêmes dans les eaux plutôt que de vivre sur un sol déshonoré par les pas de l'étranger. Ce patriotisme calme, mais indomptable^ on le retrouve à toutes les époques; il est dans le sang hol*landais^ témoin ce jeune Van Speyk^ qui, en 4831, mit lui-même le feu aux poudres de son vaisseau pour ne pas voir le pavillon national souillé par des mains belges (1).

(1) Van Speyk avait été élevé dans la maison des orphelins civils, à Amsterdam. On conserve dans rétablissement son souvenir avec une espèce de culte. Nous avons vu sur un des murs de l'édifice une table de marbre blanc qui porte le nom de ce marin héroïque, la date et la cause de sa mort, et quf revendique pour rétablissement l'honneur de lui avoir tenu lieu de père.

Quoique capable d^enthousiasme et de dévouement^ la race néerlandaise est par-dessus tout une nation pratique. Les Allemands reprochent aux Hollandais de manquer d'idéal. Cette différence dans la tournure d'esprit des deux peuples est encore une conséquence et une empreinte des milieux extérieurs. On ne combat point les forces de la nature ayec des abstractions. En Hol* lande^ Thomme est sans cesse ramené au sentiment de la réalité par le soin de sa propre conservation et par les obstacles matériels qu'il doit vaincre à chaque pas. Il en résulte une disposition morale qui n'est point sans va-' leur. La qualité dominante du Hollandais^ qu'il porte même quelquefois très-haut et très-loin^ c'est le bon sens. Suivant que ce bon sens s'associe à l'esprit^ à la raison encyclopédique ou au génie médical^ il donne Érasme^ Hugo^ Grotius ou Boerhaave. On a remarqué chez les Hollandais^ surtout chez les habitants de la Frise, une disposition native aux sciences exactes, un attachement au réel et au solide poussé souvent jusqu'à la manie. On a vu, dit-on, dans la Frise des fermiers riches qui, craignant d'aventurer leurs fonds dans des placements incertains, aimaient à convertir leurs revenus en cafetières ou en plats d'or. Cette défiance du chimérique est encore un trait local. Il est dans la nature de l'homme de s'attacher d'autant plus aux biens matériels que la possession de ces biens est plus menacée. Sur une terre que ronge la mer, et dont certaines parties ont fait naurage^ on ne court point après les ombres ; on saisit

88 LA NÉEKLANDE

d'une main prudente ce qu'il y a de plus stable et de moins trompeur dans la richesse.

On a souvent comparé la république des Provînces- Dnies à la république de Venise : il y a entre Pune et Tautre la différence de la fourmilière et de la ruche. A celle-ci le ciel bleu^ les fleurs et le^|k>ignard ; à celle-là les sombres magasins^ les mœurs sobres, le dévoue^ ment occulte. Le premier venu admirera la république dorée et parfumée des abeilles : il faut être naturaliste pour reconnaître ce qu'il y a de grand dans la république des fourmis^ — cette abnégation des jouissances; cette science économique des approvisionnements^ cet ordre dans la distribution des travaux^ cette assistance mutuelle entre les citoyens. La Hollande^ pour être connue et appréciée, a besoin qu'on l'observe de près ; sesqualités ne sont point de celles qui s'affichent^ ni de celles qui forcent l'attention et la sympathie. Un des étrangers qui ont le mieux vu et jugé les Pays-Bas est encore, après deuxsiècles, l'Anglais William Temple : a LaHoUande, dit cet homme d'État célèbre, est une contrée où le caractère national inspire plus d'estime que d'amour. » Ce qu'on aime chez les nations comme chez les femmes, c'est souvent moins leurs qualités que leurs défauts. Le Hollandais a peu de défauts, et quant à ses qualités, elles sont plus solides que brillantes. N'en déplaise cependant au bon William Temple, quand on a reçu de la Hollande cette hospitalité libre et généreuse qui est ici dans les mœurs, quand on rencontre à chaque pas autour de soi

cette obligeance parfaite et universelle^ cette bonhomie fine et éclairée^ cette sincérité de cœur qui est dans le génie de la race^ on éprouve pour le caractère hollandais un sentinf)ent plus tendre queTestime.

Si cette pensée est vraie : a Les peuples ont toujours le gouvernement qu'ils méritent^ d nous devons retrouver dans les institutions civiles, politiques et religieuses de la Hollande quelques traits de son génie national.

A toutes les époques de Thistoire, il aexisté un rapport entre la constitution du sol et la forme gouvernementale des Pays-Bas. Eës premières institutions dont on retrouve la trace en Hollande ont été des institutions de défense mutuelle contre les fleuves et la mer. La parité des dangers a été le lien de la société néerlandaise. Ici on a pratiqué de bonne heure la maxime du fabuliste :// se faut entr aider. Celte loi de la nature était en Hollande unbesoin de la conquête du sol. De ce besoin suprême, de la réunion des forces^ de Tagglomération des travailleurs sur des travaux dont ils partageaient ensemble les résultats, Tassociation a dû naître. Une fois le sol sauvé et maintenu, du travail en commun sortit une administratfon commune. La liberté d'élection existait dès le commencement dans les polders. Quelques nations de l'Europe ont précédé la Hollande dans rétablissement des corn-

90 LA n£eRLANDE

munes ; mais nulle part le génie municipal n'a jeté de plus profondes racines dans les mœurs^ nulle part non plus les communes ne se sont élevées à un pareil degré de richesse et d^nfluence politique. La puissance des métiers était considérable, celle des nobles isolée et restreinte. Dans les conseils de la Hollande, c'était le pouvoir delà classe moyenne qui dominait. Aujourd'hui encore, le vieil esprit municipal persiste tout entier sous la forme monarchique. Ici chaque ville a, si Ton ose ainsi dire, une personnalité. Dans ce petit pays fragmenté, déchiré çà et là par la mer, occupé par des fleuves, des canaux et des lacs, distribué en plusieurs groupes d'intérêts par la nature même du système hydraulique, la centralisation politique devait avoir plus de peine à s'établir que dansles pays dont le territoire est homoffène. Lh république française de 94, une et indivisible, rencontra dans le fédéralisme des Provinces-Unies, dans l'autonomie des communes, dans les usages particuliers des districts, en un mot dans le génie de la république batave, uneforc§ latente qui repoussait partout sa main. La même lutte se continua sous l'empire, et avec encore* moins de succès. Ce que demande la Hollande, c'est la liberté des forces et des institutions locales sous une administration commune.

Le sentiment de la liberté chez un peuple est une conséquence de sa lutte avec la nature. Il faut que les sociétés s'afiEranchissent des forces physiques de l'univers avant de s'élever à l'indépendance politique et morale.

Sous ce rapport, la Hollande se trouvait placée dans une condition heureuse. Les peuples trop favorisés de la nature sont généralement des peuples stationnaires, LfCs races de l'Orient ou même derOccic|ent qui jouissent d'une terre bénie et toute préparée pour la culture s'endorment nonchalamment sur [le sein de leur mère. L'Indien^ dominé par les influences de son climat qui Tenveloppent comme les nœuds d'un serpent^ doit llmmobilité de ses institutions à l'immobilité de la température^ des saisons et des astres qui brillent au-dessus de sa tête. Les contrées uniformes ont foit ces peuples qui semblent toujours au même ftge, et ne connaissent point le travail. Le développement moral des nations se nourrit, au êontraire, des difficultés incessantes qu'elles rencontrent, des obstacles qu'elles surmontent, des forces de destruction qu'elles enchaînent. En Hollande» toute conquête sur le sol a été un pas vers l'affranchissèment. Sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds» le Néerlandais a été forcé de recourir à de continuelles manœuvres pour assurer son indépendance matérielle, et chacune de ses conquêtes sur la nature l'a préparé à la conquête des libertés civiles. Aujourd'hui ces libertés reposent sur une base solide: les Hollandais acquièrent lentement, mais ils ne perdent jamais rien de ce qu'ils ont acquis. Le progrès n'est pas sujet chez eux à ces revirements et à ces mouvements rétrogrades qui affligent l'histoire.

Vis-à-vis d'un peuple ainsi formé pour la liberté, la

dS *LA NÉERLANDE

tâche de Tautorité se simplifie beaucoup. L'ordre natt moins de la contrainte que de la parfaite harmonie entre les institutions et les mœurs. L'absence de toute répression officielle est surtout remarquable dans les fêtes publiques. Nous assistions dernièrement dans là ville de Leydeà une mascarade historique représentant Feutrée de Charles V dans la ville de Dordrecht^ et qui a lieu tous les cinq ans. Il y avait une foule immense, mais nulle police. Le cortège ouvrait lui-même sa marche à travers les flots de curieux. La ville se gardait ce jour-là comme se garde toute Tannée le Bois de la Haye^ sans surveillants et sans factionnaires. Dans le voisinage de certaines grandes villes^ nous craindrions fort pour ces massifs d'arbres en fleurs, pour ces nids d'oiseaux, pour ces viviers où frétille le poisson, pour ces cygnes abandonnés à eux-mêmes: ici tout cela se défend par son innocence et sa beauté. La même liberté qui règne dans les fêtes et les promenades s'étend à presque tous les actes de la vie. On ne sent guère la main de l'État que dans la perception des impôts. La plupart des services de bienfaisance publique se règlent eux-mêmes; ils tiennent à honneur de ne point dépendre du gouvernement, non par opposition ou par défiance, mais pour conserver l'initiative des bonnes œuvres.

En Hollande, la civilisation et la conquête du sol ont marché de front. La victoire sur les eaux a eu pour satellite la victoire sur l'ignorance. Les ténèbres matérielles et les ténèbres morales ont été dissipées par le

même soufOe créateur. Le protestantisme est ami des lumières: ii croit n'avoir rien à craindre de la, discussion. C'était d'ailleurs la seule religion qui pûl» convenir à la Hollande^ et cela par des raisons géographiques. Dans les ^pays favorisés de la nature^ on a presque fait de la paresse un dogme de foi ; c'est comme une impiété de redresser le cours des fleuves^ d'arracher le mystère aux forêts^ de disputer avec les eaux. De quel droit l'homme tiendrait-il conseil contre l'ordre de la création et se permettrait-il d'en changer les lois? Aorait-il par hasard l'audace d'en remontrera Dieu? Dans les religions ab- ' solues^ ce n'est pas seulement la raison humaine qui se trouve liée par le dogme^ c'est aussi l'action. Le dernier mot des doctrines romaines^ quoique désavoué par Rome^ a été dit par Fénelon : c'est le quiétisme. L'im^ mobilité de l'homme en Dieu^ le respect pour l'ordre, quel qu'il soit, des choses créées, la doctrine du laisser faire appliquée à la nature^ tout cela pouvait encore se soutenir dans des pays où la terre travaille pour l'homme qui se repose; mais en Hollande ce système n'était nullement admissible. Si l'homme eût laissé faire^ les eaux auraient chassé la civilisation; La Hollande ne fut jamais catholique^ à ce point de vue du moins ; elle a toujours protesté contre certaines lois de l'univers qui mettaient en question son existence. La race néerlandaise^ quoique sincèrement et profondément reUgieuse^ met sa foi dans le travail et' dans la lutte contre la matière. Elle a pris au sérieux ces mots de la Bible : a Tu domineras

d4 LA. NÉERLANBË

la terre! b Dieu, dit-elle^ s'étant reposé sur Hiomme du soin d'achever et de perfectionner Tœuvre des six jours^ la création humaine est un reflet de la création divine qu'elle continue. Cette réaction du moi^ cette protestation de la volonté humaine contre la force sacrée des éléments^ tout cela mettait la Hollande sur la voie d'une révolution religieuse. Lorsque la réformation parut^ le protestantisme se greffa sur les instincts actifs de la race batave comme sur les forces économiques des autres nations saxonnes. Les races latines pu catholiques sont artistes; les races protestantes sont industrielles; agricoles et commerçantes.

La Hollande, presque entièrement environnée d'eau^ solée de l'Europe par sa langue, assise et comme oubliée à l'une des extrémités du continent, était en quelque sorte prédestinée par la nature à être un lieu d'asile pour toutes les victimes des persécutions religieuses et politiques. Dans ce pays dont l'existence était sans cesse menacée, la tolérance se développa, entée sur la douceur des mœurs, sur le besoin de s'entr'aider, sur la crainte des dangers communs. La Hollande, au milieu du déluge de sang c^ui couvrit le monde vers la fin du seizième siècle, fut l'arche de salut. Là, tous ceux que la mère patrie avait rejetés retrouvaient des temples, un foyer et certains droits civils. Le philosophe doit vé* nérer cette terre, qui a reçu les pas de tous les libres penseurs, où le sceptique Bayle a pu vivre en paix, où Spinoza lui-même n'a point été brûlée Le respiect de

toutes les convictions fortes et honorables, de toutes les infortunes imméntées, s'alliait dans les Pays-Bas à un fonds naturel de bienveillance. Des protestants de la Belgique et de la France , chassés par les bourreaux de Philippe n^ par les massacres de la Saint-Barthélémy ou par la révocation de Inédit de Nantes^ formèrent en Hollande une église dont la langue^ l'organisation et les édifices religieux subsistent encore^ Téglise wallonne. La plupart de ces étrangers attendaient que la rigueur des persécutions se détendit: ils avaient touché la Hollande comme un port : ils y restèrent (1). A leur suite vinrent les Juifs.

Il y a une justice inhérente aux choses et aux actions humaines: celui qui^ selon le langage deTËvangile^ a des récompenses pour tout acte de ch|irité, même pour le verre d'eau donné à un pauvre^ n'a pas voulu que cette tolérance religieuse fût sans résultat pour la Hollande. L'Angleten*e doit la prospérité de son industrie aux étran- ' gers qui s'y jetèrent à la suite des guerres de la Réforme ; la Néerlande doit, en partie du moins, la splendeur de son commerce aux Juifs portugais. Le drapeau de la liberté religieuse y attirait tous ceux dont le vieux monde catholique ne voulait plus. Il en est résulté pour la Hollande unesourcede développement intellectuel et moral* Dans l'échelle de la vie physique^ les animaux s'élèvent

(1) II existe à la bibliothèque royale de la^ Haye un volume in- itt Intitulé : Conseils aux réfugiés sur ce qu'ils devront faire à leur prochaine rentrée en France.

par Taddition dé nouveaux organes; de môme^ sur l'échelle des progrès sociaux, laconstitulfondes races s'élève en se compliquant. Chacune d'elles apporte comme un membre nouveau à la civilisation. En Hollande^ l'accession des éléments étrangers a donc été une bonne fortune pour le pays ; la liberté a été fécondée par ses propres forces et par les forces auxiliaires qu'elle s'assimilait. C'est de la somme des facultés spéciales, des dons différents venus de l'étranger, mêlés et combinés entre eux, rattachés d'ailleurs à la «ouche nationale, qu'est sortie, au dix-septième siècle et plus tard, la grandeur de la Hollande.

Cette liberté religieuse est restée un des traits caractéristiques des Pays-Bas. Ici, le protestantisme, quoique dominant, s'abstient de toute manifestation extérieure du culte : la rue est en quelque sorte athée. Il ne faudrait pas en conclure qu'iln'yeûtpointdefoi.LaHoUandeestun des pays les plus religieux de la terre ; mais chez elle la religion est une affaire entre l'homme et. Dieu. Il n'y a nulle part autant de sectes que dans les Pays-Bas, relativement à l'étendue du territoire; nulle partaussices différentes communions ne vivent en meilleure intelligence. On a pris au sérieux cette parole de saint Paul : Oportet hœresesesse, il fautqu'ilyaitdes dissidents. Les catholiques, longtemps regardés comme déchus, jouissent aujourd'hui en Hollande de tous les droits civils. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, sous cette tolérance le sentiment national reste protestant. La Hollande aime la réforme re-

ligièuse comme les mères aiment Tenfant qu'elles ont engendré dans la douleur. On sait ce que les Pays-Bas ont souffert de l'inquisition espagnole. Cette page tachée du sang des martyrs est la grande page du protestantisme. On la fait lire dans les écoles de ce pays, et les enfants s'inculquent ainsi le respect de ceux qui sont morts pour rindépendance. Les Hollandais combattaient alors pour la première des libertés, la liberté de Tàme. Pour eux, la réforme a été le bouclierde la défense nationale. Sans la foi à la justice de leur cause, on n'aurait jamais vu une poignée d'hommes s'élancer hors de leurs marais, battre un si redoutable ennemi avec de si faibles moyens, et terrasser des arqiées qui passaient alors pour invincibles. Une petite nation qui a soutenu sans fléchir en même temps le poids de la mer et le poids de l'Espagne unie à Rome, c'est-à-dire alors de presque tout le continent, a le droit de montrer ses libertésreligieuses comme un guerrier son armure. Dans plusieurs villes de la Néerlande, le catholicisme d'ailleurs n'a point été détruit : il a fini. A Htrecht, par exemple^ Pévéque catholique étant mort au moment du triomphe de la réforme, on a enseveli le même jour, dans l'église du Dôme, le prêtre et le dogme. Sur la fosse entr'ouverte, le chapitre réformé entonna, en guise de De pro fundis, le cantique dehathet, La Bible est en Hollande un monument national. Lorsque Louis XIV s'empara de la ville d'Ufrecht, il fit brûler sur la place de la Grande-Église tous les exemplaires des saintes Écritures qu'on put saisir : c'était comme la Hol-

lande intellectaelle qu'on livrait aux flammes. Habitués à considérer le calvinisme comme le palladium de leurs droits et de leur existence nationale^ les Hollandais combattent danstoutes les occasions pro ans etfocis. La ré* forme religieuse s'est identifiée chez eux avec le patriotisme. A tort ou à raison^ lesHoIlandais catholiques sont suspects aux protestants de vieille roche : leurs pieds^ dit-on^ sont sur le sol de la Hollande^ mais leur cœur est à Rome. Ce sont des préjugés^ si l'on veut ; mais il est juste de reconnaître que ces préjugés ont des racines danstoute la tradition historique de la Néerlande. Quand^ après 1830, la Belgique s'émut et prononça le mot de séparation^ la Hollande vit distinctement d'où venait lablessure. Elle reconnut la main du clergé catholique dans la révolution belge. Il y eut dans les Pays-Bas une prise d'armes protestante ; le vieux Calvin frémit dans satombe^ et tout le monde sait aujourd'hui que sans l'intervention de la France^ la Hollande aurait ressaisi les provinces du Sud. Ces événements ne contribuèrent point à réhabiliter les catholiques hollandais^ qu'on accusa d'avoir vulesefforts des catholiques beiges^ sinon avec une sympathie directe et avouée^ du moins avec une contenance passiive. La Néerlande^ ce petit pays que pressent et menacent de grands États^ a senti de tout temps le besoin de se couvrir, comme autrefois les Juifs^ d'un Dieu national. La foi calviniste s'est incorporée à la défense du territoire, aux monuments publics, àji'histoire visible du pays; . c'est de cette position élevée qu^elle défie les entreprises

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ET LÀ VIE HOtLANDAISE, 99

et les revendications des dissidents. Le jour où le parti catholique triompherait en Hollande^ il lui faudrait abattre^ sur une des places de la Haye, la statue du Taciturne. Ce jour-là, ce ne serait point le protestantisme qui tom* berait, ce serait, avec liû, tout le passé glorieux de la nation néerlandaise. — La question religieuse exige en Hollande une étude spéciale et approfondie; nous avons voulu seulement indiquer un rapport, trop peu remarqué jusqu'ici, entre la forme géographique des Pays-Bas et la forme générale des croyances.

Si le protestantisme est le boulevard moral de la Hollande, Teau est son moyen de défense matérielle. C'est une des industries de la race batave 'que d'avoir fait servir à ses besoins et à sa sécurité les éléments que la nature lui avait donnés pour ennemis. La fameuse menace des Parthes: a Si vous ne plongez jcomme des grenouilles, vous n'éviterez pas ces flèches, » n'effraierait pas beaucoup les habitants de la Néerlande. Au moindre signal, le pays peut se changer en eau : il disparait. L'inondation volontaire, artificielle, est iei la base du système stratégique. Dans leur guerre avec les Espagnols, notamment au siège de Leyde, les Hollandais appelèrent à leur secours ce dangereux allié : on vit alors se livrer moitié sur terre, moitié dans l'eau un véritable combat de Tri- ' tons. Ce moyen, il est vrai, ne leur a pas toujours réussi. Les soldats apprennent aujourd'hui à manœuvrer sur la glace pour éviter les surprises de l'hiver, qui rend tout à coup l'eau solide. Ainsi enveloppée, gardée, fortifiée,

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couverte d'ailleurs du côté de la mer par des bancs de sable^ défense naturelle et excellente^ la Hollande se maintient calme et résolue^ les yeux fixés sur Tlnde.

Les colonies sont pour elle une source de richesses. Beaucoup de ses anciennes possessions lui ont été enlevées: mais ce qui lui reste est encore assez considérable et peut s'accroître entre des mainshabiles. Il n'est pas rare de rencontrer des Hollandais qtii ont passé vingt ans^ trente ans aux Indes ; ils parlent volontiers de ce qu'ils ont VU; du soleil de Java^ des femmes brunes^ destigres^ des bananiers. Un rayon de ce soleil perce à travers les brumes de laBatavie. Dans les expositions de fleurs^ souvent même aux vitres des maisons^ on voit des plantes de rinde. Dans les jardins et les collections zoologiques s'épanouissent les oiseaux de ces contrées heureuses. Il existe des dictionnaires^ des grammaires en hollandais sur les diverses langues qui se parlent dans l'archipel Indien^ le malais^ le javanais. Dans les ports de mer^ parmi les bois et lesépices^ on sent^ pour ainsi dire^ l'odeur de cet autre monde. Là est^ en quelque sorte^ la poésie du commerce. Pour conserver ces possessions lointaines^ il fallait améliorer la condition des vaincus en transformant leur territoire par l'agriculture et le travail. La Hollande, grâce à la nature de ses idées pratiques, avait le secret de coloniser. Elle sut ainsi non-seulement étendre ses conquêtes, mais les garder. Puis, ce que ce peuple industrieux n'avait pas, il se le donna. On avait coutume de dire autrefois que laNorwége était la forêt de la Hol-

lande, les bords du Rhin et ceux de la Garonne ses vignobles^ la Poméranie et la Prusse ses champs^ les Indes et TArabie ses jardins. Une nation forte contre la nature devait être forte contre les autres nations. Les rapports que le fer ne lui ouvrait pas^ elle les établissait par des traités^ par des alliances.

L'influence du sol néerlandais sur la forme intérieure du gouvernement, sur les concpiétes, sur les relations internationales, a été considérable; mais cette influence semblera plus grande encore, si, quittant les généralités de Iliistoire, nous descendons dans la vie privée. .Les conditions géographiques ont été ici la racine des mœurs. C^est un nouveau point de vue qui ne manque point d'intérêt, car l'originalité des peuples résulte surtout de leurs habitudes domestiques.

Il y a en Hollande une vie qu'on ne connaît point ailleurs ou du moins qu'on connaît mal, c'est la vie sur l'eau. Il faut venir ici pour comprendre la douce mélancolie du spiriius Dei ferebatur super aquas. Ce qui flotte sur les eaux toutefois, c'est moins peulrêtre l'esprit de Dieu que l'esprit de l'homme, car dans le£ Pays-Bas on est sans cesse ramené au sentiment de la réalité. Dans tous les endroits où la nature avait oublié de mettre des fleuves, ou des rivières, l'industrie hollandaise a fait des canaux. Ces chemins d'eau conduisent non-seule-

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102 LA NÉERLÂNBE

inent d'une ville à une autre, mais même à chaque village et presque à chaque maison de campagne. Un système artériel si riche ne pouvait manquer d'être merveilleusement favorable à la circulation des produits.Dansla seule ville de Harlem^ il passe vingt-deux mille bateaux par an. Un voyageur anglais se demandait, il y a deux siècles, s'il n'y avait pas en Hollande plus de monde vivant sur l'eau que sur la terre. Comme la plupart de ces canaux sont plus élevés que les champs voisins, et comme ils sont masqués par des digues, à une certaine distance on ne voit ni l'eau ni les barques, on n'aperçoitque les voilesquise gonflent. Ces voiles blanches ou rouges ont ainsi l'air de se promener dans la campagne, il y a des bateaux pour le service des passagers. Les classes riches ou affairées dédaignent ce mode de locomotion comme' trop lent ou trop vulgaire, mais elles perdent ainsi des beautés de paysage que la vitesse ne remplace pas. Gardez-vous en Hollande des chemins de ferl Aller en chemin de fer, c'est parcourir le pays, ce n'est point voyager. Ceux qui ne regardent pas le temps consacré à la joie des yeui; comme un temps perdu, les poètes, les artistes, les contemplateurs de la nature ou- des mœurs locales, préféreront toujours ces barques lentes et rustiques aux wagons ailés.

A Dieu jie plaise que nous voulions ici faire le procès à la vapeur, dont nousadmirons, au contraire, les services ; mais la Hollande est de tous les pays de la terre celui où, à tause de la richesse des canaux, on pourrait le plus aisément se passer deslocomotives. Ailleurs les voies

ET hk VIE HOLLANDAISE. iOS

navigables n'ont jamais pu soutenir la concurrence avec les voies ferrées : dans les Pays-Bas^ la plus grande partie des transports a continué de se faire par eau» et ce mode de roulage économique répondra longtemps çncore à la majorité des besoins. La plupart des services qui se font dans d'autres endroits par des c))arrettes se pratiquent ici parles bateaux. Le jardinier conduit luimême aux marché sa barque chargée, de légumes^ de fruits ou de fleurs, comme dans le midi de la France on conduit sonftne. Toute cette verdure, toute cette richesse printanière, arrangée avec un sentiment très-vif de la couleur, fait vraiment plaisir à voir.

A Amsterdam, à Tépoque des déménagements, les meubles vont d'un quartier de la ville à l'autre par les canaux ; les chaises et les fauteuils, rangés avec une certaine symétrie, semblent attendre des visiteurs. Ces salons sur Teau se promènent au milieu de la foule, qui ne les regarde même pas. Le lait vient à Amsterdam des campagnes environnantes par la même voie. Le matin vers cinq ou six heures, et l'après-midi vers trois heures, le canal de la Nord-Hollande {Noord-Hollandsh konaal), dont plus d'un fleuve envierait la largeur, voit arriver ou s'en retourner des bateaux chargés de seaux de chêne, avec des anses et des cerceaux de cuivre. Les laitières qui se pressent sur ces bateaux sont souvent jeunes, et jolies ; leur grand chapeau de paille luisante, dont le bord est légèrement retroussé sur le devant et le derrière de la tête, leurs larges boucles d'oreilles, leur col-

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lier de gros grains de corail, tout cela relève encore la fraîcheur de leur teint. Les bateaux de lait se rencontrent quelquefois dans les canaux d'Amsterdam avec les bateaux d'eau qui viennent du côté d'Utrecht. Telle est en effet une des singularités de cette Venise du Nord : assise au milieu des ondes, elle n'a pas de quoi boire. Il a fallu que des bateaux plats, véritables porteurs d'eau, vinssent à son secours jusque dans ces derniers temps, où l'industrie humaine est allée chercher l'eau des pluies dans le sable des dunes, et l'a amenée à Amsterdam par des machines dont la force et la hardiesse sont admirables; mais l'usage des nouvelles fontaines ne s'est pas encore répandu dans toutes les classes de la population.

Les barques spécialement destinées au service des voyageurs portent le nom de trekschuùen. Ce sont des espèces de gondoles ou de diligences pai' eau. Sur presque toute la longueur, qui est d'environ trente pieds, s'élève une caisse ou maison de bois, souvent peinte en vert, et dont le toit, sur lequel on marche pour exécuter certaines manœuvres, est recouvert d'un enduit parsemé d'écaillés de moules pilées. Cette maison se divise en deux compartiments ou chambres. La plus grande, située vers la proue du bateau, est commune aux voyageurs et aux bagages. Là, dans un nuage de fumée, voguent, penc^nt l'hiver, de braves gens enfermés comme dans une boîte, ^ et qui ont recours au tabac pour charmer les ennuis de la route ; Tété, on ôte lés volets de bois, et l'on relève

le coavercle de Touverture par laquelle descendent les voyageurs. Le second compartiment est le cabinet^ en hollandais le roef. On y entre par une porte à deux battants. Cette seconde cabine est petite^ mais arrangée avec un certain goût. Les fenêtres^ au nombre de quatre ou de six^ sont pourvues d'une vitre et garnies de rideaux rouges ou blancs, selon la saison. Au milieu est une table avec un vase de cuivre qui contient du feu et un autre vase plus petite destiné à recevoir la cendre des cigares, tous les deux nettoyés d'ailleurs et polis avec un luxe de propreté qu'on ne trouve qu'en Hollande. Ajoutez à cela, pour compléter l'ameublement, une natte, un miroir, et l'hiver, pour les damés, un chauffe-pied en bois nommé ^îtoofy renfermant un petit vase de faïence avec deux ou * trois morceaux de tourbe allumée et saupoudrée' d'une cendre blanchâtre. Aux deux côtés de cette cabine s'étendent des bancs garnis de coussins, sur lesquels s'asseoient les voyageurs l'un vis-à-vis de l'autre. Quelquefois sur une planchette sont 'quelques volumes qui appartiennent au bateau et forment un cabinet de lecture flottant à l'usage du passager studieux. Tout le ca« ractère national respire dans ce confortable simple et minutieux. A la proue, l'espace que la caisse laisse libre est occupé par des marchandises, des ballots, des tonnes ; à la poupe, par les voyageurs qui veulent prendre le frais et par un batelier qui tient le gouvernail, tout en fumant avec la régularité d'un bateau à vapeur. Le maître de la barque est un bon Hollandais, à figure

honnête et placide^ qui reçoit la rétribution des voyageurs dans une bourse de cuir. Sur le devant du bftii* ment s'élève le mât, qui s'abaisse à chaque pont^ et au haut duquel est nouée une longue corde dont Tautrè extrémité atteint le rivage. Cette corde s'attache au cheval qui tire le bateau^ et sur lequel est monté le postillon ou le chasseur {het jagertje). Ce chasseur^ qui d'ordinaire est un jeune garçon, porte^ dans certains endroits^ pendue à l'épaule, une corne de bœuf dans laquelle il souffle, soit pour donner le signal du départ, soit pour faire lever les ponts ou pour prévenir les bateaux qui viennent du côté opposé sur le même canal ; mais le plus souvent il se contente d'avertir avec la voix. De distance en distance la barque s'arrête pour prendre ou pour descendre les voyageurs. Quand le trekschuit traverse les villes, on délie le cheval et l'on se dirige avec la perche à travers les embarras de bateaux. Les bateliers hollandais ne sont ni bruyants ni querelleurs ; c'est un plaisir de les voir manœuvrer en silence sur les eaux silencieuses.

Ces barques sont, avec les moulins et la coiffure des femmes, les monuments caractéristiques des mœurs hollandaises. Quelquefois elles n'ont à franchir que de courtes distances, comme par exemple de la Haye à Delft ; ce sont alors des omnibus sur Teau. Quand la traversée est longue, chacun s'établit dans la cabine comme dans sa chambre et continue ses affairés, car il est dans la nature du Hollandais de ménager l'étoffe dont la vie est faite. On écrit, on mange, on dort. Les

Et LA VIE HOLLANDAISE. 107

femmes se livrent àdes|)pavaux d'aiguille^ les plus vieilles tricotent. De telle ville à telle autre^ il y a pour elles la distance d'un demi-bas. Il n'est pas rare que dans la chambre située sur le devant de la barque se trouve par hasard un joueur d'orgue qui charme les lenteurs du voyage enfaisantde la musique. Le dimanche surtout^ vers le'soir^ les jeunes filles chantent volontiers en chœur. Cette chanson des eaux a quelque chose de naïf et de doux qui pénètre.

Sur les treksckuiten flotte la vieille Hollande avec sa langue^ ses mœurs^ son originalité consciencieuse et forte. Sur les chemins de fer^ il est rare^ pour un voyageur venu de France^ de trouver des compagnons de route qui uq le comprennent pas; dans les barques^ il est^ au contraire^ très-rare de rencontrer des Hollandais qui entendent et qui parlent le français. On croit généralement que pour s'identifier avec un nation étrangère^ il faut en posséder la langue. Le principe est vrai^ mais il faut y ^porter quelques restrictions. En Hollande^ où il y a de la candeur dans les rapports^ on est souvent d'autant moins étranger qu'on parle moins ou plus mal la langue du pays. La nécessité de s'entendre à demimot, le langage par signes, le mélange de sons mal prononcés ou entendus de travers, tout cela crée une sorte de courant sympathique d'où naît une manière d'intimité. Il y a des trekschuiten on l'on passe la nuit. Vers six heures du soir, quand le maître de la barque est afiable (et nous n'en avons guère trouvé d'autres), il vous in-«

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vite à prendre le thé.* On voit alors sortir d'une petite armoire des tasses^ un sucrier et une théière en poterie noire qui ne manque point d'élégance. La bouilloire pose sur une espèce de seau revêtu de dessins chinois et dans lequel est ivi vase de faïence qui contient la tourbe allumée. A la nuit^ le roe/*se divise en deux parties^ — un . salon et une petite chambré à coucher «dont on relève les rideaux. Un lit commun^ qui remplit toute la largeur de la cabine^ et sur lequel hommes et femmes dorment honnêtement les uns à bôté des autres^ vous invite à prendre votre part du calme et du repos universel de la nature. Ce lit est composé d'un matelas et d'une couverture; on s'y étend tout habillé. Pendant ce temps^ le bateau continue sans bruit son chemin à travers les eaux qui se divisent des deux côtés de la proue en un sillon argenté.

Sur les chemins de fer^ la vapeur efface tout sous la vitesse ; dans les barques^ vous jouissez à votre aise du paysage et de la physionomie des villes ou des villages qui se rencontrent sur votre route. Assis près du gouvernail^ vous laissez vos yeux errer çàetlà sur les eaux qui cèdent à l'impulsion de la barque avec un léger clapotement^ sur ces voiles blanches^ rouges ou noires^ qui animent la solitude du canal^ sur ces prairies où des vaches habillées au printemps de chaudes couvertures paissent gravement l'herbe humide^ sur ces beaux oiseaux de marécages qu'on ne voit point ailleurs^^ sur les femmes qui lavent silencieusement leur iinge^ sur cette bordure de

châteaux^ de maisons de campagne et de jardins qui se continuent.

On a reproché aux paysages de la Hollande la monotonie ; mais peut-être n'y a-t-on pas regardé à deux fois. Ici^ ce n'est point sur la terre qu'il faut chercher la variété^ c'est dans le ciel. Levez les yeux : le ciel est plus accidenté dans les Pays-Bas que dans le midi de la France. Ces grands nuages aux mille formes^ aux couleurs changeantes^ aux ailes rapides; donnent un mouvement singulier au paysage. Sur la terre et sur l'eau^ les accidents d'ailleurs ne manquent pas. La nature des Pays-Bas est une nature de daguerréotype^ nette^ positive^ délicate^ qui abonde en détails minutieux et charniants. La propriété individuelle n'est point emprisonnée ni masquée; les champs^ les biens de la terre sont murés par l'eau. Dans ces fossés^ qui tiennent lieu de haies^ s'épanouit toute une Flore aquatique^ laquelle n'est ni moins riche ni moins variée que la Flore terrestre. Au printempsyla surface sombre des canaux est toute piquée de fleurettes blanches^ auxquelles s'associent bientôt les nénuphars et les iris : c'est la fête des eaux. 11 n'y a pas si petite plante dans cette froide et humide nature végétale qui n'ait son jour de beauté. La vie n'est d'ailleurs pas absente de la scène. Sur les bords du canal marche de distance en disfajice un robuste garçon^ quelquefois une femme courbée, qui remorque péniblement sa barque. Ces maisons de bois logent des ménages qui naissent, qui vivent, qui meurent là. Souvent une mère, assise

près du gouvernail, donne bravement le sein à son enfant. Le Hollandais est si naturellement marin, qu'une fois sur Teau il n'a jamais Tair d'avoir besoin d'arriver. Le sentiment que ces personnes bercées en naissant sur l'onde dormante des canaux connaissent le moins, c'est l'impatience. U arrive parfois de rencontrer une batelière . dans le goût de Rubens, qui, fière de son embonpoint et de sa seconde jeunesse, jette autour d'elle, conune la, reine des eaux un regard déterminé et froid. Dans ces maisons voyageuses habitent des animaux domestiques devenus, pour ainsi dire, amphibies, et qui ont la figure calme de leurs maîtres. Aux deux crépuscules, la surface des canaux se change en un miroir dans lequel toute la nature lave et purifie son image. Sur la rive, des arbres fatigués par la chaleur du jour trempent dans l'eau l'extrémité de leurs feuilles, comme pour boire. La nuit, si vous montez vers le gouvernail^ vous jouissez d'un spectacle qui a de la grandeur. Leh moulins aux ailes repliées et qui semblent regarder les étoiles, la tranquille lumière de la lune sur les eaux tranquilles, l'attitude innocente de ces petites maisons qui soBuneill^nt sur le bord du canal et d'où sort par intervalle le chant du coq, tout cela vous révèle un des côtés rustiques de la vie hollandaise.

La Hollande est non-seulement le.pays de la terre où l'on voit le plus d'eaux, mais c'est encore celui où l'on trouve le plus d'eaux immobiles. Les canaux sont des fleuves arrêtés. Cette sérénité des eaux n'est point étran-

gère à la placidité des mœurs, de's habitations et des visages. Sur le parcours des canaux s^élèvent autour des villes des espèces de pavillons chinois àii Pon se réunit^ dans la belle saison^ pour prendre le thé et le café. Quelques-uns de ces pavillons^ dont le toit est recouvert de tuiles vernissées et luisantes, trempent leur pied dans Teau avec un air de joie. Dans ces nids^ qui reposent sous une abondante verdure, se réfugie le bonheur domestique. II faut venir en Hollande pour comprendre la vie de famille. L'étranger qui erre seul contemple d'un œil d'envie ces j^etites retraites si contentes de leur propreté, qui se regardent dans le canal comme une jeune fille dans son miroir. Là les femmes se livrent k des travaux d'aiguille, tout en lorgnant du coin de l'œil les barques et les voyageurs qui pasjsent; pour les hommes, les heures s'évaporent en anneaux^ de fumée. On a depuis longtemps remarqué combien un tuyau de pipe pendait naturellement d'une bouche hollandaise. La plupart des habitudes locales sont calquées sur les conditions hygiéniques du climat. Sous le ciel brumeux de la Véerlande, on a senti le besoin de faire de la fumée contre de la fumée : c'est une sorte d'homteopathie locale. Quelques physiologistes ont prétendu que la vapeur du tabac enveloppait l'esprit de brouillards : cette observation est démentie par le Hollandais, qui vit dans uta nuage et dont l'esprit est plus précis, plus positif, plus net dans les détails que celui d'aucun peuple. Si cet opium du Nord ne contribue pas au vague

lil LA NEERLÂNDE

des idées^ il pourrait du moins endormir le cerveau. Moins loquace et plus contemplatif que le Français du Hidi^ le Hollandais est silencieux^ mais il n'est point taciturne. Les peuples gais ne sont pas toujours les peuples heureux; il en est parfois de Thomme qui rit comme de Penfant qui chante en traversant un bois durant la nuit pour s'étourdir. En Hollande^ on trouve ce que les penseurs nés dans lés époques d'agitation morale n'atteignent jamais^ ce que cherchait Dante^ la paix. Il n'est pas rare de rencontrer^ chemin faisant^ sur de petites maisons où l'on donne à boire^ cette enseigne: Pax intrantibus (i). On dirant que }a vie est comme l'onde des canaux^ qu'elle ne coule pas. Soit illusion ou réalité^ il nous a paru que l'heure sonnait ici plus lentement qu'en France^ et die chante avant de naître. Ces carillons produisent^ à distance et sui; l'eau^ un efiet difficile à décrire. Tout le caractère de la vieille Hollande est dans ces sonneries graves^ dans ces voix épliennes que les pères ont entendues et que les fils entendront après eux. A Utrecht^ ville, essentiellement protestante^ l'heure chante un cantique selon le rit réforme. Cette suavité toute puritaine^ ces groupes de notes que le clo-

(1) Ces débris de laUnitë se rencontrent à chaque pas en Hollande* et cependant les enfants y apprennent moins les langues mortes que les vivantes. A Utrecht et à Leyde, villes universitaires, il est vrai, on voit' sur les maisons bourgeoises des écriteaux avec cette inscription : Cubieulum locandum, A la Haye, où il n'y a point d'étudiants, nous avons trouvé un magasin sur lequel est écrit: Cibaria saluberrima, « pour désigner une composition alimentaire. »

cher Iftche dans le ciel comme une volée d'oiseau%^ ces horloges qui enchantent le temps^ tout cela est en harmoine avec les lignes calmes et reposées du paysage. Les jardins qui bordent Teau sont entretenus^ sablés^ ratisses^ peignés avec un soin extrême. Des arbres chargés de fruits varient agréablement le fond un peu monotone de la verdure.

Tacite^ en parlant de ces contrées basses et froides^ dit : a Les richesses de Fautomne leur sont inconnues ; ces peuples n^ont que trois saisons, Thiver^ le printemps et Tété. » En Hollande^ Tart de Thorticulteur a créé une saison que n'avait pas indiquée la nature. L'hommiB a fait ici Tautomne en introduisant les produits qui sont Tomement et la couronne de Cet âge de Tannée. Dans la Hollande méridionale notamment fleurissent des treilles dont la prochaine récolte est déjà retenue pour TAngleterre. Les jardiniers des Pays-Bas ont excellé de tout temps dans Tart de hâter la maturité des ffuits par le moyen des couches et des ch&ssis; on leur attribue même d'avoii^ enseigné aux autres peuples le gouvernement des serres. Cet automne sous verre est riche en melons et en toutes sortes de fruits et de légumes qu'ignorait la Batavie.

En Hollande^ les villes^ les villages se touchent ; c'est une conséquence du peu d'étendue du territoire. Les ' maisons sont petites^ discrètes et circonspectes ; on reconnaît dansles habitations comme dans le caractère des habitants cette modération des goûts et des désirs qui

est la philosophie du bonheur. Les Hollandais n'ont point comme les Belges la maladie du badigeonnage ; ils laissent à leurs maisonnettes la joyeuse couleur de la brique. Cette couleur rouge, combinée avec la verdure des arbres^ avec le bleu sombre des canaux et avec Tor du soleil^ donne aux villes des Pays-Bas, souvent même aux simples villages, un air de fête. Un goût très-ré* pandu, surtout parmi les femmes, c'est te goût des fleurs. Ici, la vie de Tintérieur est un poëme, et l'on cherche tous les moyens de l'idéaliser. Nous avions déjà reinarqué dans les Flandres que les habitudes morales s'élevaient avec l'amour des fleurs : dans la Néeriande, c'est une inclination qui devient générale. Telle rose qui s'épanouit derrière une vitre hollandaise, bien nette, bien transparente, est comme l'âme parfumée de la maison. Ces jardins domestiques sont quelquefois de véritables serres, tant la Flore en paraît riche et variée. Une des plantes les ^lus recherchées des Hollandais est la jacinthe ; ils en ont detoutes les variétés : la séphrane (blanche), la rose unique y la Jenny Lind, la gare-les-yeux (rouge), Vaimable bergère, VOthello, qui est de couleur sombre et tragique, comme il convient au More de Venise. Transplantés dans un autre pays, ces oignons dégénèrent ; vrais enfants de la Batavie , ils ne se plaisent qu'en Hollande. Derrière ce rideau de fleurs éclôt le plus souvent une figure de jeune fille qui se cache, mais après avoir été vue.

Les femmes de la Néeriande sont curieuses comme

toutes les filles d'Eve; seulement c'est une curiosité qui se dissimule derrière une espèce de châssis vert qu'on appelleen hollandais horritje. L'habitude estde regarder ce qui se passe dans la rue^ non dans la rue même, mais dans deux miroirs placés en manière d'angle^ qui réfléchissent les objets^ et qui m&itçnt bien le nom que Tidiome vulgaire leur a donnée celui d'espions, là, une blonde Hollandaise^ ou même une brune (car les cheveux noirs ne sont pas rares dans les Pays-Bas)^ assise sur sa chaise^ contemple pendant des heures entières^ sans être vue^ ce qui marche^ ce qui flotte^ ce qui s'anime. Cette image silencieuse du mouvement et de la vie est en rap* port avec le caractère des persimnes. Les beautés hollandaises sont des beautés timides et diaphanes^ dont la physionomie tranquille ressemble à l'eau du canal qui dort devant les fenêtres de la maison. On connaît la re~ putation des eaux dormantes ; mais ici les passions intérieures sont, dit-on^ maintenues par la régularité de la vie et par la simplicité des mœurs. Rien ne manque à la joie paisible et recueillie de ces maisons situées dans les petites villes ou dans les villages de la Hollande, quand par hasard la cigogne vient s'y poser et y faire son nid. On a ici pour les cigognes le respect naïf et touchant qu'on témoigne dans d'autres endroits pour les hirondelles. La cigogne est en effet une hirondelle sur une plus grandeéchelle; elle fait aux grenouilles, aux crapauds, aux rats^ aux couleuvres^ aux mulots^ la guerre utile que l'hôte

de nos cheminées et de nos vieux châteaux fait aux insec-

ne LA NÉERL'ANDE

tes. Les cigognes sont regardées en outre comme des oiseaux de bon augure. N'ayezcrainte qu'on les tue. Heureux le toit près duquel elles veulent bien s'abattre, plus heureux celui où elles daignent élire leur domicile ! On leur construit môme des perchoirs et des abris artificiels pour les attirer : le nid de la cigogne est la couronne de la maison (1).

^abondance des eaux qu'on a toujours sous la main devait contribuer à répandre en Hollande les habitudes de propreté. Sans parler de Broek^ ce curieux village qui semble détaché d'un vase chinois^ nous avons rencontré partout^ môme chez les pauvres^ des instruments d'étain ou de cuivre que le nettoyage fait d'aigent ou d'or. En Belgique^ on a fond^^ depuis quelques ftnnée^ des prix de propreté; en Hollande^ on est propre sans le savoir et sans qu'aucun Honthyon s'en mêle. C'est le mercredi^ le vendredi et le samedi qu'on fait la grande toilette dès maisons. Ces jours de schoonmaking (nettoiement général)^ la rue appartient aux servantes. On les voit

(0 La cigogne peinte ou sculptée en relief figure sur les édifices publics et sur les fontaines de la Haye. Ce sont les armes de la ville. On nourrit trois ou quatre de ces oiseaux privés, dans le marché aux poissons. Quand, par accident, une ci^gne se casse la patte, on pousse quelquefois rhumanilé jusqu'à lui mettre une patte de bois. Cette reconnaissance des Hollandais envers les animaux qui leur rendent service est un trait de mœurs qui ne doit pas être passé sous silence. Lors du fameux siège de Leyde en 1&74, les pigeons qui apportèrent aux assiégés la nouvelle d'une prochaine délivrance furent respectés pendant leur vie et empaillés après leur mort. On les conserve religieusement dans l'HùtcI (le ville.

alors puiser^ verser^ jeter les seaux d'eau avec une sorte d'exaltation. Ces filles^ ordinairefuent si calmes, sortent tout à coup de leur caractère : on dirait les bacchantes de la propreté. En Hollande^ on brosse son mur, comme ailleurs on brosse son habit. La façade et Tintérieur des maisons^ tout est lavé^ frotté^ écuré avec un soin impitoyable. On peut donner de cette propreté plusieurs raisons géographiques : il est reconnu que l'atmosphère des Pays-Bas détériore très-vite le bois et les métaux^ d'où la nécessité de les peindre, de les frotter^ et de les polir sans cesse pour éviter la moisissure ou la rouille. Si Thiver est froid et si le printemps est aigre^ Tété est quelquefois très-chaud, et comme, par suite de l'exiguïté du territoire, les populations* se trouvent fort pressées les unes contre les autres, sans le soin qu'on a de nettoyer les maisons et les villes, le pays ne serait point habitable. ' C'est ainsi que les coutumes nationales dérivent de causes naturelles qu'on ne voit pas ou qu'on n'observe pas toujours, mais dont le lien, si délicat qu'il soit, existe pourtant. D'un autre côté, il est dans la nature de l'homme, et surtout dans c^lle de la femme, de s'attacher d'autant plus à son intérieur; que cet intérieur est plus net ou plus orné. La propreté des habitations a contribué en Hollande à faire aimer la vie de famille. La maison, que les anciens appelaient a le monde de la temmBy^mundus muliebris, a besoin, pour la contenir tout entière avec ses goûts et ses affections, d'être une image en petit de l'ordre qui règne dans l'univers. Cette

us LA NÉERLANDE

propreté^ qu'on retroave ici jusque dans les écuries et les étaMes^ n'est point étrangère à la belle santé des gens et des animaux domestiques (i). Dans les villages^ on aime à rencontrer^ surtout le dimanche^ une population forte^ saine et bravement vêtue. Les femmes portent des ornements de tête aussi riches que bizarres : elles ont fait ce jour-là leur toilette et leur prière pour 'être belles de-, vant Dieu et devant les hommes.

La plus grande partie du roulage des Pays-Bas se pratiquant par les canaux^ les routes sont généralement magnifiques et entretenues comme les allées d'un parc. Il arrive de trouver réunis sur la même route un chemin de faalage^ un chemin sablé pour les piétons^ un chemin pavé en briques pour les voitures (2) et un chemin de terre molle pour les chevaux de selle. Le goût des fermiers se révèle dans leurs chariots^ qui sont d'une forme élégante^ avec des bouquetâ de fleurs peints^ sculptés ou dorés sur la caisse delà voiture. Par la vue des Pays-Bas^ on peut se faire une idée de l'art hollandais. Le ciel n'est pas baigné; comme dans le midi^ par une lumière si intense qu'elle absorbe tout ; non^ c'est une lumière prudente

(1) C'est dans la Nord-Hollande qu'il faut visiter ces salons destinés aux. bestiaux. Le plancher est luisant de propreté. Les vaches se succèdent côte à côte sur une plate-forme qui est également nette cl sablée, Les ordures sont reçues dans une rigole. Pour que les vaches ne se salissent point en se couchant, on suspend leur queue avec une ficelle attachée au plafond*

(2) 11 y a en Hollande deux sortes de briques: les rouges, qui servent ù bâtir les maisons, et les jaunes, qu*on emploie pour paver les trottoirs et les routes.

et discrète^ mais vive^ qui laisse une valeur à chaque; objet. L'eaU; qui est toujours ici Tâme et la vie du paysage^ répand entre les arbres des tons argentés. Dans les plaines^ où rherbe abonde^ s'ébat FArcadie avec ses troupeaux^ ses bergers et surtout ses bergères. La figure des femmes est délicatement éclairée. Dans un tel milieu^ Tart visera moins à l'ensemble qu^aux détails et à la couleur. On a reproché à Técole hollandaise de manquer d'idéal. Ce qui donne Tidéal aux paysages^ ce sont les horizons étendus^ vagues et découverts. Dans les Pays-Bas^ les horizons sont généralement courts^ précis, bornés; ils ne laissent rien à Tinconnu. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas^ ce n'est point là toute la Hollande. *

Les polders ont fait Gérard Dow, Van Ostade, Paul Potter, Ruysdael, Cuyp ; les dunes ont fait Rembrandt. Les dunes sont le désert. Là, on retrouve cette vigoureuse opposition des ombres et des lumières^ ce carac^ tère sauvage et déchiré^ cette végétation inculte, ces montagnes, ces gorges, ces précipices qui ont donné un style au plus espagnol des peintres hollandais. Telle partie des dunes ressemble en effet à une sierra. Cette mer de sable furieuse et solide, recouverte d'une fauve végétation de thyms, de genêts, de bruyères (sorte de forêt vierge en miniature) ; ces côtes, dont la force réside, comme celle de Samson, dans la chevelure; ces goélands, ces courlis, ces mouettes, ces grands corbeaux qui passent, les ailes étendues, sur la tête des dunes,

puis^ entre les souimets de ces Alpes relatives^ là-bas^ un coin de mer flamboyant et poli comme une lame de sabre, tout cela révèle le côté énergique du caractère hollandais. On comprend alors Ruyter et tous ces étonnants marins, dont la race n'est point éteinte dans la Néerlande.Leur intrépidité semble d'autant plus grande, qu'elle est candide. Le mariii hollandais se trouve aussi à son aise sur mer que sur ses canaux. On le voit souvent traverser sur des bateaux frêles et ruinés des mers périlleuses, sans même se douter de son héroïsme. Les tempêtes lui sont familières, il a vécu avec elles dès son enfance, et l'on oserait presque dire qu'il les ignore à force de les vaincre. Les dunes donnent bien le sentiment de l'énergie virile, mais en même tempâ il n'est pas rare de trouver sur le sable presque nu, à quelques pas de la mer, une petite fleur que le vent a semée, image de l'amour de la patrie et de l'amour de la famille qui s'allient dans le cœur des rudes matelots hollandais au courage stoïque.

Une influence a dû contribuera endurcir physiquement les enfants de la Néerlande, c'est le climat. Ce climat n'est pas précisément très-rigoureux, mais il est humide et inconstant. Il ne faut pas perdre de vue qu'ici on vit sur la mer. La météorologie de la Hollande est particuculière comme son histoire, comme son origine, comme ses mœurs. Au printemps, une belle journée s'annonce le plus souvent par un brouillard froid qui s'attache aux exlrémités des branches, où il forme de petits cristaux.

ET LA VIE HOLLANDAISE. lîi

Les arbres avec lefirs rameaux dépouillés et leurs fines nervures blanches apparaissent alors comme des stalactites gigantesques. Vers huit ou neuf heures du matin^ ces cristaux fondent sous le soleil^ et la forêt construite parle givre tombe en pluie. Les nuages laissent, plus volontiers qu'ailleurs, surtout dans les nuits froides^ transparaître la lune. On dirait des îlots de glace qui passent comme des verres dépolis devant une lumière. L'été^ deux et trois températures se succèdent quelquefois dans une même journée. Si les saisons sont des climats voyageurs^ ces voyageurs-là ont en Hollande Thumeur capricieuse et changeante. Même en été^ Thumi^ité persiste longtemps apr^s^que les armées de moulins, ces sentinelles préposées à la défense physique du pays^ ont, au mois d'avril ou de mai, desséché les polders inondés pendant tout l'hiver. Parle soir des plus beaux jours, une vapeur blanche s'élève de terre et fume à la surface des prairies. Il serait intéressant desavoir si la culture et les ouvrages hydrauliques, en réchauffant le sol de la Néerlande, ont modifié les conditions de l'air; malheureusement l'histoire météorologique est encore dans l'enfance. Il exista à Utrecht un observatoire dont les travaux sont estimables, mais dont les expériences ne remontent qu'à quelques années. Tout porte cependant à croire que le climat des Pays-Bas s'est amélioré depuis les temps historiques.

Si les monuments authentiques manquent pour apprécier cette amélioration, il n'en est pas moins vrai-

semblable que le dessèchement des lacs et des marais a dû exercer sur les saisons de la Batavie une influence heureuse. En chassant les eaux intérieures^ le pays a dû s'assainir, et il perfectionne encore tous les jours les conditions d'un climat qui reste toutefois soumis aux bourrasques et aux caprices de la mer. Les fléaux d'ailleurs apportent avec eux une compensation. L'humidité devient un des éléments de la culture. L'inondation renouvelle chaque année la fertilité des terres. On lui doit ces riches et luxuriantes prairies de la Nord-Hollande, où les bétes à cornes, perdues dans l'herbe, sont nonchalamment occupées à faire du lait. Dans les terres ainsi fécondées, la végétation est, on peut le dire, insolente de santé.

L'excentricité du milieu géographique crée, entretient, conserve l'originalité des coutumes nationales. On connaît l'ancienne réputation des kermesses* hollandaises. Chaque ville, chaque village a la sienne, qui tombe ordinah'ement pendant l'été. Ces fêtes durent plusieurs jours. On y voit des boutiques, des charlatans, des animaux plus ou moins fabuleux, des parades, des manèges, des géants, des figures de cire, des chevaux de bois. Les jeunes filles vont se faire dire la bonne aventure dans une cabane de toiïe, antre fliscret et caché de la sibylle foraine. Ce qu'il y a de plus élégant, ce sont de petites maisons en bois d'un goût un peu théâtral, avec des lustres, des miroirs, quelques porcelaines, des dorures, des meubles peints non sans un cerjtain art,

de grands vases de cuivre remplis d'une pftte blanche^ et une femme assise sur une chaise haute devant un feu qui pétille. Dans ces maisons portatives sont des cabinets particuliers fermés de rideaux rouges et blancs^ où Pon mange des manières de crêpes larges comme un écu de cinq francs. Un autre ornement de la féte^ ce sont les Frisonnes. Leur costume^ surtout leur coiffure^ est d'un goût charmant et d'utie propreté délicate. Elles font d'eiccellentes gauffres qu'elles promènent dans la ville sur des corbeilles.

Les Hollandais se montrent aussi très-avides de légumes confits dans le vinaigre: de jolies baraques étalent un grand luxe de bocaux rangés avec symétrie^ et dans lesquels nagent des oignons^ des concombres^ des citrons^ des .crevettes. On mange toutes ces aigreurs avec des œufs,

Somme la fête dure habituellement une semaine^ c'est le samedi qu'on s'abandonne. Ce jour-là^ en effets la joie hollandaise est un peu grosse et bruyante: cet entrain^ ces danses nocturnes^ ces rondes de sabbat dans la rue^ cette liberté de ki fête qui mêle et efface toutes les classes^ ces chants qui se prolongent jusqu'au jour^ cet emportement des femmes qui contraste avec leur calme habituel^ ces mystères que la nuit aime à cacher sous ses voiles, tout'ce^ ressuscite les toiles des vieux maîtres qui ont célébré les bacchanales du Nord. A travers cette ivresse joyeuse, la naïveté (^es mœurs hollandaises ne se dément pas : on dirait une orgie dans le paradis terrestre.

Tout un personnel d^hommes et de femmes est attaché au service des kermesses : ce personnel se déplace de ville en ville^ et couche^ comme autrefois les Scythes^ dans des maisons roulantes. Cependant les kermesses de la Hollande sont en décadence: la facilité toujours croissante des relations commerciales, le développement des magasins et des boutiques^ leur enlèvent de jour en jour toute raison d'être. Leur ancienne prospérité ne se maintient que dans certaines villes de la Frise^ où les mœurs et les habitudes locales ' s^abritent derrière le Zuyderzée comme derrière le gardien des traditions. Il y a également dans la mythologie des Scandinaves une mer autour de laquelle rien ne change; les hommes euxmêmes n'y vieillissent pas. .

Ce qui manque à la Hollande^ ce sont les montagnes. Peut-être faut-il rapporter à cette cause^ en partie du moins^ le faible développement de Tarchitecturè. La montagne est au paysage ce que le geste est à la physionomie. Dans les endroits où elle est absente^ le sens architectural doit être restreint. En Hollande^ Tart de bâtir s'est plutôt attaché à faire de jolies maisons que des édifices publics. Ici^ chacun vit chez soi; on adore les dieux lares. De petits jardins^ cachés dans Tintérieur des maisons^ dont les arbustes eu fleur exhalent une odeur de félicité domestique^ réunissent le soir toute la famille et quelques amis. Nous avons remarqué^ surtout à Rotterdam^ ces étroites portes^ peintes en noir^ par lesquelles on entre un à un comme dans un sanctuaire.

Quand une personne tombe malade^ son domicile est impénétrable. La sonnette se tait. On affiche sur la maison un bulletin de santé. Cette préq^ution écarte rimportunité des amis^sansrepousser leur sollicitude. On respecte de même le repos des femmes en couche : un avis déclare que la mère et Fenfant se portent bien. Â Harlem^ le marteau de la porte était autrefois orné d'une dentelle et de rubans dont la couleur indiquait le sexe du nouveauné (i). Si la personne malade vient à moui^ir^ son décès est annoncé dans la ville par VAanspreker, sorte de billet de faire part vivant^ dont le costume un peu tragique^ le crêpe noir^ le manteau^ le rabat^ le chapeau à cornes, le ton de voix lugubre et déclamatoire^ étonnent beaucoup les étrangers. On dirait le revenant des vieilles mœurs.hollandaises. Cet homme annonce également les naissances et les décès^ ceux qui viennent et ceux qui s'en vont. Les enterrements se font le matin avec une pompe sévère et discrète. Les amis qui ont suivi le convoi se rendent^ après la cérémonie^ à la maison mortuaire^ où ils font unelégère collation, en souvenir sans doute de ces anciens repas où Ton buvait dans de larges coupes à la santé du mort.

La Hollande^ on Ta vu^ est de tous les pays celui où rhomme a^ pour ainsi dire^ contracté le mariage le plus

(1) Quelquesrunes de ces coutumes tombent de jour en Jour; d'autres sont presque entièrement abolies. Nous ayons cru devoir néanmoins les signaler, à cause du parfum de nationalité qu'on y respire encore.

It6 LA NEEELANDE

intime avec la forme géographique. Les mœurs^ les institutions^ les coutumes des habitants découlent des conditions que la nature 9 faites aux anciens conquérants, de la Néerlande* Ces masses d'eau qui se laissent traiter par la main delliommeavec une soumission d'enfant^ comme si elles avaient fini par reconnaître la supériorité de la force intelligente^ 6nt^ en quelque sorte^ assisté aux progrès de la civilisation. Paisible conome ses canaux, vigoureux comme ses dunes, terrible sur mer comme les tempêtes qui battent ses côtés, le génie hollandais est en harmonie avec le caractère de son territoire. Les deux principales industries des Pays-Bas, Textraction de la tourbe et la pèche, se rattachent également à la constitution du sol. Il était donc essentiel d'indiquer d'abord la formation géologique de la Néérlande et le, rapport de cette formation, ouvrage combiné de l'homme et de la nature, avec les habitudes d'un peuple qui s'est fait luimême. Si les primitife Bataves revenaient en Hollande, ils ne retrouveraient plus leurs anciens marais, mais ils reconnaîtraient dans leurs descendants l'empreinte de la race et des circonstances extérieures qui l'ont modifiée.

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