‹ La nefChapitre 1 sur 33 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

PROMÉTHÉE

Géants, titans, race des dieux plongés par Zeus sous la terre, que ma voix pénètre jusqu'à vous ! C'est un dieu fraternel qui vous parle, Prométhée, le fils patient de Gaia. Trop longtemps, un affreux silence, tel qu'un mors d'airain, a pesé durement sur vos bouches. Et la flamme vous consumait, écrasés sous les lourdes racines des promontoires et des volcans, tandis que moi, enchaîné à ce roc, au milieu des brouillards cimmériens qui l'environnent de neuf murs d'ombre, je subissais des douleurs qu'il vaut mieux taire. Mais, voici qu'elle est enfin venue, après ce long désert de siècles, la nuit qui, suspendant vos souffrances, réunit tous les vivants autour de Prométhée. En vain Zeus s'étonne et frémit. Son sceptre de fer tombe de sa main, arraché, irrémissiblement, par la force de l'antique promesse. Car, après

le violent combat où la foudre vous avait domptés,

lorsque la flamme de Téclair, ô dieux robustes, jaillissait de vos corps palpitants, précipités sur les penchants des monts et sur les plages marines, Gaia, gémissante et pleine de deuil, refusait, étant votre mère, de vous engloutir dans ses cavernes. Et c'est alors que Zeus jura, prenant le Ciel et le Tartare à témoin de cette grâce dérisoire, qu'il vous serait accordé, tous les mille ans, quelques heures pour délasser vos membres de ce lit torride où vous gisez... O nuit longuement attendue... longuement redoutée, bien plutôt ! Pardon menteur ! Répit ou. Zeus cachait le plus cruel de tous mes supplices ! Ils se rassemblent autour de moi les éphémères, épouvantés par le fracas, le vaste ébranlement du Hadès que déchirent les efl"orts des titans ; et, avec une effroyable rumeur, ce grand tourbillon d'êtres s'agite, pleurant, criant vers moi leurs misères, m'adjurantde les sauver. Et moi, hélas ! moi, dieu captif, pris au rets de mon propre malheur, je ne puis que gémir stérilement sur les maux de ceux qui me sont chers. Zeus des vaincus, Prométhée siège dans un enfer de tourments. Ainsi, mon ennemi fait de moi le vase amer, empoisonné, de toutes les angoisses du monde. Et, par la vue du dieu chargé de chaînes, il torture l'âme des vivants, et les oblige de désespérer. Mais à quoi bon rappeler ces choses ? C'est à vous de les accomplir, fils du Chaos. Dressé à ce sommet des monts, comme Taigle dans son nid, ma part à moi est d'éveiller le signal tant de fois séculaire, en proclamant, héraut divin, la nuit solennelle qui vous délivre. Donc, voici l'heure, ô géants, hâtez-vous ! Répandez sur les sombres flots, avec votre fureur déchaînée, et la grêle et la tourmente et l'éclair, et le souffle des vents formidables.

Le titan apprendra ainsi que ses paroles, perçant TErèbe, sont arrivées jusqu'à vous.

Pause.

Le voile de Tombre est déchiré. Des rumeurs, de puissants grondements, éclatent et roulent, au profond du gouffre. Ah ! le mur de la nuit prend feu — splendeur cuisante pour ma paupière ! — et, sous les hautes flammes sulfureuses que jettent les cimes des montagnes, tout Tocéan étincelant se découvre, pareil à un liquide airain. Mille spectres embrasés surgissent : rocs décharnés, forêts, cataractes, pics bleuâtres. Lentement, de mes yeux étonnés, où flottent encore les vertiges et Ihorrible ivresse des ténèbres, j'interroge la terre déserte ; j'interroge au loin Tardente mer, et toi aussi, ciel qui contiens tout, épiant au travers des vapeurs de la tremblante fournaise, quelque siqne de ma délivrance. Espoir déjà trompé tant de fois... Ha ! ha ! que vois-je ? que faut-il croire ? Salut, nuée, char mouvant d'éclairs, ruissellement de foudres splendides. lô ! lô ! Un effrayant espoir envahit l'âme du titan. La voici donc enfin la clarté d'or, mystérieuse, fatidique...

(Une ombre colossale se dresse sur l'horizon.)

Mais quoi ! le fond des nuits s'entrouvre. Le ciel palpite comme un œil sanglant et, à l'autre extrémité de la terre, un fantôme immobile apparaît... Atlas, Atlas, frère, est-ce toi ?

ATLAS

Quel flamboiement pénètre jusqu'ici, sous la brume obscure qui me couvre ? Ah ! je respire, et je sens, peu à peu, tomber de mes membres ranimés le terrible

engourdissement qui, depuis des années innombrables, m'enveloppait, moi, le porte-ciel. Et, sur ce pôle oà tout finit, près des montagnes de ténèbres qui engendrent l'hiver, la nuit déjà se mêlait à ma pensée, le granit des rochers à mes os... Je suis stupéfait, cependant. Pourquoi le sol mugit-il, bouleversé par de profonds tonnerres souterrains ? Les mille ans seraient ils révolus ?...

PROMÉTHÉE

Fils de Gaia, éveille-toi du songe de douleur que tu rêves. Ceries, il convient que, le premier de tous, tu partages avec moi, ô titan, la joie que le destin m'accorde, toi qui as ta part dans mon malheur. Ecoute, notre deuil est fini ; un seul mot dit les très grandes choses. Je le répète de nouveau, craignant que ta pensée timide n'ait pas osé comprendre mes paroles. Zeus l'olympien touche à sa ruine. Ah ! ah ! mon cœur frémit comme une flamme. Depuis le jour où le Foudroyant nous plaça, tels que les noirs bergers du troupeau lugubre des humains, à ces deux bornes du monde, jamais si formidable espoir n'avait encore gonflé ma poitrine.

ATLAS

Que dis-tu ? lô ! quel cri pousserai -je à travers le ciel retentissant ? Mais, hélas ! j'hésite et n'ose te croire.

Il est aisé de te convaincre. Un seul instant fera passer ma joie de mon cœur à ton cœur, ô titan, comme une lave bouillonnante que, des veines l'une de l'autre, se versent deux montagnes jumelles. Promène tes yeux à l'horizon. Tu y verras clairement, en eflfet, ta délivrance et celle de tes frères.

ATLAS

J'aperçois une étrange clarté qui s'avance au-dessus de la mer. Téthys vient-elle d'enfanter ce prodige ? Certes, la stupeur me saisit.

PROMÉTHÉE

N'as-tu pas déjà reconnu la nuée triomphale de Zeus ? Regarde ! Sous son vol merveilleux, la noire nuit se fleurit au loin de tourbillons de neige et d'or, tandis que les échos de Gaia me renvoient, en sourds gémissements, le rire meurtrier du tonnerre. Ah ! la nue fulgure d'éclairs, d'où s'échappent, à flots précipités, de nouveaux tourbillons d'or ; et, dans ses profondeurs qui s'ouvrent, des formes de bêtes divines, aigle, taureau, cygne éblouissant, palpitent, vaguement entrevues parmi les écumes embrasées, les vapeurs d'or grondantes qui bouillonnent. Au centre, sous les épaisseurs d'une flamme blanche et liquide, plus éclatante encore mille fois que les carreaux de diamant de l'éclair, quand Hèphaistos les bat sur l'enclume, un fantôme terrible apparaît, la majesté de Zeus tenant le sceptre. Dédaigneux, ses noirs sourcils froncés, il passe, le suprême tyran, laissant pleuvoir sa force et son désir en une immense rosée d'or. Tout l'éther floconne, ensemencé de cette neige vermeille. Et, dans son grand miroir qui brille, la mer engouffre, en le reflétant, l'ardent frémissement du dieu. O prodige ! L'océan et le ciel ne sont plus qu'un or vivant et fluide, où se cache, à force de splendeur, l'Olympien aux mille formes.

J'hésite et je ne sais que penser. Redis clairement tes paroles. En effet, il n'est pas facile de comprendre comment cette nue te délivrera, alors même qu'il en

sortirait, au lieu de la pluie d'or scintillante, une grêle d'hommes armés pour toi.

PROMÉTHÉE

As-tu donc tellement oublié les prédictions antiques de la Terre. Ne sais-tu plus que de Zeus lui-même, de la race de r01ympien,do:tnaitre,un jour, mon libérateur? Lorsque les durs cyclopes m'enchaînaient, elle mugissait puissamment pourtant, la grande Mère, la titanide, du fond de ses cavernes ténébreuses. Et les monts, et les tourbillons, et les roseaux des fleuves firent silence, tandis qu'elle prophétisait ma délivrance, attachée par un inéluctable destin à l'aveugle désir du Kronide. O Danaé ! Sombre tour d'airain ! Rosée d'or qui féconde le flanc de la fille d'Akrisios ! Il va naître, il naît, je te le dis, l'illustre tueur de la Méduse! Et de Persée doit naître à son tour, après de nombreuses générations, le héros qui mettra fin à mon long supplice. Ta raillerie, fils d'Iapétos, avait touché, sans le savoir, près du but. Non que jamais, assurément, ma délivrance m'arrive par cette voie de l'éther. Mais, à défaut de la nuée, nef du ciel, ce sera une nef de la mer. Argo, la dompteuse des vagues, qui, dans mille ans, s'ailera de voiles et s'emplira de guerriers armés, pour apporter jusqu'au rocher où je gémis, le briseur de mes chaînes, Hèraklès.

ATLAS

Mon cœur bondit à tes paroles. O joie ! ô espérance indomptée ! Le voici tout proche le jour où tu monteras au trône de Zeus. Et moi, me déchargeant l'épaule du fardeau ouranien qui m'accable, je transmettrai dans tes mains, ô titan, ce globe énorme, ténébreux, étoile d'astres, qui te donnera la royauté du monde.

PROMÉTHÉE

Zeus, Zeus, ton règne a pris fin. L'ombre de mon roc de douleur se projette jusqu'à ton Olympe. Va, brandis tes éclairs émoussés. Tu t'obscurcis déjà, dieu de la foudre ; ton épouvante, Teffroi que tu inspires, s'éteignent comme un tison fumant. Mais, c'est assez. Pourquoi tardent-ils à se rassembler autour de moi, les vivants, les habitants de la terre ? Oiseaux qui paissez dans les nues, bêtes, géants et vous, fils de l'homme, et vous aussi, ombres des morts, que ma clameur triomphale vous réveille! Hâtez-vous! Il est temps, il est temps... Ne vois-tu rien encore, porteur du ciel ?

ATLAS

Les plaines ardentes reposent au loin, dans un gouffre de calme terrible. Des monts de glace avec des monts de feu, des vallées sauvages et solitaires, c'est tout ce que j'aperçois, ô titan.

PROMÉTHÉE

Quoi ! n'y a-t-il plus de mortels ? les dieux l'ont-ils engloutie sous le Tartare, cette race des tristes hommes, pour laquelle a souffert Prométhée ?

ATLAS

Paix ! paix ! Ne vois-tu pas déjà, fendant l'air sur leurs ailes rapides, les Gorgones, les Gelludes, les Grées, toutes les striges de la Nuit ? Attachées comme les taons de Zeus aux troupeaux des brutes et des humains, certes, elles précèdent de peu les misérables dont elles ont pour loi d'aiguillonner encore les douleurs. Ecoute, voici l'affreux signal. La terre rend des sons de toutes sortes, sifflements, glapissements, cris de coq, crépitements d'incendie. Au plus profond de l'abîme apparais-

sent d'immenses tourbillons d'oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles.

VOIX DES BÊTES

Ho ! ho ! ho ! ho ! Prométhée, roi, opère de tout ce qui souffre... Prométhée! Prométhée, ho ! ho ! ho ! Zeus permet que nous te parlions.

PROMÉTHÉE

Les cratères en feu semblent ondoyer sous l'énorme aboiement de douleur. Volant çà et là, infatigables, au dessus de la mêlée immense, les noires Filles de l'enfer poussent les brutes, sans relâche, aux carnages, aux luttes, aux égorgements décrétés par le tyran de rOlympe. Point de répit, hélas ! hélas ! nulle trêve. Déjà, l'âpre tuerie recommence... Oh! le bêlement des agneaux ! Ma joie s'éteint ; je sens refluer à mon cœur la sombre mer des douleurs du monde.

ATLAS

Vois, une nouvelle rafale couvre les montagnes et les eaux de races non encore aperçues. Ce n'est pas assez, ô Gaia, des terreurs sans nombre que tu portes. Les monstres enfantés du chaos, à l'aurore des âges, désertent les antres cimmériens et la glauque forêt des vagues où s'abritent leurs derniers troupeaux.

PROMÉTHÉE

Je vois. Sans cesse il en surgit, des îles, des broussailles, des rocs, des abîmes salés qui bouillonnent. Les bras de mer, les fleuves lugubres qui dégorgent dans les marais leurs flots lents et tortueux, mugissent, couverts d'hippopodes géants, de pythons sif-

LES VIVANTS ET LES MORTS g

flants, hérissés, semblables aux apparitions des songes. Vous appellerai-je des bêtes ? De quel nom vous nommer sous le ciel, vous qui n'êtes semblables à rien, larves d'Aidés, ô formes vivantes de la haine et de la douleur ?

ATLAS

Entends monter, du fond du gouffre, de nouveaux et de nouveaux tourbillons. Certes, à voir se tourner vers le roc ces milliers de gueules béantes, il me semble que je deviens affreusement pareil à ce que je contemple, et je meugle et je rugis... Oh ! oh ! oh !

VOIX DES BÊTES

Ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! Prométhée ! Ho ! ho !

PROMÉTHÉE

Un ouragan de clameurs m'environne. Jusqu'au pied de mon rocher, les vautours blancs, les griffons marins assaillent, dans un tournoiement irrésistible, les grands vers écaillés que nourrit la caverne amère de Téthys. Tout ce qui vole et nage et rampe, tout ce qui chemine sur quatre pieds, brouteurs d'herbe et dévoreurs de proie, les tachetés, les onduleux, les cornus, se heurtent, se poursuivent, s'entre-mordent, s'accouplent, mettent bas, hurlent, se dévorent. Le trépignement des sabots roule en galops furieux, retentissants, d'un bout à l'autre des plaines. Zeus ! Zeus ! ta haine triomphe. Quelque part que plongent tes regards, du haut de ton aire divine, tu les repais d'un gouffre de maux.

VOIX DES BÉTES

Ho ! ho ! ho ! ho ! Prométhée!... Nous mugissons, nous rugissons, nous bramons, nous beuglons vers toi... Prométhée ! Prométhée! Ho ! ho! ho !

lo LA NEF

PROMÉTHÉE

Vos cris me déchirent... hélas ! hélas ! Une orageuse nuée de pleurs monte à mes paupières, quand je contemple les tourments auxquels Zeus vous a liés. Vous ne pouvez pas même, ô tristes larves, dans la stupeur qui vous accable, prévoir le terme de vos souffrances. En effet, votre pensée aveugle ignore le nombre subtil, qui mesure tout. Et pourtant, un jour, le tyran du ciel sera contraint d'abandonner le sceptre et les honneurs qu'il usurpe. Alors, du sein reverdi de Gaia, la paix, la joie, la sérénité, fleuriront en gerbes magnifiques. Les festins d'aigles ne seront plus souillés de sang ; la langue rude du lion léchera le faon qui tette ; la hase timide s'endormira sous Tombre des ailes du vautour.

VOIX DES BÊTES

Ho ! ho ! ho ! Titan ! Prométhée ! Ho ! ho ! ho ! ho ! Prométhéc ! Ho ! ho !

ATLAS

Ce fracas de cris et de tonnerres se disperse comme la rumeur d'un char. Ecoute ! On n'entend plus maintenant que le halètement des typhons, le sourd mugissement des torrents de flamme.

PROMÉTHÉE

La terre, de nouveau, est déserte... Trop court répit, hélas ! Ils vont venir, ils vont venir, les éphémères.

ATLAS

Déjà ta parole s'accomplit. Les vastes profondeurs des ténèbres grondent et palpitent au loin, de toutes

LES VIVANTS ET LES MORTS ii

parts, sous Toeil éblouissant de Téclair, tandis que les plaines se couvrent d'une étrange moisson d'hommes.

PROMÉTHÉK

De sombres chariots d'airain apparaissent, tels que des lies, au milieu de la mer des guerriers. Traînés par des bêtes farouches, éléphants, aurochs, ânes sauvages, cavales noires qui se cabrent en hennissant, ils portent sur de grands trônes d'or, tout fleuris d'étranges sculptures, les rois des hommes et les pontifes des dieux

ATLAS

L'Olympe terrestre s'avance- Orgueilleux et hauts comme des tours, ils se tiennent debout, sceptre en main, les héros sanglants, les chefs des peuples. Vois, sous leurs pieds, au dessous d'eux, le long des vastes degrés d'airain, les esclaves et les bourreaux s'agitent, crevant les yeux, coupant les tètes, rivant des anneaux et des entraves.

PROMÉTHÉE

Paix ! paix ! Ainsi qu'à un signal, (car la nue roule effroyablement son tonnerre sulfureux sur l'Ossa) de nouveaux fils de la femme apparaissent. Fiers de leur stature géante, violents, robustes, pleins de clameurs, ils se ruent en un tumulte immense, au dessus duquel les Sœurs fatales précipitent leur vol furieux. Et, de sa grande main, l'Olympien pousse leurs races et leurs tribus sans nombre.

VOIX DES HOMMES

Promcthée, accourus vers toi, nous voici rassemblés sous tes yeux. Salut, ô roi crucifié, patient de Zeus.

Tel nos pères t'ont vu jadis, tel, nous te contemplons aujourdliui.

PROMÉTHÉE

Vivants d'un soir, hommes éphémères, frères des bêtes et des titans, ce n'est pas avec des paroles triomphantes que je révélerai devant vous ce que des signes irrécusables m'ont appris. En effet, bien que mon cœur ardent glorifie ma délivrance, comment pourrais-je en marquer de la joie, ayant vos maux devant les yeux. Mille ans ne sont qu'un jour de Prométhée, mais, pour vous, quel amas de siècles ! Malheureux ! Combien de deuils, hélas ! que de larmes, quels torrents de sang submergeront encore la terre, jusqu'à la venue du libérateur ! Mais, après tant de tourments subis, l'un de vous enfin brisera mes chaînes, et, faisant asseoir le titan au vieux trône si longtemps disputé d'Ouranos, de Kronos et de Zeus, il fondera sur mon règne éternel, la paix sainte et le bonheur du monde. Donc, sachez-le, cette nuit-ci est la dernière qui vous rassemble autour du rocher. L'urne des douleurs se tarit. Mille ans encore, mille ans, fils de l'homme, et les temps seront révolus.

VOIX DES HOMMES

Maintenant, c'est maintenant que je souffre... Une fois descendu chez les morts, quel besoin aurai-je de ton aide ? Titan, titan, si tu dois nous sauver, sauvenous lorsque nous t'implorons. Sinon, tais-toi, dieu impuissant, et, du faîte où tu es cloué, regarde, en silence, tes fils combattre et mourir.

PROMÉTHÉE

L'effroyable égorgement commence. La terre resplendit d'airain ; la foule des guerriers qui se rue,

LES VIVANTS ET Lr<S MOKTS i3

mugit, pareille à la flamme... Certes, je ne saurais le nier, ma volonté hésite et flotte en moi. Je me sens violemment tenté, en abaissant mes paupières, d'épargner à mes regards de dieu ITiorreur d'un spectacle exécrable, impie. Mais non, que dis-je ? 11 faut, bien plutôt, que, du haut de ce rempart du monde, jcn proclame toutes les douleurs. Ainsi, mes paroles, jetant à Zeus rimprécation des maux qu'elles dénoncent, s'en iront, par delà les nuées, grossir le trésor des vengeances qui s'amasse depuis si longtemps.

VOIX DES HOMMES

Ho ! ho ! que le bouclier tournoie ! que Tépée se rassassie de chair ! Ares, Ares, ô démon sanglant ! Tue ! égorge ! Enyo ! Enyo !

ATLAS

Entends-tu la clameur furieuse ? La terre tremble sous le galop des Amazones écaillées d'or, farouches vierges cavalières. Des trompettes, dans l'air embrasé, se répondent, telles que des torches.

PROMÉTHÉE

Ah ! le dieu lance des deux mains le trait sulfureux qui vomit la foudre, et, au milieu de Thorrible fracas et du crépitement des nuées, les Chiennes du deuil, en vociférant, déploient leurs ailes dans la fournaise. Hélas ! hélas ! spectacle amer ! ah ! hélas ! Sur le sommet des larges tours qui roulent à flots pourprés linccndie, les femmes, leurs voiles au vent, poussent des clameurs stridentes, en s'arrachant les joues avec leurs ongles ; les enfants, de leurs mains éperdues, saisissent les robes de leurs mères.

ATLAS

Vois, Ares se mêle aux guerriers. Pareil à un signe

funeste que les Pléiades ou Sirios envoient aux hommes, le dieu s'élance du ciel, et tombe au milieu des armées.

PROMÉTHÉE

O douleur ! ah ! ah ! les cris redoublent. Les bouches écument, les yeux flambent ; les blessés hurlent, en tombant des chars, et mordent la poussière sanglante. Comme un homme fortifie de pierres le mur d\me demeure élevée qui soutiendra l'assaut des vents. ainsi les tètes innombrables se pressent, jusqu'aux derniers confins de Thorizon. Sur le bord des fleuves qui charrient de Tor, les Arimaspes à l'œil unique se lancent des brandons et des rocs. Les Khalybcs, tout couverts de fer, retentissent sous le choc des massues, comme des enclumes de bataille. Je vois frémir hideusement, dans leurs lagunes empoisonnées, les peuples noirs que brûle Hèlios, aux sources du fleuve éthiopien, tandis que les Cimmériens sauvages, étonnés de sortir de la nuit, se frappent avec des haches de pierre, des javelots d"os de poisson, parmi les glaces et les volcans lugubres qui bordent leur océan.

VOIX DES HOMMES

Ha ! ha ! quelqu'un m'entend-il ? nul ne viendra-t-il à mon aide? Hélas sur moi! O Gaia, ma mère, qui nourris et soutiens tout ! ô Zeus ! ô déités souterraines !

PROMÉTHÉE

J'entends tes cris, je vois tes maux, fils de la femme. Et pourtant, que te dire de plus ? Prométhée régnera dans mille ans : tel est l'aiTèt du destin.

voix DES HOMMES

Encore mille ans ! Hélas ! ah ! hélas ! faut-il croire

LES VIVAiNTS ET LES MORTS i5

à tes paroles ? La souffrance et Tiniquité ne sont-elles pas éternelles ?

PROMÉTHÉE

Un silence effrayant succède au tumulte furieux. Chevaux, guerriers, tout a disparu, au milieu de la rouge haleine et des fumées amoncelées de TErèbe. Hélas ! hélas ! quels tourments nouveaux vont maintenant surgir pour moi de Tair, de la terre, ou de la mer ?

Déjà, le gouffre reparaît, désert, hideux, plein d'obscurité et de rauques grondements. Seules, les filles de Zeus, les déesses à la face sanglante, s'y balancent sur leurs ailes, comme des vautours, en décrivant de grands cercles.

PROMÉTHÉE

La vieille Gaia s'ébranle. Avec un sourd frémissement, Hèphaistos tormidable jaillit des glaciers et des cimes de neige, agitant dans sa tempête ardente, les immenses cheveux de la flamme...

ATLAS

Ha ! ha ! une explosion de vagues, comme arrachée des racines de la mer, envahit le chemin des astres. Vois, titan, les rochers se fendent. De tous côtés, au milieu du fracas et de Técume des eaux, d'horribles formes flamboyantes surgissent à mi-corps, des grands puits de lave qui bouillonnent impétueusement.

VOIX DES TITANS

Le temps vient crenfanter pour nous Iheure joyeuse, libératrice. Halio ! haho ! c'est assez rampé sous les antres obscurs du Tartare. Encore un effort ! Ho ! ho ! ho !... Ho 1 ho ! encore une secousse de nos épaules robustes...

PROMÉTHÉE

Je vous revois enfin, dieux vénérables, premiers-nés de Tantique Chaos, vous sur qui reposent et la terre large et la vaste mer aux bruits sans nombre. Mais, hélas ! à combien de misères ne vous trouvé-je pas en proie ! Le rouge Hèphaistos vous dévore de ses brûlantes mâchoires. Mille éclairs, se rallumant sans fin, palpitent dans vos yeux qui flamboient, tandis qu'à travers vos os la foudre inextinguible ruisselle, en fleuves furieux de feu blanc. Hélas ! hélas ! ô têtes fraternelles, n'y a-t-il pour vous aucun répit ? Quoi ! même cette nuit sacrée n'interrompt pas vos souffrances...

VOIX DES TITANS

Haho ! ho ! ho ! pas de répit ! pas de trêve ! Si le feu, si le grand témoin et le soutien universel des êtres cessait, un seul instant, de rouler sa pourpre grondante à travers nos veines, Gaia refroidie périrait.

PROMÉTHÉE

De nouveaux orages souterrains secouent la terre qui tremble. Les clous se tordent dans mes plaies saignantes ; les montagnes, en se déchirant, distendent horriblement tous mes membres, et font craquer mes os torturés.

ATLAS

Regarde ! l'océan qui tournoie s'engouffre dans les vastes fournaises d'où sortent, à mi-corps, les tils du Chaos. Toute la mer monte en vapeur autour des colosses indomptables, et retombe à flots mugissants, précipitée dans Téther qui gronde.

PROMÉTHÉE

Certes, les deux vieux ennemis, Hèphaistos, Pontos, qui se haïssent, engagent un terrible combat. Comme siffle le bloc rougi qu'un forgeron plonge dans un fleuve, ce qui donne la force à l'acier, de même la terre crie, stridente. Et les monstres divins, en beuglant dans l'air, de leurs mille gueules affreuses, y exhalent les grandes voix des forêts, des flots, des vents, de la flamme, des nuages résonnants.

VOIX DES TITANS

Nous sommes toujours les dieux forts. Haho ! haho ! l'Olympien lui-même ne pourrait déchaîner par les cieux, avec répouvante et la ruine, une plus effroyable splendeur.

PROMÉTHÉE

Votre cœur farouche est satisfait. Et cependant, que je vous plains ! Hélas sur vous, hélas, ô malheureux, qui embrassez éternellement les assises obscures de Gaia, dieux vastes et profonds comme la mer ! Certes, quand je vous vois enchaînés à tant d'ardentes calamités, le rocher sauvage qui m'étreint me semble un compagnon moins rude... Debout, plongés jusqu'au nombril au milieu des gouffres incandescents, les uns arrachent avec leur main de leur poitrine de grands lambeaux de feu sulfureux, et leur chairs tombent de leurs os comme des ruisseaux de poix, sous

i8 LA NEF

l'ardeur de la flamme qui les ronge. D'autres, tournant fièrement vers le ciel leur sombre visage sillonné des cicatrices de la foudre, s'indignent, dans leur cœur orgueilleux, du désastre antique, irréparable, et, comme pour tenter à nouveau l'effrayant combat des dix années, lancent contre la voûte de Zeus des blocs rougis, des rochers fumants, des pics écumants de lave.

ATLAS

Entends-tu ? La masse du monde frémit cette fois, jusqu'en ses cavernes. Un retentissement sans bornes pénètre dans le Hadès ténébreux.

VOIX DES TITANS

lô ! lô ! Redoublons notre effort... O vertige éternel de la vie ! Formes changeantes aux mille noms ! Pouvoirs de la matière sacrée ! Tout ce qui vit souffre par nous, mais c'est par nous aussi, que tout existe... A quoi servent, fils d'Iapétos, tes larmes, tes stériles douleurs ? Notre supplice est la vie du monde.

PROMÉTHÉE

Espères-tu donc t'égaler au sauveur que l'univers attend ? Ame de fer et de rocher ! Les tourments des siècles, je le vois, n'ont pas dompté cet orgueil sauvage qui fit jadis pleuvoir sur toi les carreaux ardents de Zeus. Ton supplice est la vie du monde, ô fils premier-né du Chaos, mais le mien en est la rédemption. Déjà, l'impatient avenir mêle au présent son immense aurore. Le puissant Amour tressaille, il s'agite ; il brise les funèbres cachots où l'ont plongé les démons de la haine. Encore mille ans, ô dieux déchus, et Gaia, hors de son gouffre de nuit, s'envolera comme un aigle.

VOIX DES TITANS

Ha ! ha ! ha ! espoir insensé ! Ne cesseras-tu donc jamais de nourrir ton cœur de ces mensonges ? L'eau et le feu, la terre et les vents, la foudre et le sommet des monts nous ont dit un bien autre secret. Titan, titan, apprends-le de nous. La discorde est la loi des êtres.

ATLAS

Une nuit soudaine se répand. De tous côtés, avec un terrible bruit de voûtes, de caveaux qui s'écroulent, les grands reptiles se renfoncent aux profondeurs de l'Erèbe. O puits noirs de l'obscurité ! Silence des siècles qui recommence ! Quelques flammes encore jaillissent des crevasses ardentes de Gaia, et palpitent au loin, sombrement, sur les flots mouvants, tumultueux... Ecoute, le Hadès a frémi.

Un dieu ailé prend son essor entre le ciel et la mer. Vois ! déjà sous la verge d'or qu'étend sa main, le gouffre des nuées s'apaise, le flot retombe, avec un bruit solennel.

ATLAS

C'est Hermès souterrain, le lugubre messager qui hante les chemins du Cocyte. Suspendu dans son vol oblique, au-dessus des vagues innombrables, ses beaux pieds chaussés d'ailes d'or l'emportent silencieusement> pareil au souffle des nuits ; et, de sa main droite levée, l'impassible Meneur des ombres maîtrise les esprits qui le suivent, tels que des vapeurs sans fin.

PROMETHEE

Ah ! hélas ! les monts se hérissent d'âpres frimas, de rochers de givre. Un souffle de mort, noir et glacé et pourtant, brûlant comme la flamme, jaillit impétueusement des portes ouvertes du Hadès et roule, dans sa tempête immense, des clameurs, des râles, des soupirs, des gémissements profonds.

VOIX DES MORTS

Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Prométhée.. . Nous entends-tu pousser vers ta montagne mille cris confus, amers, lamentables ? Titan, titan, dieu des souffrants, exaucenous, prends pitié de nous...

PROMÉTHÉE

O douleur ! O spectacle sans nom de l'avare Aidés souterrain ! Toujours, sans cesse, il en arrive ; une énorme palpitation ténébreuse emplit l'espace. Jeunes hommes, vieillards flétris, tendres vierges fauchées en leur fleur, et les mères qui ont subi beaucoup de maux, et les guerriers aux armes farouches, tous, emportés par la rafale, et s'agitant, s'entrechoquant en un entassement furieux, flottent dans Tabîme, de leurs pieds sans ailes, et poussent de longs cris suppliants.

VOIX DES MORTS

Titan, titan, n'entends-tu pas? Aie pitié de nous, dieu rédempteur. En effet, les tristes vivants peuvent espérer que la mort les affranchira de leurs misères. Mais quel sera notre refuge, à nous que Thanatos a déçus ?

PROMÉTHÉE

N'as-tu pas senti trembler la terre ? Ton cachot n'at-il pas résonné sous le tonnerre de ma voix annonçant la délivrance aux bêtes, aux hommes et aux géants ? Mille ans encore, mille ans, fils du Hadès, font le terme de ta longue attente. lô ! lô ! jamais je ne me lasserai de publier le bonheur du monde. Que, pour la quatrième fois, les échos triomphants de Gaia proclament ma royauté prochaine et la fin du mal universel! Alors, le ciel s'épanouira, le pleur éternel cessera. p]n vain, Aidôneus brandira son sceptre, du haut de son trône d'or ardent. Les murs de fer du Hadès crouleront. Et, fuyant les feux et les supplices, vos pieds joyeux s'envoleront, ô fils de l'homme, jusqu'à ces îles des Bienheureux, voisines du rocher d'Atlas, où, sous leurs arbres aux pomm.es d'or arrosés de l'écume marine, les Hespérides harmonieuses vous attendent.

ATLAS

Certes, elles y gardent pour vous les beaux vergers d'immortalité. Sache-le ! Dans la nuit qui m'entoure, les pâles et lointains éclairs de leurs fruits d'or au travers du goufi're, réjouissent seuls mes yeux.

VOIX DES MORTS

Que nous promets-tu ? ah ! hélas ! Titan, quelle parole as-tu dite ? Non, non, réserve à tes vivants le bonheur qui doit durer toujours. Morts, nous voudrions nous reposer enfin, après la fièvre convulsive de la vie. Donne-nous le néant, ô dieu, le néant, l'oubli, Teau du Léthé...

PROMÉTHÉE

Tais-toi, tais-toi ! Jamais je n'ai pensé qu'une telle exécration frapperait un jour mes oreilles. Vœu fu-

neste, ah ! ah ! parole impie, que je jette derrière moi, que je n'ai pas même entendue !

VOIX DES MORTS

Ho ! ho ! ce travail est trop lourd. Malheur ! malheur ! ô titan, ah! ah! hélas!... Le voici de nouveau, il revient, le mal inexorable, éternel... O tête ! flancs! ô poitrine! ah! ah!

PROMÉTHÉE

Vos clameurs, vos plaintes aiguës entrent dans mon cœur, comme des flèches. O fils, ô race d'Aidés, Tâme du titan devient noire en entendant vos lamentations. Assez ! Pourquoi me priez-vous ! Ne voyez-vous pas mes mains captives, mes membres saignants, chargés de fers? Hélas! hélas! objurgations vaines. Tendant les bras, se poursuivant, se devançant dans leur vol rapide, ils continuent de m^implorer. En voici qui tournent vers moi leurs yeux creux, cerclés de roues de flamme, leur visage noirci par le feu. D'autres, épouvantables aux Gorgones mêmes, me montrent de loin, en ricanant, les lugubres peaux écorchées où sont encore empreints vaguement leurs pieds, leurs mains, leurs traits hideux et informes.

ATLAS

Le tumulte et la terreur redoublent. O Aidés, dans ton gouffre de nuit, de lueurs blêmes, de jets d'écume, le peuple entier des morts, comme éperdu, tournoie au vent du sépulcre.

PROMÉTHÉE

Certes, les flots de spectres roulent. Le morne crépuscule de flamme est peuplé de groupes convulsifs, de corps livides, entrelacés, qui se tordent comme des serpents. Vois, plusieurs, en volant par troupes, au

milieu de la rouge fournaise, portent, non sans gémir, hélas ! des colonnes, des croix, des roues ardentes, de grands rets de fer et d'airain, tous les instruments de leur supplice. Quelques-uns, assis sur des rocs qui tourbillonnent, suspendus par des chaînes, entre la terre et le ciel, accourent du fond de l'horizon, solitaires suppliciés que charrient ces Délos gigantesques de l'éther; et aussitôt ils disparaissent, comme entraînés dans le fracas retentissant. On voit fuir d'horribles talons, des épaules, des torses musculeux, des milliers de faces hurlantes qu'entraîne l'ouragan stygien.

ATLAS

Déjà, rinfernal oiseleur ramène ses captifs vers TErèbe. Les îles qui brûlaient sur la mer vacillent ainsi que des torches.

PROMÉTHÉE

Les dernières flammes s'éteignent. Le puits mugissant de Gaia, tout mouvant de spectres indistincts, a l'air d'un songe obscur qui s'efface.

VOIX DES MORTS

Ah! hélas! contemple nos misères. Vains fantômes, ombres inertes, plus vides encore que les bêtes, larves échappées du gouffre des maux, nous nous pleurons en paroles lugubres, invoquant ton aide, hélas ! hélas!

T'obstineras-tu dans ton deuil ? Je te Tai dit, et je le dis encore. Le bonheur, l'éternel avenir, le sein étoile de la vie, se rouvriront pour vous^, ô pâles morts, sitôt que seront tombées mes chaînes.

ATLAS

L'épreuve est terminée, ô titan. Déjà Zeus, de sa main souveraine, a remis Gaia sous l'ancien joug. De toutes parts, les rocs^ les glaciers, les arbres aux patientes racines, recommencent de ramper en foule sur les membres des géants engloutis. Regarde! Une seule lueur brille encore, par delà les mers, aux profondeurs des ténèbres. C'est la torche de Ménoitès, le flambeau livide et funéraire, dont le géant qui paît les boeufs d'Aidés, tout debout sous le porche infernal, compte les morts, au passage... Ah! ah! te le dirai-je, hélas? d'inquiètes pensées m'obsèdent. Elles voltigent autour de mon cœur; elles s'y pressent comme des ombres. Ton désir ne t'a-t-il pas déçu ? Titan, titan, roi des pleurs éternels, ne vas-tu pas, ô malheureux, enchaîné sur ce rocher désert, y couver, hélas ! à tout jamais, ton empire chimérique ?

PROMÉTHÉE

Les destinées ont fixé l'heure, sois patient ! Depuis des siècles innombrables, Némésis^ avec ses pieds d'airain, s'est mise en marche pour ma délivrance.

ATLAS

Hélas! hélas ! il n'y a pas moins de siècles que je l'attends, ployant le dos, écrasé sous l'énorme colonne de rOuranos ténébreux.

PROMÉTH ÉE

Quoi ! n'as-tu pas vu l'Olympien engendrer tantôt sa propre ruine? A qui est sûr de triompher, qu'importe la longueur du supplice !

ATLAS

J'admire ton cœur persévérant. Mais le mien, si

longtemps muet comme la pierre ou le fer, veut s'exhaler enfin par mes lèvres. O quadrige d'or de Hèlios, quand donc me sera-t-il accordé de te revoir ? Ou, si mes yeux du moins apercevaient, ne fût-ce que le temps d'un éclair, la splendide forêt des étoiles !

PROMÉTHÉE

Que te sert de former ces vœux ? Si tes yeux, ô porteur ouranien, sont tellement affamés de merveilles, c'est en bas qu'il faut les tourner, non vers l'oiseau des nuées. Ignores-tu donc la loi du monde? Ton esprit troublé ne sait-il plus qu^à chaque image de l'éther une forme terrestre répond, dans l'éternelle oscillation des balances du destin ? Une chaîne d'or, ô titan, lie Gaia et le ciel, l'un à l'autre. Le beau chœur des Heures sacrées, portant leurs urnes sur l'épaule, montent et descendent, incessamment, l'éclatant escalier de vapeurs qui joint le Styx à l'Olympe. O pluie d'or ! Vol fulgurant de Zeus ! La terre va enfanter son prodige, frère jumeau de ta merveille, Ouranos... Paix ! paix! écoute... tout se tait. Le dragon aveugle de la nuit endort les forêts et les mers, en déployant dessus ses larges ailes.

Pause.

Est-ce un instant qui vient de s'écouler ? Les pieds du temps, ô porte-ciel, semblent s'être arrêtés dans ce gouffre. Parle, n'aperçois-tu rien encore ? Des siècles, peut-être, ont passé, et, semblables à des aigles géants, ont traversé les mondes autour de nous, sans effleurer nos esprits immobiles.

Le tonnerre, avec sa voix terrible, t'a déjà répondu, fils du jour. Sous la foudre aux vastes éclairs, dont les

rouges palpitations illuminent au loin des milliers d'îles, l'océan sauvage se découvre.

PROMÉTHÉE

Silence ! Au travers de Técume, le trident du dieu bondit et luit, et, déchaînant les flots mugissants, roule et chasse, de lame en lame^ un bouclier de peaux de bœuf, dans lequel sourit un nouveau-né. Salut, enfant, ô héros promis, ancêtre du libérateur. Salut, toi qui seras Persée, car à ces marques, à ton éclat, aux rayons du feu mystérieux jaillissant de toi comme une torche, quel œil ne reconnaîtrait le futur meurtrier de Méduse?... Ha! ha! une tête effroyable, aux cheveux de vipères sifflantes, se rue avec fureur, çà et là, pareille à un étrange oiseau, et voltige, parmi des torrents d'étincelles et de sang qui bouillonne, autour du berceau marin. Entends- tu, la foudre crépite; les vagues fument et sifflent en se tordant, sous la roue de fer du tonnerre. O stupeur! ici... là... là..^ regarde ! La Gorgone se multiplie par des apparitions aériennes, monstrueuses images d'elle-même. Mes yeux se troublent, ô porte-ciel. Certes, il me semble voir maintenant d'innombrables boucliers sur les flots, et d'innombrables têtes ailées — vaines larves, fantômes hideux, ombres que le temps qui n'est pas né projette au grand miroir de la nuit.

ATLAS

Révèle tous tes oracles. Puisque ton œil, ô prévoyant, plonge aussi loin que va l'avenir, dans la caverne obscure du destin, ne cache pas ce que tu sais au dieu qui partage ton supplice.

PROMÉTHÉE

A quoi bon m'interroger encore ? Ne t'ai-je pas

nommé la nef? Ne t'ai-je pas désigné l'homme? IVlais, afin de dire deux fois les mêmes paroles, ô fils d'Iapétos, ainsi que flotte ce bouclier, lourd fardeau de la mer furieuse, ainsi, par le chemin des vagues, m'arrivera le libérateur. La belle proue qui, la première, en fendant Focéan comme un soc, labourera la plaine écumeuse, doit m^apporter, de Toccident, le descendant de Persée, Hèraklès. O nef Argo ! Clameurs des vents marins ! Force invincible de Tarcher que je vois assis près de la poupe ! C'est lui, c'est lui, je te le dis, qui chassera le vautour de Zeus... lô ! Pour gage de mes promesses, toute la montagne solitaire se hérisse de feuilles et de fleurs. La Gorgone ailée a disparu. Et voici qu'autour du nouveau-né, qui leur rit dans sa joie d'enfant, voltigent, silencieusement, d'mnombrables essaims de colombes. Regarde ! Comme l'argent qui bout pétille de milliers d'étincelles sous le marteau du forgeur, ainsi, tournoient les oiseaux sacrés, tantôt formant de beaux cercles lumineux, tantôt dénouant leurs blanches guirlandes.

ATLAS

Ah ! ah ! malheur ! tout s'éteint soudain. Les rochers, fendus sous les coups du sceptre énorme d'Aidés, laissent échapper, à tourbillons, les affreuses vapeurs de TErèbe... Mon sang se fige, hélas ! hélas ! une torpeur muette et glacée m'étreint rigidement, comme un lierre. Prométhée, roi du monde, salut.

PROMÉTHÉE

La nuit des siècles est finie. Confusément, je distingue encore, à l'autre bout du ciel brumeux, ta forme terrible, ô fils de Gaia, ton corps ployé sur un genou

et pareil à une montagne, et, au-dessus de tes vastes épaules, la rondeur effrayante de l'Ouranos.

Long silence.

PROMKTHEE

Que tardes-tu, ô chien ailé du ciel ? Est-ce ton roi qui t'arrête encore, en prescrivant de nouveaux supplices contre la chair sanglante du titan ? Ou bien, astu perdu ta route, au travers des espaces déserts qui séparent TOlympe de mon rocher ? Bourreau de Prométhée, voici l'heure !... Ha ! ha ! l'oiseau sinistre apparaît. Déployant ses puissantes ailes, dont chacune ferait de l'ombre à l'agora d'une ville, il secoue dans son bec flamboyant, un tison ardent pris au trépied qui brûle à la droite de Zeus, sur le plus haut des degrés célestes ; et son vol rapide trace au loin, par dessus les forêts qui se courbent, et les grands fleuves qui remontent en écumant, un sillon immense de lumière.

Tumulte, coups de foudre.

Aï ! Le jet sulfureux de la nue s'enfonce, comme un coin d'acier, à travers ma poitrine fumante. Tout le ciel s'embrase à la fois ; la foudre, de sa voix furieuse, aboie contre moi la vengeance et les malédictions du tyran. Allons, ô âme rude, avant que je soufi're de nouveau, comprime avec un frein d'airain les clameurs de ma bouche, toi qui acceptes cette épreuve, non sans joie.

LES OCÉANIDES

laô ! les temps sont accomplis. Poussons des cris joyeux, menons la danse !... A travers la glauque splendeur de l'eau profonde, nous émergeons des antres obscurs où nous dormions depuis des siècles, nous, les filles du vieil Océan.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

(Jason coryphée).

Alerte! Saisis le gouvernail... jette du bois au brasier de poupe ! Debout ! debout ! quitte ce banc où tu gis languissant, ô héros. De grandes nymphes lumineuses ondoient, en chantant, au creux des lames.

LES OCÉANIDES entourant la nef.

Soulève tes paupières assoupies. Dresse la tête, appuyé sur le coude... Hatta ! hatta ! halliho ! iaô ! iaô ! iô! hoïho !... Salut, monstre aux ailes de lin, dragon qui cours sur les vagues.

(La nef s'arrête.) LE CHŒUR DES ARGONAUTES

O race de Téthys, belles déesses aux pieds d'argent qui bondissez dans la blanche écume, pourquoi, frap-

3i LA NEF

pant Argo de la main, l'arrêtez-vous au milieu des flots, comme un char que Ton dételle ? Je vous le dis : si c'est pour m'annoncer le terme de mes rudes travaux, je vous écouterai avec joie. Mais, s'il s'agit d'un nouveau malheur, j'ai assez de souffrances.

lp:s océanides

(Elles nagent, chantant, se poursuivant.)

Hoïho ! les temps sont accomplis... Ne crains rien, Argo, ta course est faite. Que tes rames pendent à ton flanc, comme des ailes brisées ! Laisse ta voile dégonflée retomber le long du mât.

Menant leur danse, joyeusement.

Hatta ! hatta ! halliho ! iaô ! iaô ! iô ! hoïho !...

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

M'entends-tu ? ne répondras-tu point ? Certes, je veux savoir de toi où m'ont poussé les tempêtes. Car voici d'innombrables nuits, et d'innombrables jours pareils aux nuits, que notre nef se rue avec fureur, tel un quadrige d'étalons qui s'emportent en mordant leur frein, dans un gouffre immense de ténèbres. Et moi, terrifié du prodige, sans dormir, pareil à un mort, roulant sous mes paupières sèches, des yeux hagards et farouches, tantôt, j'élève au-dessus de la proue, afin d'épier le flot noir, la torche ardente que je porte dans ma main ; et tantôt, arrachant mes cheveux, et les vouant à Zeus infernal, je supplie le maître du Hadès de terminer promptement ma course à son funèbre rivage. Mais, puisque je vous vois, ô déesses, l'espoir rentre dans mon âme. Déjà la sombre nue rayonne. Une écume éclatante de fleurs revêt l'océan apaisé où nagent, sous le ciel lumineux, des licornes et des taureaux blancs.

LES OCÉANIDES

laô ! laô ! tu as touché au port ; ne crains rien, héros, ta course est faite. Le cri frémissant de la proue a dissipé le morne sommeil dont Zeus scellait nos paupières... Allons! Que les tritons enfants, menant en bride les hippocampes et les serpents d'eau familiers, élèvent leurs lampes chargées d'un feu clair. Et vous, beaux arcsen-ciel marins, purifiez la nuit sulfureuse! Nous ferons résonner sous nos doigts, pour enchaîner Argo de liens plus forts, rh3aiine magique, mystérieux.

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