La nervosité de l'enfant
Pour répondre au vœu de nombreuses personnes qui nous ont demandé avec insistance de publier ces conférences sur la nervosité des enfants, nous nous décidons à le faire, sans nous dissimuler le manque d'unité de cette publication. Ces conférences n'étaient, en effet, pas destinées à être imprimées, et elles ont été préparées pour des auditeurs bien différents.
Les deux premières conférences ont été faites, il g a plusieurs années, pour le public lettré et instruit des séances inaugurales — aussi étudiaient-elles les sgmptômes de la nervosité infantile au point de vue scientifique, en insistant sur les causes héréditaires de cette affection .
La troisième conférence a été préparée en vue du public plus mélangé des conféreces ordinaires, aussi est-elle beaucoup plus populaire et traite des causes acquises de la nervosité de l'enfant.
La quatrième conférence enfin, destinée aux étudiants en médecine, s'occupe du traitement prophylactique et médical de cette affection.
Malgré ce manque d'unité, nous avons préféré écrire nos conférences sans les modifier, et nous espérons que cette publication atteindra son but, qui est de signaler le mal tout en montrant le remède.
Cette seconde édition est la reproduction presque identique de la première. Le rapide écoulement de celle-ci n'a pas permis d'apporter d'autres changements que ceux qui nous ont paru indispensables.
Première Conférence.
Mesdames, Messieurs,
Le nombre des enfants nerveux, déjà très considérable, augmente encore chaque jour. C'est là un fait profondément regrettable, profondément inquiétant, mais qui ne saurait être valablement contesté, tant il est vrai que beaucoup de parents, presque tous les pédagogues et certainement tous les médecins, pourraient le confirmer par leurs expériences de chaque jour.
Ce n'est, du reste, pas un fait spécial à notre pays que cette augmentation de la nervosité infantile. C'est un fait général, constaté dans tous les pays civilisés, si bien que l'on a osé prétendre que le degré de nervosité correspondait toujours au degré de civilisation.
Quoi qu'il en soit, un fait reste acquis, c'est qu'il suffit de pouvoir pénétrer dans les familles, comme peut le faire le médecin, pour s'apercevoir bientôt que la nervosité de l'enfant augmente, qu'elle se développe, qu'elle envahit de plus en plus tous les degrés de la société. On la trouve aussi bien à la ville qu'à la campagne, aussi bien à la plaine qu'à la montagne.
Car, remarquons-le, ce n'est pas seulement dans les familles de ceux qui surmènent leurs nerfs, qui fatiguent leur cerveau, que l'on trouve l'enfant nerveux. Ce n'est pas seulement dans la famille du chercheur, du savant, de l'intellectuel : on trouve la nervosité infantile non moins grave, non moins intense et non moins développée dans la demeure du marchand, de l'artisan, de l'ouvrier et même dans la ferme du plus ignorant de nos paysans.
Je vous ai ainsi, Mesdames et Messieurs, placé devant ce redoutable problème qui occupe actuellement tous ceux qui s'intéressent aux enfants, problème que l'on peut résumer en ces termes : Pourquoi la nervosité de l'enfant devient-elle si générale 9 Pourquoi augmente-t-elle toujours 9 Quelles sont ses causes ?
Problème important s'il en fut, car de son étude dépend tout le succès de la lutte que nous voulons et devons entreprendre contre la nervosité de l'enfant ; car de sa solution dépend le bonheur, l'avenir de notre société tout entière, actuellement
profondément affaiblie, et atteinte jusque dans ses forces vives par le développement toujours croissant de la nervosité moderne.
Peut-être vous étonnerai-je en vous disant que cette question de la nervosité infantile est une question nouvelle, fort mal étudiée et que son étude scientifique est relativement récente. Pourtant il en est bien ainsi.
Ouvrez les traités de pédiatrie, consultez les nombreux journaux de maladies de l'enfance qui paraissent chaque semaine, et nulle part vous ne trouverez un travail d'ensemble sur cette maladie. Sans doute cette question est dans l'air, sans doute on s'aperçoit bientôt qu'elle occupe et préoccupe tous les médecins d'enfants et surtout les médecins scolaires. On trouve en effet dans ces journaux toujours plus d'articles sur la nervosité des enfants, les uns démontrant l'augmentation de la nervosité dans les écoles, les autres traitant de tel ou tel symptôme important, d'autres enfin proposant tel ou tel remède contre cet état maladif.
Quoi qu'il en soit, cette ignorance voulue ou involontaire de la médecine classique a eu pour effet de persuader à beaucoup de médecins que la nervosité infantile n'existait pas, que les symptômes nerveux présentés par les enfants n'étaient que des symptômes imaginaires ou même imaginés de toutes pièces et qu'un peu de bonne volonté, un peu de bonne éducation suffisait à les faire promptement disparaître.
Les conséquences de cet état de choses ne se sont pas fait attendre. En voyant les médecins, même les spécialistes, écouter leurs doléances avec impatience, en les voyant hausser les épaules et sourire d'un air incrédule, en entendant leurs remarques ironiques, les parents, le plus souvent des nerveux eux-mêmes, ayant par leur propre expérience constaté l'injustice d'une pareille manière de faire, se sont lassés et se sont jetés dans les bras des mèges, charlatans, magnétiseurs, etc., dont le nombre s'est considérablement accru.
Eux au moins savent écouter, savent comprendre et compatir, eux savent aider de leurs conseils et de leurs remèdes. Aussi leur direction est-elle d'autant plus aisément acceptée et suivie qu'elle est entourée d'une auréole de mystère et de mysticisme et d'une atmosphère d'intense suggestion.
Reconnaissons-le donc en toute sincérité : les médecins d'enfants ont beaucoup trop négligé cette étude du nervosisme, et la plupart d'entre eux considèrent encore beaucoup trop la nervosité comme étant un apanage presque exclusif de l'adulte.
Il est vrai que lorsqu'il s'agit de l'adulte le doute n'est plus permis I II suffit de regarder autour de soi, il suffit de pénétrer dans quelques intérieurs pour voir et constater sûrement que le nervosisme devient de plus en plus général chez l'adulte. Dans quelques pays il est même devenu si prédominant que nous voyons un des plus illustres neuro-
logistes d'Allemagne, le professeur Erb de Heidelberg, écrire dans un discours sur la nervosité : « Le signe caractéristique, on peut presque dire pathognomonique, de notre siècle est et sera la nervosité. » Et un autre médecin, non moins célèbre dans son genre, l'hygiéniste français Fonssagrive a pu s'écrier : « La vie s'en va par le cerveau et par les nerfs, il est temps d'y prendre garde. »
De même qu'un estomac fatigué et blasé par une chère trop succulente a besoin de nourriture toujours plus recherchée, de sauces toujours plus épicées ; de même nos nerfs fatigués par des sensations trop aiguës, notre cerveau soumis à une tension trop forte, notre système nerveux, en un mot, par trop blasé, a besoin de sensations nouvelles, ou de sensations toujours plus intenses.
Cette double recherche de la sensation nouvelle et inconnue d'un côté, de la sensation intense, exagérée, violente même de l'autre : double recherche qui se retrouve dans toutes les sensations dites fin de siècle, est pour nous un des meilleurs signes du nervosisme, un des plus parfaits stigmates de la nervosité.
Il serait donc très intéressant, pour prouver notre thèse, de rechercher dans les différentes manifestations de l'esprit humain moderne ce double stigmate de la nervosité, mais cela nous conduirait trop loin de notre sujet.
Laissez-moi cependant en passant et comme illustration ce ce que je viens de dire, vous citer
iari, cette manifestation de l'esprit humain qui s'adresse plus qu'une autre au système nerveux.
N'y retrouvons-nous pas cette tendance de forcer l'attention du public par des moyens bruyants, de flatter ses passions en lui offrant des sensations nouvelles, inédites et inconnues ?
Voyez la musique, comparez dans votre esprit la musique classique de Mozart, par exemple, avec la musique de Wagner et surtout de son école, et dites-moi si cette musique moderne ne cherche pas à nous faire vibrer plus par l'intensité des sons, par le nombre et la puissance des instruments que par la douceur et l'harmonie.
Voyez la peinture classique qui cherchait autrefois à attirer les regards par la beauté des formes, l'harmonie des couleurs, le choix délicat du sujet, et comparez-la à certaine peinture impressionniste moderne, peinture névrosée s'il en fut. Voyez ces tons heurtés, ces couleurs étranges, presque invraisemblables. Voyez ces figures anguleuses, laides, grimaçantes, ces formes hideuses et effrayantes. Voyez ces scènes exagérées, du naturalisme le plus bas et souvent le plus repoussant.
... Tout cela n'a qu'un but, attirer l'attention blasée et « épater le bourgeois », comme on dit en argot du métier.
Vousparlerai-je de la littérature, de certaine poésie que nous offre notre fin de siècle ! Vous montrerai-je le langage vulgaire, les descriptions osées, la recherche de l'exagéré, le besoin de montrer
l'homme par ses mauvais côtés, ses pires passions, ses monstruosités ! Vous avouerez avec moi que la recherche de la sensation intense et de la sensation extraordinaire s'y trouve nettement caractérisée.
Et le théâtre ! Vous est-il jamais arrivé de vous trouver dans un bon théâtre et d'y entendre successivement une comédie classique, de Molière par exemple, et dans la même soirée une de ces comédies-bouffes du répertoire moderne? Avez- vous comparé non pas les deux pièces, car cela est impossible, mais le rire qui les accompagnait ? Vous souvient-il de ce rire large, gai, bon enfant, reposant, entraînant qui accompagne la comédie classique? Comparez-le avec ce rire aigu, strident, avec ce fou-rire inextinguible qui vous coupe le souffle et qui vous tord dans un spasme quasi épileptoïde, et dites-moi si la nervosité n'a pas envahi la scène comme elle a envahi la poésie et les autres parties de l'art.
Et sans aller si loin, et sans aller si haut, ne retrouvons-nous pas dans nos propres demeures ces stigmates de la nervosité moderne ?
Pourquoi ce perpétuel besoin de changement-, ce besoin de quitter la maison, d'aller à la campagne, à la montagne, ce besoin de voyager dans des pays toujours plus lointains, toujours plus inconnus, si ce n'est pour y trouver des sensations inédites et intenses ? Nervosité encore, j^f^osité toujours I 1
Même tendance dans nos distractions, même tendance dans nos amusements.
Mais c'est surtout dans les amusements de nos enfants que cette tendance est bien visible.
Ah! combien nous sommes loin de l'antique carrousel de nos pères ! Actuellement tout ce que l'art de l'ingénieur et l'imagination des mécaniciens a pu inventer en fait de mouvements extraordinaires, singulièrement osés et violents, a été mis à contribution pour procurer des sensations intenses et nouvelles aux cerveaux si délicats de nos enfants. Et l'on se prend à demander avec quelque angoisse ce qu'il faudra à nos arrièrepetits - enfants en fait de sensations intenses, quand on peut voir tant déjeunes gens sortir l'air blasé et le sourire ennuyé aux lèvres après avoir successivement passé par les charmes des chemins de fer aériens, par les montagnes russes et par cette folie à l'usage des névrosés fin de siècle que l'on appelle le Water Tobogan.
Qu'on ne s'y trompe pas ! Ces excitations multiples, ces excitations intenses, ces excitations toujours renouvelées ne sont pas indifférentes. Elles laissent nos nerfs dans un état d'excitabilité toute spéciale et troublent l'équilibre de notre système nerveux. Il y répond par la nervosité.
Aussi ne devons-nous pas nous étonner en présence de ces faits si notre époque, déjà si riche en hommes et femmes nerveux, le devient toujours plus et si le nombre des enfants nerveux suit cette
même progression inquiétante ; car nous allons voir que, parmi les transmissions héréditaires, il n'en est aucune qui soit plus importante, je dirai même plus fatale que la transmission héréditaire de la nervosité.
Le nervosismc augmente donc chez l'enfant et j'ai l'impression très nette que, depuis mes débuts dans la pratique infantile, je vois chaque année plus d'enfants nerveux.
L'enfant nerveux! mais nous le trouvons déjà dans le berceau quelques heures après la naissance, lorsque nous contemplons avec étonnement ces sourires étranges, ces grimaces bizarres, ces yeux convulsés, ces mouvements désordonnés des bras et des jambes, ensemble qui forme ce que l'on appelle vulgairement chez nous le mallet et qui se manifeste chez l'enfant nerveux sous l'influence des moindres difficultés digestives.
L'enfant nerveux! nous le retrouvons quelques mois plus tard au moment de la dentition. Au lieu d'une poussée dentaire calme, tranquille, comme elle s'observe chez l'enfant normal, ne voyonsnous pas beaucoup d'enfants, toujours plus d'enfants pousser leurs dents avec des cris, de l'agitation, de l'insomnie, du délire, des convulsions même, comme cela arrive si fréquemment chez l'enfant nerveux !
L'enfant nerveux ! c'est quelques mois plus tard l'enfant rachitique ! Essayez de gagner ses bonnes grâces, de lui faire risette, de le caresser et voyez
comme il répond à vos avances par des crises de rage folle.
Voyez-le dans ces moments , voyez cette tête rouge, ces larges veines bleuâtres qui sillonnent son front, regardez ces yeux injectés et hagards, ces traits convulsés et grimaçants, cette bouche crispée, observez ces mouvements convulsifs des bras et des jambes, écoutez ces cris de rage folle et dites-moi si ce n'est pas là le type de l'enfant nerveux excité.
Plus tard, le nervosisme se manifeste sous des dehors plus tranquilles : c'est l'enfant aux céphalées, aux migraines, aux névralgies ; c'est l'enfant aux tics, c'est l'enfant au strabisme nerveux, c'est l'enfant aux peurs diurnes et nocturnes, c'est l'enfant à l'énurésis, etc., etc.
Plus tard encore, au moment de la vie scolaire, c'est l'enfant surmené avec ses crises de maux de tète, ses crises d'apathie morale, intellectuelle et physique, qui alternent si souvent avec des périodes d'excitation intense.
Comme vous le voyez. Messieurs, que nous prenions l'enfant au berceau, que nous le prenions au sortir de l'école, en passant par la première, la deuxième et la troisième enfance, la jeunesse et l'adolescence, partout nous retrouvons le nervosisme, partout nous observons les symptômes plus ou moins accusés de la nervosité.
Ce n'est pas tout et, pour le médecin d'enfant, je dirai même ce nest pas le principal; outre le ner-
vosisme, état maladif, nous observons le nervosisme, complication de maladies. Chez l'enfant nerveux, en effet, la plus légère fièvre, le plus léger catarrhe d'estomac, la plus légère angine, une bronchite même s'accompagnent de symptômes nerveux souvent très importants.
Mais si la fièvre est vive, si rinflammation est forte , s'il s'agit d'une pneumonie , par exemple, alors les symptômes nerveux deviennent tellement importants, tellement prédominants, qu'ils en arrivent à voiler complètement le tableau primitif de la maladie et à causer, chose plus grave, des erreurs de diagnostic.
On en observe souvent de ces fausses méningites, de ces fausses encéphalites qui ne sont que des symptômes nerveux voilant une pneumonie chez un enfant excitable, et qui cèdent comme par enchantement à un bain ou à un maillot administré au bon moment.
En voilà assez. Mesdames et Messieurs, pour vous prouver que le nervosisme, état maladif, que le nervosisme, complication de maladies, revêtent en pathologie infantile une importance considérable. Il est donc urgent de l'étudier et de bien le connaître, afin d'en savoir faire le diagnostic, mais surtout afin d'en pouvoir dépister les symptômes lorsqu'ils apparaissent dans les maladies les plus diverses.