‹ La neurasthénieChapitre 143 sur 163 · DES NEURASTHÉNIES PROFESSIONNELLES OU SOCIALES · texte numérisé non relu

DES NEURASTHÉNIES PROFESSIONNELLES OU SOCIALES

les destinées de leur pays. Mon ami le Dp Cabanes possède sur eux des renseignements qui pourraient peut-être nous éclairer sur leur valeur morale et même sur leurs défaillances ; mais comme je ne veux point déflorer ses précieuses archives je me décide à n'appeler au secours de ma thèse que les faits que le hasard a soumis à mon observation .

Pour être à l'abri de tout déraillement nerveux il faut à ceux qui ont la haute et périlleuse mission de présider au gouvernement d'une nation, une constitution saine et des nerfs bien équilibrés. Il leur faut aussi, s'ils veulent se soustraire aux excitations factices, une raison pure, un jugement droit, une connaissance approfondie des hommes et des choses, une prévoyance toujours en éveil, constamment protégée par un caractère énergique et bien déterminé. En un mot, ils doivent avoir, comme le dit A. Barbier dans ses ïambes :

Une âme tout en fer sans peur à la tribune Sans peur devant le glaive nu

Les chefs de gouvernement qui possèdent toutes ces qualités sont des combattants bien armés qui ont très rarement des accès de neurasthénie. Quand cette névrose s'empare d'eux, ils savent se défendre et s'en débarrassent aisément, en se retirant auprès d'amis bienveillants, dans un milieu tranquille qui leur permet de reprendre leurs chères études. J'en pourrais désigner quelques uns qui, pour se débarrasser promptement de leurs misères, ont très complaisamment recours à l'hydrothérapie. Je ne veux pas citer le nom de ces pernages dont la réputation a pris son élan à une époque qui n'est pas encore assez patinée par le temps.

Type CLIII. — Neurasthénie chez les hommes politiques.

Chez les hommes qui occupent un rang moins élevé dans la scène politique, la neurasthénie fait des trouées plus longues et plus fréquentes. Elle est souvent difficile à déraciner. Le séjour à la campa- " gne n'est pas suffisant pour eux ; il faut les soumettre à un traitement hydrothérapique sévère et méthodiquement appliqué. Ils guérissent presque toujours; mais ils sont sujets à de nombreuses rechutes qui leur fait prendre en horreur la vie parlementaire et qui » leur fait entrevoir la nécessité d'opérer habilement une honorable retraite. Quelques uns de ces politiciens après avoir abandonné leurs fonctions sont devenus d'excellents pères de famille, heureux de con-

sacrer leurs efforts et leur intelligence à des travaux utiles et parfois très rémunérateurs. Je les ai souvent entendu se réjouir d'avoir pu se soustraire aux désagréables compromissions et aux capitulations de conscience que la politique impose à tous ceux qu'elle enveloppe dans ses filets.

Parmi ceux qui sont entrés dans cette voie de dégagement essentiellement pacifique j'en ai vu fort peu exposés au retour de la neurasthénie. Cette constatation me permet d'affirmer que les politiciens doivent bien à leur profession l'explosion de cette névrose. Il faut, que le praticien en tienne compte.

Type CLIV. — La Neurasthénie chez les hommes politiques de seeond ordre.

Les personnages que le public classe, — on ne sait pas exactement pourquoi, — au deuxième plan dans la scène politique deviennent très souvent neurasthéniques. Leur activité intellectuelle est assez développée, mais, chez quelques uns d'entr'eux, elle s'épuise vite et a des moments de détresse qui laissent le champ libre à l'explosion d'idées souvent très extravagantes et parfois subversives. Leur érudition et la culture de leur esprit paraissent ordinairement avoir peu d'envergure et leur susceptibilité nerveuse, n'ayant pas le contrepoids que donne la maîtrise de soi, exerce sur eux une influence fâcheuse qui les rend inquiets, suggestionnâmes et hésitants. Ces neurasthéniques spéciaux n'ont pas la force de prendre un parti. L'abstention est leur arme favorite. Aussi les voit-on suivre avec un véritable aveuglement l'homme qu'ils ont choisi pour chef de file et accepter ses paroles avec une incroyable docilité. Tel est le bilan constitutionnel de l'homme politique guetté par la neurasthénie. Quand cette névrose lui fait sa première visite, on voit presque toujours les traits de ses symptômes fondamentaux ombrés par des perturbations psychiques qui trahissent une incorrecte mentalités Leur volonté est souvent entravée par des mouvements impulsifs auxquels ils n'ont pas la for^e de se soustraire et leur esprit obsédé les dispose à se croire environnés d'ennemis ou de traîtres. Si la fortune ne se montre pas favorable aux doctrines et aux projets dont ils sont les protagonistes les plus actifs, le découragement s'empare d'eux et on les entend quelquefois se plaindre de passer pour des incompris. Ils se trompent. Ce sont des malades atteints de cette forme de neurasthénie psychasthénique qui trouve son point de départ dans les incessantes agitations de la vie parlementaire.

Cette névropathie professionnelle guérit assez promptement quand

le malade veut bien se reposer, vivre dans un milieu tranquille et se soumettre à un traitement hydrothérapique réglé sur l'intensité ou la variété des désordres nerveux qui le troublent.

Type CLV. — La neurasthénie chez les orateurs

A côté de ces névrosés d'ordre politique, j'en puis placer beaucoup d'autres qui appartiennent au groupe social dans lequel figurent les grandes personnalités qui, pour conquérir la fortune ou la gloire, condamnent leur cerveau à un travail surhumain. C'est dans cette catégorie que l'on rencontre les orateurs et les écrivains, les hommes de lettres et les hommes de sciences, les journalistes les plus renommés, les portes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens et leurs interprètes, tous les artistes en un mot. On y trouve aussi les hommes éminents placés à la tète des administrations les plus importantes ou ceux qui sont chargés de conduire les grandes entreprises industrielles et commerciales.

Tous ces personnages d'élite, pour conserver leur grand renom et accroître l'étendue de leur puissance, doivent travailler sans trêve ni merci. Ce sont des ilotes de haute marque qui accomplissent des efforts extraordinaires pour édifier une œuvre qu'ils veulent rendre digne de leur réputation et de leur talent. Peu renseignés sur les ressources de l'heure présente, ils escomptent mal celles de l'avenir; ils se surmènent sans s'en douter et ne tardent pas à être bientôt atteints d'un véritable accès de neurasthénie. Cet accès a presque toujours une forme déprimante très accentuée et porte ordinairement une estampille spéciale.

Parmi ces neurasthéniques de distinction, les orateurs sont les plus nombreux ; ils ont le privilège, assurément précieux pour un médecin, d'être les réflecteurs les plus resplendissants des traits fondamentaux de la maladie de Beard. La céphalée se montre avec sa forme constrictive, accompagnée souvent de la rachi algie localisée sur la région sacrée, la lassitude est plus accusée dès le matin qu'au milieu du jour. Ils sont obligés de porter en écharpe leurs facultés intellectuelles ; l'attention ne peut rester longtemps fixée ; la conception des idées et leur association deviennent assez difficiles et sont souvent entravées dans leur fonctionnement; la mémoire se montre parfois infidèle. Leurs sentiments affectifs semblent amoindris et leur caractère révèle une irascibilité inquiétante. Ils perdent le sommeil, l'appétit et leur activité physique.

Pour guérir la plupart de ces manifestations matérielles et psy-

chiques qui attestent à la fois l'excitabilité et la dépression du système nerveux, il suffit de conseiller le repos, le séjour à la campagne quand il est réalisable et l'intervention bien dirigée des procédés reconstituants de l'hydrothérapie. Si la constitution de ce malade est saine et résistante, la cure n'a pas besoin d'être prolongée. Si, au contraire, elle porte les tares héréditaires du nervosisme ou les marques d'une dégradation acquise, il est indispensable de donner au traitement une durée plus longue et une direction plus sévère. <

Cette forme de la neurasthénie est assez fréquemment observée chez les grands orateurs parlementaires, chez les avocats renommés, chez les prédicateurs les plus admirés, chez les professeurs les plus écoutés et chez les conférenciers les plus éminents. Tous ces grands prêtres de la parole, quand ils veulent convaincre, séduire et entraîner ceux qui les écoutent, doivent toujours s'efforcer d'envelopper leurs discours dans une attrayante parure et leur imprimer cet accent mouvementé dont les auditeurs aiment ressentirla magique influence. Pour produire ces merveilleux effets, à la tribune ou dans une chaire, au prétoire, ou dans une salle de conférence, il faut que l'orateur impose à son système nerveux une suractivité fonctionnelle excessive produisant presque toujours une exaltation morbide qui ne s'évanouit qu après la dernière phrase de sa péroraison. C'est le premier stade de la'neurasthénie. En rentrant dans son domicile, il tombe ordinairement épuisé de fatigue et ne tarde pas à ressentir tous les phénomènes de dépression qui constituent le deuxième stade de la neurasthénie.

J'ai assez souvent constaté le développement de ces neurasthénies dans les tribunaux, dans les églises et surtout dans les réunions publiques où sont traitées, parfois avec une ardeur excessive, toutes les questions sociales, politiques ou religieuses.

Type CLVI. — La neurasthénie et les réunions publiques.

A l'époque déjà lointaine où j'assistais, comme mandataire municipal de la ville de Paris, à des réunions publiques où s'agitaient toutes les grandes questions sociales, j'ai été frappé du nombre de cas de neurasthénie développés dans ces milieux particulièrement surexcités.

J'ai entendu de simples ouvriers venir revendiquer une augmentation de salaires pour des travaux qui méritaient une rémunération plus élevée que celle qui leur était octroyée. Ils expliquaient leurs doléances avec une grande sagesse et une logique imperturbable. Mais si des adversaires imprévoyants ou mal intentionnés trouvaient leur exigence inadmissible et combattaient trop énergiquement leur

396 LA NEURASTHÉNIE CHEZ LES MAGISTRATS, LES PROCUREURS. LES AVOCATS, ETC.

prétention la discussion prenait aussitôt une allure agitée qui, en définitive, ne contentait personne et frappait quelquefois d'un accès de neurasthénie les combattants les plus acharnés.

Dans d'autres réunions on entendait de grands discoureurs traiter toutes les questions qui mettent en scène le patronage et les corporations ouvrières, indiquant, à l'aide d'une argumentation le plus souvent incorrecte et insuffisante, comment il convient d'organiser le bonheur sur la terre. Etranges illusions que Ion prend aisément pour la réalité et qui ont pour conséquence de nier l'inégalité des hommes ou des races et de reculer sans cesse l'avènement de la liberté qui est en somme la base indestructible du progrès humain. Ces dogmatiques sévères me rappelaient les fanatiques du moyen-àge passionnés pour l'unité de croyance, aujourd'hui très heureusement modifiée par la culture extensive des facultés de l'esprit et par la pénétration de l'instruction dans toutes les classes de la société. Ces sectaires ne peuvent pas encore accepter que dans notre existence il y a beaucoup de mal à côté d'un peu de bien. C'est ce que Renan a bien mis en relief en osant dire qu'il y a plus de ressource chez les immoraux que chez les fanatiques. Ces derniers sont tributaires de la médecine. Ils deviennent presque tous des neurasthéniques.

Dans d'autres réunions organisées par les postulants qui briguent riionneur d'un mandat électif, j'ai entendu prononcer de magnifiques discours qui ont été promptement et sévèrement combattus par des adversaires irréconciliables. Dans ces luttes souvent homériques, d'où la courtoisie est presque toujours bannie, les combattants reçoivent de nombreuses blessures qui frappent surtout leur système nerveux. Ils deviennent neurasthéniques alors même que le succès a couronné leurs efforts et les a fait pénétrer de vive force dans l'assemblée délibérante où ils voulaient siéger. Je ne parle pas de ceux qui ont été vaincus dans cette terrible lutte ; la maladie exerce sur leurs nerfs une action plus éprouvante et plus durable.

Dans ce groupe les neurasthéniques professsionnels forment une légion dont le nombre est illimité. J'en peux parler sciemment car ces uévrosés sont des clients assidus des établissements hydrothérapiques.

Parmi les cas de neurasthénie que j'ai observés chez les magistrats, les procureurs, les avocats et chez tous ceux qui prononcent des discours dans les cours de justice, je puis citer un exemple qui offre un côté pratique très intéressant.

neurasthénie survenant chez deux avocats plaidant dans le même procès. 397 TypeCLVII.

Ce type que je présente sous la forme d'un simple dyptique va me permettre d'exposer brièvement les traits d'une neurasthénie survenant en même temps chez deux avocats célèbres. Us plaidaient l'un contre l'autre dans une affaire de divorce qui intéressait vivement le public parisien. Les magnifiques harangues qu'ils prononcèrent produisirent un effet extraordinaire sur les auditeurs qui avaient eu l'heureuse fortune de pénétrer dans la salle d'audience littéralement encombrée par les magistrats du palais. Dans cette joute oratoire les deux adversaires rivalisèrent d'éloquence et d'esprit. Pour se montrer dignes de leur passé ils accomplirent des efforts surhumains pendant tout le cours de leur plaidoyer qui, pour chacun des vieux lutteurs, dura plus de trois heures.

Après ce combat singulier les deux avocats s'adressèrent mutuellement de vives félicitations; mais en rentrant chez eux ils se couchèrent immédiatement vaincus par la fatigue qu'ils venaient d'éprouver.

L'un des deux, le plus ancien, habitué depuis longtemps à ces grands tournois de la parole, et, doué d'ailleurs d'une constitution résistante n'eut qu'un épuisement nerveux qui disparut assez promptement.

L'autre, plus impressionnable, ressentit une secousse plus violente éprouva les accidents nerveux qu'on aurait aujourd'hui attribués à la neurasthénie qui, à cette époque, était inconnue. Ce nervosisme fut même compliqué de troubles psychiques qui ne disparurent qu'après un long séjour à la campagne et après un traitement hydrothérapique consistant en douches reconstituantes.

La manifestation de ces neurasthénies fut absolument calquée sur la constitution particulière de chaque malade; mais on reconnut bien vite que les désordres nerveux avaient une origine professionnelle incontestable.

— Les prêtres catholiques, lespasteurs protestants, lesrabbins chargés de prononcer des sermons ou des prônes devant une assemblée de fidèles ont souvent des accès de neurasthénie. J'en désire citer un exemple qui m'a vivemement intéressé et dont je puis, sans commettre d'indiscrétion, tracer les principaux traits.

Type CLVIII. — La neurasthénie des prédicateurs.

Je veux mentionner dans ce type un cas de neurasthénie profes-

398 LA NEURASTHENIE SE DÉVELOPPE TRÈS FRÉQUEMMENT CHEZ LES PRÉDICATEURS.

sionnelle développée chez un grand prédicateur dont la silhouette pathologique mérite d'être spécialement signalée.

Issu d'une famille dans laquelle les maladies céréhrales ont fait d'assez fréquentes apparitions^ il est entré dans la vie avec des prédispositions morbides fâcheuses pour son système nerveux. Doué d'une très vive intelligence, passionné dès son jeune âge pour les lettres et pour les arts, il fit de très brillantes études et obtint des succès universitaires très retentissants.

Ses parents, émerveillés des aptitudes naturelles de son esprit et de la distinction de son langage, lui conseillèrent de choisir la profession d'avocat. Après quelques années d'un stage sérieusement fait il débuta dans une affaire judiciaire très importante qui lui permit de mettre dans un grand relief toutes ses qualités personnelles. Malheureusement l'essor rapide de cette carrière si brillamment commencée fut brusquement arrêté par un triste événement qui obligea notre malade de donner à sa vie une autre orientation.

Il rompit ses relations mondaines, se sépara de ses parents qu'il aimait beaucoup et se réfugia dans un couvent. L'ancien avocat voulut se transformer en oratorien. La culture intellectuelle et les croyances religieuses du malade facilitèrent cette évolution.

Après s'être obstinément acharné à l'étude de la théologie et des livres saints, il accepta vaillamment son rôle de frère prêcheur. L'archevêque de Paris lui confia la station ded'Avent dans une des plus importantes églises du diocèse, celle-là même où l'on avait jadis entendu les prédicateurs les plus renommés.

Ses premiers sermons furent très favorablement accueillis. Chargé de la même mission pendant plusieurs années consécutives, il finit par acquérir une réputation qui attira autour de sa chaire une foule d'élite passionnée pour son éloquence. Un jour, dans un de ses sermons qui, je crois, était consacré aux bienfaits de la grâce, ses auditeurs furent tellement subjugués par l'élévation de ses pensées et par le charme poétique de son langage, que quelques-uns d'entr'eux ne purent s'empêcher d'applaudir l'orateur qui venait de les émotionner si profondément.

Il rentra chez lui exténué de fatigue et ne put sortir de son cloître qu'après un repos absolu de plusieurs jours.

L'archevêque le manda dans son palais pour le féliciter de ses succès. Après cette entrevue qui fut assez longue, le prélat dit à son vicaire général : « Ce moine me semble se révéler comme un grand orateur chrétien. Mais, c'est un laïque qui se laisse volontiers griser par la

La Neurasthénie des prédicateurs est mien cnè neurasthénie professionnelle. 399

conscience de son talent et par l'irrégulîère sensibilité de son âme. Il faut le surveiller et le défendre contre lui-même. » Ces paroles pénétrantes me furent répétées el produisirent sur moi l'effet d'un diagnostic scientilique sévèrement formulé par un grand et prévoyant esprit. A ce moment je voyais tous les jours ce malade qui suivait avec une rég-ularité exemplaire le traitement livdrothérapique qu'on lui avait conseillé. Il se plaignait de céphalée constrictive, de rachialgie et de lassitude physique. Sa voix d'or paraissait presque éteinte; il n'avait pas la force de marcher et ne pouvait plus se livrer à aucun travail intellectuel. Sa sécurité morale était compromise; il doutait de luimême et semblait succomber sous le poids de tristesses non motivées ou de craintes absolument chimériques.

Il était arrivé à ce difficile tournant de la vie où les malades dont la pondération morale est incorrecte et les fonctions nerveuses mal équilibrées, sont fatalement exposés à des accès de neurasthénie qui le plus souvent ont une très longue durée. Il se trouvait ainsi appelé à paver son tribut à une hérédité nerveuse implacable et au surmenage démesuré qu'il avait imposé à sa personnalité délicate.

Cet infortuné et intéressant malade dont on avait si souvent admiré l'activité et la puissance communicative était devenu indécis et tremblant comme un jeune enfant abandonné. Pour apaiser ses maux il avait dû se condamner à une vie dont la forme contemplative était devenue pour lui un insupportable fardeau.

Ses admirateurs essayaient, par de fréquentes visites, d'adoucir les longues heures de sa solitude et l'engageaient à remonter bientôt dans cette chaire qu'il avait momentanément et brusquement désertée. Il semblait rester insensible à ces démonstrations amicales, à ces souhaits si affectueusement exprimés. Accablé par d'incessantes insomnies et tourmenté par de cruelles défaillances, il laissait son esprit errer à l'aventure el cherchait même quelquefois le moyen de s'évader de sa prison cellulaire dont il ne pouvait plus .supporter la rigueur. Il voulait reconquérir sa liberté sans jouer le rôle d'un apostat. Dans une de ces tristes nuits sans sommeil il crut voir passer, comme dans un doux rêve, un ange consolateur le prenant par les mains et l'aidant à sortir de ce sanctuaire assombri toujours privé de la lumière du jour.

Cette étrange vision produisit sur son esprit et sur son cœur une impression extrêmement profonde ; elle fut comme le prélude de son chang-ement d'existence. Il abandonna son monastère et se réfugia, comme il le raconte lui-même, dans une tour d'ivoire, courue selon

400 NEURASTHÉNIE DES ÉCRIVAINS, DES HAUTES PERSONNALITÉS ADMINISTRATIVES. ETC.

ses goûts, où il lui fut permis d'admirer sans se lasser les splendeurs de la nature et 1 infinie majesté de son dieu.

C'est dans cette enceinte fortifiée qu'il a retrouvé la paix de son àme et l'équilibre de ses puissantes facultés. Heureux de vivre dans cet asile de l'apaisement, il s'est consacré à l'étude de toutes les idées fondamentales de l'entendement humain. Il a communiqué à ses fidèles quelques pages de ce précieux manuscrit. Celles qu'il a destinées à limiter les frontières de la raison et de la foi sont écrites dans un langage merveilleux qui, tout en vivifiant ses croyances religieuses personnelles, accordent au progrès scientifique un rayonnement incomparable. Cette œuvre ne sera publiée qu'après sa mort et formera, selon son vœu, de véritables mémoires d'outre-tombe. Les lecteurs de ces mémoires seront obligés d'admirer leur auteur et de reconnaître que cet étonnant névropathe a été, parfois, effleuré par le coup d'aile du génie.

Je pourrais citer un grand nombre de faits analogues à celui que je viens de transcrire. J'ai, en effet, soigné beaucoup de prédicateurs qui ont été vaincus par les exigences de leur sacerdoce. Je voulais décrire, dans une monographie spéciale, un ensemble pathologique que j'eus l'idée de désigner tout d'abord sous le nom de maladie des prédicateurs. J'ai promptement abandonné ce projet sans importance. Et, au lieu d'exposer dans tous leurs détails ces observations de neurasthénie particulière aux hommes d'église, j'ai mieux aimé les placer dans un groupe plus étendu et augmenter ainsi le nombre des neurasthénies professionnelles.

— Acôtédes orateursque menace la maladie de Beard, je puis placer d'autres personnages qui occupent dans le monde une situation prépondérante due à leur valeur intellectuelle où à la puissance de leur talent et que cette névrose choisit souvent pour victimes.

Les remarquables écrivains qui consacrent toute leur existence à l'édification d'une grande œuvre scientifique ou littéraire, les journalistes renommés qui sont quotidiennement chargés d'accomplir, la plume à la main, des missions arides, délicates et difficiles, les hautes personnalités administratives, financières ou industrielles, les peintres et les sculpteurs à qui l'on demande tous les ans des créations impeccables, en un mot, toutes les grandes individualités que la renommée aiguillonne, sont très souvent atteints de neurasthénie. Chez eux" la manifestation de cette névrose a moins d'éclat et de retentissement que chez les orateurs. Cela tient à ce qu'elle est moins la conséquence d'une perturbation de la sensibilité générale que du surmenage illi-

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