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facilement la conviction que c'était un gaillard, pour nous servir d'une expression consacrée. Son encolure de montagnard, le milieu où il se trouva jeté dès son arrivée à Paris par ses succès précoces, le prédisposaient aux aventures. A vingt-cjuatre ans, il avait une tragédie jouée et applaudie à la Comédie-Française. Les salons se le disputèrent. (( C'était, a-t-il raconté, comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la pièce nouvelle ; et moi, flatté de cet empressement, je ne savais pas m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont les hôtes et les convives m'étaient également nouveaux, je me laissais comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où j'allais ni d'où je venais... Une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse; et lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister. »
Nous voilà avertis. Ce fut cette extrême facilité qui conduisit Marmontel chez M'" Navarre, une des maîtresses du maréchal de Saxe. IMarmontel fut ébloui. « Vêtue en Polonaise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottaient sur ses épaules, et, sur sa tête, des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevaient merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animaient de leurs feux deux yeux étincelants. » M"' Navarre eut vite fait d'achever la conquête de Marmontel. Elle l'emmena (ce fut presque un enlèvement) dans des vignes qu'elle avait en Cham-
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pagne, et d'où il revint au bout de quelques semaines, la figure passablement tirée, mais avec le renom d'un homme à bonnes fortunes.
M"' Clairon le consola du congé de M"® Navarre. Il apprit dans cette seconde passade ce que valent les amours de théâtre, et le fond qu'on doit faire sur leur durée. La grande tragédienne lui dit un jour : « Ne venez pas souper ce soir chez mon amie ***; vous y seriez mal à votre aise. — Pourquoi cela? demanda Marmontel. — C'est que le bailli de Fleury doit y venir; il me ramènera. — J'en suis connu, dit naïvement Marmontel; il voudra bien me ramener aussi. — Non, dit Clairon avec un sourire singulier : il n'aura qu'un vis-à-vis (voiture du temps). )^ Si candide qu'il fût alors, Marmontel fut forcé de comprendre.
Il alla exhaler son désespoir aux pieds de M"' Verrières, une autre maîtresse du maréchal de Saxe. Décidément cela devenait une spécialité. Pour le coup, le maréchal faillit se fâcher, u Trouverai-je donc toujours ce petit insolent de poète sur mon chemin! » s'écria-t-il. Heureusement 31. de Turenne débarrassa Marmontel de M"' Verrières.
Sur ces entrefaites, il fut attiré chez le financier La Popelinière. C'était tomber de Carybde en Scylla. La Popelinière était un viveur éreinté, qui portait des défis à son impuissance en donnant des fêtes qu'on qualifiait de sardanapalesques. Il avait un théâtre desservi par des chanteurs et des danseuses à demeure.
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IMarmontel se trouvait bien loti! « Le corridor où je logeais était le plus souvent peuplé de tilles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il était diflicile que je fusse économe des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. »
Aussi ne tarda-t-il pa's à éprouver le besoin de rompre avec cette vie de corridor. Lorsqu'il fit part de sa résolution à La Popelinière, celui-ci s'étonna et chercha à le retenir. « Vivons ensemble, lui dit le fermier général; j'ai assez de fortune pour nous deux. Je n'ai point d'enfant, et, gi'âce au ciel^ je n'en aurai jamais. Ne nous quittons pas; je sens tous les jours que vous m'êtes plus nécessaire. » Malgré ce que ces offres avaient de séduisant, ou plutôt à cause de ce qu'elles avaient de trop séduisant, Marmontel tint bon et partit. La Popelinière se consola en écrivant les Tableaux des mœurs du temps, qu'il fit imprimer à un seul exemplaire, et qui, avec les miniatures, lui revint à une trentaine de mille francs.
Avais-je raison de dire que IMarmontel était un grivois, et commence-t-on à saisir les ressorts de l'inspiration qui devait un jour lui dicter la Neuvaine deCythère? Son époque ne s'y est pas trompée : tous les gazetiers, Bachaumont en tête, sont d'accord pour le traiter de héros de ruelles. 11 est vrai qu'à cette épithète ils accolent volontiers celle de lourdaud. Mais n'est pas lourdaud qui veut dans les combats de Vénus. Marmontel montrait une certaine inpiénuité dans son
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libertinage; le trait suivant finira de le dépeindre. Il avait accompagné aux eaux de Spa deux jeunes femmes de la cour. M"" de Séran et M'"* de Marign\ -, elles lui parlèrent un jour de la baigneuse qui leur donnait leurs soins, et qui, selon elles, aurait pu servir de modèle pour une statue d'Atalante ou de Diane. « Comme f avais le goitt des ans, dit IMarmontel, je fus curieux de la connaître : j'allai la voir, je la trouvai belle, en effet, et presque aussi sage que belle. Nous fîmes connaissance; une de ses amies, qui fut bientôt la mienne, voulut bien nous permettre d'aller quelquefois avec elle goûter dans son petit jardin. Cette société populaire, en me rapprochant de la simple nature^, me rendait assez de philosophie pour conserver mon àme en paix auprès de mes deux jeunes dames, situation qui sans cela n'eût pas laissé d'être pénible. »
Que dites-vous du bon apôtre et de sa façon de se rapprocher de la simple nature?
C'est un fait acquis quel on commença à parler de la iVet<i"rt/ne de Cythère vers 1770. Depuis combien de temps Marmontel s'occupait-il de cette composition folâtre? Avait-elle jailli tout à coup de son cerveau, ou l 'avait-il lentement conçue et exécutée'.' On n'en a jamais rien su ; on apprit seulement un jour qu'il en faisait des lectures intimes, très goûtées derrière l'éventail. C'est merveille si la Neuvaine de Cythère échappa alors à l'impression clandestine, qui était dans les usages du temps; on aurait eu un beau scandale à
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