CHRONIQUE DE LA DAME DE FAYEL , ÉCRITE VERS
Au temps que le roy Philippes régnoit et le roi Richart d'Angleterre vivoit, il y avoit en Yermandois un autre moult gentil, gaillard et preux chevalier en armes, qui s'appcloit Regnault t de Couci et estoit chastelain de Couci. Ce chevalier fut moult amoureux d'une dame du pays, qui estoit femme du seigneur de Faïel. Moult orent de poine et travail pour leurs amours, ce chastelain de Couci et la dame de Faïel : si comme l'histoire le raconte, qui parle de leur vie dont il y a roman propre. Or advint que quand les voyages d'outremer se tirent, dont il est parlé ci-dessus, que les roys de France et dWnglelerre y furent, ce chastelain de Couci y fut pour ce qu'il exercitoit volontiers les armes. La dame de Faïel, quand elle sçeut qu'il s'en devoit aller, fist un laqs de soye moult bien fait, et y avoit de ses cheveux ouvrés parmi la soye dont l'œuvre sembloit moult belle et riche, dont il lioit un bourrelet moult riche par dessus son heaume; et avoit longs pendans par derrière, à gros boutons de perles. Le chastelain alla outre mer, à grant regret de laisser sa dame par deçà. Quand il fut outre mer, il (il moult de chevaleries; car il étoit vaillant chevalier et avoit grant joye que on rapportast par deçà nouvelles de ses faits , à fin que sa dame y prisl plaisir. Si advint qu'à un siège que les chrétiens tenoyent devant Sarrazins oultre mer, ce chastelain fut féru d'un quarel au costé bien ; du quel coup il lui convint mourir. Si avoit à sa mort moult grant regret à sa dame, et pour ce appela un sien escuyer et lui dit : Je te prie que quand je seray mort que tu prennes mon cœur, et le met en tel manière que tu le puisses porter en France à ma dame de Faïel, et l'enveloppe de ces longes icy ; et lui bailla le laqs que la dame avoit fait de ses cheveux, et un petit escrinet, où il avoit plusieurs anelez et diamans que la daine lui avoit donnez, qu'il portoit tousjours avant luy, pour l'amour et la convenance d'elle. Quand le chevalier fut mort, ainsi le lit l'escuyer : et prist Tescrinet ; et lui ouvrit le corps, et prist le cœur, et le sala et confit bien en bonnes espices, et mit en l'escrinet avec le laqs de ses cheveux et plusieurs anelez et diamans que la daine lui avoit dounez, et avecques une lettres moult piteuses que le chastelain avoit escrite à sa mort et signé de sa main. Quand l'escuyer fut retourne en France, il vint vers le lieu où la dame dénie u roi t et se bouta en un bois
près de ce lieu : et luy mesadvint tellement qu'il fut veu du seigneur de Faïel qui bien le cogneut. Si vint le seigneur de Faïel atout deux ses privez en ce bois, et trouva cet escuyer auquel il voulut courir sus en despit de son maître qu'il hayoit plus que nul bomme du monde. L'escuyer lui cria merci ; et le chevalier lui dit : Ou je te occiray ou tu me diras où est le chastelain. L'escuyer lui dit qu'il estoit trespassé; et pour ce qu'il ne l'en vouloit croire et avoit cest escuyer paour de mourir, il luy monstra l'escrinet pour l'en faire certain. Le seigneur de Faïel prist l'escrinet et donna congé à l'escuyer. Ce seigneur vint à son queux et luy dit qu'il mit ce cœur en si bonne manière et l'appareillasse en telle confiture qu'on en peut bien manger. Le queux le fit et fit d'autre viande toute pareille et mit en bonne charpente en un plat : et en fut la dame servie au disner : et le seigneur mangeoit d'une autre viande qui lui ressembloit : et ainsi mangea la dame le cœur du chastelain son ami. Quand elle ot raangié, le seigneur lui demanda: Dame, avez-vous mangé bonne viande? et elle lui répondit qu'elle l'avoit mangé bonne ; il lui dit : Pour cela vous l'ay-je fait appareiller, car c'est une viande que vous avez moult amée. La dame, qui jamais ne pensast que ce fust, n'en dit plus rien. Et le seigneur lui dit de rechef: Sçavez que vous avez mangé? Et elle répondit que non ; et il lui dit adonc : Or sachiez que vous avez mangé le cœur du chastelain de Couci. Quand elle ot ce, si fut en grand pensée par la souvenance qu'elle eut de son ami : mais encores ne peut-elle croire cette chose jusques à ce que le seigneur lui bailla l'escrinet et les lettres. Et quand elle vit les choses qui estoyent dedans l'escrinet, elle les cogneut : si commença lire les lettres, quant elle cogneut son signe manuel et les enseignes. Adonques commença fort à changer et avoir couleur, et puis commença fortement à penser. Quand elle ot pensé, elle dit à son seigneur : Il est vray que ceste viande ay-je moult amée, et croy qu'il soit mort, dont est domage, comme du plus loyal chevalier du monde. Vous m'avez fait manger son cœur, et est dernière la viande que je mangeray onques : ne onques je ne mangé point de si noble, ne de si gentil. Si n'est pas raison que après si gentil viande, je n'en doive mettre autre dessus : et vous jure par ma foy que jamais je n'en mangeray d'autre après ceste cy. La dame leva le disner, et s'en alla en sa chambre, faisant moult grant douleur , et plus avoit de douleur qu'elle n'en monstroit, la chère. Et en celle douleur, à grands regrets et complainte de la mort de son ami, fina sa vie et mourut. De ceste chose fut le seigneur de Faïel courroucé, mais il n'y peut mettre remède, ne homme ne femme du monde. Celte chose fut sçeuc par tout le pays, et en ot grand guerre le seigneur de Faïel aux amis de sa femme : tant qu'on convint que la chose fut rapaisée du roy et des barons du pays.