PAR
Le Vicomte G. D'AVENEL
Ce**
Librairie Armand Colin
Paris, 5, rue de Mézières
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LA
Le fief et le service du fief. — Comment la noblesse s'acquérait, s'augmentait ou se perdait. — Les anoblissements. — Rapports des nobles avec le roi; ton, attitude, manière d'agir; nouveautés de l'étiquette; alliances avec la famille royale. — Rapports îles nobles avec les princes du sang. — Rapports des nobles entre eux. — Leurs rapports avec le tiers état et le peuple.
La seule puissance au moyen âge est la puissance militaire, celle de l'épée, et par conséquent de l'homme <[tii manie Fépée.
La société féodale représente tine armée dont le roi est If général, les grands seigneurs les lieutenants, les nobles ordinaires les soldats. L'en ment qu'ils contractent est illimité, bien mieux héréditaire, les pères le transmettent à leurs enfants. Le droit à combattre est aussi pour eux le
LA NObLESSt: FRANÇAISE.
devoir de combattre; droit et devoir sont inséparables l'un de l'autre. La solde de ces hommes n'est pas annuelle ni temporaire, mais perpétuelle comme le service promis. Elle ne consiste pas en argent, le généra] n'avait pas d'argent à sa disposition, il leur a donné la terre. La portion de terre dont ils jouissent est le payement de leur service : c'est le fief.
Ils en deviennent seigneurs, c'est-à-dire propriétaires à de certaines conditions. Ces conditions remplies, ils y exercent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, parce qu'en ce temps un propriétaire est toujours un souverain. La possession du sol emporte le gouvernement des hommes, l'un ne va pas sans l'autre. Ces hommes, à vrai dire, sont beaucoup moins que des sujets ordinaires : des serfs. Ce sont eux qui rendent productive la terre sur laquelle ils résident.
Entre eux et le seigneur intervient aussi un contrat, contrat civil, c'est-à-dire roturier, bien différent du contrat militaire ou noble. Dans le contrat noble, le vassal promet son sang; dans le contrat roturier, le serf on le bourgeois plus ou moins affranchi ne promet que sa bourse. Pour une iété guerrière, il y a un abîme entre les deux. Le service militaire des vassaux, constituant seul la fortune du seigneur, chacun s'était réservé exclusivement dans le principe le service de ses hommes. La discipline de cette armée, son code, c'était le droit féodal.
Il réglait l<s rapports de vassaux à suzerain. Dans cette hiérarchie, organisée par la coutume e( sans cesse dérangée par la guerre, Punique ambition de chacun était de tirer le plus possible de son inférieur, tout en rendant le moins possible à son supérieur. Les plus bas placés, qui n'avaient que des suzerains et point de vassaux, cherchaient
soustraire à la domination souvent pesante de leur seigneur direct: le plus haut placé, le roi, qui n'avait que d aux et point de suzerain,
tendait à supprimer ces intermédiaires tout-puissants interposés entre le trône et la petite nobl Peu à peu les tiefs particuliers quittèrent leurs iiefs dominants, pour aller porter directement leurs aveux et dénombrements au roi. Les grandes gneuries se trouvèrent ainsi dépouillées de tout leur vasselage. Toute la noblesse devint immédiate: il n'y eut plus en France que des vassaux du roi.
Mais cette évolution, accomplie d'abord à petit bruit, ne se lit qu'avec beaucoup de lenteur et de fréquents temps d'arrêt. Par ordonnance d'avril 1315,
>i renonçait, par exemple, à acquérir dans les des barons, si ce n'était de leur consentement, « et au cas qu'il lui vint, des terres dans leur mouvant lumettait au service du fief, à
peine de souffrir la réunion des terres au domaine du seigneur ». Philippe le Long, qui avait établi Tannée suivante t\e> capitaines royaux dans les villes, effrayé du mauvais effet produit par i
mesure sur les barons, écrit aussitôt à chacun d'eux, pour s'excuser et protester de la droiture de ses intentions, « qui ne vont pas, dit-il, à empiéter sur les droits de ses nobles ».
Longtemps le droit moderne ou royal vécut ainsi cote à côte avec le féodal, le minant sourdement, mais n'osant le proscrire. A la fin du xvi' siècle « on pouvait être encore sujet d'un prince, et homme lige d'un autre ». Or L'hommage lige contenait le serment de servir le seigneur envers et contre tous, même contre le souverain. Sous Louis XIV, il fut interdit de faire ce genre d'hommage à d'autres qu'au roi. En môme temps on déclara (pie le monarque ne pourrait être tenu de faire hommage au seigneur dominant d'un fief qui lui écherrait, « parce que tous les fiefs, étant originairement mouvants de lui, reprenaient leur première nature en revenant entre ses mains ».
A l'origine, tout noble était soldat, mais aussi tout soldat devenait noble, par ce seul fait qu'il portait les armes. Tout le monde pouvait acquérir un fief, à la condition (Vvn rendre le service^ de combattre soit seul, soit avec un certain nombre d'hommes, pendant un espace de temps convenu. Mais celui qui ne pouvait rendre le service personnel, qui demandait dv^ abrègements ou dv^, diminutions de fief, était voué d'avance à dv<> tribulations sans lin, qui le faisaient renoncer à la possession de la terre. Il obtenait à la vérité de son seigneur immédiat la permission de payer en
LA NOBLESSE A L'AVÈNEMENT DE LOUIS Mil g
argent les joufhées de guerre qu'il no pouvait fournir en nature. C'était le droit à'affranchissementyXme sorte de remplacement militaire, quelque chose d'analogue au rachat des prestations rurales
d'aujourd'hui. Mais en traitant ainsi du service militaire de son vassal immédiat, le seigneur fraudait son suzerain, et le suzerain de sou suzeraine l'infini. Tout se tenait en effet du haut en bas de l'échelle féodale, et ce lief, en manquant désormais à l'appel, frustre quantité de droits respecta- Ides. Le jour où le seigneur dominant appellera au combat les nobles ses vassaux, l'un d'eux qui devait amener cinq ou six hommes d'armes n'en conduira plus que trois ou quatre. Le seigneur immédiat profite seul de l'argent que ce roturier lui paye pour ne point paraître à la guerre, tandis que tous les suzerains, jusqu'au roi. eussent profité de sa présence effective sous le drapeau. Si la dispense se généralisait, c'en était fait de l'armée téodale. Les barons et les comtes, dont la puissance était menacée, le sentirent, et demandèrent chacun à leur tour, à ces arrière-vassaux qui ne servaient pas. une redevance pécuniaire. Dans ces conditions, le non-noble n'avait d'autre parti à prendre que d'abandonner un fief qui aurait fini par le ruiner.
Au contraire, les roturiers qui voulaient et pouvaient rendre le service militaire, qui possédaient le lief à service compétent, étaient à même de le conserver librement. Pourvu que le chiffre de ses
hommes ne diminuât pas. el qtle tous fussent braves, nobles ou roturiers, peu importai! au suzerain. Toutes ces formalités, que les romans de chevalerie et l'histoire elle-même ont revêtues d'un caractère poétique el idéal, ces cérémonies, ces hommages, ces serments, ces aveux, étaient pour les hommes «lu moyen âge aussi prosaïques qu'un contrat signé aujourd'hui chez un notaire par un propriétaire et un fermier. La puissance féodale consistant, non dans la grande étendue des domaines, mais dans le grand nombre des vassaux, reposant non sur la terre, mais sur l'individu qui la détenait, un vassal qui refusait l'hommage ou qui manquait à la foi jurée, c'était bien pis qu'une maison incendiée ou une mauvaise récolte. Cet hommage était un billet à ordre que le chevalier payerait à échéance inconnue, en se rendant, lui et ses gens, à l'appel du seigneur, bien équipé, prêt h combattre. Si le suzerain avait donné les terres qui formaient le fief, c'était afin do rétribuer ce service personnel du vassal, qui assurait sa suprématie et garantissait au besoin sa personne, sa famille, sa fortune. tout ce qu'il était en ce monde.
Les chanoines de Soissons réduisent sensiblement (1 18!l) les taxes qu'ils percevaient sur le chevalier de ('belles, à la condition expresse que « chacun des descendants mâles de ce vassal, non impotent, sera chevalier à l'âge de trente ans. el que chacune de ses filles, avanl l'âge de vingt-cinq ans, devra épouser un chevalier, s'il n'v a empê-
cheraent manifeste ». Sa postérité, pour un motif quelconque, viendrait-elle à tomber en villenage, les avantages stipulés disparaîtraient. Si ce chapitre tient à conserver ainsi ses vassaux dans leur condition noble, c'est dans une vue d'intérêt tout simplement : pour qu'ils lui rendent des servi militaires à défaut de services financiers.
L'interdiction du commerce aux gentilshommes' n*eut d'autre cause, en ces temps-là. que de 1rs empêcher à tout prix de se laisser distraire du métier militaire par n'importe quelle autre occupation, surtout par une occupation qui, au lieu de leur faire rechercher la guerre, la leur eût fait redouter,
L'idée de conférer la nohlesse comme une distinction OU une récompense à des gens qui ne se battaient pas, eût paru tout à l'ait anormale aux hommes dt-s xie et xn' siècles. Cela leur eût certainement produit le même effet que si un gouvernement moderne accordait à un chimiste le grade de colonel pour prix d'une découverte utile. Le mot blissement n'aurait eu aucun sens. Tout vilain qui devenait homme de guerre devenait noble iI facto., et dans tout pays un brave pouvait être fait chevalier, quelle que fût son origine. Ce titre de chevalier était lui-même un -rade à conquérir.' non un héritage à recueillir. Nul n'échappait à celle règle, fût-il prince ou roi de France. I plus hautes fonctions civiles de ce temps. la char« même de chancelier de France, n'anoblissaient p leur possesseur.
Puis l'essence de l'institution changea. En 1280, le roi défendit au comte de Flandre de Faire chevalier un vilain, ce qui prouve qu'on en avait l'ait jusqu'alors, et l'on sait qu'un chevalier en valait un autre, que chacun pouvait à son tour donner l'accolade et cirer d'autres chevaliers. La noblesse chevaleresque était donc éminemment ouverte et 'accessible, niais seulement aux guerriers. La chevalerie était la dignité militaire, comme le doctorat était la dignité littéraire ou médicale, comme la maîtrise était la dignité commerciale et ouvrière.
La royauté lui enleva ce caractère. Au moment où le roi défendait à ses vassaux de faire chevalier un soldat sans naissance, il accordait lui-même la nohlesse à des roturiers qui n'étaient pas soldats. Le premier anoblissement eut lieu sous Philippe le Hardi en 1270. Dans la suite, les anoblissements par lettres patentes, par l'exercice de certaines magistratures, furent innombrables. En même temps, l'anoblissement par la possession des fiefs fut regardé comme usurpation de noblesse, el avec raison, puisque les nouveaux propriétaires n'en rendirent plus le service, tandis que la profession des armes continua à anoblir jusqu'au commencement du xvn" s'iècle ceux qui l'exercèrent, même sans posséder de terres nobles.
J)e charron soldai, De soldai gentilhomme, El puis marquis, Si fortune eu dit...
disait un adage du siècle précédent. Malgré le changement des mœurs, noble resta tellement synonyme de guerrier, que jusqu'à la Révolution l'opinion publique continua à distinguer la noblesse d'épée de l'autre noblesse, comme si la première eût été plus glorieuse, [dus méritée, [tins enviable.
Mais le service des fiefs étant aboli à la guerre-, les fiefs perdirent leur ancienne utilité, les devoirs et les droits féodaux finirent par être regardés comme des pratiques abusives, illégales, tout au inoins insignifiantes. Les rapports de la noblesse avec le roi se modifièrent aussi sensiblement.
« Il n'y a point de prince, dit Richelieu, qui prenne plaisir de voir dans son État une grande puissance qu'il pense n'avoir pas élevée, et qu'il croit être indépendante de la sienne. » C'est là le motif de cette guerre impitoyable que les souverains déclarèrent à l'aristocratie. L'opiniâtreté qu'ils y déployèrent servit à leur assurer la victoire, mais la disparition successive de leurs adversaires principaux la leur facilita singulièrement.
L'histoire s'est montrée sévère pour la noblesse. On s'étonne de ce que, depuis l'origine de la monarchie capétienne jusqu'à Louis XIV, ce corps n'ait cessé de s'agiter contre le souverain, et l'on condamne volontiers cette caste, brusquement passée de la rébellion au servilisme. A examiner les faits sans parti pris, on voit que le monarque de l,i troisième race se trouvait vis-à-vis d*^ grands Seigneurs dans nue situation bien différente du roi
do la dynastie carolienne. Ce dernier avait, sur les ducs et Les comtes auxquels il avait accordé leurs fiefs, l'avantage de l'ancienneté et du bienfait; l'autre ne l'avait pas. C'était un compagnon, un cornes, devenu tout à coup un maître. La maison parisienne de Elugues Gapel n'étant ni d'origine aussi illustre, ni de puissance territoriale plus grande que beaucoup de celles <|iii existaient alors, et s'étant prétendue suzeraine par une simple usurpation, il n\' avait aucun motif pour que ces autres races se Soumissent sans discuter. Les ducs de Normandie ou d'Aquitaine, les comtes de Flandre, de Ghampagrte OU de Toulouse, auraient pu, tout aussi bien que le duc de France, s'approprier la succession de Charlemagne, s'il s'était trouvé à la tête de l'une de ces familles un seigneur [dus habile que Hugues Capet. Comment s'étonner ensuite que l'héritier de lîollon, tenant son (ief des Caroliens, tout aussi régulièrement que l'héritier de Robert le Fort, refusât de lui en faire hommage? Jusqu'à l'extinction de ces dynasties princières de la première période, le roi capétien ne fut vraiment roi que de nom. En 1444, le chef de la maison d'Armagnac s'intitulait encore comte par la (/race de Dieu.
On ne saurait, à ce point de vue, comparer la noblesse anglaise à la nôtre. Les nobles anglais, Ions .Normands au début, étaient tous par conséquent vassaux de Guillaume. 11 y avait, dès l'origine, une ligne (le démarcation entre le souverain
LA NOBLESSE A L'AVÈNEMENT DE LOliS XIII il
et la noblesse. Tout autre est la situation de l'aristocratie française, puisque, en somme, si elle faisait valoir (1rs prétentions mal fondées, les monarques, dr leur côté, revendiquaient une autorité imaginaire.
Il n'y eut pas un moment, en six siècles, où souverain et nobles fussent d'accord sur les limites de leurs droits respectifs, décidés à les défendre, sans les dépasser. Ils cherchèrent constamment à se spolier; pour mettre fin à cette hostilité, il fallait que l'un des deux rivaux anéantît l'autre. Trois couches successives de grands vassaux s'éteignirent, sans que le roi parvint à marcher sans lisières. Après les maisons d'origine carolienne, vinrent les puissants cadets de Bourgogne, d'Alençon. de Bourbon, de Vendôme, les rois de .Navarre, unies de Valois et d'Artois; après eux vinrent gentilshommes qui, tenant toute leur grandeur des souverains, montèrent assez haut pour devenir redoutables. Tels, à l'avènement de Richelieu, les ducs de Guise, d'Elbeuf, de Chevreuse, de Nevers, de Nemours, de Longueville, de Bouillon, de Rouan, de Montmorency.
Quarante ans plus tard, sous Louis XIV, les ducs de Luxembourg, de Mortemart, de Créqui, de Xoailles sont (\vs gentilshommes riches, de races anciennes, mais sans pouvoir. Avant Richelieu, le roi demandait la fidélité: après, il exigera la soumission; il y a là une nuance importante.
Avant lui. les grands seigneurs, .quand ils vou-
laient manifester leur mécontentement , s'éloignaient de la cour. C'était une déclaration d'hostilité; sortir de la cour, suffisait à un homme d'une certaine condition pour « faire un parti ». Sous Louis XIV, c'est une disgrâce au contraire, une punition, que d'être éloigné <le la cour. Ou est admis à y reparaître, au lieu d'être supplié d'y revenir.
Henri IV recommandait à la reine, quelque temps avant sa mort, d'avoir soin « de contenter les grands », de peur « que quand ils verraient qu'il n'y aurait rien à espérer pour eux, il n'y eût beaucoup à craindre pour l'Etat ». Malheureusement les grands n'étaient pas aisés à satisfaire. Toujours prêts à se révolter « à la première piqûre de mouche », ces seigneurs faisaient leur paix chaque l'ois qu'ils avaient besoin d'argent, quittes à reprendre la campagne à la première occurrence. Ils étaient si forts dans leurs villes et dans leurs provinces, que le roi n'aurait osé les en déposséder ouvertement. On voit en pleine paix le souverain chercher à faire révolter ses sujets contre leur gouverneur, afin de chasser celui-ci d'une place; on le voit traiter avec des bourgeois influents pour surprendre une citadelle que le représentant de Sa Majesté ne lui aurait sans doute pas rendue volontiers. Le plus étrange est que de semblables procédés étaient employés contre des personnages qui n'avaient donné aucun sujet de plainte, mais «qui ne paraissaient pas sûrs ». Le gouverneur ainsi
menacé appelait alors des gens de guerre, qui l'aidaient à défendre contre le roi la cité que le roi avait confiée à sa garde.
Mais sous le cardinal, quand le noble rebelle vint à être battu, le monarque ne signa plus un traité, il accorda une grâce. Le gentilhomme ne fut plus seulement en danger de perdre la vie sur le champ do bataille, mais encore sur la place de Grève s'il était pris. Il vit le bourreau en même temps qu'il affronta l'ennemi : la partie n'était plus égale.
Los rapports sociaux entre le roi et l'aristocratie changèrent autant que des rapports politiques. « Nos princes, disait-on au xvic siècle, ne naissent ni de l'Eglise ni du peuple, mais de la seule noblesse, de laquelle ils sont les premiers gentilshommes. » Les rois, plus d'une fois, mirent quelque affectation à dire : Noos ne sommes pas davantage. dette parité originelle était ce qui tenait le plus au cœur de la noblesse. Le souverain ne l'ignorait pas, et le Roi-Soleil lui-même n'aurait pas cru pouvoir battre un gentilhomme sans se faire tort. Mais c'était vraiment le seul privilège des nobles vis-à-vis de lui. qu'il ne se crût pas en droit de les rosser selon son plaisir.
Au moyen âge, les rois épousaient les filles des seigneurs français, et, ce faisant, ne croyaient pas déchoir; de même, les princ< illiaienf ;'i des
gens de qualité. Plus tard, de semblables unions tirent l'elfet de mésalliance; les anciennes rares s'étaient éteintes, et les rois, si petits au début,
ii LA NOBLESSE FRANÇAISE SOLS RICHELIEU
étaient devenus avec le temps les premiers princes de l'Europe. La grande Mademoiselle exprimait ce sentiment dans toute sa naïveté, quand elle disait, à <|ui lui parlait de sa grand'mère la duchesse de Guise : « Elle est ma Qrand'maman de loin, elle n'est pas reine ». Louis \\\l estimait faire grand honneur à l'archiduchesse de Toscane, en l'appelant dans une lettre : Ma tante. — Elle l'était pourtant — et Richelieu écrivait à notre ambassadeur à Florence : Vous le ferez- valoir. <>n vit, bien, à la vérité, le père du Grand Coudé épouser une Montmorency, et d'autres princes s'allier avec des lilles de maisons nobles; mais une princesse n'aurait pu, sans froisser les idées reeues, se. marier avec \\\\ simple gentilhomme. Ces termes : « Mon cousin », dont le roi usait avec les ducs, les cardinaux et les maréchaux de France, étaient un protocole sans importance, et ceux qui jouissaient de ce litre auraient été mal inspirés en cherchant à lui donner quelque réalité.
II faut voir combien le Ion des seigneurs, leur attitude, leur manière d'être avec la famille royale, sont différents avant et après Louis XIII. Fontenav- Mareuil parle « des vieilles coutumes qui subsistaient encore sous le ministère de Luynes, de celte ancienne manière de vivre des rois avec leurs sujels par laquelle ils paraissaient plutôt leurs pères que Jeurs maitres ».
Henri IV, qui venait à Paris sans équipage, dînait chez un président au Parlement, soupait
LA NOBLESSE A L'AVÈNEMENT DE Loris Mit i "•
clic/, un prince, « et autres gens de toutes professions dont il pouvait avoir affaire, seulement poulies honorer de sa visite, ce qui ne s'est point pratiqué depuis ». (»n connaît la camaraderie de ce prince avec Bellegarde, avec le jeune Bassompiërre, avec ses vieux compagnons Sully et d'Aubigné. Tout le monde lui parle familièrement. — « Sire. lui dit du Jlaillan. en lui demandant un bénéfice, vous faites du bien à t}c> traîtres, et pas à vos véritables serviteurs. — Pardieu, dit le roi en colère, je fais du bien à qui me plaît. — Il est vrai. Sire, mais il doit vous plaire d'en faire à des gens comme moi ». Les anecdotes et les reparties de ce genre se comptent par centaines: il faudrait des volumes pour contenir celles qui ont trait à Louis XII. François I" et leurs successeurs. Tous, dans les cérémonies officielles, « ùtaient le chapeau à tous les gentilshommes qui leur faisaient la révérence ».
Lès nobles conservaient sous la régence de Marie de Médicis la liberté de langage dont ils usaient auparavant. Le duc d'Lpernon, à qui l'on ordonne de demeurer à Met/, pour assurer les communications avec l1 Allemagne, répond assez lestement « qu'il ne se croyait pas si peu estimé de Sa Majesté, qu'elle voulût se servir de lui pour faire passer plus sûrement des paquets », Bassompiërre demande à Louis XIII, qui le recevait froidement : Sire, me faites-vous la mine à bon escient, ou si vous vous moquez de moi? — Et ce n'étaient pas seulement
les grands seigneurs, mais Pontis,Fabert, Pûységur, d'obscurs capitaines, lieutenants ou mômes anspessades (caporaux) aux gardes rjui parlaient ainsi.
De même avec la reine. « Anciennement la coutume était qu'elle baisât tous les officiers de la ronronne » ; Louis XIII fut le premier qui le défendit. Quelque temps avant la naissance du Dauphin, avant que la grossesse fût déclarée, le ministre Loménie s'adresse en ces termes à Anne d'Autriche : « Madame, une pensée que j'ai que vous seriez enceinte serait-elle vraie? » Le duc de Bellegarde, en 1621, par manière de plaisanterie et pour faire peur à la reine, « s'avance derrière elle aux Tuileries, sans qu'elle sans doute, et laisse tomber dans les cheveux do Sa Majesté quelques menues dragées qu'il avait dans sa poche ». Ge fait, ajoute l'ambassadeur d'Angleterre, qui en fut témoin, lui parut curieux et étrange; sans doute les spectateurs français n'en furent nullement surpris.
C'est qu'il n'y avait guère eu d'étiquette en France jusqu'alors; du moins celle qui existait était-elle moins sévère que chez nos voisins. En Angleterre, « nul ne pouvait être assis en présence du roi. que le chancelier ». En Espagne, personne, pas même le garde des sceaux, ne pouvait s'asseoir devant le souverain; les députés et officiers aux États demeuraient debout près de son trône. On sait au contraire qu'aux lits de justice des parlements français tout le monde était assis et couvert; qu'aux audiences dv^ ambassadeurs, les princes du sang,
les princes étrangers, quelques grands personnage Iris que le connétable, se couvraient devant le roi.
Entre Louis XIII el Louis XIV. il y a à cel égard autant de différence qu'entre Napoléon premier, consul ou empereur. « Ces familiarités royales ne sont plus à la mode, dit Choisy, à la fin du grand règiie, et je ne sais si les rois ont bien l'ait de les abolir. »
A l'ancienne cour, les grands vassaux de la couronne passaient immédiatement après le roi : son tils aîné seul avait le pas sur eux. encore fallait-il qu'il fut sacré, ou revêtu (l'une principauté qui le mît au pair des'grands vassaux. Dans une ordonnance de Philippe Auguste, tous les ducs de France, et même Guillaume de Pontbieu, sont nommés avant Robert de Dreux et Pierre de Bretagne, petit-fils de Louis le Gros. Même en 1538, le duc de (luise précéda le due de Montpensier. Henri 111 est le premier qui, par une ordonnance de 1576, ait donné la préséance aux princes du sang. Louis XIV décida plus tard que ceux-ci étaient pairs-nés, et donna à ses bâtards la préséance sur les autres ducs. Son père n'avait pas osé aller jusque-là. Il avait rendu tous les grands égaux, et n'avait reconnu entre eux d'autre prééminence que celle de l'agi
Au commencement du siècle, on voit le connétable de Montmorency refuser de marier son fils avec M,u de Verneuil. fille naturelle de Henri IV; à la fin, on voit les enfants naturels de Louis XIV
épouser le due d'Orléans et le prince de Conti. Sous Louis Mil. .M. te Prince ayant dit au cardinal de Sourdis qu'il avait la tête bien légère : « .le
n'irai pas chercher du plomb dans la vôtre », riposte le prélat. Sous Louis XIV, le cardinal de Bouillon avant fait dire à Monsieur qu'il ne pouvait plus être autant son serviteur que par le passé, Saint-Simon raconte qu'on passa outre, « à cause de la grandi indu châtiment d'une pareille offense, si elle était prise connue elle le méritait! »
La noblesse savait défendre sa dignité vis-à-vis des princes de la famille royale. Le comte de Soissons s'étant [tennis de battre le baron de Coppel, gentilhomme de son gouvernement, celui-ci envoie à toute l'aristocratie de la province une, circulaire. Elle s'assemble et résout, « puisque le rang de ce prince le met à l'abri du ressentiment, qu'elle s'empêcherait de le voir, et que celui qui contreviendrait à cette ordonnance serait réputé pour un homme plein de lâcheté ». Il fallut des années au comte de Soissons pour se faire pardonner cette incartade.
En revanche, un seigneur de quelque importance avait autour de lui une clientèle qu'il entretenait #vee soin. « Tout marquis veut avoir des pages », dit La Fontaine. Sous Louis XIII, les pages ne sont [tas seulement une question de vanité, mais un moyen d'influence. Les pages d'un grand seigneur étaient [tour sa maison une pépinière, non de courtisans, mais de créatures, de domestiques, comme
on disait alors, ce qui était Lien différent. Ces domestiques, le grand seigneur les poussait, les
mariait, faisait leur fortune. En retour, ils le servaient aveuglément, « étaient à lui » avant tout. S*il se révoltait, ils le suivaient dans la révolte; s'il faisait sa paix, il stipulait pour eux et les comprenait dans son traité : sous une forme adoucie et modernisée, c'était encore le vasselage d'autrefois. Des familles secondaires vivaient ainsi à l'ombre de i plus puissantes, apportant à l'association, les unes leur service, les autres leur protection. On appelait cela se donner à quelqu'un. Toiras, qui devint plus tard gouverneur d'Auvergne et maréchal de France, avait commencé, au sortir de page chez M. le Prince. « par se donner au marquis de Courtenvaux. vivant de son pain, montant ses chevaux et faisant «hasser ses chiens ». Ce fut le début des plus illustres fortunes.
Luynes ne commença pas autrement chez le comte du Lude. Un gouverneur de province s'attachait avant tout à faire donner les principales places à des capitaines à sa dévotion. Ouelques-uns ne dédaignaient pas les petits moyens de popularité: il était de tradition dans la maison de Guise de saluer beaucoup et sans distinction de personnes: ils n'avaient pas oublié la Ligué.
Avec de pareilles tendances, on n'aurait eu garde de renier la moindre parenté. Les petits-cousins pauvres, loin d'être une charge, devenaient une force pour le gentilhomme qui savait s'en servir. Il
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les accueillait avec une amabilité parfaite. Pontis, jeune cadet de Provence, Fraîchement débarqué à
Paris, va aussitôt, saluer Al. de Lesdiguières « dont il a l'honneur d'être parent ». et est reçu par lui avec beaucoup de bonté. Les membres d'une même famille arrivaient, par suite de cel esprit de cohésion, à former une véritable armée. On voit en 1837 le marquis de ftfirepoix et le seigneur de Monssolens tenir la campagne, chacun avec cinquante de leurs parents e1 amis. Au siège de la Rochelle, le duc de la Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou, eut ordre d'assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours il réunit quinze cents gentilshommes, et dit au roi : « Sire, il n'y en a pas un qui ne soit mon parent ». Il est vrai que le cardinal, Tété suivant, lui lit ôter son gouvernement [tour le donner à un homme moins apparenté.
Ce respect des liens du sang, fondé sur l'usage et maintenu par l'intérêt commun, se retrouvait dans toutes les familles. La supériorité de l'aîné y était établie sans conteste; son autorité s'y exerçait même parfois avec despotisme, mais la constitution de la race, le maintien du nom étaient à ce prix. Il y avait sur les sujets graves des réunions de famille, où tous les parents délibéraient. Ils émettaient ce qu'on nommait un avis de parents. Ces avis étaient, de par la coutume, obligatoires pour celui ou ceux qui en étaient l'objet. Ou voit des avis de parents [tour des arbitrages et accom-
modements; on en voit pour contraindre un des membres de la famille à se marier, à se séparer, ou ;'i se battre en duel.
La noblesse allait s'isolant de plus en plus comme corps politique, entre le roi <{ui, malgré elle, s'élevait si fort au-dessus d'elle, et le tiers état qui l'envahissait de toutes parts, mais qu'elle repoussait avec une énergie désespérée. Entre le tiers et l'aristocratie, il n'y eut pas. comme il arrive souvent entre le peuple conquérant et le peuple conquis, un état passager d'hostilité. Leur destinée fut de demeurer séparés. 11 se forma dans les mœurs el dans tout l'esprit publie une fermentation secrète et un état permanent de guerre.
Le ha l'on du Pont-Saint-Pierre, aux états de Mil l. portant la parole au nom de In noblesse, dit « que les membres du tiers état sYn faisaient accroire sous couleur de quelques charges, mais (pie le roi reconnaîtrait quelle différence il y avait entre les deux ordres ». Le président de Mesmes, parlant au nom du tiers (Hat. déclara « que la France était mère des trois ordres, que l'Église était l'aînée, la noblesse puînée, et le tiers état le cadet el le dernier: mais qu'il se rencontrait quelquefois aux familles que tels derniers relevaient les maisons, que les aînés avaient ruinées ». Le baron de Scnecev se plaignit hautement au roi de ce langage : « Ils comparent votre État, dit-il, à une famille composée de trois frères...: en quelle misérable condition sommes-nous tombés, si cette
parole est véritable! Eh quoi! tant de services signalés rendus d'un temps immémorial, tant d'honneurs et de dignités auraient-ils, au lieu de l'élever, tellement rabaissé la noblesse, qu'elle fût
avec le vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est la fraternité?... »
La distance n'existait pas seulement en matière politique, la société en offrait aussi le spectacle. La cour et la ville formaient deux mondes nettement tranchés; les bourgeois, sauf de rares exceptions, ne pénétraient pas dans le monde, ou n'y pénétraient <|u'avec une position inférieure, à moins d'agir comme Mn" Pilou, qui disait « qu'on ne saurait être trop lier avec les grands seigneurs, en un lieu comme Paris ». La dislance subsistait partout, même au bal, où le gentilhomme choisi par une bourgeoise craignait de compromettre son rang en dansant avec elle.
Un publiciste du xvie siècle disait « que Ton doit donner courage et espoir aux gens de bas état, de parvenir par vertu et par industrie au plus haut degré ». La classe élevée oublia trop ce conseil, formulé par Montesquieu d'une manière si profonde : « Les familles aristocratiques doivent être peuple autant qu'il est possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie, [tins elle sera parfaite ».