CHAPITRE
Les constitutionnels.
Au moment même de la négociation du Concordat, des difficultés se produisirent au sujet de la nomination des évêques de la nouvelle circonscription.
On sait qu'il existait alors des évêques de deux sortes, opposés entre eux et aussi différents par leur origine que par leur esprit : les constitutionnels et les évêques de l'ancien régime.
Les premiers étaient aux yeux de Rome en état de schisme ou d'intrusion ; ils vivaient tous en France et se montraient très attachés aux institutions populaires. Mais ils languissaient dans un discrédit qui allait chaque jour en empirant. Suivis d'un petit nombre de prêtres dont les plus zélés s'étaient rétractés, ils avaient grand'peine à se recruter et cherchaient en vain à attirer les regards par la préparation d'un nouveau concile national.
Les seconds avaient conservé les principes de l'ancienne Eglise mais ils passaient pour les ennemis de l'Etat parce que la Révolution qui les avait surpris
au milieu de leurs privilèges, les avait poussés à fuir à rétranger. Fidèles à la Maison des Bourbons, ils avaient fait cause commune avec elle. Quelques-uns enseignaient dans leurs écrits que, sans la monarchie, il n'est point de religion ; d'autres, comme en Bretagne et en Vendée, excitaient le peuple à la guerre civile.
En présence d'évêques dont les uns manquaient d'autorité et les autres étaient hostiles au nouvel ordre de choses, Bonaparte avait décidé de faire table rase et de renouveler le corps entier de Tépiscopat.
Il fallait donc obliger indistinctement tous les évêques à se démettre.
Pour les constitutionnels, il n'y avait pas de difficulté ; la loi qui les avait fait monter sur leurs sièges les en ferait descendre.
Il n'en était pas de même des autres évêques : leur résistance, qui était certaine, ne pouvait être vaincue sans l'intervention du Souverain Pontife qui enjoindrait à tous de renoncer à leur titre et déposerait au besoin les récalcitrants.
Dans la négociation du Concordat, la reconstitution d'un épiscopat unique et dévoué fut donc la première des conditions exigées par Bonaparte. Le Saint-Siège présenta de nombreuses objections à la solution proposée ; il lui coûtait infiniment de prendre des mesures aussi injustes envers des prélats qui n'avaient nullement démérité et qui, au contraire.
avaient souffert pour la foi et l'unité catholique pendant la Révolution.
Enfin, il était contraire aux précédents et à la doctrine d'attribuer au Saint Père le pouvoir arbitraire de destituer ceux qui, comme lui même, sont les successeurs des apôtres.
Le Saint-Siège voulait bien convenir toutefois que plusieurs membres du haut clergé s'étaient trop compromis dans la politique pour espérer rentrer en France et pour ces derniers il était disposé, sans recourir à des mesures rigoureuses à leur retirer l'administration effective de leurs diocèses.
Toutes ces raisons ne convainquirent pas Bonaparte ; il maintint sa demande avec énergie et le Saint-Siège dut céder.
La démission des anciens évêques fut demandée ; les uns la donnèrent avec humilité ; les autres protestèrent vivement mais finirent par accéder aux exhortations du pape.
Ce résultat obtenu, il fallait renouveler le personnel épiscopal et ce renouvellement devait être une source de discussions entre le premier Consul et le souverain pontife.
Dans la nouvelle promotion, en effet, Bonaparte, par respect pour les idées révolutionnaires et pour ménager une transition, entendait introduire des évêques constitutionnels qui, par leur science, leurs vertus et leur attachement au nouveau régime s'imposaient à son attention.
Rome, qui avait condamné autrefois ces prélats comme schismatiques, ne pouvait revenir siir sa décision et faire entrer dans le troupeau ces dangereux insoumis.
Aussi, multiplia-t-elle ses instances contre les nominations annoncées de constitutionnels et, pour les empêcher, elle se serait accommodée de ne voir élever à Tépiscopat que des hommes nouveaux. Cependant, elle finit par reconnaître la possibilité de ces nominations à condition que les chefs de secte, surtout Grégoire, seraient exclus et que les réélus signeraient une lettre au pape contenant leur adhésion aux jugements de TEglise sur les aifaires ecclésiastiques de France et un désaveu du concile national.
Bonaparte répondit que c'était beaucoup d'orgueil de demander une pareille rétractation et que ce serait une plus grande lâcheté de la souscrire.
En donnant leur démission, disait-il, les évoques constitutionnels ont exécuté la convention passée entre le gouvernement et le Saint-Siège ; ils ont reconnu le pape comme centre de Tunité catholique et ils ont adhéré aux principes qui, d'après le dernier état de la discipline, placent l'institution canonique dans les mains du pape. f
Donc, pas de rétractation humiliante pour ces ecclésiastiques qui, en demeurant attachés au fond de la religion, n'on fait qu'obéir aux lois de leur pays en se soumettant à la constitution civile du clergé,
délibérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée
par le roi.
Le pape répliqua qu'il y avait là une question de foi sur laquelle il ne pouvait céder. La cause des évêques constitutionnels se trouvant déjà jugée par le bref dogmatique de Pie VI, qui commence par le mot Charitas^ le souverain pontife pouvait mitiger les peines qui étaient infligées par ce bref aux dits évêques, mais il considérait le jugement de son prédécesseur en matière de foi comme irréfragable.
Ces prélats ayant adhéré à la constitution civile du clergé par serment et ayant, en vertu de cette constitution, occupé leurs sièges illégitimement, devaient reconnaître expressément cette illégitimité déclarée dans le jugement dogmatique précité.
Loin de faire cet aveu, les constitutionnels, soutenus par le premier Consul et par de nombreux membres des assemblées, fidèles aux idées révolutionnaires, s'étaient ouvertement déclarés dans les for-* mules de leur démission comme successeurs légitimes des apôtres.
Ils repoussèrent de même l'invitation qui leur fut adressée par le légat Caprara de signer une lettre au pape contenant leur soumission et leur désaveu de la Constitution civile ; ils se bornèrent à demander l'institution au pape en reconnaissant que la Constitution civile n'était plus loi d'Etat. Mais ils ne renièrent pas les principes qu'ils avaient professés.
Le légat déclara tout d'abord cette lettre insuffisante. Après de longs débats, il finit par l'admettre, à condition qu'elle serait complétée par une rétractation verbale constatée par deux témoins.
Il est permis de douter que cette rétractation ait jamais eu lieu, car un seul témoin, l'abbé Dernier^ Tattesta et fut désavoué quelque temps après.
Cette attestation servit toutefois à faire absoudre les constitutionnels et à les faire instituer.
Mais quelques-uns d'entre eux ayant nié publiquement s'être rétractés, le pape les considéra comme relaps et il fut décidé que les bulles confirmant l'institution donnée par le légat ne seraient accordées qu'à ceux des évêques qui, ayant satisfait pleinement aux exigences du Saint-Siège, étaient désormais rentrés dans l'orthodoxie.
Cette censure indirecte ne put d'abord se manifester parce que, de leur côté, les constitutionnels laissèrent passer le délai de six mois sans réclamer l'institution du pape. En i8o3, lorsque quatre d'entre eux se décidèrent à commencer les démarches, la cour de Rome se renferma dans un silence significatif. ' •
Enfin, pendant les négociations pour le sacre, le pape parut indiquer comme une des conditions de son voyage, la soumission non équivoque des évêques constitutionnels aux jugements du Saint-Siège.
Il reçut du cardinal Fesch l'assurance que rafi*aire finirait à son entière satisfaction.
Dans une lettre à l'empereur. Portails raconte comment la réconciliation s'est opérée : (i)(( Mercredi soir, M. le Ministre de la police ne put obtenir la signature, au bas de la formule présentée au nom du pape, des évêques que l'on voulait déterminer à la souscrire. Ils en signèrent une autre qui ne plaisait pas. Le jeudi matin futencore perdu. L'évêque de Vannes étant venu m'en instruire, je pris le parti de me rendre chez le cardinal légat, en témoignant le désir d'y trouver tous les autres cardinaux. Je m'y rendis à huit heures du soir. Après une conférence qui dura jusqu'à minuit, il fut arrêté que les évêques, dits constitutionnels, seraient reçus, le lendemain, dans la matinée, chez le pape, que Sa Sainteté leur parlerait avec affection et qu'elle se contenterait de toute déclaration raisonnable, sans vétiller sur les termes. J'obtins cette résolution en parlant avec fermeté et avec sentiment.
« Le lendemain, le cardinal légat et les autres cardinaux se rendirent de bonne heure chez le pape pour le prévenir de ce qui s'était passé la veille. Les évêques constitutionnels parurent à l'heure indiquée. Le pape leur parla comme un père et la réconcilialion fut consommée avec attendrissement de part et d'autre. »
La réconciliation devenue ainsi officielle, la chancel-