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LE THÈME: UN FAIT À RACONTER

Première formule de la belle page.

6.—La belle page? La belle page, dont le sujet est un fait à narrer, est une splendeur de vrai sur ce fait; par exemple: La mort de Jumonville.

Eléments esthétiques contenus dans cette belle page.—La définition de cette belle page en marque les deux éléments essentiels : le vrai littéraire et la splendeur littéraire répandue sur ce vrai.

$ I—Le vrai littéraire.

7.—Le vrai littéraire? Le vrai littéraire, ce premier élément de la belle page narrative, c’est un vrai qui a pour qualités la variété et l'unité; c’est donc un ensemble d'idées (voilà pour la vérité) bien ordonnées (voilà pour l'unité) sur le sujet à traiter, par exemple : La mort de Jumonville, De bonnes idées sur le sujet et des idées mises à la bonne place, voilà le premier et nécessaire élément de la belle page.

Le vrai varié.

8.—Le vrai varié? C'est un ensemble de détails sur le sujet à traiter par exemple : sur la mort de Jumonville, — de détails à couleur locale. Expliquons: un ensemble de détails, disons-nous: un détail, une circonstance, un aspect du sujet à traiter ne suffit pas: il importe de les multiplier, d'en créer un ensemble :

N. B. — Pour ne pas s’égarer hors du sujet, l’écrivain fera bien de méditer les yeux bien arrètés sur le titre de la composition et de ne prendre note que des idées qu'’inspire à l’esprit le titre de la narration. Il est d’un artiste ce coup d'œil chercheur du développement qui sort du sujet, vraiment comme une fleur de son bouton, comme un ruisseau de sa source — .des détails à couleur locale, disonsnous : en effet dans tout sujet à traiter il y a des détails qui constituent la beauté des couleurs locales (retenez-les) et des détails qui ne sont qu'une insipide banalité. (Ecartez-les.)

9.—Les couleurs locales? (a) Ce sont des détails, des considérations, des idées propres au sujet de la narration; par exemple: La mort de Jumonville, (b) et tellement propres au sujet qu'elles ne conviennent pas à d'autres sujets similaires, par exemple: A la mort de Beaujev, ou à celle de Montcalm. C'est ici la grande beauté du vrai varié.

10.—Les banalités? (a) Ce sont des détails, des considérations, des idées qui appartiennent au sujet traité, ilest vrai, — (b) mais qui lui sont communes avec d'autres sujets similaires. En effet, il est des détails qui conviennent également à la mort des héros militaires, comme il en est qui sont communs à tous les couchers de soleil de Québec, de Villemarie où d'Ottawa. Les banalités constituent la grande laideur du vrai varié.

11.—Le procédé éveilleur d'idées pour l'invention du vrai varié, des détails à couleur locale? Ce procédé, c'est une soigneuse et intelligente méditation du sujet à traiter, je m'explique: Boileau a écrit:

La plupart emportés d'une fougue insensée

Toujours loin du droit sens vont chercher leurs pensées. Hé! bien, pour garder la voie sûre des bonnes idées, pour écrire avec le charme des couleurs locales sur

le sujet de la narration, la normalienne écrira sur la feuille du brouillon le titre de la composition, par exemple : La mort de Jumonville, puis, les yeux bien arrétés sur ce titre, elle méditera les huit aspects que tout fait à raconter peut présenter à l'écrivain et dont l’annotation constitue le développement littéraire.

12.—Le procédé d'invention? (suite) En face de son brouillon pour y écrire les détails à couleur locale qui lui viendront à l’esprit, La normalienne se posera donc les huit questions suggestives qui suivent : ce sont les huit aspects du sujet :

(a) Quel est le temps précis de cet événement ? Précisez bien.

(b) Quel est le lieu précis de cet événement ? le site, le paysage précis.

(c) Quel est le héros de l’événrment, le héros marqué par le titre de la narration? Ne le confondez pas avec le personnage secondaire, Annotez bien les détails qui donneront au lecteur une idée intéressante de ce héros. Précisez. Voyez le N° 62.

(d) Quel est ce fait précis que vous avez à narrer; c'est la chose elle-même marquée par le titre de la composition.

Ce fait généralement est un drame qui se joue à deux: C’est donc ici avant mème de raconter ce fait précis; par exemple: La mort de Jumonville, qu'il faut peindre et amener le personnage secondaire par exemple: Washington qui fait partie du drame. Ainsi pour raconter la chose elle-même la normalienne doit méditer, en précisant, (a) le personnage secondaire et, (b), le fait.

(e) Quelle fut la cause, le pourquoi de l’événement? Précisez.

(f) Quel fut l'effet, le résultat, quelle fut la suite de cet événement? Précisez.

(g) Quels témoignages, quelles citations, enfin quelles belles paroles pourrait-on appliquer au fait ou bien au héros ?

(h) Quel rapprochement pourrait se faire par analogie (s'il y a ressemblance) ou par contraste (s'il y a opposition) d’un autre fait historique ou d'un paysage de la nature avec le fait que j'ai à narrer.

N. B. — Voulez-vous répandre dans votre narration la poésie des comparaisons, chercher ces rapprochements qui en fournissent la matière, ces rapprochements par analogie, ou par contraste à faire soit avec le personnage, soit avec le fait de la narration.

Quand cette méditation finira, le papier du brouillon abondera en détails de couleur locale.

13.—N\. B. Précisez: — Pour éviter la banalité et attraper li couleur locale, précisez soigneusement le détail fourni par le procédé d'invention. Vous dites: ‘Blessé mortellement, de Jumonwville s’affaisse"”, c'est banal; on le pourrait écrire de de eaujeu: dites: ‘“‘Frappé par la balle perfide au cœur qui se déchire, Jumonville s’affaisse dans les plis du drapeau parlementaire” — ce sera local, ce détail convient uniquement à Jumonwville. Vous dites: ‘‘Tlà un arbre étend ses verts ombrages; des fleurs embaument, des oiseaux ramagent”’. Quel arbre? quelles fleurs? quels oiseaux? Est-ce un chéne? est-ce la violette? est-ce le rossignol? s’il vous plaît, dites-le. Précisez; et ce sera de la couleur locale,

14.—Direction. ‘Quand je n'ai plus d'idées, écrivait Labiche, je me ronge les ongles et j'invoque la Providence ; puis je me mets à battre le buisson pour faire lever le gibier.’ — Cela veut dire Normaliennes, qu'après avoir invoqué le Saint-Es-

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prit: (a) vous écrivez sur le brouillon le titre du sujet à traiter, (b) vous lisez, vous relisez la donnée historique pour éveiller la fermentation des idées ; (c) vous méditez LL sujet les yeux fixés sur le titre qui est l'idée suggestive des considérations, éléments variés de la belle page, en vous posant les huit questions que vous connaissez.

15.—L'effet esthétique de lu variété? Celui des facettes dans la taille des diamants. Un diamant brut ressemble à un vulgaire caillcu. Si vous en multipliez les facettes, il éblouit.

Le vrai un.

16.—Le vrai un. J'unité dans la variété, c’est ki: deuxième qualité du vrai littéraire. Par vrai un, on entend le plan de li composition, l'ordonnance des considérations variées d’après la loi de l'idée inspiratrice qui est le titre Je la narrotion, et d’aprés la loi de la composition.

17.—La loi de l’idée inspiratrice. Crtte loi exige que lu normalienne, à la recherche des pensées variées, t:-nne les veux bien arrètés sur le titre de la narration et qu'elle ne jette sur son brouillon que les pensées que le titre lui suggère. — Qui n'observe pas cette loi, introduit dans son travail une laideur littéraire, celle du hors d'œuvre.

18.—Le Hors-d'œuvre. C’est une idée ét 9èra au sujet, une idée que le titre de la narrat . n’#, pas inspirée, — Il ne faut pas confondre le hors d'œuvre avec la digression, laquelle est une sortie hors du sujet, justifiée par de bonnes raisons.

Cependant les normaliennes, étant encore novices dans l'art d'écrire, seraient imprudentes de se permettre des digressions.

19.—La loi de la composition, ‘‘Ce qui a toujours manqué à Brizeux, écrit Léon Gauthier, c’est le talent de composition. Il ne sait pas grouper, enchaîner, ordonner les éléments variés de son poème, Marie, pour en faire un tout harmonieux. Aussi du désordre de ses amplifications résulte une regrettable obscurité”’.

Sans le plan, les nombreuses considérations du travail littéraire s’amalgament, s’enchevétrent, se suivent plutôt qu’elles ne se lient : c’est un ennuyeux fouillis.

La loi de la composition impose deux obligations au bon écrivain: (a) Cette loi exige que la normalienne, les yeux fixés sur le titre de sa narration, trouve une suite logique des considérations de temps, de lieu, de personnage, etc., qui entrent dans sa page littéraire. - Si les pensées se suivent sans lien logique, l'ordonnance est fautive, le plan n'est pas bon. — (b) Cette loi impose à la normalienne un groupement strict des détails appartenant à une même considération. Ainsi doit-on réunir dans un même développement les détails de lieu, ou de temps, ou de cause, etc.

20.—Le décousu dans une narration, c’est une laideur littéraire qui a son principe dans l’incohérence des pensées, le péle-méle, le va-ei-vient des idées de même nature au milieu d'idées d'autre genre. Telle serait la laideur d’une narration, où serencontreraient comme il suit les idées.

1—Une idée sur le personnage.

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1l est clair qu'il fallait grouper ensemble la 1ère et la 6e idée; la 2e et la 4e, la 8e et la 7e. — Boileau a écrit avec raison :

C'est peu qu’en un ouvrage......

Des traits d’esprit, semés de temps en temps pétillent.

11 faut que chaque chose y soit mise en son lieu.

21.—L'esprit français et les bons plans. L'’amo française plus que toute autre réclame la clarté. Or cette qualité caractéristique du travail littéraire a sa source principale dans l’ordonnance logique des idées. Donc, soucieuse de former dans ses ‘lèves un esprit par cet endroit au moins français, l’institutrice ne les dispensera pas du travail de la disposition littéraire en leur donnant des canevas; au contraire, elle leur ménagera scrupuleusement cet exercice de troriver la dépendance harmonique des icées. Certes, les élèves n’exécuteront pas cette tàche sans gaucheries.—Heureuses gaucheries toutefois! C’est par leur correction que l'intelligence littéraire de l’enfant se formera au secret et au goût de la sévère composition, cette beauté de l’art classique.

22.—L'effet esthétique du vrai un. Ja merveille de l'unité dans la variété, de la bonne idée mise à l1 bonne plice, la voici: L'unité dans la variété fait de tous les développemerts dont la belle page se compose, non pas un paquet d'idées, mais un tout vivant, un tout vivant pour la bonne raison que l'idée inspiratrice du travail littéraire rayonne dans tous les développements, et les passionne tous de son capital intérêt. Aussi, l’idée inspiratrice ampiifiée avec cet art, devient-elle une chose vivante, lumineuse et ardente dans l’âme du lecteur, comme dans celle de l'écrivain.

23.— Un bon plan -:e narration. La raison dit à la normalienne qu'avant de parler de l'événement, du fait, de la chose que marque le titre de la narra-

tion, il est judicieux de faire connaître le personnage; car c'est l’intérét du personnage qui vique la curiosité des lecteurs au sujet de l'aventure dont il fut le héros. Mais le personnage ne doit pas s’offrir à nos yeux comme suspendu dans le vide, dans un ciel gris; il faut le remettre dans le milieu où il apparut, où se passa l'aventure : avant que de faire paraître l'acteur à la rampe, ne lève-t-on pas le rideau du théâtre? donc, tout d’abord, la normalienne retracera le décor de temps ct de lieu d’où le perscnnage se détachera.

Puis, quand le récit est achevé, ne baissez pas le rideau sur la scène sans dire un mot, il convient assurément de conclure, de clore le récit par une intéressante réflexion.

Donc ce plan est bon où les parties de la narration se suivent ainsi:

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