I.A LETTRK
Etudie/ ce chapitre avec les correspondances de Mme de Sévigné et de L. Veui.lot, à la ma.n.
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g ,-Les couplets et les billets ou la matière de la lettre.
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à décrire, Vidée générale a exposer. Oi, 1 autet
de la lettre qui entretient son lecteur d'idées générales, de paysages et de faits, cause là-dessus en insistant ou sans appuyer.
Le couplet est le passage de la lettre où V écrivain dit avec une certaine ampleur le fait, le paysage et l'idée générale.
Le billet est Vendroit de la lettre oh Vccrivain ne fait guère que mentionner le fait, le paysage et l'idée générale dont il cause avec son lecteur.
132. — Les trois sortes de couplets. Le couplet quel qu'en soit le thème, fait, paysage, ou idée générale, est, écrit dans le ton rigoureusement littéraire, dans le ton badin, ou sur le ton lyrique.
133. — TjC couplet est rigoureusement littéraire où l'écrivain entend parler, sérieusement et avec art, du fait, du paysage, ou de l'idée générale, lesquels, à son avis, sont vraiment intéressants. Ces amplifications écourtées sont toutefois suffisamment étendues pour réaliser les lois du beau contenues dans les formules. Exemples.
(a) Couplet narratif, (un fait). — Le duc de Luxembourg à la Bastille. Il s'agit du célèbre maréchal de France qui fut surnommé le tapissier de Notre-Dame de Paris, tant il y fit porter de drapeaux enlevés aux ennemis. Mme de Sévigné, à Mme de Grignan, en janvier 1680.
"M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain sans que le roi hii fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire ; au contraire, il lui avait donné une très belle épée pour un cheval qu'il lui avait pris. On l'avertit qu'il y avait contre lui un décret de prise de corps. Il voulait donc parler au roi. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en prison et qu'il avait donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires qu'il leur en laissait toute la conduite. ^I. de Luxembourg pria qu'on ne l'y m^enât point et, en effet, il monta en carosse et s'en vint chez le Père de la Chaise. . . . Après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille. D'abord il entra dans une
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assez belle chambre, c'est celk où était Tallard. Mme de Meckelbourg (sa sœur) vint, qui pensa fondre en larmes; elle s'en alla et, une heure après qu'elle fût sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion. Songez à la fortune brillante d'un tel homme où il ne manquait plus rien, à l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du roi et voilà ! Songez ce que fut pour lui d'entendre fermer ces gros verroux ; et s'il a dormi par excès d'abattement, songez au réveil."
(b) Couplet descriptif, — (un paysage) — Mme de Se vigne en promenade, à Grignan, en Provence, chez sa fille, écrit en février 1695, à M. de Coulanges :
"Mme de Chaulnes me mande que je suis trop heureuse d'être ici avec un beau soleil. Elle croit que tous nos jours sont filés d'or et de soie. Hélas ! mon cousin, nous avons cent fois plus de froid, ici, qu'à Paris : nous sommes exposés à tous les vents, c'est le vent du midi, c'est la bise, c'est ce diable de mistral ; c'est à qui nous insultera : ils se battent entre eux pour avoir l'honneur de nous renfermer dans nos chambres. Toutes les rivières sont prises ; le Rhône, ce Rhône si furieux n'y résiste pas ! Nos écritoires sont gelées, nos plumes ne sont pas conduites par nos doigts qui sont transis ; nous ne respirons que de la neige. Nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur. — Contez un peu cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans les prairies avec des parosols, nous promenant à l'ombre des orangers. — J'arrête là : le froid me glace et me fait tomber la plume des mains."
(c) Couplet oratoire ou didactique , (une idée générale), — Mme de La Faj'ette avait écrit à Mme de Se vigne : Il ne faut pas que vous passiez l'hiver en Bretagne ; car aux Eochers, humides à cause de l'abondance des bois, vous souffrirez de catarrhes et de fluxions à votre grand préjudice, vu que vous êtes vieille. — Ce motif des alarmes de la grande amie inspire à la marquise d'écrire à sa fille ce qui suit, sur la vieillesse.
"Vous avez donc été frappée du mot de Mme de La Fayette, mêlé avec tant d'amitié. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue que j'en fus tout étonnée; car ja ne me sens encore aucune décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des réflexions et des supputations et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir de la vieillesse : je la vois ; m'y voilà ; et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m'outrager ; et j'entends une voix qui dit : il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir ; ce qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place et fait prendre patience. Prenez la donc aussi, ma très chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse pas jeter des larmes que votre raison doit condamner."
134. — T.r couplet haâin, le caquet, c'est l'endroit (le lu lettre, quel qu'en soit le thème, fait, paysage, idée générale, oii l'écrivain plaisante manifestement et généralement avec un air légèreinent précieux. Le caquet est donc un morceau littéraire sur un sujet généralement léger, mais souvent sérieux, écrit avec une verve bouffonne et précieuse, c'est un charmant badinage. — Exemple: Mme de Sévigné qui vient de raconter une noce à J\Ime de Grignan, badine comme il suit sur le Grand Condé ; c'est un amusant caquet :
"Je vous dirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre : c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe ; il était rasé ! Ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air : c'est une vérité ; toute la cour en fut témoin ; et Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croiséps comme le lion, lui fit mettre un justeaucorps avec des boutonnières de diamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit, enfin,
à être l'homme de la cour de la meilleure mine et une tête qui effaçait toutes les perruques : voilà le prodige de la noce."
135. — Jjc co^tplct lyriqur, quel qu'en soit le tlième, fait, paysage, idée générale, c'est le passage de la lettre oà l'écrivain écrit manifestement, non pas pour raconter le fait, pour décrire le paysage, pour exposer l'idée générale, mais pour répandre en renaissantes effusions son âme profondément émue; et ce fait, ce paysage, ou cette idée générale n'est là que parce que le sentiment y a pris naissance, ou bien y trouve son aliment. Exemple : Mme de Grignan avait suivi son mari en Provence, au mois de février 1671; c'était la première séparation de la fille d'avec sa mère; la marquise de Sévigné écrivait à sa fille, un mois après cet adieu, de Lévry :
"Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je suis ici.... dans le dessein de me retirer du bruit du monde pour jusqu'à jeudi au s3ir: je prétends être en solitude ; je fais de ceci une petite Trappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions.... Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille ; je n'ai pas cessé de le faire depuis que je suis arrivés et ne pouvant contenir tous mes sentiments je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. ]\Iais, mon Dieu ! oii ne vous ai-je point vue, ici ; et de quelle façon toutes ces pensées me traversentelles le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin où je ne vous aie vue ; il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose. — De quelque manière que ce soit, cela me perce le cœur: je vous vois; vous m'êtes présente ; je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner; j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, est à deux cents lieues de moi;- je ne l'ai plus; et sur cela je pleure sans pouvoir m'en empêcher."
136. — Direction pour la composition des couplets littéraires. Les couplets rigoureusement littéraires doivent contenir la beauté esthétique qui leur con-
vient selon leur thème respectif. Pour les composer, la nortnalienne se guidera sur les lois de la splendeur du vrai, s'il s'agit d'un fait; sur les lois de la copie expressive et idéalisée de la nature, s'il s'agit d'un paysage, et sur les lois de la page oratoire s'il s'agit d'une idée générale. Elle doit cependant avoir en tête que le couplet n'est pas une composition complète, mais un fragment, la seule partie de la composition qui, à son avis, offre de l'intérêt.
137. — Les sortes de billets. Tout comme les couplets, les billets se rédigent sur trois tons, le littéraire, le badin ou le lyrique. Et ])our donner à ces courts passages de la lettre un charme esthétique de littérature, de badinage ou de lyrisme, la normalienne y devra semer des mots m^agiques ; elle fera donc travailler, ici, l'imagination d'expression et pour la mettre en branle, elle se posera la question: (jue vois-je? que vois-je? puis, parmi les réponses, elle choisira quelques phrases frappantes sur le fait, sur le paysage, ou sur l'idée générale; telle est la diiection à suivre par une norinalienne encore jjfMi entraînée pour la composition des billets.
Exemples de billets ramassés dans la correspondance de Mme de Se vigne.
■ Billet de narration. Un incident du passage du Rhin, en 1672.
"Le chevalier de Nantouillet était tombé de cheval; il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore, enfin il trouve la queue d'un cheval, s'y attache; ce cheval le mène à bord ; il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée ; reçoit deux coups dans son chapeau et revient gaillard."
Billet de description:
"Je suis venue ici (à Livrv) achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur: au lieu d'être vertes,
elles sont aurore et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocard d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert."
Billet cVidce générale: sur la rapidité du temps:
"Ce qui me fâche, c'est qu'en ne faisant rien, les jours se passent et l'on vieillit et l'on meurt. La vie est trop courte ; à peine avons-nous passer la jeunesse que nous nous trouvons dans la vieillesse, je voudrais qu'on eût cent ans d'assurés !"
Billet badin:
"Le prince d'Harcourt et La Feuillade eurent querelle avant-hier chez Jeannin. — Je vous dis que si. — Je vous dis que non. — Taisez-vous, La Feuillade. — Je n'en ferai rien. — Là-dessus, le prince lui jette une assiette à la tête : l'autre lui jette un couteau ; ni l'un ni l'autre ne portent ; on se met entre eux deux ; on les fait embrass3r ; le soir, ils se parlent au Louvre comme si de rien n'était."
Billet hjrique :
"Enfin, ma bonne, j'arrive présentement dans le vieux château de mes pères. '\'oici où ils ont triomphé. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin et cependant au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je me meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur si je m'en voulais croire."
§ 2 — Qualités essentielles de la lettre : une naturelle élégance et l'urbanité.
138. — Le naturel. La lettre exige un style naturel; ni le ton négligé ou illettré, ni le ton précieux ne lui conviennent.
Le style néglige , illettré, est une laideur dans la correspondance. La raison? La conversation de bonne société suppose un choix d'idées et de mots. En effet, une personne cultivée ne dit pas tout ce qui lui vient en tête, même dans les entretiens les plus primesautiers ; mais pendant un moment, elle se recueille pour choisir ou ses pensées, ou ses exprès-
sions; — à plus forte raison doit-elle rechercher cette élégance dans la causerie par écrit qu'est la lettre. — Ainsi faisait Mme de Sévigné. Comme son courrier ne -partait qu'une fois par semaine, elle avait pris le temps de ruminer ce qu'elle écrivait à sa fille, ]\lme de Grignan, quand elle prenait la plume et "la laissait courir la bride sur le cou".
139. — Le style précieux ne convient pas à la lettre, lia préciosité, cest la reclicrche maladroite de Voriginalité. La précieuse fait profession de bel esprit ; cet esprit vaniteux et pédant, en cherchant le fin du fin dans les sujets de sa causerie, tombe dans les excès suivants : excessive finesse de pensée, c'est une ingéniosité ; — excessive délicatesse de sentiment, c'est nne sensiblerie, une sentim,entalité — excessive élégjnce d'expression, c'est une virtuosité.
N. B. — Pour mieux comprendre la préciosité, la normalienne fera bien de lire la comédie de Molière, les Précieuses ridicules et la correspondance de Voiture, ce familier a])pl{iudi de l'Hôtel de Kambouillet, qui poussait jusqu'au gônie son habileté dans le genre précieux.
140. — Le style d'une naturelle élégance: Le naturel? Cette qualité du style épistolaire — c'est le bon sens et la sincérité dtuis les pensées, pas d'excentricités; — c'est le bon sens et la sincérité dans les sentiments, pas d'extravagances; — c'est le bon sens et la sincérité dans le langage, pas d'emphase, pas de phrases prétentieuses, cette fine fleur de l'esprit mondain.
141. — L'élégance. L'élégance est une qualité de style qui éclate particulièrement dans ces occasions où l'écrivain parle de choses ordinaires et quotidiennes. Lélégance choisit et élimine : elle choisit la bonne place aux mots de valeur et inspire par là
même les heureux tours de phrase ; elle élimine avec un goût déhcat — quant aux choses, la pensée triviale, le sentiment grossier, l'image dégoûtante; — et quant aux mots qui impressionnent fâcheusement soit comme signes, soit comme sons, elle les élimine, ou s'il faut user du mot mal venu, l'élégance inspire de l'envelopper d'une épithète à belle sonorité ou à beau reflet soit pittoresque, soit psychologique. La décence, enfin, clans les choses et dans les expressions est la marque principale de l'élégance.
142. — Le tact ou Vurbanité. L'homme, étant né sociable, cherche à prendre contact avec ses semblables ; donc le tact lui devient nécessaire dans ses relations de bonne compagnie.
Cet usage du monde, cC'tte urbanité, ce tact? — C'est le savoir-vivre grâce auquel le commerce de l'homme avec le prochain est sans amertume, sans aspérités, au contraire, abondant en douceurs, en aménités; — c'est cette décence d'âme exquise, qui fait éviter les banalités, les platitudes, les âneries, les gaffes, les grivoiseries, les grossières jovialités :
— c'est cet instinctif pressentiment des suites désirables ou fâcheuses que pourrait avoir telle démarche, ou telle parole — c'est cet instinctif discernement de ce qu'il faut dire ou taire, omettre ou accomplir pour faire partager ses opinions, faire agréer ses reproches, pour provoquer d'utiles concours;
— c'est ce don de bon sens et de bon cœur, nécessaire à l'homme pour être homme de société et surtout homme d'intimité.